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Chapitre 6

Author: Léo
last update Last Updated: 2026-02-08 20:44:39

Plus tard dans l’après-midi, alors que le manoir est à son paroxysme d’agitation, Aurora erre délibérément dans les couloirs du premier étage, loin des zones de réception. Elle joue à la jeune fiancée nerveuse, incapable de rester en place. En réalité, elle cherche un contact, une faille humaine dans l’édifice de fer de la loyauté imposée par son père.

C’est dans le petit salon d’hiver, une pièce rarement utilisée et un peu triste, qu’elle la voit. Sofia est penchée sur la cheminée de marbre, époussetant avec une application méticuleuse les cadres dorés des portraits d’ancêtres Moretti aux regards sévères. La jeune femme elle ne doit pas avoir plus de vingt-cinq ans a le dos voûté par une fatigue qui semble plus profonde que la simple lassitude physique.

Aurora s’arrête sur le seuil, silencieuse. Elle observe Sofia un long moment. Elle voit la façon dont ses doigts, fins et rougis par le travail, tremblent légèrement en ajustant un cadre. Elle voit le regard qu’elle jette au portrait d’Enzo Moretti : non pas de la crainte respectueuse, mais une lueur rapide de… dégoût ? De peur pure ? Puis ses yeux se posent sur le portrait de la mère d’Aurora, une femme belle et mélancolique morte trop jeune. Sofia s’immobilise, et son expression change. Une tristesse profonde, une empathie réelle assombrit ses traits.

C’est ce regard qui frappe Aurora en plein cœur. Une sincérité brute, non calculée. Un chagrin partagé pour une femme qu’elle n’a jamais connue. Dans ce monde de masques, c’est une brèche.

Aurora toussote doucement. Sofia sursaute comme si on lui avait tiré dessus, laissant échapper un petit cri étouffé. Elle se retourne, les joues écarlates.

— Signorina ! Je… je suis désolée, je ne vous avais pas entendue.

— Ce n’est rien, comment tu t'appelles ?

— Sofia.

— Sofia, répond Aurora en entrant dans la pièce d’un pas feutré. Elle ferme la porte derrière elle. Le clic de la serrure semble retentir comme un coup de feu dans le silence soudain.

Sofia recule d’un pas, son chiffon à poussière serré contre sa poitrine comme un bouclier. Son regard fuit celui d’Aurora.

— Je… je vais finir plus tard, si je vous dérange.

— Tu ne me déranges pas. Au contraire.

Aurora s’approche, non pas avec l’autorité de la maîtresse des lieux, mais avec une lenteur presque précautionneuse. Elle s’arrête à quelques pas, laissant un espace de sécurité.

— Tu as l’air fatiguée, Sofia.

— Le travail… il y a beaucoup à faire pour ce soir, balbutie-t-elle.

— Ce n’est pas que le travail, dit Aurora doucement. Ses yeux se posent sur les poignets de Sofia, où des marques à peine estompées, semblables à des empreintes de doigts, détonnent sur la peau pâle. Une ancienne ecchymose, jaunie, près de la tempe, cachée par une mèche de cheveux.

Sofia suit son regard et rabat rapidement sa manche, un geste instinctif de honte.

— Je… je suis maladroite.

— Nous le sommes tous, parfois, murmure Aurora. Surtout quand nous avons peur.

Un silence lourd s’installe. Sofia fixe le sol, ses épaules légèrement voûtées. Aurora sent qu’elle est au bord de la rupture. Elle doit doser avec précision : trop de pression, et elle se refermera ; trop de douceur, et elle ne la croira pas.

— Tu sais ce qui se passe ce soir, n’est-ce pas ? reprend Aurora, toujours sur le même ton calme et bas.

Sofia hoche imperceptiblement la tête, sans lever les yeux.

— On m’a dit… que vous alliez vous fiancer.

— On t’a dit que j’allais être vendue, corrige Aurora, sans amertume, comme un simple constat. Comme un objet. Comme un terrain, ou un stock d’armes. Tu as vu Marcello De Luca ?

Un frisson parcourt Sofia. Elle hoche à nouveau la tête, plus nettement cette fois.

— Il est venu… il y a quelques jours. Il a… parlé au personnel. Il a dit que tout devait être parfait pour sa future épouse.

Elle lève enfin les yeux, et c’est là qu’Aurora voit la véritable étincelle d’alliance. Dans ses yeux bruns, il y a de la pitié. Pas la pitié condescendante pour la riche héritière, mais la pitié douloureuse d’une victime qui reconnaît une autre victime.

— Il a regardé ma sœur, chuchote Sofia, la voix soudain rauque. Là, dans la cuisine. Il l’a regardée comme… comme on regarde un fruit sur un étal. Et il a souri.

La révélation tombe comme une pierre. Aurora sent sa propre colère, froide et tranchante, se raviver.

— Ta sœur? 

— Oui, ma sœur Chiara. 

— Chiara, celle qui travaille aux pâtisseries ?

— Oui.

— Sofia, écoute-moi, dit Aurora en se rapprochant d’un pas, assez pour que seuls leurs murmures puissent se croiser. Je ne peux pas rester ici. Si je reste, ce mariage aura lieu. Et après moi… qui sait ? Les regards de Marcello se porteront ailleurs. Peut-être sur ta sœur. Peut-être sur toi. Dans cette maison, on ne refuse rien aux hommes qui ont le pouvoir.

Les mots frappent Sofia en plein visage. La peur pour elle-même se mue en une terreur viscérale pour sa sœur cadette.

— Mais… où irait-elle ? Où irais-je ? Nous n’avons rien. Nous devons tout à votre père.

— Et moi, je te donnerai de quoi tout rembourser et partir, promet Aurora, saisissant l’opportunité. Je pars ce soir. Avant le dîner. Mais j’ai besoin d’aide pour certaines choses. Des choses que je ne peux pas faire seule.

— Vous… vous partez ? Vraiment ?

— Oui. Et je peux t’emmener toi et Chiara. Ou du moins, je peux vous donner de quoi prendre un train pour n’importe où, assez d’argent pour recommencer loin de tout ça. Une vraie vie. Pas cette servitude.

Les yeux de Sofia s’embuent. Un combat féroce se livre en elle : la loyauté imposée par la peur contre l’espoir sauvage, dangereux, de la liberté.

— Si on nous attrape… murmure-t-elle.

— On ne nous attrapera pas. Pas si on est intelligentes. Pas si on s’entraide. Je suis une Moretti, Sofia. J’ai grandi dans l’ombre de mon père. Je connais ses failles. Je connais ses habitudes. Fais-moi confiance.

Aurora tend la main, non pour toucher, mais en geste d’offrande, de pacte.

— Veux-tu m’aider ? Pas en tant que servante. En tant que complice. En tant qu’amie.

Le mot « amie » semble résonner étrangement dans la pièce poussiéreuse. Sofia le regarde comme un objet précieux et inconnu. Elle regarde la main d’Aurora, puis son visage. Elle y cherche la duplicité, le piège. Elle n’y trouve qu’une détermination désespérée, une vulnérabilité maîtrisée, et cette même lueur de révolte qu’elle refoule depuis des années.

Elle inspire un grand coup, ses épaules se redressent légèrement. La servante effacée disparaît pour laisser place à une jeune femme au visage durci par la résolution.

— Que dois-je faire ?

Aurora sourit et lui chuchota à l'oreille 

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