LOGINSELENE Les couloirs du domaine étaient déserts quand je sortis de ma chambre. La nuit était tombée depuis longtemps, mais je n'avais pas dormi. Je n'avais pas pu. Les nouvelles étaient arrivées quelques heures plus tôt, comme un coup de poing dans l'estomac : Vilanova avait disparu. Enlevée. Emmenée par des hommes qui n'avaient pas laissé de traces, pas de message, pas de revendication. Juste un vide, une absence, un silence qui hurlait plus fort que tous les cris.Je n'avais pas pleuré. Pas tout de suite. Je m'étais assise sur le bord de mon lit, les mains serrées sur mes genoux, le regard fixé sur le mur. Les heures avaient passé, lentes, interminables, et je les avais comptées une par une, comme on compte les battements de son propre cœur.Je pensais à elle. À Vilanova. À cette sœur que j'avais passée des années à haïr, à jalouser, à mépriser. Cette sœur qui avait tout reçu sans jamais le demander. Cette sœur qui avait été choisie, protégée, aimée, alo
VILANOVA L'obscurité avait une texture, ici. Elle n'était pas simplement l'absence de lumière. Elle était une présence, dense et humide, qui vous enveloppait comme un linge froid. Elle avait une odeur — de poussière, de moisissure, de bois pourri, et de quelque chose d'autre, plus ancien, plus trouble. Une odeur de secrets que les murs avaient absorbés au fil des années.Je ne savais pas depuis combien de temps j'étais là. Les minutes, les heures — elles s'étaient dissoutes dans cette noirceur qui semblait vouloir m'engloutir. Mes poignets étaient liés derrière mon dos, la corde rude contre ma peau, irritant mes poignets à chaque mouvement. Ma bouche était libre, mais je n'avais pas parlé depuis qu'ils m'avaient enfermée. À quoi bon ? Les murs n'avaient pas d'oreilles, et ceux qui m'avaient amenée ici ne méritaient pas ma voix.La porte s'ouvrit. Une lumière crue, venue du couloir, me frappa en plein visage. Je clignai des yeux, aveuglée un instant, senta
KAELENLa première heure fut celle du déni. Je ne voulais pas y croire. Je ne pouvais pas y croire. Elle m'avait promis de rentrer avant la nuit, de rester en contact, de ne pas s'aventurer trop loin. Elle n'avait pas rompu ses promesses. Pas elle. Pas Vilanova.J'attendis. Je regardai les aiguilles de l'horloge tourner avec une lenteur insupportable. Dix-neuf heures. Vingt heures. Vingt et une heures.Ses affaires étaient encore dans la chambre. Sa robe préférée, suspendue dans l'armoire. Son parfum, sur la coiffeuse. Ces petits riens qui disaient qu'elle était là, qu'elle allait revenir. Je les regardai comme on regarde des reliques, des preuves que quelqu'un a existé. Mais l'existence n'est pas une promesse de retour.Vingt-deux heures. Je n'attendis plus.Je pris mon téléphone, composai son numéro. La sonnerie résonna, vide, sans réponse. Je rappelai. Encore. Encore. Rien.Je sortis de la chambre en courant, mes pas martelant
VILANOVA Les jours qui suivirent la conférence de presse furent un tourbillon. Des appels, des messages, des demandes d'interviews. Des avocats qui me contactaient pour m'offrir leurs services, des familles qui voulaient s'associer à mon nom, des ennemis qui tentaient de me faire taire par des menaces voilées. Le monde s'était ouvert devant moi, et avec lui, une marée que je n'avais pas anticipée.Je ne m'y étais pas préparée. Personne ne s'y prépare.Kaelen avait renforcé la sécurité autour du domaine. Des gardes patrouillaient jour et nuit, des caméras surveillaient chaque accès, des hommes en noir se tenaient devant les portes comme des sentinelles silencieuses. Mais malgré cette protection, je sentais que quelque chose n'allait pas. Une ombre. Une présence. Un regard que je ne voyais pas, mais que je sentais.Je me disais que c'était la paranoïa, la fatigue, le stress de ces jours passés à révéler des secrets que j'avais portés trop longtemps. Mais au fond de moi, une voix me mur
VILANOVA La nuit était tombée sur le domaine quand je quittai le cabinet d'Isadora.Je ne me souvenais pas avoir traversé les couloirs. Je ne me souvenais pas avoir descendu les escaliers, ni avoir poussé la porte du jardin. Mon corps avait agi sans moi, comme si une partie de moi, plus ancienne et plus instinctive, avait pris le relais pendant que mon esprit tournait encore autour des mots qu'Isadora avait prononcés.Il a choisi sa vie à elle.Alaric.Mon père.L'homme que j'avais imaginé mort, disparu, effacé. L'homme que j'avais pleuré sans le connaître, que j'avais haï sans le rencontrer. Et maintenant, je découvrais qu'il était vivant. Qu'il avait vécu, caché, pendant que ma mère mourait. Qu'il avait choisi sa survie plutôt que l'amour qu'il lui portait.Je m'arrêtai au milieu du jardin, les mains serrées sur les bras, le regard fixé sur la fontaine noire qui se dressait au loin, immobile et silencieuse. La lune éc
VILANOVA Il y a des moments où l'on croit que la vérité va vous libérer. On s'imagine qu'enfin, quand elle sera posée sur la table, nue et crue, on pourra respirer, avancer, tourner la page. C'est une illusion que l'on entretient, parce que la vérité, elle, ne libère jamais proprement. Elle écrase. Elle pèse. Elle vous laisse à terre, à regarder les morceaux de ce que vous croyiez être. C'était cela que je ressentais en franchissant le seuil du cabinet d'Isadora, cette lourdeur dans la poitrine, cette certitude que rien ne serait plus jamais comme avant. Je n'avais pas frappé. Je n'avais pas annoncé ma venue. J'étais entrée comme on entre dans un champ de bataille : avec la peur au ventre et la détermination dans les veines. Kaelen m'avait dit ce qu'Auguste lui avait révélé. Il avait voulu me protéger encore une fois, me dire qu'il allait s'en occuper, qu'il allait lui parler, qu'il allait gérer. J'avais ref
KAELENDes yeux qui ne supplieraient pas aisément.Je n’aimais pas cela.— Tu regardes cette photographie comme un homme qui voudrait y trouver une faute, dit Lysandre.— Il y en a toujours une.— Pas forcément chez elle.Je ne répondis pas.Il s’approcha enfin du bureau, jeta un regard au po
KAELEN Il existe des silences qui reposent.Et puis il y a ceux qui commandent.Le mien appartenait à la seconde catégorie.Dans mon bureau, personne ne parlait plus que nécessaire. Ni les hommes qui entraient pour déposer des dossiers, ni les domestiques chargés du service, ni même les rares v
VILANOVA — Alors dites-le-moi.— Je ne peux pas.Je le regardai sans le reconnaître.— Non, rectifiai-je. Vous ne voulez pas.Ses mâchoires se contractèrent.Pendant une seconde, j’aperçus en lui l’homme d’affaires, celui qui impose, qui tranche, qui n’explique pas. Mais cette façade ne tenai
VILANOVALa pluie tombait depuis le matin.Elle ne frappait pas les vitres avec violence ; elle glissait dessus avec une obstination froide, comme si le ciel s’était installé pour durer, pour peser sur la maison entière et lui rappeler qu’il existe des jours où la lumière renonce sans faire de bru







