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CHAPITRE 6 : LES RETROUVAILLES

Author: Eternel
last update publish date: 2026-03-14 17:37:11

Il me regarde de haut en bas.

Ses yeux parcourent mon visage défait, mes cheveux en bataille, ma robe froissée, mes mains qui tremblent.

— Tu es revenue, dit-il. C'est bien.

— Je n'avais pas le choix, apparemment.

— Tu as toujours le choix, Leila. Mais les choix ont des conséquences. Je te propose un mariage qui va sauver des vies. Des centaines de vies. Tu peux refuser. Et regarder les gens mourir.

— Du chantage ?

— De la réalité.

Nous nous regardons, père et fille, aussi têtus l'un que l'autre. Aussi fiers l'un que l'autre. Aussi blessés l'un que l'autre.

Je vois dans ses yeux la fatigue. Les années de guerre. Les nuits blanches passées à attendre des nouvelles. Les hommes qu'il a perdus — des frères d'armes, des cousins, des amis d'enfance. Les hommes qu'il a tués — des ennemis, des traîtres, parfois des innocents. Le poids de la couronne, le fardeau du pouvoir, la solitude du chef.

C'est lui qui baisse le regard le premier.

Pas par faiblesse.

Par lassitude.

— Tu le rencontreras demain, dit-il. Chez lui. Dîner formel. Sois belle, sois polie, sois tout ce que je t'ai appris à être. Ensuite, tu décideras.

— J'ai déjà décidé. Je le hais.

Mon père sourit. Un sourire triste, fatigué, qui me déchire plus que n'importe quelle colère, plus que n'importe quel cri, plus que n'importe quelle gifle.

— Tu ne le connais pas encore.

— Je connais sa réputation. Ça me suffit.

— Sa réputation est ce qu'il montre. Pas ce qu'il est.

Il pose sa main sur mon épaule — sa main lourde, chaude, calleuse. La même qui me tenait quand j'apprenais à marcher. La même qui m'a relevée quand je tombais à vélo. La même qui m'a poussée vers l'avion pour New York. La même qui a signé des contrats de mort. La même qui a caressé le visage de ma mère le jour de leur mariage.

— Fais-lui une chance, Leila. Pour nous. Pour toi.

Il retire sa main.

Il se tourne vers ma mère.

— Prépare-la. Demain, elle doit être parfaite.

Il sort sans se retourner.

Sans un mot de plus.

Sans un regard.

Ma mère repose sa tasse vide sur la soucoupe, se lève, me prend par le bras. Ses doigts se referment sur mon coude, fermes, presque douloureux.

— Ta chambre est prête. La même. Repose-toi. Demain sera long.

Je monte l'escalier sans me retourner.

Sans dire au revoir.

Sans pleurer.

Surtout sans pleurer.

LEILA

Le soir même

Ma chambre est exactement comme je l'ai laissée.

Les posters de groupes oubliés , Arctic Monkeys, The XX, Radiohead , encore scotchés au mur, les coins qui se décollent, les couleurs passées par le soleil. Des groupes que j'écoutais au lycée, qui parlaient d'amour et de rébellion, de nuits blanches et de cœurs brisés, et qui me semblent aujourd'hui venus d'une autre vie. Une vie d'avant. Une vie d'innocence.

Mes livres entassés sur l'étagère en bois blanc, les dos cornés, les pages jaunies par le temps, les titres que j'ai lus cent fois pour m'évader. Austen, Brontë, Fitzgerald. Des histoires d'amour impossible, de destins contrariés, de femmes qui choisissent leur vie. Des histoires qui me semblent aujourd'hui d'une naïveté insultante.

Mes peluches sur le lit. Ridicules. Enfantines. Une licorne rose qui a perdu sa corne, un ours brun qui a perdu un œil, un lapin blanc taché d'encre. La poupée que ma mère m'avait offerte à mes sept ans , les yeux en verre, la robe rose défraîchie, les cheveux emmêlés, un bras recousu après que je l'ai cassée.

Comme si le temps s'était arrêté.

Comme si je n'étais jamais partie.

Comme si tout cela m'attendait.

Je m'assois sur le lit.

Le matelas grince, familier. Son odeur — lessive, poussière, enfance — monte à mes narines. Par la fenêtre ouverte, la lumière du soir embrase les collines, les pins, les cyprès, les toits de Marseille qui s'étendent jusqu'à la mer, rouges et or et pourpre. C'est beau. C'est chez moi.

Et pourtant, je n'ai jamais été aussi étrangère.

Je me lève.

J'arpente la pièce.

Mes doigts glissent sur les étagères, sur les cadres photos, sur les bibelots. Ma mère a gardé une photo de moi à huit ans, en robe de communiante, le sourire forcé, les yeux trop grands, trop graves pour mon âge. Une photo de mes grands-parents, morts tous les deux, sur leur balcon à Alger  lui en costume, elle en robe fleurie, souriant au photographe comme si la vie était belle. Une photo de mon père, plus jeune, en costume, devant sa première voiture — une Ferrari rouge, symbole de sa réussite, de sa puissance, de sa vanité.

Tout est là, intact.

Ma mère a même gardé mes affaires de toilette dans la salle de bain , mon dentifrice préféré, ma brosse à cheveux, mon shampoing à la noix de coco, mes serviettes pliées sur le porte-serviettes. Comme si j'allais revenir. Comme si je n'étais jamais vraiment partie.

Je m'arrête devant le miroir.

Mes yeux me regardent.

Sombres. Fatigués. Cernés.

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