تسجيل الدخول— Maya
Les hommes arrivent à vingt heures et demie, toujours avec vingt minutes de retard, parce que la ponctualité est une politesse et que la politesse est une dette, et ces hommes-là ne paient jamais leurs dettes en premier ; leurs voitures s'enfoncent dans le gravier comme des injures, portières lourdes, moteur qui meurt d'un coup sec, et moi je me tiens dans le hall, flambante neuve de lessive et de patience, dans la robe que j'ai choisie ce matin, bordeaux, col haut, manches longues, une armure de femme qui n'a plus rien à montrer . J'ai passé la journée dans la cuisine avec Rosa, à préparer un dîner pour douze ; nous avons écaillé le turbot à six heures, mon mets de jus coupé au couteau, la vanille fendue sur la planche, et l'odeur du beurre noisette m'a imprégné les mains jusqu'à la paume, je le sens encore quand je me touche la nuque ; un dîner, pour moi, est une architecture : les entrées montent en premier, les viandes reposent, les sauces tiennent debout toutes seules, et moi je me tiens debout à côté, je soutiens tout, on ne me voit pas . Enzo descend à vingt heures trente-deux, costume gris perle, chemise bleu nuit, la cravate que je lui ai offerte pour Noël il y a deux ans ; il me regarde à peine, il ajuste sa manchette, et son regard glisse sur moi comme sur un meuble qu'on ne déplace plus parce qu'on connaît sa place ; dehors, les phares des premières voitures balayent le mur du fond, et je respire une fois, très profond, la respiration des nageuses avant le plongeon dans l'eau froide . — Bonsoir, dit-il sans s'arrêter, ils sont déjà dans le salon . — Bonsoir, je termine la table . — Laisse, Rosa finira ; viens, ils attendent Il tend la main derrière lui sans se retourner, un geste de propriétaire qui siffle son chien, et je la prends, sa main, cette main tiède et dure, je la prends parce que douze hommes nous regardent entrer dans le salon et qu'un couple qui se tient la main vaut mieux qu'un couple qui se fuit, même quand la main est un mensonge des deux côtés . Le salon sent le whisky et le cuir ; ils sont debout en petits groupes, les puissants de la ville, Matteo avec son nez cassé, les frères Albanese alignés comme deux colonnes d'un même temple, le vieux Salerni appuyé sur sa canne qui n'est pas une canne ; les verres se lèvent quand nous entrons, les sourires se déploient, des sourires d'hommes qui ont vu des corps couler dans des lacs et qui savent tenir une fourchette avec la même élégance — Signora Vitale, souffle Salerni en m'embrassant près de la joue, vous illuminez la maison . — Vous êtes galant, Monsieur Salerni, la maison n'y est pour rien . Un petit rire poli autour de moi ; Enzo pose sa main sur ma taille, il la pose là comme on pose un sceau sur une lettre, et pendant deux heures je vais être un document en circulation On passe à table ; je me place à sa droite, à la place qui m'appartient, la place de l'épouse, entre le maître de maison et le vide ; les serviteurs défilent, la première vague arrive, le turbot, nacré, fumant, et les conversations s'arrêtent net le temps que chacun goûte, parce que dans ce monde on juge les femmes de deux façons seulement : leur famille et leur cuisine .— MayaVingt-huit ans, aujourd'hui, et la maison le sait avant moi, puisque Rosa a accroché dès six heures du matin les guirlandes de houx que ma belle-mère attachait autrefois aux montants de l'escalier, et puisque la cuisinière est arrivée à sept heures avec des langoustines dans un panier d'osier qui sent la mer et le froid ; vingt-huit ans, et le premier cadeau de la journée m'a été apporté par une servante, pas par un mariRosa pose le plateau du petit déjeuner sur la console du hall, un café serré, une brioche tiède, et elle me tend un petit paquet emballé dans du papier kraft, un paquet d'ouvrière, un paquet qui a coûté une heure de salaire ; elle ne me regarde pas quand je l'ouvre, elle essuie déjà la console avec son chiffon, elle a honte de son cadeau à côté des coffrets de soie qui m'arrivent d'ordinaire, et dedans il y a une broche, une petite broche d'argent en forme d'hirondelle, une broche d'occasion, je le vois au patine du métal, une broche achetée chez le brocanteur
Le corps fait le reste ; le corps est docile, le corps est un employé modèle, il répond aux pressions, il se cambre aux bons endroits, il serre les draps aux bons moments ; moi je suis au-dessus, en retrait, une spectatrice assise dans la dernière rangée d'un théâtre où se joue une pièce que je connais par cœur, et je pense, pendant qu'il me prend, à des choses absurdes, à la fuite du robinet de la buanderie, aux orchidées qu'il faudra tourner demain, au carnet de comptes qui attend sur ma table de nuit Il est rapide ce soir ; il est souvent rapide ; il ferme les yeux très fort, il appuie son front contre mon épaule, et je sais, sans le voir, sans entendre le moindre mot, quel prénom se cache derrière ses paupières closes ; les hommes croient fermer les yeux pour s'abandonner, ils ne font que visiter une autre chambre, et leur corps trahit l'adresse : les muscles du cou se tendent vers une gorge qui n'est pas la mienne, les mains cherchent des hanches plus larges, une cambrure que j
J'enlève la robe très soigneusement, je ne la froisse pas ; je la suspend à un cintre de velours, je la recouvre d'une housse de coton, et je la place dans l'armoire, à hauteur des yeux, à la place où je la retrouverai un jour ; il y a des objets qu'on garde parce qu'ils sont beaux et d'autres qu'on garde parce qu'ils sont des preuves ; celle-ci est des deux, et son heure viendra, ce n'est qu'une question de saison, de patience, de sang froid ; je ferme les deux battants de l'armoire, la robe disparaît derrière le bois clair, et je reste un instant la paume posée sur le panneau, comme on laisse la main sur une tombe qui va bien, une tombe neuve, bien entretenue, pleine de promesses.— MayaIl frappe à la porte de la salle de bains à vingt-trois heures quarante, deux petits coups fatigués, un code que nous avons inventé au début de notre mariage quand nous étions encore polis l'un avec l'autre, et je sais ce que le code veut dire avant même d'ouvrir, je le sais par le silence qui suit
Je repose la rouge, je la couvre, je reviens me glisser au bord du lit, et il bouge à peine, sa main fouille le drap, trouve ma hanche, s'y pose par réflexe de propriétaire, et il recommence à ronfler ; je reste immobile sous cette main lourde, je compte les battements de mon sang dans mes oreilles, et je me rendors sur une pensée de pierre : samedi, elle descendra l'escalier, cette robe, elle flottera dans un salon plein de monde, et chacun verra ce qu'il voudra, sauf lui, qui verra ce qu'il a faitSamedi, dix-huit heures, je m'habille lentement, en rituel ; je me lave aux lavandes, mes lavandes, je me défends, mon dernier territoire olfactif ; je fixe mes cheveux en chignon bas, sévère, espagnol ; je passe le rouge à lèvres le plus sombre de ma trousse, un rouge presque noir, un rouge de deuil fastueux ; et je glisse dans la soie comme on descend dans une eau dont on connaît la température .Devant la glace, le verdict est le même, encore plus net sous les lustres du soir : la robe
La robe d'Isabella, voilà ce que la maison Bellini a livré dans mon hall, parce qu'Enzo a commandé de mémoire, de la mémoire d'un corps qui n'est pas le mien, et que personne, ni le vendeur, ni la secrétaire, ni Rosa qui a signé le bon de livraison, personne n'a osé lui dire que sa femme, sa vraie femme, celle qui porte son nom et son anneau, n'entre pas dans la silhouette de sa maîtresse .Rosa frappe à la porte à demi, une serviette dans les mains, elle me voit dans le miroir, elle voit la robe qui nage autour de moi, et son visage fait le calcul à ma place ; elle baisse les yeux, elle s'excuse d'exister un peu— On peut la renvoyer, madame, je peux téléphoner à Bellini, ils reprennent les retouches gratuites, il suffirait de dire que les mesures...— Non— Madame...— Tu entends bien ce que je dis, Rosa, non, on ne la renvoie pas, on ne la touche pas, on la garde exactement comme elle estElle ne comprend pas, elle a un pli de souci entre les sourcils, elle voudrait me protéger, c'
Les cafés viennent ; les hommes se lèvent par groupes, fiers, volumineux, ils gagnent le fumoir de verre attenant où leurs fumées dessinent des nuages dans les projecteurs ; je reste à table avec les assiettes vides, seule, les douze couverts qui me regardent, et je fais ce que je fais depuis le début : je compte Douze couverts, deux comparaisons, un tapotement sur la main, une imitation de ma voix ; le rouge me monte doucement au visage, pas la honte, autre chose, une chaleur d'acier ; je débarrasse moi-même les verres du fumoir parce que les serviteurs sont déjà rentrés, et je porte le plateau dans la cuisine où Rosa range en silence ; elle me voit arriver, elle pose son chiffon, elle prend le plateau de mes mains comme on prend un enfant à quelqu'un qui vacille : — Madame devrait s'asseoir — Je vais bien, Rosa — Oui, dit-elle en retournant son dos, on dit toujours ça, ici Deux fois ce soir ; deux personnes m'ont répondu avec la même phrase, et cette phrase est une fenêtre, je




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