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CHAPITRE 2 — L'ODEUR DE L'AUTRE 2

مؤلف: L'invincible
last update تاريخ النشر: 2026-10-19 17:27:28

Il y a une lumière allumée à l'étage, celle du couloir que Rosa oublie toujours ; je la regarde comme on regarde un phare ; elle ne mène à nulle part, elle ne guide personne, elle éclaire juste un mur et une commode avec un vase Ming que je n'ai jamais eu le droit de toucher, et pourtant je lui fais confiance à elle, à cette petite lumière bête, plus qu'à tous les serments échangés devant un prêtre dans une église pleine de fleurs et de pistolets sous les vestons .

J'ai épousé Enzo Vitale à vingt-trois ans, un mariage de dynastie, nos pères s'étaient serré la main au-dessus de nos têtes comme on plie un traité, et pendant deux ans j'ai cru que l'amour viendrait remplir la maison comme remplissent les meubles une fortune nouvelle ; il venait me chercher en bas de chez ma mère avec des œillets rouges, il savait mon livre préféré, il tenait ma main sous la table quand ses associés parlaient d'affaires devant moi, et je me disais : voilà, c'est ça, on m'a menti sur tant de choses, pas sur celle-ci ; on m'a menti sur celle-ci aussi ; il a suffi de trois hivers

Le portail s'ouvre à trois heures vingt-six ; je le sais sans le regarder, je l'entends, le lourd râpe des verrous, puis le gravier qui craque sous les roues comme sous des dents ; j'éteins la lampe du salon d'un geste, par réflexe, et je me rends compte que ce réflexe est une lâcheté, qu'il vaudrait mieux être assise en pleine lumière quand il entrera, droite, les yeux ouverts, avec la question qui fait peur posée tout net sur la table ; mais je reste dans le noir, et je me déteste doucement pour ça, une haine tiède, épuisée, la haine des soirs de lessive

La portière claque ; les gardes échangent une phrase basse ; ses pas traversent le hall, ils ne cherchent même plus l'interrupteur, il connaît sa maison les yeux fermés, c'est sa maison, je ne suis que la lumière qu'on allume et qu'on éteint

Il entre dans le salon en desserrant sa cravate ; l'odeur arrive avant lui, toujours, elle m'a précédé de trois secondes : le cognac, le tabac froid, l'air de la nuit, et en dessous, cousue dans tout ça comme un fil rouge dans une doublure, une fleur blanche ; la tubéreuse, épaisse, sucrée, patiente, une odeur de femmes qui se parfument pour être retrouvées ; elle ne m'appartient pas, cette odeur, elle ne sent pas mes lavandes, elle ne sent pas la maison ; elle sent une autre maison, un autre lit, une gorge d'une autre forme

— Tu es encore debout...

— Je t'attendais

— Il n'y avait pas de besoin ; les affaires ont traîné

Les affaires ; le mot est si commode qu'il devrait être cousu en or sur tous les fronts des hommes de cette ville ; je hoche la tête, je me lève, je reprends mon rôle de femme qui a attendu pour rien et qui s'en excuse presque, et je le suis vers la cuisine où il mange debout, comme toujours, directement dans le plat que Rosa a laissé, sans assiette, sans rien, un roi qui broute

Je le regarde manger ; il a vingt-neuf ans, des épaules qui remplissent son costume mieux que n'importe quel tailleur, une mâchoire que les photographes de la presse painteraient en prophète ; je l'ai trouvé beau pendant des années, je le trouve beau encore ce soir, et c'est ça la pire pièce du registre : que le mépris n'arrive pas, que le désir reste, bête et fidèle comme un chien qui attend devant une porte qu'on ne rouvrira pas

— C'était bon, dit-il la bouche pleine, d'une voix qui cherche déjà l'escalier

— C'était ton plat préféré

— Mmh

Un son ; voilà ce que je reçois ; un son de gorge, et sa main qui frotte son ventre, et ses pieds qui montent ; il ne me demande pas ma journée, il ne me demande plus rien depuis des mois, les questions sont des dettes et il ne veut rien devoir à personne, surtout pas à sa femme

Il monte ; je débarrasse ; je rince le plat sous l'eau chaude, la vapeur me prend le visage, et mes yeux font ce qu'ils font depuis des semaines, ils pleurent sans que le reste de moi soit consulté ; je laisse ; j'ai appris aussi à laisser pleurer les yeux sans en parler au reste, comme on laisse fuir un robinet en attendant d'avoir l'argent du plombier

En haut, il dort déjà, couché sur le côté gauche, la main ouverte sur la moitié froide du lit, cette main énorme qui a signé des condamnations et caressé mon visage avec le même calme ; je me glisse contre lui parce que le lit est grand et que le froid de mon côté m'attend comme une vieille créancière ; il grogne sans se réveiller, il recule son dos vers ma chaleur, il prend ce que je donne, voilà l'homme, il prend

Je devrais dormir ; je fais semblant de dormir ; et comme chaque nuit, à un moment, la maison se tait si fort que j'entends battre mon propre sang, et c'est là, dans ce silence-là, que le registre s'ouvre tout seul sur la page du jour, et que mon nez revoit la scène : le col de sa chemise posé sur la chaise, le repassage du lendemain déjà planifié dans ma tête de femme de maison, et le parfum qui monte de l'étoffe, la tubéreuse, encore elle, adossée à sa sueur, sagement installée, chez elle

La tubéreuse ne se dépose pas, elle s'invite ; elle a un grain épais, une honnêteté de fleur de serre qui fleurit la nuit ; je connais son prix, j'ai vu la bouteille un soir dans un sac de papier de soie, une de mes jalousies d'autrefois avait fouillé, la bouteille coûtait plus que la robe que je portais ce soir-là ; elle se porte à la gorge, aux poignets, derrière les genoux, m'a dit une fois une femme qui savait ; derrière les genoux

Je me lève sans bruit ; j'ouvre le grand placard ; sa chemise de ce soir est déjà descendue au panier, mais j'y vais quand même, je la soulève avec deux doigts dans la pénombre de la buanderie, et je la fais parler ; les étoffes parlent quand on sait les écouter : elles disent où une main est passée, où une bouche s'est appuyée, où le tissu a été froissé par autre chose qu'une épaule ; cette chemise-là raconte une soirée complète, et son histoire sent la tubéreuse du col jusqu'aux manches

Je la repose ; je la laisserai laver demain matin comme toutes les autres, à soixante degrés, avec mon savon noir, moi la lavandière de mes propres humiliations ; et c'est là, debout dans la buanderie, une chemise à la main, à quatre heures du matin, que j'ai choisi mon attitude pour le reste de cette guerre sans fusillade ; je ne crierai pas, je ne supplierai plus jamais, je ne questionnerai pas, parce que la question donne le pouvoir de la réponse, et que je refuse de lui donner encore une seule chose, fût-ce ma curiosité .

Les femmes de ma famille n'ont jamais eu grand-chose ; ma mère a eu des bijoux, ma grand-mère a eu une dalle au cimetière, et moi j'ai ce registre ; je le feuillette dans ma tête, je signe l'entrée du jour, parfum, trois heures vingt-six, chemise, et je referme le volume avec un claquement que seul mon sang entend ; il y aura un dénouement, un jour ; je ne sais pas encore lequel, ni quand, ni de quelle main ; mais chaque nuit de tubéreuse est un versement sur un compte, et les comptes, dans les familles comme la mienne, finissent toujours par être soldés .

Je remonte ; il dort, bouche ouverte, un enfant obèse de puissance ; je le regarde un long moment, la nuit dans les yeux, et je pense que je devrais le haïr tout crû, proprement, comme on hait un ennemi dans les histoires ; il ne me vient qu'une tendresse revêche, rance, une tendresse de vieille nounou qui a fini par compter les couteaux de la maison ; c'est comme ça que ça commence, je crois, quand une femme arrête d'aimer : elle commence à compter .

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    — MayaVingt-huit ans, aujourd'hui, et la maison le sait avant moi, puisque Rosa a accroché dès six heures du matin les guirlandes de houx que ma belle-mère attachait autrefois aux montants de l'escalier, et puisque la cuisinière est arrivée à sept heures avec des langoustines dans un panier d'osier qui sent la mer et le froid ; vingt-huit ans, et le premier cadeau de la journée m'a été apporté par une servante, pas par un mariRosa pose le plateau du petit déjeuner sur la console du hall, un café serré, une brioche tiède, et elle me tend un petit paquet emballé dans du papier kraft, un paquet d'ouvrière, un paquet qui a coûté une heure de salaire ; elle ne me regarde pas quand je l'ouvre, elle essuie déjà la console avec son chiffon, elle a honte de son cadeau à côté des coffrets de soie qui m'arrivent d'ordinaire, et dedans il y a une broche, une petite broche d'argent en forme d'hirondelle, une broche d'occasion, je le vois au patine du métal, une broche achetée chez le brocanteur

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    Je repose la rouge, je la couvre, je reviens me glisser au bord du lit, et il bouge à peine, sa main fouille le drap, trouve ma hanche, s'y pose par réflexe de propriétaire, et il recommence à ronfler ; je reste immobile sous cette main lourde, je compte les battements de mon sang dans mes oreilles, et je me rendors sur une pensée de pierre : samedi, elle descendra l'escalier, cette robe, elle flottera dans un salon plein de monde, et chacun verra ce qu'il voudra, sauf lui, qui verra ce qu'il a faitSamedi, dix-huit heures, je m'habille lentement, en rituel ; je me lave aux lavandes, mes lavandes, je me défends, mon dernier territoire olfactif ; je fixe mes cheveux en chignon bas, sévère, espagnol ; je passe le rouge à lèvres le plus sombre de ma trousse, un rouge presque noir, un rouge de deuil fastueux ; et je glisse dans la soie comme on descend dans une eau dont on connaît la température .Devant la glace, le verdict est le même, encore plus net sous les lustres du soir : la robe

  • Le prix de la trahison    CHAPITRE 6 — LA ROBE ROUGE 2

    La robe d'Isabella, voilà ce que la maison Bellini a livré dans mon hall, parce qu'Enzo a commandé de mémoire, de la mémoire d'un corps qui n'est pas le mien, et que personne, ni le vendeur, ni la secrétaire, ni Rosa qui a signé le bon de livraison, personne n'a osé lui dire que sa femme, sa vraie femme, celle qui porte son nom et son anneau, n'entre pas dans la silhouette de sa maîtresse .Rosa frappe à la porte à demi, une serviette dans les mains, elle me voit dans le miroir, elle voit la robe qui nage autour de moi, et son visage fait le calcul à ma place ; elle baisse les yeux, elle s'excuse d'exister un peu— On peut la renvoyer, madame, je peux téléphoner à Bellini, ils reprennent les retouches gratuites, il suffirait de dire que les mesures...— Non— Madame...— Tu entends bien ce que je dis, Rosa, non, on ne la renvoie pas, on ne la touche pas, on la garde exactement comme elle estElle ne comprend pas, elle a un pli de souci entre les sourcils, elle voudrait me protéger, c'

  • Le prix de la trahison    CHAPITRE 5— LA ROBE ROUGE

    Les cafés viennent ; les hommes se lèvent par groupes, fiers, volumineux, ils gagnent le fumoir de verre attenant où leurs fumées dessinent des nuages dans les projecteurs ; je reste à table avec les assiettes vides, seule, les douze couverts qui me regardent, et je fais ce que je fais depuis le début : je compte Douze couverts, deux comparaisons, un tapotement sur la main, une imitation de ma voix ; le rouge me monte doucement au visage, pas la honte, autre chose, une chaleur d'acier ; je débarrasse moi-même les verres du fumoir parce que les serviteurs sont déjà rentrés, et je porte le plateau dans la cuisine où Rosa range en silence ; elle me voit arriver, elle pose son chiffon, elle prend le plateau de mes mains comme on prend un enfant à quelqu'un qui vacille : — Madame devrait s'asseoir — Je vais bien, Rosa — Oui, dit-elle en retournant son dos, on dit toujours ça, ici Deux fois ce soir ; deux personnes m'ont répondu avec la même phrase, et cette phrase est une fenêtre, je

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