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Chapitre X — Les Deux Visages

Author: Yzak
last update Petsa ng paglalathala: 2026-03-20 20:00:25

Il était dix heures du matin quand Brien pénétra dans le bureau de Beloeil.

Dehors, Montréal s'était remis en marche comme si rien ne s'était passé. Les tramways sonnaient. Les marchands levaient leurs rideaux de fer. Les gens pressaient le pas sur les trottoirs, le col relevé contre le froid d'octobre, sans se douter qu'à quelques rues d'ici une maison de Westmount venait de se vider de tout ce qui la maintenait debout — fortune, illusions, et mort comprise.

Beloeil était assis derrière son pupitre avec l'air d'un homme qui a besoin de sommeil mais qui n'ira pas dormir avant d'avoir compris.

— C'est bien ce que je pensais, Théo, dit Brien en s'installant.

— Quoi donc, vieux ?

— C'est Paiement alias Farinelli qui a tenté d'assassiner Emma avec une surdose de morphine pour ensuite la tuer d'un coup de poignard.

— Explique-toi.

— C'est bien simple. Je viens de faire analyser les goussets des vêtements de l'assassin. Ils contiennent des traces de morphine.

Beloeil dit en souriant :

— Et voilà pourquoi votre fille est muette...

Il laissa sa phrase en suspens, pensif, se balançant dans son fauteuil. Puis il demanda :

— As-tu solutionné l'affaire du hold-up de la Banque Canadienne Nationale, succursale Sainte-Catherine près Saint-Denis ?

— Non. Mais je crois n'avoir qu'un petit coup de téléphone à faire pour obtenir cette solution.

Brien décrocha l'appareil et demanda le gérant de la succursale en question. Il l'obtint après une attente de deux minutes.

— Avez-vous parmi vos clients un nommé Henri Paiement ?

Le gérant répondit que oui.

— Merci, monsieur.

Il raccrocha.

Il se tourna vers son compagnon avec ce sourire tranquille qui avait le don d'exaspérer Beloeil autant que de le rassurer.

— Comme Paiement — Farinelli était un client régulier de l'établissement, il n'est pas étonnant, n'est-ce pas, que ses empreintes digitales aient été trouvées sur les lieux du crime.

Le gros Théo poussa un soupir presque aussi gros que lui.

— Ainsi, dit-il, l'affaire du hold-up n'est pas éclaircie.

— Ne t'en fais pas, mon vieux. Fie-toi donc sur moi, comme d'habitude.

— Ah ! chocalacapouche, Brien...

Brien éclata de rire.


Un long silence s'installa — le genre de silence confortable qui s'établit entre deux hommes qui ont passé la nuit ensemble à traquer quelqu'un et qui n'ont plus rien d'urgent à se dire.

Beloeil se leva, alla jusqu'à la fenêtre, regarda la rue en bas. La Sûreté donnait sur une artère passante — voitures, piétons, le bruit ordinaire d'une ville qui ne sait rien de ce qui vient de se passer dans ses entrailles.

— Dix ans, dit-il enfin.

— Quoi, dix ans ?

— Il a vécu dix ans sous un nom d'emprunt. Dix ans à jouer un personnage qui n'existait pas. Irénée Paiement. L'homme admirable. — Il secoua la tête. — Je n'aurais jamais cru qu'on puisse changer à ce point.

Brien dit :

— Ce n'est pas lui qui a changé. C'est le visage. L'homme en dessous est resté exactement le même — calculateur, patient, froid. Alonzo Farinelli à vingt-cinq ans avait déjà tout ce qu'il faut pour faire un assassin de première qualité. L'âge n'a rien arrangé.

Il sortit de sa poche la vieille photo de la Sûreté — le portrait de Farinelli datant de dix ans, tiré du dossier de la prison de Bordeaux. Un visage plus jeune, les traits moins marqués, les cheveux différents. Mais les yeux — les yeux étaient les mêmes.

Les yeux ne changent pas non plus.

Brien tendit la photo à Beloeil.

— Regarde-le bien, Théo. Tu classifieras cette affaire sous le nom de Tueur aux deux visages. Le visage d'il y a dix ans — et le visage d'aujourd'hui.

Beloeil examina la photo longuement. Puis il la posa sur le pupitre et se passa la main dans le visage.

— Je n'aurais jamais cru, répéta-t-il. La figure d'un homme qui change autant en seulement dix ans.

Albert Brien lui demanda en éclatant de rire :

— Il y a dix ans que tu es marié, Théo. Tu n'as donc jamais regardé ton portrait de noces ?


Beloeil faillit s'étrangler. Il ouvrit la bouche, la referma, chercha une réplique et n'en trouva pas — ce qui ne lui arrivait pas souvent.

Il se rassit lourdement dans son fauteuil.

— Ce que tu peux être assommant, Brien.

— C'est mon côté Paiement.

— Parle pas de ce sacré vaurien.

Brien sourit et alluma une cigarette. La fumée monta en spirale vers le plafond jauni du bureau. Dehors les tramways sonnaient. La ville continuait.

Il pensa à Jeannine Joyal — cette jeune femme qui avait pris le tram seule jusqu'à Saint-Jean de Dieu pour protéger une sœur qui ne lui avait jamais rien donné d'autre que du mépris. Il pensa à Emma paralysée dans son lit, cette fortune inutile sur le dos, entourée de gens qui attendaient qu'elle meure. Il pensa à Aline Maranda, la petite danseuse du DEMI-LUNE, qui avait reconnu le bon visage au mauvais moment.

Trois femmes. Un seul homme avec deux visages.

— Et Jeannine ? demanda Beloeil comme s'il avait suivi le même fil.

— Jeannine hérite avec son frère et Paiement, selon le testament de sa mère. Maintenant que Paiement est hors jeu, les tribunaux trancheront.

— Elle mérite mieux que ça.

— Tout le monde mérite mieux que ça, dit Brien. C'est rarement ce qu'on obtient.

Il écrasa sa cigarette, prit son chapeau sur le coin du bureau, et se leva.

— Où vas-tu ? demanda Beloeil.

— Dormir. Quatre heures. Puis il y a une autre affaire qui m'attend.

— Laquelle ?

— Le hold-up de la Banque Canadienne Nationale, succursale Sainte-Catherine. Je t'ai dit que je n'avais qu'un coup de téléphone à faire.

— Et alors ?

— Alors j'ai fait le coup de téléphone. Maintenant il faut travailler.

Il sortit sans se retourner. Beloeil l'entendit descendre l'escalier, deux marches à la fois, comme quelqu'un qui a dormi huit heures et qui est frais pour recommencer.

Il regarda le portrait de Farinelli sur son pupitre.

Le Tueur aux deux visages.

Il soupira, prit son propre chapeau, et alla se chercher un café.

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