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Le Poids du Passé

last update publish date: 2026-09-18 16:51:33

Kieran resta seul dans la grande salle bien après que les derniers domestiques eurent fini de débarrasser la table. Les bougies se consumaient lentement, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre, et il ne bougeait pas, comme figé dans le souvenir que le simple nom de Selene avait suffi à raviver.

Ronan finit par le rejoindre, portant deux verres qu'il posa sur la table sans un mot. Il en poussa un vers Kieran, qui ne le regarda même pas.

— Tu veux en parler ? demanda Ronan en s'asseyant en face de lui.

— Il n'y a rien à dire, répondit Kieran d'une voix éteinte. Elle est revenue. Elle veut probablement quelque chose. C'est tout ce qui compte.

Ronan le connaissait depuis trop longtemps pour se laisser abuser par cette froideur de façade.

— Ce n'est pas tout ce qui compte, dit-il doucement. Et tu le sais aussi bien que moi.

Kieran serra les mâchoires, le regard toujours perdu dans les flammes vacillantes des bougies.

— Trois ans, dit-il finalement. Trois ans que j'ai essayé d'effacer chaque trace d'elle de cette forteresse, de ma vie, de mon esprit. Et il a suffi qu'elle franchisse cette porte pour que tout revienne comme si c'était hier.

— C'est normal, dit Ronan. On n'efface pas une blessure comme celle-là en trois ans. Surtout pas une blessure comme la vôtre.

Kieran ferma les yeux un instant. Il se souvenait de tout avec une clarté douloureuse, la première fois qu'il avait vu Selene, jeune Alpha ambitieuse d'une meute voisine, venue négocier un traité commercial avec son père. Il se souvenait de sa fascination immédiate pour cette femme qui ne craignait rien ni personne, de leur amour qui avait grandi en secret pendant deux ans, de leurs promesses murmurées sous la lune.

Et il se souvenait de la nuit où tout s'était effondré. La nuit où il avait découvert que Selene négociait en secret avec les Ombres de l'Est, la meute rivale qui menaçait alors la survie même de la Lune Noire. La nuit où il avait compris qu'elle ne l'avait jamais aimé, seulement utilisé comme un moyen d'accéder à des informations, des ressources, du pouvoir.

— Elle m'a laissé croire qu'elle m'aimait pendant deux ans, dit-il enfin, sa voix rauque de colère contenue. Deux ans, Ronan. Et pendant tout ce temps, elle transmettait nos positions défensives aux Ombres de l'Est. J'ai failli perdre ma meute entière à cause de mon aveuglement.

Il se souvenait de la nuit précise où tout avait basculé, la découverte d'une lettre codée cachée dans les affaires de Selene, l'interrogatoire qui avait suivi, ses larmes qu'il avait d'abord prises pour du repentir avant de comprendre qu'elles n'étaient que le calcul froid d'une femme cherchant encore à sauver ce qu'elle pouvait de la situation. Il se souvenait surtout de son propre reflet dans le miroir cette nuit-là, un homme qu'il ne reconnaissait plus, dévasté par une trahison qu'il n'avait jamais vue venir malgré tous les signes qu'il avait, avec le recul, fini par identifier.

— Tu n'étais pas aveugle, dit Ronan fermement. Tu étais amoureux. Ce n'est pas la même chose que d'être stupide.

— Peut-être, dit Kieran, mais le résultat est le même. J'ai appris ce jour-là que je ne pouvais faire confiance à personne, pas même à mon propre jugement lorsqu'il s'agit du cœur.

Ronan le regarda longuement, cherchant les mots justes.

— Et Elara, dans tout ça ? demanda-t-il finalement. Tu vas la traiter comme une simple pièce sur un échiquier, toi aussi ?

Kieran ne répondit pas immédiatement. L'image d'Elara refusant de baisser les yeux devant lui, cette pointe de défi dans sa voix lorsqu'elle avait dit qu'elle ne s'attendait pas à de l'affection, tout cela repassait dans son esprit avec une insistance qu'il n'appréciait pas.

— Elara Voss n'est pas mon problème, dit-il finalement. C'est une alliance politique, rien de plus. Je ne compte pas répéter les erreurs du passé.

Ronan eut un sourire triste.

— Tu sais, Kieran, à force de vouloir éviter une erreur, on finit parfois par en commettre une bien pire.

Il se leva, laissant Kieran seul avec ses pensées et son verre intact, et quitta la grande salle sans un mot de plus.

Pendant ce temps, dans ses appartements, Elara n'arrivait pas à trouver le sommeil. L'image de Selene, sa beauté froide, son sourire de victoire, tournait sans cesse dans son esprit. Elle se leva et s'approcha de la fenêtre, observant la lune qui montait doucement au-dessus des montagnes.

Mira, réveillée par ses mouvements, se redressa sur le petit lit qu'on lui avait installé dans un coin de la chambre.

— Tu ne dors pas ? demanda-t-elle doucement.

— Comment le pourrais-je, répondit Elara sans se retourner. J'ai vu son visage quand elle est entrée. J'ai vu le sien, aussi, quand il l'a regardée. Il y avait encore quelque chose là, Mira. Quelque chose de puissant.

— De la colère, peut-être, suggéra Mira. Ou de la rancune.

— Ou de l'amour qui ne s'est jamais vraiment éteint, murmura Elara, la gorge nouée.

Mira se leva et vint se placer à côté d'elle.

— Même si c'était le cas, dit-elle doucement, cela ne veut pas dire que ton mariage est déjà voué à l'échec. Les hommes blessés peuvent apprendre à aimer de nouveau. Il faut simplement du temps et de la patience.

Elara resta silencieuse un long moment, observant la nuit qui s'étendait au-delà des remparts.

— As-tu remarqué, dit-elle enfin, comme sa voix changeait quand il a mentionné le don de guérison de ma mère ? Pendant un instant, il n'était plus tout à fait cet homme de pierre. Il y avait quelque chose de vrai, de curieux, presque de chaleureux.

— C'est peut-être là qu'il faut chercher, répondit Mira avec un sourire encourageant. Pas dans ce qu'il a été avec elle, mais dans ce qu'il pourrait devenir avec toi.

Le lendemain matin, Elara fut convoquée dans les jardins privés de la forteresse pour ce qu'on lui présenta comme une simple visite protocolaire du domaine. Kieran l'y attendait déjà, vêtu plus simplement que la veille, les manches de sa chemise relevées sur des avant-bras marqués de cicatrices anciennes, vestiges de combats dont elle ne connaissait pas encore l'histoire.

— Vous avez bien dormi ? demanda-t-il, la question sonnant plus comme une formalité que comme un réel intérêt.

— Pas particulièrement, répondit Elara avec une honnêteté qui sembla le surprendre. Votre invitée d'hier soir n'était pas exactement propice au repos.

Kieran se raidit visiblement, une ombre traversant son regard.

— Selene ne reviendra plus vous importuner, dit-il d'un ton qui se voulait assuré, mais qu'Elara perçut comme fragile. J'ai réglé la question ce matin.

— Vraiment ? demanda-t-elle, incapable de masquer complètement son scepticisme. Et qu'est-ce qu'elle voulait, exactement, cette question importante qu'elle devait discuter avec vous ?

Kieran la regarda longuement, comme s'il évaluait combien il pouvait lui révéler.

— Sa meute cherche à renégocier certaines frontières territoriales, dit-il finalement. Des questions purement politiques.

Elara ne le crut qu'à moitié, mais elle décida de ne pas insister. Ils continuèrent leur promenade en silence à travers les jardins, un silence qui, curieusement, ne semblait plus aussi hostile que celui de la veille.

— Votre mère, dit soudain Kieran alors qu'ils s'arrêtaient près d'un parterre d'herbes médicinales soigneusement entretenu, elle vous a enseigné son art directement ?

— Depuis mon plus jeune âge, répondit Elara, sentant une chaleur sincère dans sa poitrine à l'évocation de sa mère. Elle disait toujours que la guérison n'était pas qu'une question de plantes et de potions, mais de comprendre la douleur elle-même. Savoir d'où elle vient avant de savoir comment l'apaiser.

Kieran resta silencieux un moment, son regard se posant sur elle avec une intensité nouvelle.

— C'est une sagesse rare, dit-il enfin. Beaucoup de gens préfèrent ignorer la source de leur douleur plutôt que de l'affronter.

Elara sentit qu'il ne parlait plus seulement de guérison physique. Elle le regarda, cherchant dans ses yeux gris la confirmation de ce qu'elle soupçonnait déjà.

— Et vous, Alpha Thorne ? demanda-t-elle doucement. Avez-vous déjà affronté la source de la vôtre ?

Le silence qui suivit fut si long qu'Elara crut qu'il ne répondrait jamais. Puis, juste au moment où elle pensait qu'il allait se détourner comme il le faisait chaque fois qu'une conversation devenait trop personnelle, il répondit d'une voix presque inaudible :

— Pas encore. Mais peut-être qu'il est temps que je commence.

Ce fut à cet instant précis qu'un garde surgit en courant depuis les portes de la forteresse, le visage marqué d'une urgence qui fit immédiatement se redresser Kieran.

— Alpha ! cria-t-il en s'approchant. Des loups solitaires ont franchi la frontière nord ! Ils se dirigent vers le village des tisserands !

Kieran se transforma instantanément, toute trace de vulnérabilité disparaissant de son visage pour laisser place à l'autorité glaciale de l'Alpha qu'il était.

— Rassemble les guerriers, ordonna-t-il. Je pars immédiatement.

Il se tourna vers Elara une dernière fois, une expression indéchiffrable traversant brièvement son visage.

— Restez à l'intérieur de la forteresse, dit-il. Quoi qu'il arrive.

Avant qu'elle puisse répondre, il avait déjà disparu, laissant derrière lui un tourbillon de feuilles mortes et une question qui resterait, pour l'instant, sans réponse.

Elara resta seule dans le jardin, le cœur battant d'une inquiétude qu'elle ne s'expliquait pas totalement. Quelque chose lui disait que cette attaque de loups solitaires n'était peut-être pas aussi fortuite qu'elle le paraissait, et que Selene, quelque part, avait peut-être davantage à voir avec cet incident que quiconque ne voulait l'admettre.

Elle resta là un long moment, entourée par le parfum des herbes médicinales qui montait doucement dans l'air frais du matin, essayant de rassembler les fragments de cette matinée en un tout cohérent. Il y avait eu cette conversation presque intime avec Kieran, cette question qu'elle avait osé lui poser sur la source de sa douleur, et cette réponse inattendue qui laissait entrevoir un homme bien plus complexe que la légende glaciale qu'on lui avait décrite. Et puis il y avait eu cette interruption brutale, cette urgence qui avait tout balayé en un instant.

Mira la retrouva ainsi, immobile parmi les plantes, le regard tourné vers les portes par lesquelles Kieran avait disparu.

— Tout va bien ? demanda-t-elle avec inquiétude.

— Je ne sais pas, répondit honnêtement Elara. Mais j'ai le sentiment que les prochains jours vont nous apprendre beaucoup de choses que personne ici ne semble vouloir dire à voix haute.

Elles regagnèrent ensemble les appartements d'Elara, traversant des couloirs où l'agitation habituelle de la forteresse avait cédé la place à une tension palpable. Les guerriers se rassemblaient dans la cour, s'équipant en silence, et même les domestiques semblaient marcher plus vite qu'à l'accoutumée, comme si tout le monde pressentait qu'un basculement était en train de se produire.

Elara s'installa près de la fenêtre de sa chambre, observant les préparatifs du départ des guerriers avec un mélange d'inquiétude et de fascination. Elle repensa à la conversation qu'elle avait eue avec Kieran, à cette fragilité inattendue qu'elle avait perçue derrière son masque d'Alpha inébranlable, et elle se surprit à espérer, contre toute raison, qu'il reviendrait sain et sauf de cette confrontation dont elle ne connaissait pas encore la véritable ampleur.

— Vous devriez essayer de vous reposer, lui suggéra Mira en la voyant si tendue. Il ne sert à rien de s'épuiser dans l'attente.

— Comment veux-tu que je me repose, répondit Elara sans détourner le regard de la fenêtre, quand je sens que tout ce qui se passe ici me concerne directement, que je le veuille ou non ?

Mira n'insista pas davantage, comprenant que certaines inquiétudes ne se dissipaient pas sur commande.

Les heures s'égrenèrent lentement, chacune plus lourde que la précédente, jusqu'à ce que le crépuscule commence à teinter le ciel de nuances pourpres. Elara n'avait rien avalé depuis le matin, incapable de faire taire ce nœud qui lui serrait l'estomac, incapable également de s'expliquer pourquoi le sort d'un homme qui l'avait accueillie avec une telle froideur la préoccupait à ce point. Elle se répétait que c'était simplement de l'inquiétude légitime envers celui qui deviendrait bientôt son époux, une préoccupation politique autant que personnelle, mais au fond d'elle, elle savait que cette explication ne suffisait plus à justifier l'intensité de ce qu'elle ressentait.

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