LOGINAlessandra est immobile sur le rebord de lafenêtre. Ses mains sont crispées sur le rebord. Ses jointures sont blanches. Ses ongles s'enfoncent dans le bois.— Elle avait des règles, Luck. Des centaines de règles. Alessandra n'avait pas le droit de parler trop fort. Pas le droit de rire trop fort. Pas le droit de pleurer. Pas le droit d'être en colère. Pas le droit de vouloir quoi que ce soit. Pas le droit d'être. Chaque jour, elle devait être parfaite. Silencieuse. Invisible. Absente.Je marque une pause. La toux me reprend. Alessandra ne bouge pas. Elle regarde par la fenêtre. Son visage est vide, comme une maison abandonnée.— Et quand Alessandra désobéissait, quand elle faisait quelque chose de mal, quand elle était trop bruyante, trop visible, trop présente, notre mère l'enfermait. Dans le placard sous l'escalier. Pas un placard à v&
Peur de ne plus pouvoir se cacher.Elle se rassoit. Elle pose ses mains sur ses genoux. Elles tremblent. Elles tremblent comme des oiseaux pris au piège, comme des feuilles dans la tempête.— Qu'est-ce que tu vas lui dire ? demande-t-elle.— La vérité.— Quelle vérité ?— Celle que tu n'as jamais osé lui dire. Celle que notre mère t'a empêchée de lui dire. Celle que tu portes depuis trop longtemps.Son visage se décompose. Je vois la panique monter dans ses yeux, cette panique qu'elle connaît bien, celle qui dit "non, pas ça, pas maintenant, pas jamais". Ses lèvres tremblent. Ses mains se serrent l'une contre l'autre, s'entrelacent, s'écrasent.— Leo, s'il te plaît...— Non. Ça suffit. Ça suffit de te voir comme ça. Ça suffit de te voir douter,
Leo---Les jours passent et je regarde ma sœur mourir à petit feu.C'est le seul mot qui convient. Mourir. Pas physiquement. Son cœur bat, ses poumons respirent, ses mains bougent. Elle est là, dans le fauteuil à côté de mon lit, à me sourire, à me parler, à me tenir la main. Mais quelque chose en elle s'éteint chaque jour un peu plus. Ses yeux, qui étaient si vifs, sont devenus ternes, comme des pierres polies par la mer, lisses et vides. Ses mains, qui étaient si chaudes, sont devenues froides, comme si le sang s'était retiré pour aller se cacher ailleurs, là où personne ne peut le trouver. Sa voix, qui était si douce, est devenue un murmure, une ombre de ce qu'elle était, une feuille morte que le vent emporte.Je la regarde, et je vois la petite fille qui venait me border quand je faisais des cauchemars. Je vois l'adolescente qui mentait à notre mère pour me protéger, qui se mettait entre elle et moi comme un bouclier vivant, qui encaissait les cris, les insultes, les silences gla
Sa voix se fait plus ferme. Pas dure. Ferme. Comme une main qu'on pose sur une épaule pour empêcher de tomber.— C'est ce qu'ils représentent pour vous. Luck, c'est la douleur que vous connaissez. L'humiliation familière. L'amour qui fait mal. Le schéma que vous avez appris depuis l'enfance. Celui qui dit : "Pour être aimée, il faut souffrir."— Et Cormac ?— Cormac, c'est une illusion de sécurité. Un refuge factice. Une promesse d'être vue, d'être choisie, d'être la seule. Votre cerveau ne choisit pas entre deux hommes. Il essaie de survivre entre deux dangers. Il essaie de trouver la sortie d'un labyrinthe où tous les chemins mènent à la douleur.Je la regarde. Ses mots résonnent en moi comme une clé qui ouvre une porte que j'avais condamnée, verrouillée, murée. Une porte derrière laquelle il y a
Le Dr. Marchand me reçoit trois jours plus tard.Trois jours à hésiter. Trois jours à chercher des raisons d'annuler. Trois jours à me dire que je n'ai pas besoin de ça, que je vais bien, que ça va passer. Trois jours à repousser, à tergiverser, à trouver des excuses.Mais je viens quand même.Son cabinet est dans le centre-ville, un immeuble ancien avec des escaliers en pierre usés par les pas de tous ceux qui sont venus avant moi. Une plaque en cuivre sur la porte, polie par les doigts. "Sophie Marchand, Psychologue clinicienne." Je monte les marches lentement. Mes jambes sont lourdes, comme si elles étaient remplies de sable. J'ai envie de faire demi-tour. J'ai envie de rentrer chez moi, de me glisser sous les draps, de ne plus sortir, de ne plus voir personne, de ne plus parler à personne.Je frappe quand même.La porte s'ouvre.
Leo va bien. Leo va guérir. Leo a souri.Mais au fond de moi, une voix murmure. Une voix que je connais trop bien. Celle de mes nuits. Celle de mes cauchemars. Celle qui ne se tait jamais."Et toi ? Est-ce que tu vas guérir ?"Je n'ai pas de réponse.Je n'ai jamais eu de réponse.Je n'aurai peut-être jamais de réponse.Je reste là, dans le noir, à écouter le silence, à attendre le jour, à attendre que tout recommence. Les cauchemars reviendront. Ils reviennent chaque nuit. Chaque nuit, je me perds dans cette pièce blanche. Chaque nuit, Luck me frappe et Cormac me sauve. Chaque nuit, je ne sais plus qui est qui.Mais pour l'instant, Leo va bien. Leo va guérir. Leo a souri.Pour l'instant, ça suffit.Alessandra— Tu devrais voir quelqu'un, me dit Leo.Nous sommes dan
LuckLa colère est un acide qui coule dans mes veines, brûlant tout sur son passage. Elle n’est pas chaude. Elle est froide, tranchante, méthodique. C’est la seule chose que je peux encore contrôler.La nuit a été une défaite. Le jour qui se lève sur mon bureau en est le prolongement insupportable.
AlessandraJe reste allongée. Le plafond est flou, noyé. Mon corps n’est plus à moi. C’est un champ de bataille meurtri, un territoire conquis qui palpite d’une douleur sourde et d’une trahison bien plus vive.Je me déteste.Pire que sa force, pire que le poids de son corps, pire que la terreur gla
Luck AdlerMon bureau sent le vieux cuir, le whisky et le bois ciré. Je n’ai pas allumé la lumière. La pénombre est une compagne miséricordieuse, la seule qui puisse supporter mon regard en ce moment.Je tourne le verre de crystal lourd entre mes doigts. Je ne bois pas. Je regarde la lueur ambrée d
Luck AdlerLe silence du bureau est un glas qui sonne à mes tempes. Il m’assourdit, me tord les entrailles. Chaque minute passée loin d’elle est une goutte d’acide sur un nerf à vif. Je ne vis plus, je guette. Je suis réduit à l’état de fauve en cage, flairant un seul parfum dans l’air conditionné







