LOGINMais les voix des épouses continuent de résonner autour de moi.
— Le maître a dit qu'elle serait présentée ce soir, dit Laila. Il veut une cérémonie rapide. La nuit de noces après-demain, à la pleine lune.
— Déjà ? dit Amina. D'habitude, il prend son temps.
— C'est qu'elle lui plaît plus que nous, ma chère. Tu devrais t'en inquiéter.
— Je ne suis pas jalouse. Plus on est de folles, plus on rit.
— Tu riras moins quand il ne viendra plus dans ta chambre.
Un silence lourd suit cette remarque. Je garde les yeux fermés, mais je sens la tension qui monte entre les deux femmes.
— Tariq est juste, dit enfin Amina. Il ne délaisse aucune de nous.
— Pour l'instant.
Des doigts plus fermes que ceux des servantes se posent sur mon épaule. J'ouvre les yeux. Laila est penchée sur moi, son visage tout près du mien.
— Écoute-moi bien, petite marchande, murmure-t-elle à mon oreille. Tu n'es rien ici. Une quatrième épouse, la dernière, la moins importante. Tu n'as aucun droit, aucun pouvoir, aucune protection. Si tu essaies de t'attirer les faveurs de Tariq, si tu essaies de prendre ma place, je te briserai. Tu as compris ?
Son souffle est chaud sur ma peau, sa main s'enfonce dans ma chair avec une force qui me fait grimacer. Je soutiens son regard sans ciller.
— Je n'ai rien demandé, dis-je. Je ne veux pas être ici. Je ne veux pas de votre maître, ni de votre palais, ni de votre harem.
— Ce n'est pas une question de vouloir. C'est une question de pouvoir. Et le pouvoir, ici, c'est moi qui le détiens. Souviens-t'en.
Elle me lâche brusquement et se redresse.
— Terminez de la préparer, ordonne-t-elle aux servantes. Je veux qu'elle soit prête dans deux heures. Je reviendrai l'inspecter.
Elle sort du bassin, son pagne mouillé collé à son corps élancé, et disparaît dans un nuage de vapeur.
Amina pousse un long soupir.
— Ne fais pas attention à elle, dit-elle en entrant dans le bassin à son tour. Elle est plus effrayée que toi.
— Effrayée ? Elle ?
— Elle est la première épouse depuis dix ans. Elle a donné un fils à Tariq. Mais elle vieillit, et lui se lasse. Chaque nouvelle épouse est une menace pour elle. Toi, avec tes yeux de braise et ta jeunesse, tu es la pire menace qu'elle ait jamais affrontée.
Amina prend une éponge et commence à me laver le dos avec des gestes doux, presque tendres. Sa peau est chaude contre la mienne, ses doigts légers comme des plumes.
— Yasmin, viens m'aider, dit-elle.
La jeune femme silencieuse s'approche timidement. Elle trempe ses mains dans l'eau et les pose sur mes épaules avec une délicatesse infinie. À nous trois, nous formons un étrange tableau : la nouvelle épouse, la danseuse insouciante et la princesse mélancolique.
— Pourquoi es-tu si gentille avec moi ? dis-je à Amina.
— Parce que nous sommes toutes dans la même prison, ma belle. Toi, moi, Yasmin, et même Laila. Nous appartenons toutes à Tariq. Certaines l'acceptent, d'autres le combattent. Moi, j'ai choisi d'en rire.
— Et Yasmin ?
— Yasmin ne parle pas. Elle n'a pas prononcé un mot depuis son arrivée, il y a deux ans. Personne ne sait pourquoi. Peut-être un chagrin trop grand, ou un secret trop lourd. Elle communique par gestes, par regards. On s'y habitue.
Je tourne la tête vers Yasmin, qui me fixe de ses grands yeux sombres. Elle esquisse un petit sourire timide, et je sens mon cœur se serrer. Elle semble si fragile, si perdue. Comme un oiseau tombé du nid.
— Et toi ? me demande Amina. Quelle est ton histoire ?
Je lui raconte. La caravane, l'attaque, le massacre, mon père et ma tante prisonniers. Les mots coulent de moi comme l'eau de la fontaine, libérant une tension que je retenais depuis trop longtemps. Amina m'écoute en silence, ses mains continuant leur travail apaisant sur ma peau.
— Tu as de la chance, dit-elle quand j'ai fini.
— De la chance ? Vous appelez ça de la chance ?
— Tariq t'a choisie. Il t'a vue, il t'a voulue, il t'a prise. Ce n'est pas un homme qui fait les choses à moitié. S'il s'est donné tant de mal pour t'avoir, c'est qu'il voit en toi quelque chose de spécial.
— Il voit un trophée. Une conquête.
— Peut-être. Mais il peut être un amant merveilleux, si tu sais t'y prendre. La soumission n'est pas une faiblesse, Zorah. C'est une arme. Apprends à t'en servir.
Ses paroles résonnent en moi avec une étrange justesse. La soumission comme une arme. Retourner la situation, utiliser mon apparente faiblesse comme un levier. L'idée est séduisante, mais terrifiante.
Les servantes nous interrompent. Il est temps de sortir du bain, de se sécher, de s'épiler. La cire chaude est étalée sur mes jambes, mes aisselles, mon ventre. La douleur est vive, brève, répétée. Je serre les dents, refusant de crier. Amina me tient la main.
Puis viennent les huiles. Des huiles parfumées qu'on masse sur tout mon corps, rendant ma peau douce et luisante. Mes cheveux sont lavés, démêlés, parfumés à l'huile de jasmin. On me maquille : du khôl sur les yeux, du rouge sur les lèvres, de la poudre d'or sur les pommettes.
Enfin, on me revêt d'une robe de soie pourpre, transparente, qui ne cache presque rien de mon corps. Un voile assorti couvre mes cheveux. Des bijoux d'or sont accrochés à mes oreilles, à mon cou, à mes poignets, à mes chevilles. Je suis parée comme une idole, une offrande, un sacrifice.
ZorahLe lendemain matin, je suis réveillée par une main douce posée sur mon épaule. J'ouvre les yeux et découvre Amina penchée sur moi, un sourire malicieux aux lèvres.— Debout, paresseuse. Aujourd'hui, tu vas faire la connaissance du harem.— J'ai déjà rencontré les épouses, dis-je en me frottant les yeux.— Les épouses, oui. Mais pas les autres. Les concubines, les servantes, les eunuques. Le harem est un petit royaume dans le royaume, Zorah. Tu dois en apprendre les rouages si tu veux y survivre.Je me lève, et Amina m'aide à me préparer. Elle choisit pour moi une robe de coton bleu, plus sobre que la tenue de la veille, et me coiffe simplement, mes cheveux tressés en une longue natte.— Pourquoi es-tu si gentille avec moi ? dis-je.— Je te l'ai dit. Nous sommes dans la même prison. Autant nous soutenir. Et puis, tu as quelque chose de spécial. Je l'ai vu dans les yeux de Tariq. Il ne m'a jamais regardée comme ça.— Comment ça ?— Comme s'il avait trouvé un trésor.Elle me prend
L'idée d'obéir à cette femme glaciale me révulse, mais j'acquiesce.— Règle numéro trois : ta nuit de noces aura lieu après-demain, à la pleine lune. D'ici là, tu es intouchable. Aucune des épouses, aucun serviteur, personne ne doit poser la main sur toi. Cette règle est pour ta protection autant que pour la mienne.— Ma protection ?— Laila est jalouse. Si elle le pouvait, elle t'empoisonnerait avant que tu n'aies posé un pied dans mon lit. Ma protection est la seule chose qui te garde en vie. Souviens-toi de cela.Un frisson me parcourt l'échine. Ainsi, la menace est réelle. Laila ne se contente pas de me détester. Elle veut ma mort.— Règle numéro quatre : tu apprendras les arts du harem. La danse, le chant, la poésie, l'art de la conversation. Tu as de l'esprit, Zorah. Cultive-le. Je ne veux pas d'une épouse ignorante.— Et si je refuse ?— Il n'y a pas de refus possible. Les règles ne se négocient pas. Soit tu les acceptes, et tu seras traitée avec respect. Soit tu les refuses, e
Laila revient, comme elle l'avait promis. Elle tourne autour de moi, inspectant chaque détail. Son visage reste impassible, mais je vois passer une lueur de contrariété dans ses yeux. Je suis belle. Plus belle qu'elle ne l'aurait souhaité.— Cela ira, dit-elle à contrecœur. Emmenez-la dans la salle de réception. Le maître l'attend.Les servantes me prennent par la main et m'entraînent hors du hammam. Je jette un dernier regard à Amina, qui me sourit avec encouragement. Yasmin baisse les yeux, mais ses doigts esquissent un petit geste, comme une bénédiction silencieuse.Je marche dans les couloirs du palais, les jambes tremblantes, le cœur battant. Ma robe de soie caresse ma peau à chaque pas, éveillant des sensations que je préférerais ignorer. Les bijoux tintent doucement à chacun de mes mouvements. Je suis un objet de luxe, une poupée parée pour le plaisir d'un homme.La salle de réception est encore plus somptueuse que la salle du trône. Des tentures de velours couvrent les murs, d
Mais les voix des épouses continuent de résonner autour de moi.— Le maître a dit qu'elle serait présentée ce soir, dit Laila. Il veut une cérémonie rapide. La nuit de noces après-demain, à la pleine lune.— Déjà ? dit Amina. D'habitude, il prend son temps.— C'est qu'elle lui plaît plus que nous, ma chère. Tu devrais t'en inquiéter.— Je ne suis pas jalouse. Plus on est de folles, plus on rit.— Tu riras moins quand il ne viendra plus dans ta chambre.Un silence lourd suit cette remarque. Je garde les yeux fermés, mais je sens la tension qui monte entre les deux femmes.— Tariq est juste, dit enfin Amina. Il ne délaisse aucune de nous.— Pour l'instant.Des doigts plus fermes que ceux des servantes se posent sur mon épaule. J'ouvre les yeux. Laila est penchée sur moi, son visage tout près du mien.— Écoute-moi bien, petite marchande, murmure-t-elle à mon oreille. Tu n'es rien ici. Une quatrième épouse, la dernière, la moins importante. Tu n'as aucun droit, aucun pouvoir, aucune prote
ZorahLa femme frêle esquisse une ombre de révérence. Ses yeux noirs sont immenses dans son visage pâle, des yeux de biche effarouchée qui semblent toujours au bord des larmes. Elle est belle, d'une beauté fragile et mélancolique qui inspire plus la pitié que l'envie.— Et voici Amina, la troisième épouse. Une danseuse qu'il a ramenée d'un voyage dans les royaumes du Sud. Elle parle trop, mais elle a d'autres talents qui la rendent supportable.La femme ronde éclate d'un rire cristallin qui détonne dans le silence solennel du hammam. Ses yeux noisette pétillent de malice, et ses formes généreuses ondulent quand elle s'approche de moi.— Ne fais pas attention à Laila, dit-elle en prenant ma main. Elle est comme le vent du désert : brûlante et desséchante. Moi, je suis comme l'eau de l'oasis : rafraîchissante et accueillante. Viens, il faut te préparer. Le maître veut te voir présentée avant le coucher du soleil.Ses doigts sont chauds et doux autour des miens. Elle m'entraîne vers le b
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plus grande. Ils sont vivants. Mon père est vivant. Ma tante est vivante. Mais ils sont prisonniers, et leur sort dépend de mon obéissance. Il les tient. Il me tient.— Vous êtes un monstre, dis-je dans un souffle.— Oui, répond-il simplement, sans s'offusquer. Mais je suis un monstre qui tient ses promesses. Sois une épouse docile, et ils seront bien traités. Le jour où ils pourront rentrer chez eux dépendra de toi, de ta capacité à me satisfaire, à me plaire, à devenir mienne de ton plein gré.— Leur liberté contre ma soumission ?— Exactement.Son visage est tout près du mien maintenant. Ses yeux noirs plongent dans les miens, et je m'y perds malgré moi. Il y a quelque chose d'hypnotique dan







