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Author: WDAdaire
last update publish date: 2026-04-20 21:56:07

POV de AMAURY

L’obscurité n’est plus mon ennemie. Elle est devenue ma seconde peau.

Pour mes yeux, le monde n’est qu’une toile noire infinie, mais pour mes oreilles, il est une symphonie de secrets.

J’entends le battement de cœur du garde devant la porte, irrégulier — il est nerveux. J’entends le froissement délicat de la soie du domestique qui tremble en déposant un verre de whisky à côté de moi.

Je déteste être pris en pitié, mais je déteste encore plus paraître faible.

Un bandeau de soie noire enveloppe mes yeux, dissimulant les brûlures et les péchés que j’ai récoltés à Marseille le mois dernier. L’explosion aurait dû me tuer, mais Dieu a choisi de me laisser vivre dans une obscurité permanente.

« Monsieur, » la voix de Cyprien, mon consigliere, brise le silence. « Elle est arrivée. »

Je bois une gorgée de whisky. Le liquide ambré brûle ma gorge, me donnant une illusion de contrôle.

« Combien de temps a-t-elle pleuré dans la voiture ? »

« Elle n’a pas pleuré, Monsieur Amaury. Elle est restée silencieuse. À regarder par la fenêtre, comme si elle planifiait de nous écorcher vifs. »

Un léger sourire étire mes lèvres. Intéressant. Les femmes de la haute société se brisent généralement en dix minutes. Mais Thaïs de Vangris… ce sang bleu déchu semble avoir une colonne vertébrale d’acier.

« Faites-la entrer. Et Cyprien ? »

« Oui, Monsieur ? »

« Laissez-nous. Je veux sentir l’odeur de sa peur sans être dérangé par vos parfums bon marché. »

La grande porte s’ouvre. Le grincement lourd des gonds est suivi de pas légers mais assurés. Pas ceux d’une servante, mais d’une femme qui sait poser le pied sur terre avec assurance.

Puis, son odeur m’atteint.

Argile humide, poussière de marbre fine, et un parfum de jasmin presque effacé mais enivrant. Ce n’est pas un parfum acheté sur les Champs-Élysées — c’est l’odeur de la création. Celle d’une artiste.

Je fais tourner mon verre, laissant les glaçons tinter contre le cristal.

« Approche, Thaïs. »

Ses pas s’arrêtent. Je sens son regard percer mon bandeau. Je ne peux pas la voir, mais je ressens la chaleur de son corps à trois mètres.

« Alors, c’est ça le monstre qui a détruit la vie de mon père ? » Sa voix est basse, rauque, saturée d’une haine pure. Magnifique.

« Ton père a détruit sa propre vie en touchant la première carte dans mon casino, » répondis-je froidement. « Je ne suis qu’un créancier discipliné. »

« Tu m’as enlevée. Tu m’as forcée à signer ce contrat absurde. »

« Je t’ai donné un choix, ma chérie. Laisser ton père pourrir dans mes cellules… ou devenir mes yeux. Le bouclier de ton pauvre mari. »

Je me lève lentement. Même aveugle, ma taille suffit à imposer le respect. J’avance, comptant chaque pas que je connais par cœur. Je m’arrête juste devant elle. J’entends sa respiration suspendue.

« Mes yeux ? » ricane-t-elle. « Tu veux faire de moi ta servante ? »

« Plus que ça. »

Je tends la main, mes doigts cherchant jusqu’à trouver sa mâchoire fine. Elle tente d’esquiver, mais je suis plus rapide. Je la saisis et force son visage vers le mien — vers mon obscurité.

Sa peau est aussi lisse que le marbre qu’elle sculpte, mais bien plus chaude.

« Le monde extérieur pense que je suis fini, » murmuré-je près de son oreille. « Ils croient qu’Amaury de Montfort est un lion édenté. Lors des soirées, des réunions… tu seras à mes côtés. Tu me diras qui ment, qui est armé, et qui me regarde avec l’intention de me tuer. »

« Et si je refuse ? »

« Alors je m’assurerai que tes mains — ces mains qui créent des chefs-d’œuvre — ne puissent plus jamais tenir un ciseau. Je les briserai. »

Je sens son corps trembler sous ma main. Mais elle ne recule pas.

« Tu es pathétique, » murmure-t-elle. « Un roi caché derrière une femme. »

Je ris, un son sombre et rugueux.

« Peut-être. Mais cette femme m’appartient désormais. Ton sang, ton ventre et ta vue sont la propriété du clan Montfort. »

Je me rapproche encore, réduisant l’espace entre nous à rien.

« Enlève ton bandeau, » ordonne-t-elle soudain.

Je me fige. « Quoi ? »

« Si je dois être tes yeux, je veux voir ce que je verrai pour toi. Ne sois pas lâche. »

Sa provocation attise en moi une colère mêlée d’un désir trouble.

« Tu veux voir le monstre ? Tu ne le supporterais pas. »

« Je suis sculptrice. Je trouve la beauté même dans la pierre la plus brute. Tu ne me fais pas peur. »

Je retire lentement le bandeau. Le tissu glisse au sol. J’ouvre mes yeux inutiles et la laisse contempler mes cicatrices.

Le silence s’installe.

Puis je sens ses doigts. Rugueux, précis. Elle touche mon visage, explore mes cicatrices avec la concentration d’une artiste. Aucun dégoût. Seulement une curiosité froide.

« Tu n’es pas aussi terrible que je l’imaginais… juste inachevé. »

Je saisis sa main, la presse contre mes lèvres, puis mords légèrement la base de son pouce. Elle laisse échapper un souffle court.

« Ne me prends jamais en pitié, Thaïs, » dis-je d’une voix assombrie par un désir inattendu. « Sinon, je te rappellerai brutalement que mes autres sens fonctionnent parfaitement. »

Je relâche sa main, un sourire invisible sur mes lèvres.

« Tu es mon outil, » repris-je d’une voix rauque. « Et ce soir, ton apprentissage commence. Sans mots. Juste avec l’instinct. »

« Je ne suis pas ton outil, Amaury. Je suis ta malédiction. »

Je souris davantage.

« Alors voyons qui se brisera en premier… la sculptrice… ou la pierre. »

Je l’attire contre moi, prêt à revendiquer ce qui a été payé au prix fort.

Et le silence devient témoin d’un nouveau péché.

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