Se connecterChapitre 6
LE POINT DE VUE YOANN
La nuit est tombée depuis longtemps quand je m'assois seul à la table du fond, celle-là même où Ken s'était installé la première fois, comme si le hasard prenait un malin plaisir à me rappeler chaque détail de cette histoire.
Kate dort à l'étage, épuisée par ces derniers jours qui nous ont vidés de toute énergie. Je lui ai menti, tout à l'heure, en lui disant que je montais juste après avoir fermé la caisse. En réalité, je savais que je ne pourrais pas trouver le sommeil. Pas ce soir. Pas avec cette carte qui me brûle presque les doigts à travers la poche de mon jean.
Je la sors, je la pose devant moi sur le bois usé de la table, et je la fixe comme si elle pouvait, à force de la regarder, me révéler une vérité que je refuse encore de m'avouer.
Ken. Un numéro. Rien d'autre.
Un simple rectangle de papier, et pourtant, j'ai l'impression qu'il contient le poids de toute notre vie, comme s'il suffisait de composer ces quelques chiffres pour que tout bascule, dans un sens ou dans l'autre.
Je sais ce que je devrais faire. Déchirer cette carte, la jeter à la poubelle, ne plus jamais y repenser. C'est ce que j'ai promis à Kate. C'est ce que j'ai crié à la face de Ken, ce matin même, avec toute la conviction dont j'étais capable.
Et pourtant, me voilà, à minuit passé, incapable de détacher mon regard de ces chiffres.
Je repense aux six derniers mois. Aux nuits où je regardais Kate s'endormir, épuisée, après avoir fait les comptes une énième fois, cherchant désespérément un chiffre qui n'existait pas. Je repense à son visage, ce matin-là, quand Marco a refermé sa main autour de son poignet. Je repense au bruit de la chaise qui se brise, à la peur dans ses yeux, à cette peur que je n'ai pas réussi à lui épargner, malgré toutes mes promesses.
Et je me demande, pour la première fois depuis que Ken a posé sa proposition sur cette même table, si mon refus n'était pas, au fond, une forme d'égoïsme déguisé en fierté.
Six mois.
Je fais rouler ce chiffre dans ma tête, encore et encore, comme pour en émousser les angles, le rendre plus supportable. Six mois, ce n'est rien à l'échelle d'une vie entière. Six mois, et ensuite Kate reviendrait vers moi, libre, comme il l'a promis. Toutes nos dettes effacées. L'Antique enfin sauvé, pas juste sauvé — transformé, agrandi, digne du rêve qu'on portait tous les deux le jour où on a signé le bail, pleins d'illusions et de courage inconscient.
Je pense à la cuisine qu'on pourrait enfin avoir. De vrais fourneaux, plus ce vieux matériel qui tombe en panne une semaine sur deux. Je pense à cette salle qu'on pourrait agrandir, à cette terrasse qu'on rêvait d'installer côté rue, avant que les problèmes d'argent ne nous forcent à ranger ce rêve tout au fond d'un tiroir, avec tous les autres.
Et surtout, je pense à Kate en sécurité. Plus de Marco. Plus d'hommes en costume qui débarquent pour casser du mobilier et menacer la femme que j'aime. Plus jamais.
Est-ce que ça ne vaut pas six mois ?
Je secoue la tête, presque en colère contre moi-même d'avoir seulement laissé cette pensée prendre racine. Mais elle revient, insidieuse, chaque fois un peu plus convaincante.
Je connais Kate. Je la connais mieux que quiconque sur cette terre. Elle ne pourrait jamais, au grand jamais, tomber amoureuse d'un homme comme Ken. Elle qui déteste jusqu'à l'arrogance des clients trop sûrs d'eux, elle qui a toujours choisi la sincérité, la simplicité, la tendresse plutôt que le pouvoir et l'argent. Un homme comme Ken, froid, calculateur, habitué à obtenir tout ce qu'il désire par la force ou la menace non. Ça ne pourrait jamais prendre. Ce n'est tout simplement pas possible.
Six mois de sa vie, offerts en apparence, mais son cœur, lui, resterait ici. Avec moi. Il resterait ici quoi qu'il arrive, j'en suis certain, aussi certain que je le suis de ma propre existence.
Alors pourquoi cette hésitation qui me tord le ventre depuis que j'ai posé cette carte sur la table ?
Peut-être parce qu'au fond, une part de moi sait que je ne suis pas en train de peser un simple compromis financier. Je suis en train d'envisager d'envoyer la femme que j'aime vivre sous le toit d'un homme dangereux, un homme qui a clairement affiché, devant nous, qu'il la voulait pour lui. Un homme qui obtient toujours ce qu'il désire.
Il a promis de ne pas la toucher.
Mais quelle est la valeur de la promesse d'un homme comme lui ? Un homme qui menace de kidnapper Kate avec la même désinvolture qu'on évoque la météo du jour ?
Je passe une main sur mon visage, épuisé par cette bataille silencieuse qui se joue entièrement dans ma tête, sans que Kate n'en sache rien, endormie à l'étage, ignorant que je suis là, en bas, en train de peser sa vie sur une balance invisible.
Je repense à ses mots, ce matin, sa colère magnifique face à Ken."Je ne suis pas un objet qu'on se prête entre hommes". Elle avait raison. Elle a toujours raison, sur ce genre de choses. Si je décroche ce téléphone, si j'appelle ce numéro pour accepter, est-ce que je ne deviendrais pas exactement ce qu'elle refusait d'être ? Un homme qui la traite comme une monnaie d'échange, qui décide pour elle, qui la sacrifie même temporairement, même avec les meilleures intentions du monde pour sauver quatre murs et des fourneaux.
Et pourtant.
Et pourtant, l'image de Marco levant le poing sur moi, l'image de sa main refermée sur le poignet de Kate, ne cesse de repasser en boucle devant mes yeux. La prochaine fois, il ne se contentera pas de casser une chaise. Ken l'a dit lui-même, sans détour. La prochaine fois, ce sera bien pire.
Je fais tourner la carte entre mes doigts, encore et encore, comme un talisman ou une malédiction, je ne sais plus très bien lequel des deux.
Un simple coup de fil.
Quelques chiffres à composer, et tout pourrait changer. Nos dettes, envolées. Notre restaurant, sauvé et embelli au-delà de tout ce qu'on avait jamais osé imaginer. Notre vie entière, métamorphosée en une poignée de secondes.
Il suffirait d'un appel.
Je regarde l'escalier qui mène à notre chambre, où Kate dort, inconsciente de la bataille qui se livre en bas, dans le noir, entre ma raison et ce que je sais, au fond, être juste.
Et pour la première fois depuis que tout ça a commencé, je ne sais plus vraiment ce qui est juste.
Je repose la carte sur la table, doucement, comme si le moindre geste brusque pouvait sceller un choix que je ne suis pas encore prêt à assumer.
Pas ce soir.
Mais demain, je le sais déjà, il faudra bien que je décide.
Je reste encore un long moment immobile, la carte entre les doigts, à écouter le silence du restaurant plongé dans le noir. Le vieux frigo ronronne doucement derrière le comptoir, seul bruit dans cette nuit qui semble s'étirer indéfiniment.
Je ferme les yeux. J'essaie, une dernière fois, de me convaincre d'attendre le matin. De laisser la nuit porter conseil, comme dit toujours ma grand-mère. Mais je sais déjà que ça ne servira à rien. Que je vais tourner en rond dans ce lit, à côté de Kate endormie, jusqu'à ce que le jour se lève sans que j'aie fermé l'œil une seule seconde.
Alors autant en finir maintenant.
Mettons fin à cette situation une fois pour toutes.
Je me répète cette phrase comme un mantra, comme si elle pouvait à elle seule justifier ce que je m'apprête à faire dans le dos de la femme que j'aime. Je sais que si Kate me voyait là, en ce moment précis, elle serait effondrée. Trahie, peut-être. Mais je ne peux plus supporter cette attente, ce compte à rebours qui gronde au fond de mon crâne depuis des jours.
Je décroche mon téléphone, mes doigts tremblent légèrement en composant le numéro inscrit sur la carte, chiffre après chiffre, avec une lenteur presque solennelle. Comme si chaque pression sur l'écran m'engageait un peu plus loin dans un chemin sans retour.
Mon pouce hésite au-dessus du bouton d'appel.
"Dernière chance de reculer."
Je ne recule pas.
J'appuie, et je porte le téléphone à mon oreille, le cœur cognant si fort dans ma poitrine que j'ai l'impression qu'il pourrait couvrir la sonnerie elle-même.
Une seule tonalité. Une seule.
— Yoann.
Sa voix, égale, posée, sans la moindre trace de sommeil ou de surprise, comme s'il attendait cet appel depuis le début de la soirée, comme s'il savait, avec cette certitude glaçante qui semble ne jamais le quitter, que je finirais par craquer.
Je me racle la gorge, surpris malgré moi qu'il ait décroché à la première sonnerie, à une heure pareille.
— C'est... c'est moi, oui. Yoann.
— Je sais.
Un silence s'installe, et je me sens soudain idiot, planté au milieu de ma salle vide, en pleine nuit, le téléphone collé à l'oreille, sans trop savoir par où commencer.
— J'espérais recevoir votre appel demain, reprend Ken, sa voix teintée d'une pointe d'amusement qui me hérisse la nuque. Mais je dois avouer que je ne suis pas mécontent que vous n'ayez pas tenu jusque-là. Ça en dit long, vous savez. Sur l'urgence de votre situation.
— Je ne vous appelle pas pour discuter de mon urgence, dis-je, m'efforçant de garder une voix ferme malgré le tremblement qui menace de me trahir.
— Non, bien sûr. Vous m'appelez pour me donner une bonne nouvelle, j'imagine ?
Sa question reste suspendue dans l'air, et je sens ma gorge se serrer, les mots que j'avais préparés s'évaporant soudain, comme si mon esprit refusait au dernier moment de les laisser franchir mes lèvres.
— Écoutez, je...
— Je vous écoute, Yoann, dit-il, et je devine, rien qu'au ton de sa voix, ce sourire tranquille qui doit étirer ses
lèvres à cet instant précis, quelque part de l'autre côté de la ligne. Prenez votre temps. Je ne suis pas pressé.
Chapitre 8 LE POINT DE VUE DE KATE — Non, dis-je, la voix ferme malgré les larmes qui menacent de tout emporter. Non, je refuse. Catégoriquement. Je me fiche de ce que Yoann a dit hier soir au téléphone, je me fiche de vos délais et de vos menaces. Je n'irai nulle part avec vous.Ken m'observe un long moment, presque avec une forme de pitié, ce qui m'écœure plus que sa froideur habituelle.— Je crains que ce ne soit plus vraiment une option, Kate, dit-il enfin, sa main plongeant dans la poche intérieure de sa veste.Il en sort une liasse de papiers, épaisse, agrafée avec un soin presque obscène, et la dépose sur la table avec la même désinvolture qu'il aurait pour poser une carte de visite. Un contrat. Officiel, en apparence, avec des lignes de texte serrées que je n'ai même pas le temps de lire avant qu'il ne fasse glisser un stylo à travers la table, en direction de Yoann.— Un accord verbal reste fragile, poursuit-il. Ceci, en revanche, ne laisse plus aucune place au doute. Il ne
Chapitre 7LE POINT DE VUE DE KATE Le matin se lève sur L'Antique comme si de rien n'était, une lumière douce et dorée qui filtre à travers les vitres, presque insolente tant elle contraste avec le poids que je porte depuis des jours. Je descends la première, comme souvent, laissant Yoann profiter de quelques minutes de sommeil supplémentaires. Il avait l'air si épuisé hier soir en se glissant dans le lit, presque absent, que je n'ai pas eu le cœur de le réveiller pour lui demander ce qui le tracassait tant.Je m'attaque au ménage avec une énergie presque mécanique, comme si frotter chaque table, aligner chaque chaise, pouvait remettre un peu d'ordre dans le chaos qui s'est emparé de notre vie ces derniers jours. Il ne nous reste qu'un jour. Un seul, avant que le délai de Ken n'expire. Et pourtant, ce matin, je m'efforce de me concentrer sur les gestes simples, familiers, ceux qui d'habitude m'apaisent.Je passe la serpillière, je nettoie les vitres, je dispose les nouvelles fleurs a
Chapitre 6LE POINT DE VUE YOANN La nuit est tombée depuis longtemps quand je m'assois seul à la table du fond, celle-là même où Ken s'était installé la première fois, comme si le hasard prenait un malin plaisir à me rappeler chaque détail de cette histoire.Kate dort à l'étage, épuisée par ces derniers jours qui nous ont vidés de toute énergie. Je lui ai menti, tout à l'heure, en lui disant que je montais juste après avoir fermé la caisse. En réalité, je savais que je ne pourrais pas trouver le sommeil. Pas ce soir. Pas avec cette carte qui me brûle presque les doigts à travers la poche de mon jean.Je la sors, je la pose devant moi sur le bois usé de la table, et je la fixe comme si elle pouvait, à force de la regarder, me révéler une vérité que je refuse encore de m'avouer.Ken. Un numéro. Rien d'autre.Un simple rectangle de papier, et pourtant, j'ai l'impression qu'il contient le poids de toute notre vie, comme s'il suffisait de composer ces quelques chiffres pour que tout bascu
Chapitre 5 Kate Les jours qui suivent se transforment en une course contre une montre invisible, dont chaque tic-tac résonne un peu plus fort dans ma tête.Le soir même, une fois le restaurant fermé, les volets baissés et le tablier accroché à son clou, Yoann étale sur la table de la cuisine tous les papiers qu'on possède. Relevés bancaires, factures, contrat de bail, jusqu'au vieux livret d'épargne qu'on n'a plus touché depuis des années. Comme si, à force de les aligner et de les relire, un chiffre miracle allait soudain apparaître entre les lignes.— Il doit bien y avoir une solution, murmure-t-il, un stylo entre les doigts, en griffonnant des colonnes de chiffres qui ne mènent jamais nulle part.Je m'assois en face de lui, épuisée, et je pose ma main sur la sienne pour l'empêcher de recommencer, pour la quatrième fois, le même calcul qui donne toujours le même résultat désespérant.— Yoann. On a déjà tout regardé. Trois fois.— Alors on regarde une quatrième fois.Je ne discute
Chapitre 4 KATE Je reste debout au milieu de la salle un long moment après le départ de Ken, incapable de bouger, comme si mes jambes avaient oublié comment fonctionner. Le tintement de la clochette résonne encore dans ma tête, mêlé à sa dernière phrase qui tourne en boucle, glaçante.Après ça, Marco reviendra. Et croyez-moi, il ne se contentera plus de casser des chaises.— Kate ?La voix de Yoann me ramène brutalement à la réalité. Il se tient dans l'encadrement de la porte de la cuisine, le balai encore à la main, les sourcils froncés en me voyant plantée là, livide.— Ça va ? Il t'a dit quoi, ce type ? Il est parti sans même finir son café ni payer, en plus, non ?Je baisse les yeux vers la table. Les billets sont toujours là, posés bien en évidence, beaucoup trop nombreux pour un simple café.— Il a payé, dis-je d'une voix éteinte. Largement trop, même.Yoann pose son balai contre le mur et s'approche, lentement, cette façon qu'il a toujours eue de sentir quand quelque chose ne
Chapitre 3 KATE Je crois d'abord avoir mal entendu. Je ris, un rire nerveux, presque incrédule.— Pardon ?— Vous m'épousez, répète-t-il, imperturbable. Je m'occupe de tout. De vos dettes, de votre restaurant, de votre avenir. Vous ne manquerez plus jamais de rien. Vous ne souffrirez plus jamais. Et votre Yoann... il sera récompensé, largement, pour sa peine. Je m'assurerai personnellement qu'il ne manque de rien non plus, où qu'il aille ensuite.Le sang me monte au visage, une vague de fureur si soudaine qu'elle me fait presque trembler.— Pour qui vous vous prenez ? je siffle en me levant d'un bond, la chaise raclant bruyamment le sol derrière moi. Vous croyez que vous pouvez débarquer ici, regarder mon fiancé se faire tabasser sans lever le petit doigt, et ensuite m'acheter comme... comme un objet ?Il ne bouge pas. Pas un muscle de son visage ne tressaille face à ma colère, ce qui ne fait que l'attiser davantage.— Je ne vous achète pas, Kate. Je vous offre une porte de sortie q







