MasukMayaIls me poussent dans une pièce immenseElle est grande, vide, glaciale, comme une cathédrale désaffectée dédiée à quelque dieu cruel et oublié. Un ancien atelier de montage, peut-être, ou une salle des machines, avec des rails de pont roulant qui courent encore au plafond. Les murs sont en béton brut, maculés de graffitis obscènes et de longues traînées d'humidité noirâtres qui dessinent des cartes de pays imaginaires. Le sol est en ciment brut, taché d'huile de moteur et de rouille, creusé par endroits par des décennies de passage de machines lourdes. Quelques néons grésillent au plafond, diffusant une lumière blafarde, clinique, qui rend tout plus laid encore, qui creuse les ombres et donne à chaque visage un air de cadavre. Au centre de la pièce, une chaise en métal. Seule. Exactement comme dans la vidéo d'Anastasie. Une chaise de torture qui n'attend que sa victime.Ils m'assoient dessus sans ménagement, me forçant à m'enfoncer dans le m
Puis ils m'attrapent par les bras, me poussent sans ménagement vers l'entrée de l'usine. La porte de métal rouillé s'ouvre dans un grincement sinistre qui résonne longuement dans le silence du matin. Je franchis le seuil. Je suis à l'intérieur. Le piège s'est refermé sur moi. Je jette un dernier regard derrière moi, vers la forêt, vers la lisière des arbres où Kaï se cache encore. Je ne le vois pas. Mais je sais qu'il est là. Je sais qu'il me regarde disparaître dans la gueule du loup. Je sais qu'il va venir me chercher, qu'il va tout risquer pour me sauver. Il me l'a promis. Et Kaï tient toujours ses promesses. --- Kaï Je la regarde partir Elle marche vers l'entrée principale de l'usine, les mains levées au-dessus de la tête, le dos droit, la démarche fière malgré la terreur que je devine dans chacun de ses muscles.
Je me souviens de la première fois que j'ai tué. Je n'avais que treize ans, un gamin des rues famélique dans une ruelle puante de Vladivostok. Le couteau que j'avais volé au marché s'enfonçant dans la gorge de cet homme qui voulait me violer. La sensation précise de la lame traversant la chair, rencontrant la résistance élastique des cartilages, puis cédant brusquement. Le sang chaud qui avait giclé sur mes mains, sur mon visage, dans ma bouche. Je n'avais pas hésité une seule seconde. Parce que c'était lui ou moi. Parce que mon corps avait compris avant mon esprit ce qu'il fallait faire pour survivre. Parce que la vie avait déjà fait de moi un animal.— Je te protégerai, dis-je à Maya en reprenant le couteau pour le glisser dans ma ceinture. Quoi qu'il arrive, envers et contre tout. Je serai là, à côté de toi. Je ne te quitterai pas des yeux.— Je sais.Elle se hisse sur la pointe des pieds, dans l'espace trop bas de la cache. Elle m'embrasse. U
KaïJe ne dors pasJe n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit, pas même une minute, pas même une seconde. Je suis resté allongé, parfaitement immobile, à tenir Maya contre moi comme on tient ce qu'on a de plus précieux au monde. À sentir sa respiration lente et régulière soulever sa poitrine contre mon torse. À écouter les battements de son cœur, ce rythme qui est devenu la bande-son de ma vie. À graver chaque détail dans ma mémoire avec la précision d'un graveur de pierres précieuses — la chaleur exacte de son corps contre le mien, l'odeur particulière de ses cheveux même sales et emmêlés, le poids si léger de sa tête sur mon épaule, la façon dont ses doigts s'accrochent à moi même dans le sommeil. Au cas où. Au cas où ce serait la dernière fois. Au cas où demain, je devrais continuer à vivre sans elle, avec seulement ces souvenirs pour toute compagnie.L'aube arriveJe la vois filtrer par l'entrée obstruée de la cache, une lueur d'abord impercepti
Il n'attend pas. Il n'a jamais attendu quand il s'agit de nous.Ses mains deviennent plus audacieuses, plus pressantes, animées par cette urgence nouvelle que la perspective de la mort imminente donne à chaque geste. Elles glissent sous mes vêtements, écartent les couches de tissu sales et usées, trouvent ma peau nue. Le contraste entre le froid de la cache et la chaleur de ses paumes est si violent que je frissonne de tout mon corps — pas de froid, non, mais de désir. De ce désir désespéré, absolu, qui naît quand on sait que chaque instant pourrait être le dernier. Ce besoin de vivre, intensément, totalement, jusqu'à l'incandescence, avant que tout s'arrête.Je fais la même chose. Mes mains à moi aussi cherchent sa peau, sa chaleur, sa vie. Je défais les boutons de sa chemise, un par un, avec des doigts qui tremblent légèrement mais qui ne se trompent pas. J'écarte le tissu rêche, je pose mes paumes sur son torse nu. Son cœur bat fort sous mes doigts, comme un tambour de guerre. Rapi
C'est dit simplement, d'une voix égale, sans emphase ni émotion apparente. Comme si c'était facile. Comme s'il énonçait une liste de courses à faire au marché. Comme si on n'allait pas risquer nos vies à chaque seconde, à chaque pas, à chaque respiration, à chaque battement de cœur. Comme si la mort n'était pas là, tapie dans l'ombre, à attendre le moindre faux pas pour nous engloutir.— Et si on est séparés ? Si on se retrouve pas à l'intérieur comme prévu ? Si tout dérape dès les premières minutes ?— On a le point de rendez-vous. La vieille église abandonnée, à deux kilomètres au nord de l'usine, celle dont je t'ai parlé hier. Si on n'est pas tous les deux là-bas deux heures après le début de l'assaut, celui qui est vivant part sans l'autre. Il ne se retourne pas, il n'attend pas, il ne cherche pas à savoir ce qui s'est passé. Il part, et il survit. Compris ?— Compris.Je mens. Je le sais au moment même où le mot franchit mes lèvres. Je ne partirai pas sans lui. S'il meurt là-bas,
MayaL’air de la nuit industrielle me frappe le visage, chargé de fumées et de froid. Il ne nettoie rien. Il ne lave pas l’image de Sobieski ligoté sur cette table, ni l’odeur de métal froid et de peur. Ça colle à la peau. Comme la poussière du conduit.Je marche à côté de Kaï. Son silence est une
MayaKaï ne répond pas. Il avance vers lui, lentement, sans hâte. Sa démarche est celle d'un prédateur qui sait sa proie coincée. La peur, maintenant, est palpable sur le visage de Sobieski. Il voit ce que je vois : dans les yeux de Kaï, il n'y a plus de place pour la négociation. Il n'y a que le v
MayaLe couloir sent le moisi, le métal froid et quelque chose d'autre, d'âcre et chimique, qui pique les narines. La lumière est fournie par des ampoules nues protégées par des grillages, jetant des ombres difformes sur les murs de béton brut. Les pas de l'homme de devant, l'homme au bureau qu'ils
MayaC'est elle qui détourne les yeux la première, se reportant sur Kaï. Une minuscule victoire qui me réchauffe le sang.— D'accord, dit Kaï en relevant la tête. On y va. Anastasie, tu prends la tête avec Ivan. Maya, avec moi.Nous nous engageons non pas vers la porte de fer, mais le long du flanc







