Masuk
MAYA
Les trois coups sont frappés dans le silence feutré. Un frisson parcourt la salle obscure, chargé d’attente et de désir acheté au prix d’un verre trop cher. L’air sent la bière tiède, le parfum bon marché et la sueur malsaine.
Je ferme les yeux un instant, derrière le lourd rideau de velours rouge. J’inspire. Je ne suis plus Maya. Je suis l’Échappée. Le Fantôme. L’illusion qu’ils sont venus acheter.
La musique s’élève, lente, hypnotique, une basse sourde qui semble naître du sol et vibrer dans mes os. Earned It de The Weeknd. Un classique. Prédictif. Parfait.
Les projecteurs crèvent l’obscurité et me cueillent au centre de la piste, enroulée autour de la barre de laiton froid.
Je suis vêtue d’une combinaison noire, simple, qui couvre tout et pourtant ne laisse rien à l’imagination. Elle brille sous les lumières, un second peau de serpente. Mes cheveux, une cascade de boucles blondes miel désordonnées, tombent en vagues sur mes épaules nues et dans mon dos. Ils ont cette couleur de blé brûlé par un soleil d’été, un contraste sauvage avec l’atmosphère de cave du club. Je les ai laissés libres, exprès. Pour qu’ils bougent avec moi, pour qu’ils masquent et dévoilent à chaque rotation.
Je déroule mon corps de la barre, lentement, un mouvement de fauve qui s’étire. Mes yeux, alourdis d’un khôl noir, balayent la foule sans vraiment la voir. Je cherche des points dans le vide, au-delà d’eux. Mon regard est un mystère, une promesse qu’on ne tiendra jamais. C’est ça, la clé. Ne jamais les regarder vraiment. Les laisser se perdre dans la possibilité d’un contact.
La musique enfle. Mes hanches épousent le rythme, un roulis lent, ancestral. Mes mains glissent le long de mes flancs, effleurant la soie noire, traçant un chemin que tous les yeux suivent, avides. Je ne souris pas. Mon expression est lointaine, concentrée, presque douloureuse de sensualité retenue. La sueur perle déjà à la base de mon cou, fait scintiller ma clavicule.
Je me détache de la barre, avance d’un pas chaloupé vers le bord de la scène. Les premiers billets volent, atterrissent à mes pieds. Je les ignore. Leur argent n’achète pas mon attention, seulement mon ombre.
Un type au premier rang, costaud, le visage rouge, hurle quelque chose d’obscène. Ses yeux sont injectés de sang, accrochés à moi comme des ventouses. Je laisse mon regard glisser sur lui, à travers lui, comme s’il n’était qu’un fantôme. Puis, lentement, un coin de mes lèvres se relève. Pas un sourire. Une ombre de mépris, si ténue qu’il pourrait la prendre pour de l’encouragement. C’est mon arme favorite.
Je tourne sur moi-même, les lumières stroboscopiques accrochant l’or de mes cheveux, créant un halo éblouissant. Mes mains remontent dans mes boucles, les rejettent en arrière, exposant la longue ligne de mon cou, la courbe de ma gorge. Un soupir collectif monte de la foule.
La musique atteint son crescendo. C’est le moment. Les attaches de ma combinaison cèdent une à une sous mes doigts experts. Le tissu glisse, mais ne tombe pas. Il obéit à la gravité que je décide, dévoilant une épaule, un morceau de dos, la courbe d’un sein retenu d’un simple effleurement. C’est une danse de l’éphémère, du presque-vu. Le désir naît de l’attente, pas de l’assouvissement.
Je suis une énigme en mouvement. Une promesse de chair et de chaleur qu’ils ne toucheront jamais. Ma beauté n’est pas douce. Elle est coupante. C’est celle des lames et du silex. Mes boucles blondes sont une couronne désordonnée, sauvage, qui dit que je n’appartiens à personne. Mon corps, longiligne et musclé, parle d’heures d’entraînement, de contrôle absolu, pas de simple abandon.
Le final approche. Je me retrouve à genoux au centre de la scène, la lumière ne frappant plus que moi. Un dernier geste. Mes doigts effleurent le fermoir à ma taille. Un silence de plomb. Je relève la tête, et pour la première fois, je plante mon regard dans celui d’un homme, au hasard, au fond de la salle. Je lui offre un sourire froid, éphémère comme un éclair.
Puis la lumière s’éteint. D’un coup.
Dans le noir soudain, le silence est assourdissant, puis explosif. Les applaudissements, les sifflements, les cris déferlent comme une vague.
Je me relève déjà, ramassant le tissu noir autour de moi d’un geste précis. L’illusion est finie. La sueur est réelle, l’épuisement aussi. Et l’odeur de l’argent, froissé et moite, que je vais ramasser à mes pieds avant de disparaître dans l’ombre.
Je quitte la piste sans un regard en arrière, laissant derrière moi la chaleur étouffante et le désir frustré. Dans les coulisses, le silence est relatif. La musique du prochain numéro commence déjà. Je passe devant le miroir éclairé aux néons. Une femme aux yeux cernés, aux cheveux de lionne échevelée, me regarde. Maya. Pas l’Échappée. Juste Maya.
Je souffle, essuie la sueur de mon front avec l’avant-bras.
— Bonne nuit, les gars, murmure-je à la salle invisible. Vous avez eu votre rêve. Moi, j’ai ma paye.
Je fourre les billets dans mon sac, enfile mon sweat trop grand, et pousse la porte de derrière. L’air froid de la ruelle me frappe en pleine face, lavant d’un coup l’odeur de fantasme et de misère.
La vraie nuit, la mienne, peut enfin commencer.
MayaJe recule d’un pas. Puis deux. Je ne détourne pas les yeux. Je tiens son regard jusqu’à ce que ma main trouve la poignée derrière moi.– La ligne, Kaï, je dis avant d’ouvrir. Tu as raison. Elle est floue. Mais ce n’est pas une excuse. C’est un choix. À chaque fois. Un choix.Je sors. Je referme la porte sans bruit. Dans le couloir sombre, l’air est glacial. Je m’adosse au mur, les paumes à plat sur le bois froid. Un tremblement remonte le long de mes bras. Pas de peur. D’adrénaline. De vérité.De l’autre côté de la porte, aucun son. Il est là, seul avec le monstre que je viens de lui montrer. Notre monstre.AnastasieJe ne les ai pas écoutés. Pas besoin. Les vibrations à travers le plancher, le silence tendu comme un fil à couper le souffle qui a suivi la fermeture de sa porte… tout me le dit. L’infection s’est répandue.Je suis dans la salle de contrôle improvisée, les écrans de surveillance montrant des angles morts de la maison, des rues désertes. Mes doigts pianotent sur le c
MayaJe reste plantée dans le couloir, le dos contre le bois froid des boiseries. La porte de Kaï est maintenant close, son silence est un mur. Celui d’Anastasie descend l’escalier et se disperse dans les entrailles de la maison, laissant derrière elle un sillage d’amertume que je respire à pleins poumons.Variable incontrôlée. Bombe à retardement.Ses mots tournent dans ma tête, aiguisés comme les lames qu’elle manie. Elle a vu juste, et tort à la fois. Je ne suis pas une recrue. Je suis un éclat d’obus. Déjà partie. Déjà volant. La question n’est pas de savoir si j’exploserai, mais sur qui je retomberai.Le sang de Sobieski n’est plus sur mes mains. Il est pourtant partout. Dans les interstices de mes ongles. Sur le goût de fer de ma langue. Il a coulé et j’ai regardé. Et quelque chose au fond de moi a hoché la tête, satisfait. C’est ça, ma « clarté ». Kaï y voit de la force. Anastasie y voit de la folie.Et moi ? J’y vois une porte qui s’est ouverte dans une pièce sombre de mon âme
MayaLe retour à la Demeure est un voyage silencieux dans une boîte de métal tendue à craquer. Leo conduit, un bloc de concentration maussade. À l’arrière, Kaï est prostré contre la vitre, les yeux clos, son souffle un sifflement rauque contre la vitre fraîche. Les analgésiques du médecin fumeux l’ont engourdi, pas apaisé.Entre nous, l’espace est chargé d’une électricité silencieuse. Anastasie. Elle ne me regarde pas. Elle regarde Kaï. Son attention est un faisceau laser, brûlant d’une inquiétude qu’elle transforme en reproche muet à mon intention. Chaque imperceptible grimace de sa part, chaque spasme de douleur qui traverse son corps endormi, est un argument dans le procès qu’elle m’intente.La Demeure nous avale, froide et indifférente. Les lumières basses de l’entrée créent des canyons d’ombre. Leo prend le premier virage vers la cuisine, sans un mot, cherchant probablement à noyer les tensions dans du café fort.Kaï s’arrête au pied de l’escalier, une main sur la rampe en fer fo
MayaLa fourgonnette roule dans un silence de plomb, seulement troublé par le ronronnement feutré du moteur et la respiration trop contrôlée de Kaï à côté de moi. Il a les yeux fermés, mais je sais qu’il ne dort pas. La douleur le tient éveillé, une mâchoire de fer qui se resserre sur son flanc.De l’avant, je sens le regard d’Anastasie peser sur moi à travers le rétroviseur. Un regard d’évaluation froide, de méfiance non dissimulée. Ce n’est plus le scan professionnel du début. C’est personnel. Maintenant que l’adrénaline de la mission est retombée, il ne reste plus que la friction brute entre nous.L’endroit de Leo est un cabinet vétuste coincé entre un débit de boissons et un pressing, dans un quartier qui sent le chou aigre et la désolation. La plaque du médecin est à moitié décrochée.— Attendez ici, grommèle Leo en coupant le moteur. Je vais le préparer.Il sort, disparaît par une porte dérobée à côté du cabinet. Anastasie se tourne alors complètement sur son siège, son bras gli
MayaL’air de la nuit industrielle me frappe le visage, chargé de fumées et de froid. Il ne nettoie rien. Il ne lave pas l’image de Sobieski ligoté sur cette table, ni l’odeur de métal froid et de peur. Ça colle à la peau. Comme la poussière du conduit.Je marche à côté de Kaï. Son silence est une entité physique, un mur bas entre nous. Il avance d’un pas raide, la main pressée contre son flanc. Chaque respiration est un peu trop courte, un peu trop maîtrisée. La douleur est son passager clandestin, et elle parle pour lui.Mes propres mains sont froides. Je les frotte l’une contre l’autre, mais la froideur vient de l’intérieur. De la gemme. Elle n’est pas agitée. Elle est calme. Une sphère de certitude absolue et glacée au creux de mon être. Elle a approuvé. Elle a observé, et elle a approuvé.Je jette un regard vers le profil de Kaï. Son masque est de retour. Lisse. Impassible. Mais je l’ai vu se fissurer. J’ai vu la flamme sombre dans ses yeux, cette colère qui consumait tout, même
MayaKaï ne répond pas. Il avance vers lui, lentement, sans hâte. Sa démarche est celle d'un prédateur qui sait sa proie coincée. La peur, maintenant, est palpable sur le visage de Sobieski. Il voit ce que je vois : dans les yeux de Kaï, il n'y a plus de place pour la négociation. Il n'y a que le verdict.— Tu étais au courant pour la cargaison d'armes la semaine dernière ? demande Kaï, sa voix toujours basse, presque conversationnelle. Celle qui devait aller aux insurgés de la Zone 7 ?— Quoi ? Non ! Je… je ne fais pas dans les armes !— Tu mens. Elle a été interceptée. Détournée. Des enfants sont morts dans un bombardement, avec ces mêmes armes.— Ce n'est pas moi ! C'est…— C'est toi. Parce que tu as laissé faire. Parce que tu as fermé les yeux pour une poignée de crédits de plus.Kaï est maintenant à un mètre de lui. Sobieski tire son arme , un pistolet court, bon marché. Sa main tremble. — Recule ! Je te jure, je tire !Kaï ne s'arrête pas. — Tu vois ces gens sur les tables, So







