LOGINMAYA
La musique du club me colle encore à la peau, une sueur froide et cheap qui brille sous mon sweat. L’air de la ruelle me gifle, un mélange de pluie d’hiver sur l’asphalte et de pourriture. Ma paye de la nuit pèse dans la poche de ma veste, des billets froissés qui sentent le désespoir et la bière renversée. Je cherche mes clés, l’esprit déjà sur mon prochain casse-tête du jour , un escape game illégal dans une usine désaffectée, promesse d’adrénaline gratuite. Le genre de plan qui fait dire à mon unique amie que j’ai un sérieux déficit d’instinct de survie.
C’est alors que je le vois. Ou plutôt, que je le renifle. Une note de cuivre aigre, métallique, qui perce l’odeur des poubelles. Mon regard se pose sur le container en fer, entrouvert. Une main pend, inerte, pâle sous la lumière blafarde du néon clignotant.
Mon cœur fait un seul et unique battement, trop fort, avant de se calmer. La peur ? Non. De la curiosité. Un puzzle.
Je m’approche, l’estomac un peu serré malgré tout. Le corps d’un homme est à demi enfoui dans les sacs noirs. Jeune. Beau, d’une beauté anguleuse et coupante, même inconsciente. Et son t-shirt sombre est trempé, poisseux, collé à son torse par quelque chose qui n’est pas de l’eau. Je soulève le tissu d’un doigt hésitant.
Plusieurs blessures. Nettes, précises. Des coups de couteau. Professionnels.
— Putain de merde.
La phrase sort de mes lèvres dans un souffle blanc. Appeler les flics ? Une ambulance ? L’idée effleure mon esprit et repart aussitôt, chassée par une pulsion plus forte, plus têtue. Ce type, c’est le casse-tête ultime. Un mystère vivant, saignant, qui va mourir si je ne fais rien.
Je jette un regard rapide autour de moi. La ruelle est vide. Mon van est garé à vingt mètres.
L’adrénaline, cette vieille amie, inonde mes veines. Je m’agrippe à lui, sous les aisselles, et je tire. Il est lourd, tout en muscles inanimés. Une plainte rauque s’échappe de ses lèvres. Bon. Pas tout à fait mort.
— Allez, beau gosse, on ne fait pas la fine bouche. La poubelle, c’était la chambre d’amis de luxe. Maintenant, direction le palace.
Je halète, traînant son poids mort sur le ciment humide. Le gravier déchire son jean. Ça, je ne peux pas y faire grand-chose. Enfin, je parviens au van. Ouvrir la porte arrière, le hisser à l’intérieur sur le matelas défoncé. L’espace sent le vieux tapis, l’essence et mes propres fringues d’entraînement. Son sang ajoute une nouvelle note au bouquet.
J’allume la lampe torche de mon téléphone. À la lumière crue, c’est pire. Les blessures sont profondes, propres, vicieuses. Il a perdu beaucoup de sang. Mes mains ne tremblent pas. J’ai un kit de secours basique, agrémenté de fil à pêche et d’aiguilles désinfectées à l’alcool à 90°. Les cicatrices, c’est mon domaine.
Je verse de l’alcool sur une blessure. Même inconscient, son corps se tend, arc-bouté dans une agonie silencieuse.
— Désolée pour le confort, mon pote. L’anesthésiste avait un empêchement.
Ma voix semble trop calme, trop posée, pour la folie de l’acte. Je prends l’aiguille et le fil. Je pique. Je tire. La chair se referme, lentement, sous mes doigts maladroits mais déterminés. Je parle, pour combler le silence, pour me rassurer.
— T’as un abdomen à faire pâlir un mannequin de fitness. Dommage qu’il ressemble à un plan de métro là. Il va falloir assurer les correspondances.
Point après point, suture après suture. Le temps se dissout. Il n’y a plus que la lumière blanche, le fil rouge sombre, et le souffle de plus en plus faible de l’inconnu. Je nettoie, je couds, je bande. Je vole au passage la botte droite, de belle qualité, et la pose de côté.
— Frais de service, beauté. Le SAV n’est pas gratuit.
Soudain, alors que je finis le dernier point, une main s’abat sur mon poignet. Une poigne de fer, brûlante de fièvre. Je sursaute, l’aiguille tombant de mes doigts.
Mes yeux rencontrent les siens. Ils sont ouverts. D’un gris froid et absolu, comme un ciel d’hiver avant la tempête. Il n’y a aucune reconnaissance, aucune gratitude. Seulement une confusion animale, et une menace si palpable que l’air se charge d’électricité statique.
Il ne dit rien. Il respire avec peine, ses yeux plantés dans les miens, cherchant à comprendre, à évaluer, à tuer peut-être.
Moi non plus, je ne dis rien. La peur, enfin, pointe le bout de son nez, froide et excitante à la fois. Je la domine. Je soutiens son regard, sans ciller, en serrant sa botte volée contre moi.
Le casse-tête vient de s’animer. Et il a l’air furieux.
Je vois dans ses yeux qu'il ne cédera pas. Qu'il a besoin de cette promesse pour avancer. Pour se jeter dans ce piège sans être paralysé par la peur de me perdre. — Je te le promets, dis-je à contrecœur. Les mots ont un goût amer dans ma bouche. Un goût de mensonge. Parce que je sais déjà que je ne tiendrai pas cette promesse. Que s'il meurt, je n'aurai plus aucune raison de vivre. — Merci. Il m'embrasse. Un baiser dur, rapide, désespéré. Ses lèvres sont sèches, craquelées, mais elles sont vivantes contre les miennes. Je ferme les yeux, j'essaie de graver ce moment dans ma mémoire. Au cas où ce serait le dernier. — On y va, dit-il en s'écartant. On se glisse hors du bosquet. On rampe dans l'herbe haute, en restant dans l'ombre, en évitant les zones éclairées par les projecteurs. Les patrouilles passent à intervalles réguliers. On attend, immobiles
Elle sourit doucement. Un sourire fier, presque maternel. — T'es vraiment un héros, Kaï. Même si tu veux pas l'admettre. — Je suis pas un héros. Les héros, ça meurt jeune. Ça finit avec une médaille sur la poitrine et un drapeau sur le cercueil. Moi, je veux vivre. Avec toi. Elle pose sa tête sur mon épaule. Son poids est léger, presque rien. Mais sa présence est immense. — Alors on va vivre. Tous les deux. On va survivre à tout ça, et on ira voir la mer. Promis. — Promis. On reste comme ça un moment, à écouter l'eau couler, les oiseaux chanter dans les arbres. Le temps suspendu. La paix fragile. Un moment volé à l'enfer qui nous attend. Puis je me lève. Il faut y aller. Le temps presse. — Faut y aller. On a encore de la route. Elle se lève à son tour. Elle grimace en posant le pied pa
Kaï On marche depuis des heures. La forêt est dense, sombre, hostile. Chaque pas est un effort. Chaque racine qui affleure est un piège. Chaque branche basse qui nous fouette le visage est une agression. On avance en silence, l'arme à la main, les sens en alerte, constamment aux aguets. Mes yeux balayent sans arrêt les alentours, cherchant un mouvement suspect, une forme anormale, un reflet métallique. Mes oreilles guettent le moindre bruit qui ne serait pas naturel — un cliquetis d'arme, un froissement de tissu, un pas sur les feuilles mortes. Maya est derrière moi. Elle suit mon rythme sans se plaindre, même si je sais qu'elle est épuisée. Je l'entends parfois trébucher, jurer à voix basse, se rattraper à un tronc d'arbre. Je l'entends respirer fort, de plus en plus fort, à mesure que les heures passent. Elle n'a presque pas mangé depuis des jours. Elle n'a presque pas dormi. Son corps est en défi
Je le regarde, incrédule. Il est sérieux. Il pense vraiment ce qu'il dit. Il a déjà tout planifié dans sa tête. — T'es fou, dis-je. Complètement fou. — Peut-être. Mais c'est la seule façon. C'est la seule façon de la sauver. — Non. — Maya... — Non. Si tu y vas, je viens avec toi. — C'est trop dangereux. Regarde ce qu'il lui a fait. Il te fera la même chose. Pire. — Je m'en fous. — Maya, écoute-moi... — Non, c'est toi qui vas m'écouter. Je me lève. Mes jambes tremblent, mais ma voix est ferme. Je m'approche de lui. Je plante mes yeux dans les siens. Je veux qu'il voie, qu'il comprenne, qu'il sache que je ne céderai pas. — Si tu y vas sans moi, je te jure que je te retrouverai morte. Tu m'entends ? Morte. Parce que je ne survivrai pas à ton absen
Elle est attachée à une chaise en métal, dans une pièce sombre aux murs de béton brut. Un entrepôt, peut-être, ou une cave. Ses vêtements sont déchirés, lacérés, tachés de sang frais et de sang séché. Son chemisier blanc , je me souviens de ce chemisier, elle le portait le jour de notre séparation , n'est plus qu'une loque rougeâtre. Son visage est tuméfié, méconnaissable. Un œil est complètement fermé, gonflé, violacé. L'autre est rouge, injecté de sang, gonflé de larmes qui coulent sans arrêt. Sa lèvre inférieure est fendue, du sang a coulé sur son menton et a séché là. Elle pleure. Elle tremble de tout son corps. Elle regarde la caméra avec une terreur absolue, primitive, animale. Une terreur qui va au-delà des mots, au-delà de la raison. — S'il vous plaît... dit-elle d'une voix brisée, à peine reconnaissable. S'il vous plaît, aidez-moi... Une main gantée de noir apparaît dans le cadre. Elle saisit les che
Maya Troisième jour dans la cabane. Le temps s'étire, étrange, élastique. Par moments, il semble suspendu, comme si l'univers retenait son souffle, attendant quelque chose. À d'autres, il file à toute vitesse, et je panique à l'idée que chaque minute qui passe nous rapproche de la fin, que chaque seconde gaspillée est une seconde de moins à vivre. Kaï est sorti chercher de l'eau et du bois. Il est parti depuis une heure, peut-être plus. Je suis seule dans la cabane, assise devant le poêle, à regarder les flammes. Je devrais me reposer, profiter de ce moment de calme pour dormir, pour reconstituer mes forces. Mais je n'y arrive pas. Trop de pensées. Trop de peurs. Trop de tout. Je pense à Leo. À son visage pâle, à sa respiration sifflante, à ses points de suture que j'ai faits moi-même, de mes propres mains tremblantes. Où est-il maintenant ? A-t-il survécu à ses blessures ? Est-
MayaOn reste silencieux un long moment. Puis je sens sa main glisser le long de mon dos, jusqu'à mes fesses. Il les pétrit doucement.— Encore ? je demande, surprise.Il r
MayaLa voiture tangue sur la route défoncée. Dehors, le paysage défile, gris et triste. Des immeubles abandonnés. Des terrains vagues. Des panneaux rouillés qui annoncent des villes qui n'existent plus.— On va devoir s'arrêter pour la nuit, dit Anastasie. Le réservoir tient plus.— Pas en ville.
MayaLe nom tombe comme une lame dans l'eau stagnante.Chernov.Dmitri l'a prononcé à voix basse, en montrant les photographies du dossier. Les autres se sont figés. Même le souffle d'Ivan, pourtant sifflant depuis des heures, a marqué une pause.Je ne connais pas ce nom.Mais je connais la peur qu
AlexeiJe les ai vus arriver.Je ne pouvais pas les arrêter. Je ne pouvais pas prévenir. Ils étaient trop nombreux, trop rapides. Et j'étais à l'intérieur, dans le bureau de Leo, quand ils ont défoncé la porte d'entrée.J'aurais dû faire quelque chose.J'ai rien fait.Maintenant, je suis adossé au







