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Chapitre 2 : Points de rupture

Author: Déesse
last update publish date: 2025-12-09 17:40:58

MAYA

La musique du club me colle encore à la peau, une sueur froide et cheap qui brille sous mon sweat. L’air de la ruelle me gifle, un mélange de pluie d’hiver sur l’asphalte et de pourriture. Ma paye de la nuit pèse dans la poche de ma veste, des billets froissés qui sentent le désespoir et la bière renversée. Je cherche mes clés, l’esprit déjà sur mon prochain casse-tête du jour , un escape game illégal dans une usine désaffectée, promesse d’adrénaline gratuite. Le genre de plan qui fait dire à mon unique amie que j’ai un sérieux déficit d’instinct de survie.

C’est alors que je le vois. Ou plutôt, que je le renifle. Une note de cuivre aigre, métallique, qui perce l’odeur des poubelles. Mon regard se pose sur le container en fer, entrouvert. Une main pend, inerte, pâle sous la lumière blafarde du néon clignotant.

Mon cœur fait un seul et unique battement, trop fort, avant de se calmer. La peur ? Non. De la curiosité. Un puzzle.

Je m’approche, l’estomac un peu serré malgré tout. Le corps d’un homme est à demi enfoui dans les sacs noirs. Jeune. Beau, d’une beauté anguleuse et coupante, même inconsciente. Et son t-shirt sombre est trempé, poisseux, collé à son torse par quelque chose qui n’est pas de l’eau. Je soulève le tissu d’un doigt hésitant.

Plusieurs blessures. Nettes, précises. Des coups de couteau. Professionnels.

— Putain de merde.

La phrase sort de mes lèvres dans un souffle blanc. Appeler les flics ? Une ambulance ? L’idée effleure mon esprit et repart aussitôt, chassée par une pulsion plus forte, plus têtue. Ce type, c’est le casse-tête ultime. Un mystère vivant, saignant, qui va mourir si je ne fais rien.

Je jette un regard rapide autour de moi. La ruelle est vide. Mon van est garé à vingt mètres.

L’adrénaline, cette vieille amie, inonde mes veines. Je m’agrippe à lui, sous les aisselles, et je tire. Il est lourd, tout en muscles inanimés. Une plainte rauque s’échappe de ses lèvres. Bon. Pas tout à fait mort.

— Allez, beau gosse, on ne fait pas la fine bouche. La poubelle, c’était la chambre d’amis de luxe. Maintenant, direction le palace.

Je halète, traînant son poids mort sur le ciment humide. Le gravier déchire son jean. Ça, je ne peux pas y faire grand-chose. Enfin, je parviens au van. Ouvrir la porte arrière, le hisser à l’intérieur sur le matelas défoncé. L’espace sent le vieux tapis, l’essence et mes propres fringues d’entraînement. Son sang ajoute une nouvelle note au bouquet.

J’allume la lampe torche de mon téléphone. À la lumière crue, c’est pire. Les blessures sont profondes, propres, vicieuses. Il a perdu beaucoup de sang. Mes mains ne tremblent pas. J’ai un kit de secours basique, agrémenté de fil à pêche et d’aiguilles désinfectées à l’alcool à 90°. Les cicatrices, c’est mon domaine.

Je verse de l’alcool sur une blessure. Même inconscient, son corps se tend, arc-bouté dans une agonie silencieuse.

— Désolée pour le confort, mon pote. L’anesthésiste avait un empêchement.

Ma voix semble trop calme, trop posée, pour la folie de l’acte. Je prends l’aiguille et le fil. Je pique. Je tire. La chair se referme, lentement, sous mes doigts maladroits mais déterminés. Je parle, pour combler le silence, pour me rassurer.

— T’as un abdomen à faire pâlir un mannequin de fitness. Dommage qu’il ressemble à un plan de métro là. Il va falloir assurer les correspondances.

Point après point, suture après suture. Le temps se dissout. Il n’y a plus que la lumière blanche, le fil rouge sombre, et le souffle de plus en plus faible de l’inconnu. Je nettoie, je couds, je bande. Je vole au passage la botte droite, de belle qualité, et la pose de côté.

— Frais de service, beauté. Le SAV n’est pas gratuit.

Soudain, alors que je finis le dernier point, une main s’abat sur mon poignet. Une poigne de fer, brûlante de fièvre. Je sursaute, l’aiguille tombant de mes doigts.

Mes yeux rencontrent les siens. Ils sont ouverts. D’un gris froid et absolu, comme un ciel d’hiver avant la tempête. Il n’y a aucune reconnaissance, aucune gratitude. Seulement une confusion animale, et une menace si palpable que l’air se charge d’électricité statique.

Il ne dit rien. Il respire avec peine, ses yeux plantés dans les miens, cherchant à comprendre, à évaluer, à tuer peut-être.

Moi non plus, je ne dis rien. La peur, enfin, pointe le bout de son nez, froide et excitante à la fois. Je la domine. Je soutiens son regard, sans ciller, en serrant sa botte volée contre moi.

Le casse-tête vient de s’animer. Et il a l’air furieux.

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