تسجيل الدخولElle porte cette expression grave que prennent les gens qui veulent avoir l’air raisonnables avant de prononcer quelque chose de profondément injuste. Elle me regarde, puis ses yeux tombent sur le carnet ouvert. — Tu prends des notes ? — Oui. Elle referme doucement la porte derrière elle. — Tu vas mal. Je souris sans joie. — Ça dépend. Pour toi, aller bien, c’est quoi ? Continuer à ne rien voir ? Elle soupire, déjà lasse d’avance du terrain sur lequel je l’oblige à venir. — Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux dire que… tu t’enfonces. Tu analyses tout. Tu surinterprètes chaque détail. Tu construis un dossier contre Séléna alors que tu souffres juste de la disparition de Lya. Juste. Je retiens un rire amer. — Tu entends ce que tu dis ? — Oui. — Non. Écoute vraiment. Je souffre just
Juste un fond. Un décor de souffrance silencieuse sur lequel ils pouvaient continuer à briller. Anna, d’une voix plus basse, murmure : — On ne peut pas juger tout le passé avec les émotions d’aujourd’hui. Je ris encore. — Non. On aurait dû le juger avec l’humanité d’hier. Je recule enfin d’un pas. Mon corps tremble. Je le sens maintenant. Pas de peur. D’épuisement nerveux. Je suis au bord d’une falaise intérieure et pourtant quelque chose, au milieu de cet effondrement, se tient debout. Quelque chose de neuf. Peut-être simplement le refus. Je regarde Séléna une dernière fois. — Si ce que je dis est faux, alors pourquoi as-tu eu peur quand j’ai dit que je me souvenais ? Elle ne répond pas. Son silence me frappe plus fort qu’un aveu. Personne autour de la table ne bouge. Le dîner est mor
En pleine crise. Je ris. Un rire bref, sec, presque désespéré. — Voilà. C’est ça, n’est-ce pas ? Dès que je vois clair, je suis en crise. Dès que je relie les choses, je fabule. Dès que je refuse votre version, je délire. Séléna garde les yeux fixés sur moi, mais je vois que quelque chose en elle s’est tendu. Pas la peur nue de tout à l’heure. Une tension plus subtile. Une accélération intérieure. Elle cherche la meilleure porte de sortie. — Personne ne dit que tu délires, murmure-t-elle. Nous essayons juste de te protéger de toi-même. Cette phrase me frappe avec une telle violence que je dois poser mes deux mains à plat sur la table pour ne pas trembler. De moi-même. Comme si le danger n’avait jamais été elle. Eux. Le groupe. Le récit arrangé. Le mépris collectif. Comme si le seul péril, depuis toujours, avait été ma lucidité. Je me lève. La c
Adrien Ils sont déjà tous installés quand j’entre dans la salle à manger. La lumière est trop douce. La nappe trop blanche. Les verres trop transparents. Tout semble prêt pour une soirée civilisée, presque chaleureuse, alors que je sens sous ma peau la violence de ce qui va arriver. Il y a quelque chose d’obscène dans la façon dont les drames les plus profonds se déroulent souvent au milieu des objets les plus polis. Séléna est au bout de la table. Évidemment. Elle n’a pas pris cette place par hasard. Elle ne fait jamais rien par hasard. Elle porte une robe sombre, simple, presque grave, qui la rend plus belle encore parce qu’elle laisse croire à une modestie qu’elle ne ressent pas. Julie est à sa droite, attentive à chacun de ses mouvements, comme toujours fascinée par la lumière qu’elle emprunte à plus brillante qu’elle. Anna est à sa gauche, droite, composée, cette dureté calme au fond du regard
Peut-être quoi ? Une autre vie. Une vie dans laquelle Lya n’aurait pas passé quinze ans à m’aimer dans l’ombre. Une vie dans laquelle je ne l’aurais pas épousée par suite, par proximité, par reconnaissance confuse, mais parce que j’aurais su. Cette pensée me fait presque vaciller. Marc le voit. Il en profite. — Attends, tu veux dire que t’as épousé la mauvaise sœur, et que tu le découvres maintenant ? C’est du Shakespeare ton truc. Il rit. Il rit vraiment cette fois. Un rire bref, incrédule, qui cherche à dégonfler ce qui me déchire. Un rire de défense, bien sûr. Mais le résultat est le même. Une nouvelle gifle portée à ce qui reste sacré. Je fais un pas vers lui. Il cesse de rire. — Tu trouves ça drôle ? — Je trouve ça énorme, c’est tout. Tu construis un drame antique avec trois
Adrien Je ne redescends pas de cette révélation. Elle ne me quitte pas. Elle ne se tasse pas. Elle ne se laisse pas remettre à sa place comme une pensée excessive qu’une nuit de sommeil arrangerait. Non. Elle grandit. Elle colonise tout. Chaque minute qui passe ajoute une lame au mécanisme. C’était elle. Lya. Sous la pluie. Avant tout. Avant le coma. Avant les années perdues. Avant le silence organisé. Avant le mariage. Avant cette longue erreur humaine dans laquelle nous avons tous vécu comme dans une maison décorée pour empêcher la vérité d’entrer. Je croyais que retrouver ce souvenir me soulagerait, au moins un peu. Je croyais que comprendre rendrait la douleur plus nette, donc plus supportable. C’est l’inverse. Comprendre, c’est voir à quel point le désastre ne vient pas d’un simple malentendu. Il vient d’une chaîne. D’une suite de secondes, de







