Se connecterLe drap. Le drap de son lit, celui de la fièvre, celui sur lequel elle avait transpiré pendant trois nuits, celui que j'avais gardé — je ne l'avais pas fait laver, je ne l'avais pas changé, je l'avais plié et enfermé, et parfois, dans les premières semaines, je le dépliais et j'y posais mon visage et je respirais, et l'odeur de sa fièvre, de sa sueur, de sa peau malade, me revenait, me remplissait, me rendait à elle pour quelques secondes. Maintenant le drap ne sent plus rien. Mais je le garde quand même. Un cheveu. Un seul. Trouvé sur l'oreiller, après. Un cheveu noir, long, que j'ai enfermé dans un petit écrin de métal, un cheveu qui est la chose la plus précieuse de la pièce, plus précise que la robe, que le verre, que le drap, parce que c'est elle, c'est littéralement elle, un fragment de son corps, une cellule de sa matière, une particule de l'existence d'Althéa conservée dans une boîte comme on conserve une sainte relique dans une église.
Et je sors. Et la porte se ferme derrière moi. Et dans le couloir, seul, appuyé contre le mur, je laisse ma tête basculer en arrière et je regarde le plafond et je respire, et ma respiration est un truc cassé, un mécanisme qui a oublié son rythme, et mes yeux brûlent mais les larmes ne viennent pas, parce que les larmes viennent quand on a de l'espoir, quand on a du chagrin, quand on a quelque chose à exprimer, et moi je n'ai rien à exprimer. Ce que je porte n'est pas exprimable. Ce que je porte est un vide qui a la forme exacte d'une femme de vingt ans qui s'appelait Althéa et qui portait un bracelet de cuir noir et qui prenait des balles pour moi. Ce vide ne s'exprime pas. Ce vide se porte. Et je le porte. Et je le porterai. Et je le porterai jusqu'à ce que mes os craquent sous son poids, jusqu'à ce que ma colonne se courbe, jusqu'à ce que mes genoux cèdent, jusqu'à ce que je tombe, et même en tombant je le porterai, et même au sol je le porterai, et mê
Ksen se tait. Il baisse les yeux. Il ne veut pas dire le mot. Personne ne veut dire le mot. Depuis un an, personne dans ce gang n'a osé prononcer le mot mort devant moi. Ils tournent autour, ils utilisent des périphrases, ils disent disparue, ils disent absente, ils disent on n'a pas de traces, mais personne ne dit morte. Personne ne dit elle est probablement morte, Aris, il faut que tu l'acceptes, il faut que tu fasses ton deuil, il faut que tu te reprennes, parce que dire ça, ce serait me confronter à une vérité que je refuse, et ils savent, ils ont tous vu, ils savent ce qui arrive à ceux qui me confrontent à ce que je refuse. — Dis-le, Ksen. — Chef, je... — DIS-LE. Ma voix explose. Elle explose comme le cri dans l'entrepôt, comme ce hurlement animal qui a glacé tout le bâtiment le soir où elle est tombée, et la salle tremble — non, la salle ne tremble pas, c'est moi qui tremble, c'est
Aris La millième fois. Je le sais parce que je compte. Je compte chaque fois que je viens, chaque fois que je pousse cette porte de tôle rouillée, chaque fois que je descends les marches de béton dans l'obscurité, chaque fois que je pose mes bottes sur ce sol couvert de débris et de cendre et de silence. Je compte parce que compter est la seule chose qui me rattache à une forme de rationalité, la seule activité mathématique que mon cerveau accepte encore, parce que tout le reste — la logique, la stratégie, la patience, la planification, tout ce qui faisait de moi Aris Kervan, le chef, le maître, l'homme qui montait deux clans rivaux l'un contre l'autre avec le sourire — tout le reste est mort le soir où elle a pris cette balle. Mille fois. Mille fois je suis venu fouiller ces décombres. Mille fois j'ai écarté les gravats, soulevé les poutres, gratté la suie, passé mes doigts dans la poussière, cherc
Ravel ne répond pas. Il ne répond jamais à ça. Il ne dit ni oui ni non. Il hoche la tête, un hochement mécanique, un hochement qui veut dire je t'entends, chef, je t'entends mais je ne sais pas quoi te dire, et je le suis hors de l'entrepôt, et le ciel est gris au-dessus de nous, un ciel d'An 1, un ciel qui ne se souvient pas d'elle et qui s'en fout, un ciel qui continue de tourner comme si rien s'était passé, comme si une balle n'avait pas traversé un corps qui était le centre de mon univers, et je le déteste, ce ciel, je le déteste avec une férocité qui n'a pas de nom, je le déteste parce qu'il est vivant et qu'elle ne l'est plus — ou qu'elle l'est, je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Je remonte dans la voiture. Ravel conduit. Je regarde l'entrepôt s'éloigner dans le rétroviseur, sa silhouette de ruine, ses murs éventrés, son ciel de pigeons, et je sais que je reviendrai. Demain. Après-demain. Et après. Mille et une fois. Mille et deux. Mille et tr
Je suis revenu avec une certitude : elle n'était pas morte. Je le savais. Je le savais comme on sait qu'on est vivant, comme une évidence intérieure, un axiome du corps. Elle n'était pas morte parce que je l'aurais senti. Je l'aurais senti au moment exact de sa mort, comme une extinction, comme un signal qui s'éteint, comme une fréquence qui cesse de vibrer. Et je ne l'avais pas senti. Ce que j'avais senti, c'était son éloignement , elle s'éloignait, elle glissait, elle partait , mais pas son extinction. Pas sa mort. Elle était vivante, quelque part, et on me l'avait prise, et je la retrouverais. Mille fois j'ai fouillé ces décombres. Mille fois j'ai cherché la preuve , la preuve qu'elle avait été emmenée, la preuve qu'elle n'était pas morte ici, la preuve que quelqu'un l'avait récupérée, vivante, blessée mais vivante. Et mille fois je n'ai rien trouvé, parce que l'entrepôt avait brûlé après, parce que les flammes avaient détruit ce qu'elles avaient vo







