Mag-log inEt ce qu’elle avait vu dans ses yeux à ce moment-là, cette lueur féroce, presque joyeuse, cette flamme qui dansait au fond de ses prunelles comme une promesse de mort – cela l’avait terrifiée.— Tu as peur de moi, dit Kael d’une voix plate, sans timbre, comme s’il constatait un fait. Tu as peur de moi, et tu as raison. Tu devrais avoir peur. Je suis un monstre, Lyra. Je te l’ai toujours dit. Ce soir, tu l’as vu.— Non, souffla-t-elle, mais sa voix sonnait faux, même à ses propres oreilles.— Ne mens pas. Je t’en prie, ne mens pas. Pas à moi. Pas après ça.Il baissa les yeux, regarda ses mains – ces mains qui, quelques instants plus tôt, étaient des pattes armées de griffes, ces mains qui avaient déchiré la gorge d’une créature vivante. Il les retourna, les examina comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre, comme s’il ne les reconnaissait plus.— Quand j’ai vu cette louve foncer sur toi, reprit-il d’une voix sourde, quelque chose s’est brisé en moi. Quelque chose que j’avais tou
Pas Kael. Pas le garçon qui lui apportait du thé le matin, qui veillait devant sa porte la nuit, qui lui avait tenu la main dans le verger et promis de changer le monde. Non. Le loup. La bête. Le prédateur. Ses yeux dorés n’étaient plus chauds ni tendres. Ils brillaient d’un éclat jaune, féroce, presque dément. Ses crocs étaient encore rouges du sang de l’ennemie, sa fourrure hérissée, ses muscles bandés comme des câbles d’acier. Il haletait, et de sa gorge montait un grondement continu, sourd, qui n’avait rien d’humain.Il fit un pas vers elle.Lyra recula.Ce n’était pas volontaire. Ce n’était pas réfléchi. C’était un réflexe, un instinct plus ancien que la raison, plus profond que l’amour, plus fort que la confiance. La peur. La peur pure, viscérale, primitive. La peur que tout être humain ressent face à un prédateur qui vient de tuer. Kael venait de sauver sa vie. Kael venait d’abattre la louve noire qui allait la dévorer. Et pourtant, en le voyant s’avancer vers elle, couvert de
La louve noire n’était pas partie.Lyra le comprit trop tard. Elle reculait vers la lisière, oui, elle se fondait dans l’ombre des arbres, oui, mais ce n’était pas une fuite. C’était une feinte. Un repli tactique. La ruse d’un prédateur qui a compris que sa proie était plus coriace que prévu et qui choisit de porter l’estocade autrement. Tapie dans l’obscurité, l’œil valide luisant de haine et de douleur, la bête attendait son heure. Et quand elle vit Lyra baisser sa garde, quand elle vit la jeune fille se tourner vers Kael, quand elle vit leurs doigts s’effleurer et leurs regards se croiser, elle bondit.Ce fut si rapide que personne ne put réagir. Une masse noire jaillit de la forêt, silencieuse comme un cauchemar, les crocs tendus vers la gorge de Lyra. Elle ne hurla pas. Elle n’eut pas le temps. Elle n’eut que le temps de voir la gueule immense s’ouvrir devant elle, de sentir le souffle brûlant de la bête sur son visage, et de penser, avec une lucidité étrange : C’est la fin. C’es
La louve la regarda un long moment, son œil blessé clignant sous le sang qui coulait. Puis, lentement, elle recula. Elle ne fuyait pas – pas vraiment. Elle se repliait, comme un prédateur qui a sous-estimé sa proie et qui choisit d’attendre un moment plus favorable. Ses pattes massives raclaient la pierre, sa queue battait l’air, et son grondement s’était tu.— On se reverra, petite humaine, murmura-t-elle avant de tourner les talons. On se reverra, et ce jour-là, je te montrerai ce que c’est vraiment qu’un loup.Elle disparut dans la forêt, avalée par l’ombre et le silence. Les derniers Crocs de Sang se retirèrent avec elle, abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ de bataille.Le silence retomba. Un silence lourd, épuisé, troublé seulement par les gémissements des blessés et le crépitement des torches qui s’éteignaient une à une.Lyra resta debout au milieu de la cour, la pierre toujours serrée dans son poing, le souffle court, le cœur battant. Elle ne tremblait pas. El
Lyra n’eut pas le temps de penser. Son corps réagit avant son cerveau, mû par des semaines d’entraînement acharné, par les cris de Mordecai qui résonnaient encore dans sa tête – « Ne ferme pas les yeux quand tu frappes ! », « Plante tes pieds ! », « Respire ! ». Elle roula sur le côté, sentit les crocs de la louve frôler son épaule, déchirer le tissu de sa veste, mordre le vide. Et dans le même mouvement, elle frappa. La branche s’abattit sur le museau de la bête avec un craquement sec. Ce n’était pas assez fort pour faire mal, pas assez pour briser un os, mais assez pour surprendre. La louve recula d’un pas, secoua la tête, éternua. Et dans ses yeux rouges, Lyra vit passer une lueur d’étonnement.Elle en profita pour ramper vers Croc de Lune. Ses doigts se tendaient vers le manche gravé de runes, vers la lame qui brillait dans la lumière des torches. Mais la louve était plus rapide. Un coup de patte, et le poignard valsa plus loin encore, hors de portée, perdu dans l’ombre et le sang
La première chose que Lyra vit en reprenant conscience, ce fut le sang.Il y en avait partout. Sur ses mains, sur ses vêtements, sur la lame de Croc de Lune qui gisait à quelques mètres d’elle, tombée dans la bousculade. Il y en avait sur les dalles de la cour, formant des flaques sombres qui luisaient dans la lumière des torches. Il y en avait dans sa bouche – un goût de fer et de sel qui lui donnait la nausée. Le sang des ennemis, le sang des alliés, le sang des morts. Tout se mélangeait en une bouillie écarlate qui imprégnait l’air d’une odeur âcre, écœurante, animale.Elle était tombée. Dans la confusion de la contre-attaque, quand Kael s’était jeté sur la louve noire, une autre bête avait surgi sur son flanc, une masse de fourrure et de crocs qui l’avait percutée de plein fouet. Elle avait roulé sur les dalles, le souffle coupé, et sa tête avait heurté la pierre avec un bruit sourd. Pendant quelques secondes – ou quelques minutes, elle n’aurait su le dire –, le monde s’était rédu
Sa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Mono
Le mot était à peine audible, un souffle rauque plus qu’une parole. Mais le médecin hocha la tête, posa sa tablette sur la table de chevet, et lui versa un verre d’eau d’une carafe en plastique. Il le lui tendit sans un mot. Lyra but par petites gorgées, la main gauche tremblante, renversant un peu
Le blanc.C’est la première chose qu’elle vit. Un blanc immense, aveuglant, qui lui brûlait les yeux comme si elle ne s’en était jamais servie. Elle cligna plusieurs fois, lentement, péniblement. Le blanc resta. Il était partout. Le plafond, les murs, les draps qui recouvraient son corps. Même la l
Il ne répondit pas. Il ne répondrait plus jamais.La main de Lyra se tendit vers lui. Un geste absurde, impossible – elle était bien trop loin, le bras trop court, le corps trop brisé. Mais elle la tendit quand même, cette main tremblante, couverte d’éclats de verre et de sang, cette main qui avait







