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Douceur Volée
Douceur Volée
Author: L'encre

CHAPITRE 1 – Le regard qui cloue sur place

Author: L'encre
last update publish date: 2026-06-24 03:02:43

La salle des fêtes de l’hôtel Meurice ressemblait à une ruche dorée. Partout, des abeilles en robe de soirée et en costume trois-pièces bourdonnaient autour des tables nappées de blanc, des pièces montées de macarons, des compositions florales hautes comme des enfants. Rebecca Moreau, debout près de l’entrée des cuisines, sa tablette à la main, supervisait le ballet des serveurs avec une concentration de chef d’état-major. Vingt-six ans, un poste de responsable événementiel dans l’une des agences les plus cotées de Paris, et ce soir-là, le poids de la soirée reposait entièrement sur ses épaules. La marque de joaillerie qui l’avait engagée avait dépensé des centaines de milliers d’euros pour ce lancement. Tout devait être parfait. Absolument tout.

Elle avait vérifié le placement des invités trois fois. Elle avait chronométré le discours du PDG. Elle avait goûté chaque bouchée du cocktail, recalé deux serveurs qui ne souriaient pas assez, fait remplacer une nappe qui présentait un pli suspect. Son équipe la craignait un peu, mais la respectait beaucoup. Rebecca Moreau ne plaisantait pas avec le travail. Elle ne plaisantait pas avec grand-chose, d’ailleurs. Sa mère disait d’elle qu’elle était née sérieuse, ce qui n’était pas tout à fait faux. Son père, lui, n’avait jamais rien dit. Il était parti quand elle avait douze ans, sans explication, sans lettre, sans adieu. Il était sorti acheter du pain, avait plaisanté sa mère, mais il n’était jamais revenu. Rebecca avait grandi d’un coup, cette année-là. Elle avait compris que l’amour était une denrée périssable, et que la seule chose sur laquelle on pouvait compter, c’était le travail.

Elle traversa la salle pour vérifier le niveau des bouteilles au bar principal. C’est en passant près des grandes fenêtres qui donnaient sur la rue de Rivoli qu’elle le sentit.

Un regard.

Pas un regard vague, pas un coup d’œil distrait. Un regard posé, insistant, presque physique. Comme une main qu’on aurait appuyée entre ses omoplates. Elle s’arrêta au milieu de la salle, et tourna lentement la tête.

Il était accoudé au bar, de l’autre côté de la pièce. Un homme en uniforme militaire. Veste bleu nuit, épaulettes dorées, décorations discrètes sur la poitrine. La cinquantaine peut-être, mais il faisait plus jeune, ou plus vieux, elle n’aurait pas su dire. Il avait ce genre de visage qui ne trahit rien, des traits taillés à la serpe, une mâchoire carrée, des yeux sombres enfoncés sous des sourcils épais. Ses cheveux, poivre et sel, étaient coupés court, presque ras. Il ne souriait pas. Il ne la dévorait pas des yeux comme le faisaient certains hommes. Il la regardait calmement, posément, avec une intensité dénuée d’agressivité. C’était pire. C’était déstabilisant.

Rebecca soutint son regard. Elle n’était pas du genre à détourner les yeux. Elle avait appris très tôt à faire face, à ne jamais montrer qu’elle était intimidée, même quand elle l’était. Elle resta donc là, debout au milieu de la salle, sa tablette contre la poitrine, les yeux plantés dans ceux de l’inconnu.

Il sourit.

Enfin, pas vraiment un sourire. Le coin de ses lèvres remonta très légèrement, d’un millimètre peut-être, mais ce fut suffisant. Ce n’était pas un sourire de séduction. C’était un sourire de reconnaissance, comme s’il la saluait de loin, comme s’ils se connaissaient déjà, comme s’il savait quelque chose qu’elle ignorait encore.

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