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CHAPITRE 9 – Le numéro confisqué

Author: L'encre
last update publish date: 2026-06-26 01:33:00

Il eut un mince sourire, ce même mouvement infime des lèvres qui n’en était pas tout à fait un.

— J’ai appelé votre agence. Je leur ai dit que j’étais un client potentiel et que j’avais égaré votre carte. Ils ont été très coopératifs.

— Vous avez menti.

— J’ai optimisé la vérité. C’est une compétence professionnelle.

Elle secoua la tête, partagée entre l’agacement et l’admiration.

— Vous auriez pu me le demander directement.

— Je n’étais pas sûr que vous accepteriez. Et puis, j’aime bien savoir à qui j’ai affaire avant de me dévoiler.

— Et maintenant, vous savez ?

— Maintenant, je sais. Mais je veux vous l’entendre dire. Je veux que vous me le donniez.

Elle comprit. Ce n’était pas une question pratique. C’était un rituel. Une façon de sceller quelque chose, de lui faire franchir un pas, de transformer ce qui n’était encore qu’une rencontre en autre chose. Un consentement.

Elle récita son numéro, lentement, en le regardant dans les yeux. Il ne le nota pas. Il l’écouta, simplement, puis hocha la tête.

— Je ne promets rien, dit-il. Ma vie est faite de départs. Vous devez le savoir. Vous devez l’accepter.

— Je sais.

— Si vous attendez de moi une présence constante, des appels quotidiens, des weekends tranquilles, vous serez déçue. Je ne suis pas cet homme-là. Je ne le serai jamais.

— Je n’attends rien. Je ne suis pas une femme qui attend.

Il sourit. Le même sourire mince que la première fois, ce mouvement infime des lèvres qui transformait son visage sans le dérider vraiment.

— C’est ce que je pensais, dit-il. Bonne nuit, Rebecca.

— Bonne nuit.

Elle monta dans le taxi. La portière claqua doucement, poussée par sa main à lui. Le taxi démarra. Elle se retourna. Il était toujours là, silhouette sombre sous le lampadaire, qui la regardait partir.

Le trajet jusqu’à son appartement du onzième arrondissement dura une vingtaine de minutes. Elle les passa le front contre la vitre, à regarder défiler les rues de Paris sans les voir vraiment. Elle repensait à chaque phrase, chaque regard, chaque silence. Elle repensait à cette façon qu’il avait de la regarder, cette attention totale qui la faisait exister plus fort, plus intensément que d’habitude. Elle repensait à sa mise en garde : "Je ne promets rien." C’était honnête. C’était même la chose la plus honnête qu’un homme lui ait dite depuis longtemps. Et elle repensait à son explication pour le numéro. J’ai appelé votre agence. C’était logique. C’était presque banal. Mais c’était aussi un indice : cet homme ne laissait rien au hasard. Il préparait le terrain. Il avançait méthodiquement, comme s’il planifiait une opération.

Elle rentra chez elle, se déshabilla dans le noir, se glissa dans son lit. Elle ne se lava pas le visage. Elle ne se brossa pas les dents. Elle voulait garder sur elle le souvenir de cette soirée, l’odeur du vin, le goût des mots qu’ils avaient échangés.

Le lendemain, il n’appela pas.

Elle n’était pas surprise. Il l’avait prévenue. Elle ne pouvait pas lui reprocher de ne pas appeler alors qu’il lui avait dit qu’il ne le ferait pas. Pourtant, malgré elle, elle vérifia son téléphone plusieurs fois dans la journée. Une fois en se levant. Une fois en arrivant au bureau. Une fois à la pause déjeuner. Une fois en sortant de sa réunion de quatorze heures. Une fois dans le métro du retour. Une fois avant de dormir.

Rien.

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