เข้าสู่ระบบ
— AlexanderHenri Delcourt me fait asseoir dans son salon, un salon modeste, meublé de bric et de broc, avec des livres partout, des piles de journaux, un chien qui dort sur le canapé, et il me dit :— Première leçon : l'argent.Il sort une liasse de billets de sa poche, la pose sur la table, et il me regarde.— L'argent, c'est le sang du pouvoir. Sans argent, vous n'êtes rien. Avec de l'argent, vous êtes tout. Mais l'argent, il faut savoir le gagner, le garder, le cacher. L'argent propre, c'est de l'argent qu'on voit. L'argent sale, c'est de l'argent qu'on cache. Et l'argent vraiment puissant, c'est de l'argent qui n'existe pas.Je hoche la tête. Je prends des notes. Je suis un étudiant, un étudiant de quarante ans qui apprend à devenir un homme d'affaires de l'ombre.— Deuxième leçon : le pouvoir.Il se lève, il marche jusqu'à la fenêtre, il regarde la rue.— Le pouvoir, ce n'est pas de commander. Le pouvoir, c'est de faire en sorte que les autres obéissent sans que vous ayez à comm
— AlexanderLe vieil homme est assis au fond du café, une canne posée contre sa chaise, un chien endormi à ses pieds, et il me regarde approcher avec des yeux qui ont vu trop de choses pour s'étonner de quoi que ce soit ; je m'assois en face de lui, je commande un café, et pendant un long moment aucun de nous deux ne parle, et le silence entre nous est chargé de quelque chose que je ne comprends pas encore.Il s'appelle Henri Delcourt. Il a soixante-dix-huit ans. Il a été le directeur juridique de l'empire Vane pendant vingt ans, de 1985 à 2005, et puis un jour il a été licencié, sans explication, sans indemnité, sans rien, et il a passé les années suivantes à essayer de comprendre pourquoi, et il n'a jamais compris, jusqu'à ce qu'un journaliste le contacte, il y a cinq ans, pour un article sur les pratiques de l'empire Vane, et il a raconté tout ce qu'il savait, et l'article n'est jamais paru, et le journaliste est mort dans un accident de voiture, et Henri Delcourt a compris qu'il v
— AlexanderLe nom me vient dans le métro ; je suis assis entre un homme qui dort la bouche ouverte et une femme qui lit un roman à l'eau de rose, et je regarde mon reflet dans la vitre noire, et je me dis que l'homme qui est là, dans cette vitre, n'a pas de nom, et qu'il faut lui en donner un, un nom qui ne soit pas Alexander Vane, un nom qui ne soit pas le nom du mort.M. Noir.C'est simple. C'est bête. C'est peut-être trop simple, trop bête, mais c'est exactement ce qu'il me faut. Un nom qui ne dit rien, qui n'évoque rien, qui ne laisse aucune trace. Un nom qu'on peut oublier aussi vite qu'on l'a entendu. Un nom qui est une absence, un trou, un vide.Je sors du métro. Je marche jusqu'à la chambre 12, je m'assois sur le lit, je prends le carnet, et j'écris le nom en haut d'une page blanche : M. NOIR. Je le regarde. Je le prononce à voix haute.— Monsieur Noir.Ça sonne bien. Ça sonne comme un personnage de roman noir, comme un homme qu'on croise dans une ruelle et dont on ne sait ri
— AlexanderLe type en face de moi a une cicatrice qui lui traverse la joue gauche et il ne cligne pas des yeux quand je lui dis que je veux acheter une société écran ; il me regarde comme on regarde un chien qui parle, avec une curiosité mêlée de méfiance, et il fait tourner son verre de whisky entre ses doigts sans répondre, et le silence entre nous deux dure si longtemps que j'entends la climatisation qui ronronne au-dessus du bar.Le bar s'appelle Le Corbeau, c'est un bar à la mode dans le onzième arrondissement, mais ce n'est pas pour ça que je suis là ; je suis là parce que derrière les banquettes en cuir et les lumières tamisées il y a un bureau, et derrière le bureau il y a un homme, et cet homme s'appelle Ferrero, et Ferrero est le genre de type qui peut vous obtenir n'importe quoi contre de l'argent : une société offshore, un passeport, un compte en banque, une identité. J'ai trouvé son nom dans un article de presse économique, un article sur les réseaux de blanchiment, un a
— AlexanderLa nuit tombe sur Villeneuve-sur-Lot et la chambre 12 est plongée dans une pénombre orange, la lumière du lampadaire qui filtre à travers les rideaux, et je suis assis sur le lit, torse nu, la serviette encore autour des reins, et je regarde le parfum d'Eleanor posé sur la table de nuit.C'est un petit flacon de verre, rectangulaire, avec un bouchon doré, et il est presque vide. Il reste peut-être trois millilitres, peut-être deux, et je le prends, je le débouche, je le porte à mon nez, et l'odeur me remplit, le jasmin, la vanille, le musc, quelque chose de sucré et de sombre, quelque chose qui est elle, qui est elle entièrement, qui est elle dans mes narines et dans ma gorge et dans ma poitrine.Je ferme les yeux. Je la vois. Elle est dans la salle de bain de la rue de Rivoli, elle sort de la douche, elle a les cheveux mouillés, elle sent ce parfum, elle se penche vers le miroir pour se maquiller, et je suis derrière elle, je la regarde, je passe mes mains sur ses hanches
— AlexanderLa clé USB chauffe contre ma cuisse à travers la poche de mon pantalon ; je suis assis sur le lit de la chambre 12, le vieux Nokia à côté de moi, un carnet à spirale posé sur mes genoux, et je tiens un stylo, un Bic bleu, et devant moi la page est blanche, et je dois écrire des noms, et chaque nom que j'écris est un clou que j'enfonce dans ma propre chair.Je commence par Viktor. Viktor Vane, trente-huit ans, mon frère, mon demi-frère, le fils légitime, l'héritier officiel, celui qui a souri quand on m'a annoncé mort, celui qui a pris le contrôle de l'empire trois jours après ma disparition, celui qui a organisé mes obsèques avec une rapidité suspecte, celui qui est maintenant fiancé à Eleanor. Viktor. Je l'écris en majuscules, je repasse sur les lettres, j'appuie si fort que la pointe du stylo traverse presque la page. Viktor. Le premier traître. Celui qui a commandité ma mort, ou qui l'a laissée se faire, ou qui l'a couverte, peu importe, il est dans la liste, il est en







