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CHAPITRE 2 — LE CORPS JETÉ DANS LA FOSSE COMMUNE 2

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-10-25 04:16:22

Combien de temps. Je fouille. La dernière chose dont je me souviens, c'est le goût du whisky, le dossier rouge posé sur le bureau, la porte qui s'ouvre, et une douleur à la nuque, une douleur tiède, comme une piqûre de guêpe. Après, le noir. Après, la terre. Entre les deux, il y a un trou de quelques heures, peut-être de quelques jours, et dans ce trou il y a des visages que je ne veux pas voir. Je me mets à genoux. La terre colle à ma chemise, à mon pantalon, à mes mains, elle entre dans les coupures que je ne sens même pas encore. Le froid me mord les pieds, les oreilles, le bout du nez. Je dois bouger. Si je reste là, l'hypothermie me tuera avant l'aube, et je refuse de mourir deux fois dans la même nuit. Je cherche la route. Elle est là, à cinquante mètres, une ligne grise sous la lune, bordée de peupliers dénudés. Je marche. Chaque pas est une découverte, le gravier qui entre dans la plante de mes pieds, la boue qui aspire mes chevilles, une boîte de conserve qui roule sous mes orteils. Je marche en canard, les bras écartés, comme un homme ivre, sauf que je ne suis pas ivre, je suis mort, je suis mort et je marche. La route est déserte. À cette heure, trois heures du matin ? quatre ?, il n'y a que les camions, les flics, les âmes perdues. Je longe le bas-côté, les pieds dans l'herbe gelée, le corps qui tremble de fièvre ou de froid ou des deux, et je compte mes pas pour ne pas penser. Cent. Deux cents. Trois cents. Le premier panneau indicateur dit : VILLENEUVE-SUR-LOT — 12 KM. Je ne connais pas Villeneuve-sur-Lot. Je ne sais même pas dans quel département je suis, dans quel pays, la France, sûrement, l'odeur de la terre est française, la forme des peupliers est française, mais ça ne m'aide pas. Ce qui m'aide, c'est la haine. Je la sens qui monte de mon ventre comme une marée. Elle est froide d'abord, elle me serre la gorge, puis elle devient chaude, elle me brûle les yeux. Ils m'ont enterré. Ils m'ont jeté dans une fosse comme un chien, avec le sac sur la tête et la corde au cou, et ils ont pelleté de la terre sur mon corps vivant. Ils ont dit « le père veut confirmation ». Le père. Mon père. Ou Viktor. Ou les deux. Peu importe, la liste est courte, je la connais par cœur, et chaque nom est un clou que j'enfonce dans ma mémoire. Je m'arrête au milieu de la route. Le vent me traverse, je claque des dents si fort que ma mâchoire en tremble, et je lève la tête vers le ciel noir.

— Je reviendrai.

Ma voix est méconnaissable. Rauque, éraillée, à moitié étouffée par la terre qui reste dans ma gorge. Je crache. Je recommence, plus fort.

— Je reviendrai en roi.

Le mot « roi » résonne dans le vide, il se perd dans les champs, il ne va nulle part, et pourtant il me tient debout. Je reprends ma marche. Villeneuve-sur-Lot, douze kilomètres. J'ai le temps de penser à tout, et c'est peut-être ça le pire, le temps. Le temps de revoir la porte du bureau qui s'ouvre, la douleur à la nuque, le visage de mon frère quand il m'a annoncé qu'il prenait le contrôle. Viktor. Le fils légitime. Le fils que mon père a toujours préféré, parce que lui, il était né dans le mariage, et moi, moi je n'étais que le premier, l'accident, le rappel vivant que mon père avait fauté avant de trouver la bonne. Je marche plus vite. Mes pieds saignent, je le sens à la texture du gravier contre la chair, mais je marche, et la haine me porte, et la haine me réchauffe. Il y a une station-service à cinq kilomètres. Je la vois de loin, sa lumière blanche qui troue la nuit, son auvent, ses pompes. Un homme est assis derrière la vitre, la tête posée sur son poing, il regarde un écran que je ne vois pas. Je m'approche. Je dois avoir l'air de quoi ? D'un cadavre, sûrement. D'un homme qui sort de terre. Mon pantalon est déchiré aux genoux, ma chemise est brune de boue, mes pieds ne sont plus que des plaies, et mes cheveux, je les sens, collés, durcis, pleins de terre et de sang séché. L'homme lève la tête quand j'entre. Il a la cinquantaine, le ventre rond, une moustache grise, et ses yeux s'écarquillent quand il me voit.

— Putain, mais qu'est-ce qui vous est arrivé ?

Je m'appuie contre le comptoir. Le carrelage est froid sous mes pieds nus, la lumière blanche me brûle la rétine, mais je souris, ou j'essaie.

— Accident. Ma voiture est dans le fossé. Je suis tombé.

Il me regarde, il hésite, il regarde mes pieds, mes mains, ma chemise.

— Vous voulez que j'appelle la police ? Les pompiers ?

— Non.

Le mot sort trop vite, trop sec. L'homme recule d'un pas.

— Non, je répète. Pas la police. Juste… de l'eau. Et un téléphone.

Il me tend une bouteille. Je bois tout, d'un trait, l'eau coule sur mon menton, dans mon cou, sur ma chemise, et je m'en fous. Je bois comme un animal, et quand la bouteille est vide je la pose sur le comptoir et je demande :

— Vous avez une carte ?

Il en a une. Je la déplie sous la lumière, je cherche les routes, les villes. Villeneuve-sur-Lot, Agen, Toulouse. Je suis dans le Sud-Ouest, à deux heures de route de Bordeaux, à six heures de Paris. Ma sœur habite à Toulouse, enfin, ma demi-sœur, la fille du deuxième mariage, celle qui ne m'a jamais regardé comme un frère. Elle m'aidera. Peut-être. Ou elle appellera Viktor. Je ne sais pas. Je ne sais plus qui est qui.

— Il y a un hôtel près d'ici ?

— À Villeneuve. Le long de la rivière.

— Vous pouvez m'emmener ?

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