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L'ALPHA QUI A VOLÉ MON ÂME
L'ALPHA QUI A VOLÉ MON ÂME
Author: L'invincible

CHAPITRE 1 : Prologue

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-07-03 22:46:14

La Lune Noire

— Selene

~ ~ ~

La clé est plus lourde que je ne l'avais imaginé.

Je la fais tourner deux fois dans la serrure du coffre, comme le manuscrit volé à la bibliothèque me l'a indiqué, et le mécanisme rend un claquement sec, presque humain. Un soupir de métal. Une confession de fer.

Je jette un regard par-dessus mon épaule. Le manoir Varengar dort. Vingt-cinq ans que j'en connais chaque respiration, chaque grincement de parquet, chaque courant d'air froid qui remonte la cage d'escalier de service. La nuit est sans lune , une Lune Noire, la troisième depuis la naissance de Nyra et les corridors se remplissent d'une obscurité épaisse, plus dense qu'une eau.

Cassien dort deux étages plus haut, dans la chambre commune, avec cette petite ride entre les sourcils qu'il a même dans le sommeil. Je l'ai embrassé sur le front trois heures plus tôt, avec la même tendresse mesurée que j'ai apprise à lui offrir depuis que je suis sa Luna. La bougie à notre chevet, moi-même, je l'ai allumée et soufflée. Le petit rituel des noces d'argent , vingt-cinq ans, jour pour jour , que nous avons répété ce soir en famille, verre à la main, sourires en place, discours ému de Cassien devant nos Bêta et nos invités.

Vingt-cinq ans.

J'ai pensé, en descendant l'escalier de service, que je serais nerveuse. Je ne le suis pas.

Le coffre s'ouvre sur trois compartiments. J'en connais deux : les papiers du domaine, les traités intermeutes, l'or de réserve. Le troisième est scellé par une seconde serrure, plus fine, plus ancienne. Une serrure de sorcier. Je sors de ma manche l'aiguille en os que l'Oracle des Cendres m'a envoyée anonymement six mois plus tôt, glissée dans un livre relié que j'ai cru être un cadeau de courtoisie diplomatique. À ce moment-là, je n'ai pas compris. J'ai gardé l'aiguille comme on garde une curiosité.

Ce soir, je sais.

L'aiguille entre dans la serrure comme dans une chair vivante. Il y a une petite chaleur, presque douloureuse, sous mes doigts. Puis le compartiment s'ouvre.

Il n'y a qu'un objet à l'intérieur.

Un carnet.

Reliure de cuir noir, tranche dorée, format modeste. Le genre d'objet qu'un homme cache non parce qu'il est important, mais parce qu'il est cher à son cœur. La reliure est usée aux coins, comme un livre relu souvent. Je le prends, je m'assois par terre sur le tapis d'Orient, dos contre le mur de pierre, et je l'ouvre à la première page.

L'écriture de Cassien. Étroite, penchée, précise.

L'année de notre mariage. Le jour de notre nuit de noces.

Je lis.

Je lis la première entrée deux fois pour être sûre d'avoir bien compris. Puis je lis la seconde entrée. Puis la troisième.

À la dixième page, j'ai cessé de sentir mes doigts.

À la vingtième, j'ai cessé d'entendre la pendule de l'antichambre.

À la soixantième, j'ai cessé de trembler.

Et à la centième, quand je tombe sur l'entrée écrite le soir même de la naissance de Nyra , la petite Nyra, qui n'est même pas notre enfant biologique, mais que j'ai adoptée et aimée comme ma propre chair , je comprends, enfin, avec une clarté terrible, que je n'ai jamais été aimée.

Je n'ai jamais été mariée. Pas vraiment.

Je n'ai jamais été la compagne d'âme de Cassien Varengar. Il y a, dans ce carnet, la description complète du rituel : les doses de sang de loup-garou dilué dans mes tisanes calmantes, chaque nouvelle lune, depuis nos fiançailles. La fausse marque appliquée sur ma nuque le soir des noces, gravée dans ma peau alors que j'étais droguée au point d'en confondre les visages, pour simuler une morsure d'âme. Les rituels d'invocation lunaire qu'il pratiquait, chaque nouvelle lune, avec sa demi-sœur Ilyria pendant que moi-même je dormais à l'étage au-dessus, une carafe d'infusion posée sur ma table de chevet.

Ilyria.

La demi-sœur avec laquelle j'ai ri tant de fois. Ilyria qui m'apportait des fleurs quand j'avais la migraine. Ilyria qui me coiffait avant les réceptions officielles, en me murmurant , tu es tellement belle, Selene, il ne mérite pas ta beauté , avec cette voix douce qui , je le comprends maintenant , contenait chaque fois, exactement, une once de moquerie que je n'ai jamais su nommer.

Ilyria était la vraie compagne. La vraie marquée. Depuis leur adolescence.

J'ai été la Luna publique. La façade. La carafe. La réserve.

Le compte des années s'aligne dans ma tête comme des chiffres sur un registre. Chaque migraine. Chaque grossesse manquée. Chaque baisse d'énergie inexplicable au lendemain d'une réception. Chaque nuit où je me suis réveillée épuisée sans savoir pourquoi. Chaque moment où j'ai cru manquer d'instinct alors que je me sentais vaguement absente de ma propre vie.

Je referme le carnet.

J'attends.

J'attends qu'arrive le sanglot, la colère, le cri qui doit sortir. J'ai pensé, souvent, dans les moments abstraits de méditation, à comment réagirait n'importe quelle Luna trahie : elle pleurerait, elle briserait quelque chose, elle courrait chercher un couteau, elle monterait à l'étage pour crier.

Rien ne vient.

Rien.

Je reste assise sur le tapis, le carnet fermé dans mes mains, et je regarde le mur d'en face pendant, peut-être, un quart d'heure. Peut-être plus. La pendule redevient audible à un moment. Je recompte mes respirations. Je cherche, en moi, la douleur.

Il n'y a pas de douleur.

Il n'y a, curieusement, qu'une clarté.

Comme si, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, je voyais la pièce autour de moi avec ses vraies couleurs. Le tapis n'est pas rouge sombre. Il est grenat, bordé d'un fil doré que je n'ai jamais remarqué. Le mur en face n'est pas gris. Il est pierre, avec des veines pâles de calcaire où la lumière de la seule bougie trace des chemins presque vivants. La fenêtre à ma droite laisse entrer un fil de vent qui sent, très précisément, le lichen humide de la forêt ennemie à huit kilomètres au nord.

J'inspire ce vent.

Et je souris.

C'est un sourire lent, retenu, presque enfantin dans sa tranquillité. Un sourire de découverte, comme celui qu'ont les enfants quand ils comprennent, pour la première fois, qu'un mot dans une histoire a plusieurs sens. Il ne contient ni triomphe, ni haine encore. Il contient quelque chose de plus dangereux.

Il contient un projet.

Je me relève. Je glisse le carnet dans la doublure de ma robe de chambre, contre mon ventre, contre l'os de ma hanche gauche. Je referme le coffre, avec les deux serrures. Je range l'aiguille dans ma manche. Je balaie du regard la pièce pour vérifier que je n'ai laissé aucune trace, pas même un cheveu. La discipline diplomatique de vingt-cinq années me revient sans effort , et pour la première fois de ma vie, j'en connais la vraie utilité.

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