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Chapitre 6

Author: Léo
last update publish date: 2026-05-18 13:07:31

Lorenzo

La villa Valenciaga était encore plus imposante de nuit.

Je garai ma voiture devant le perron, coupai le moteur, restai un instant les mains sur le volant. La façade de pierre blonde était éclairée par les projecteurs, les cyprès se découpaient sur le ciel noir, les fontaines chuchotaient dans l'obscurité. Rien n'avait changé. Rien ne changeait jamais ici.

Je n'aimais pas cette maison. Je ne l'avais jamais aimée. Elle était trop grande, trop froide, trop pleine de souvenirs que je préférais ne pas réveiller. Chaque fois que j'en franchissais le seuil, j'avais l'impression de remonter le temps, de redevenir le petit garçon qui se tenait droit à table, qui ne parlait pas sans permission, qui apprenait à sourire sans joie et à serrer des mains sans chaleur.

L'héritier. Le successeur. Le fils parfait.

Je descendis de voiture, montai les marches du perron. La porte s'ouvrit avant que j'aie sonné. Maria, la gouvernante, me salua d'un signe de tête discret.

— Don Rafael vous attend dans son bureau, monsieur.

— Merci, Maria.

Je traversai le hall, mes pas résonnant sur le marbre. Les portraits de famille me regardaient passer. Mon arrière-grand-père, fondateur de l'empire. Mon grand-père, qui l'avait consolidé. Mon père, qui l'avait rendu redoutable. Et bientôt moi, si je survivais à la succession.

Je grimpai l'escalier, parcourus la galerie du deuxième étage. La porte du bureau était entrouverte. Je la poussai.

Don Rafael Valenciaga était assis derrière son bureau massif, exactement comme je l'avais vu mille fois. Le même costume sombre, la même cravate sobre, la même posture droite. Les mêmes yeux gris qui vous transperçaient sans jamais révéler ce qu'ils pensaient.

Devant lui, un verre de whisky à peine entamé. Derrière lui, la fenêtre en ogive qui donnait sur les jardins obscurs. À sa droite, la cheminée où crépitait un feu.

Rien n'avait changé. Rien.

— Assieds-toi, dit-il sans préambule.

Je m'assis dans le fauteuil face au bureau. Le même fauteuil où s'étaient assis des dizaines d'hommes avant moi. Des associés, des concurrents, des ennemis. Et parfois, je le savais, des membres de la famille qui avaient déçu.

— Le Grand Éclat, commença-t-il. Explique-moi.

Sa voix était calme. Trop calme. Le calme qui précédait les tempêtes.

— Nous avons perdu le contrat. Une maison concurrente, Mora Exquisita, a présenté une offre plus convaincante. Ils ont signé hier.

— Une maison concurrente. Fondée il y a trois ans. Par une femme dont personne ne connaît le passé.

— Tu es déjà au courant.

— Je suis toujours au courant.

Il prit son verre, but une gorgée de whisky, le reposa sans me quitter des yeux.

— Ce contrat était sous la responsabilité de Matteo. C'est toi qui avais validé la stratégie. C'est toi qui m'avais assuré que tout était sous contrôle.

— Je sais.

— Alors comment expliques-tu cet échec ?

La question claqua dans le silence du bureau. Je soutins son regard.

— Matteo a été négligent. Il a cru que le pré-contrat suffisait. Il n'a pas anticipé la clause de rétractation. Et je n'ai pas vérifié son travail d'assez près. C'est ma faute.

— Ta faute, répéta-t-il lentement, comme s'il goûtait le mot. Tu admets donc ton erreur ?

— Je l'admets.

— Bien. C'est un début. Et qu'est-ce que tu comptes faire pour la réparer ?

— J'ai déjà lancé une enquête sur cette femme. Catalina Mora. Je veux savoir qui elle est, d'où elle vient, qui la finance. Dès que j'aurai quelque chose, je contre-attaquerai.

— Tu contre-attaqueras comment ?

— Je ne sais pas encore. Cela dépendra de ce que je trouverai.

Don Rafael se leva, contourna le bureau, s'approcha de la cheminée. Il prit le tisonnier, remua les bûches. Des étincelles jaillirent, crépitèrent, moururent.

— Tu ne sais pas encore, répéta-t-il. Tu as perdu un contrat stratégique face à une inconnue, et tu ne sais pas encore comment tu vas riposter.

— Père...

— Laisse-moi finir.

Il se tourna vers moi. Les flammes dansaient dans ses yeux gris.

— Cette femme, cette Mora, n'est pas une simple chocolatière. Personne ne surgit de nulle part avec des financements opaques et une stratégie aussi agressive sans avoir des appuis puissants. Elle est une menace. Pas seulement pour un contrat d'hôtel. Pour tout l'empire.

— Tu exagères.

— J'exagère ? Tu te souviens des Moretti ?

Le nom tomba dans la pièce comme une pierre. Les Moretti. Nos concurrents historiques. Nos ennemis jurés. La famille qui avait tenté de nous détruire il y a cinq ans, en infiltrant une taupe dans notre entourage.

— Quel rapport avec les Moretti ?

— Peut-être aucun. Peut-être tout. Les Moretti ont essayé de nous abattre une fois. Ils ont échoué. Qui te dit qu'ils n'essaient pas à nouveau, par personne interposée ?

Je me raidis.

— Tu crois que cette Mora serait liée aux Moretti ?

— Je n'en sais rien. Mais toi non plus. Et c'est ça le problème. Tu ne sais rien. Tu ne sais pas qui elle est, tu ne sais pas ce qu'elle veut, tu ne sais pas comment la combattre.

Il revint vers le bureau, posa ses mains à plat sur le bois ciré, se pencha vers moi.

— J'ai passé trente ans à construire cet empire. Trente ans à me battre contre des concurrents, des traîtres, des parasites. Je ne laisserai pas une intrigante le menacer. Et je ne laisserai pas mon héritier le perdre par négligence.

— Je ne le perdrai pas.

— Prouve-le.

Il me regarda longuement, puis se redressa.

— J'ai moi-même lancé des recherches sur cette femme. Mes contacts sont plus étendus que les tiens. Je te communiquerai ce que je trouverai. En attendant, tu vas faire exactement ce que je te dis.

— C'est-à-dire ?

— Tu vas la rencontrer.

Je clignai des yeux.

— La rencontrer ?

— Il y a un gala caritatif dans trois semaines. La Fondation Borromée. Le gratin de l'industrie y sera. Elle aussi, probablement. Tu vas y aller, tu vas lui parler, tu vas l'étudier. Tu vas découvrir qui elle est, ce qu'elle veut, et comment la neutraliser.

— La neutraliser ?

— Par tous les moyens nécessaires. Le charme, la menace, la séduction. Peu importe. Tu es un Valenciaga. Tu as l'habitude d'obtenir ce que tu veux.

Ses mots me glacèrent. Pas parce qu'ils étaient violents. Parce qu'ils étaient précis. Chirurgicaux. Comme s'il décrivait une procédure comptable.

— Et si elle n'est pas une menace ? demandai-je. Si c'est juste une femme d'affaires ambitieuse qui a eu une bonne idée au bon moment ?

— Alors tu l'engageras. Ou tu l'écraseras. Mais tu ne la laisseras pas libre de nuire.

Il se rassit, prit son stylo, l'ouvrit, se mit à écrire. Le signal que l'entretien était terminé.

— Tu peux disposer.

Je me levai, marchai vers la porte. Ma main était sur la poignée quand sa voix m'arrêta.

— Lorenzo.

Je me retournai.

— Ne répète pas les erreurs du passé.

Son regard était indéchiffrable. Je hochai la tête, ouvris la porte, sortis.

---

Le couloir était vide. Je restai un instant immobile, le dos contre le mur, le cœur battant trop vite. Les portraits me regardaient. Mon père. Mon grand-père. Mon arrière-grand-père. Tous les Valenciaga qui avaient construit cet empire, brique par brique, contrat par contrat, guerre par guerre. Et moi, l'héritier, qui venais de perdre une bataille sans même savoir qu'elle avait commencé.

Ne répète pas les erreurs du passé.

Quelles erreurs ? De quoi parlait-il ? De Matteo, qu'il avait toujours jugé trop faible ? De ma mère, qu'il méprisait en silence ? Ou de...

Non. Pas ça. Il ne pouvait pas parler de ça.

Je chassai la pensée, m'éloignai du bureau, descendis l'escalier, traversai le hall. Maria me tendit mon manteau.

— Bonne nuit, monsieur.

— Bonne nuit, Maria.

Je sortis. L'air froid me frappa le visage. La pluie s'était arrêtée, laissant une odeur de terre mouillée et de buis. Les fontaines murmuraient dans l'obscurité.

Je montai dans ma voiture, claquai la portière, restai assis dans le noir sans allumer le moteur.

Catalina Mora. Les Moretti. Les erreurs du passé. Les mots de mon père tournaient dans ma tête comme des vautours. Et au milieu de tout ça, cette photo. Ces yeux verts. Cette sensation de familiarité qui ne me quittait plus.

Je démarrai enfin, quittai la villa, pris la route qui serpentait à travers les collines. Milan brillait au loin, constellation de lumières dans la nuit.

Trois semaines avant le gala. Trois semaines avant de rencontrer cette femme. Trois semaines pour découvrir qui elle était et ce qu'elle voulait.

Et une certitude, au fond de moi, aussi froide que le regard de mon père : rien de tout cela n'était un hasard. Cette femme n'était pas une simple chocolatière. Elle était autre chose. Et cette autre chose avait un visage que j'avais l'impression de connaître.

Je ne savais pas encore pourquoi. Mais je le saurais.

Coûte que coûte.

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