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À 23 h 41, un homme que je ne rencontrerais probablement jamais venait de me donner cent cinquante dollars pour que je lui sourie.
Je lui souris donc.
C'était le principe.
Installée devant mon ordinateur, une jambe repliée sous moi, je penchai légèrement la tête et laissai mes cheveux glisser sur mon épaule. La lumière violette de ma lampe éclairait mon visage, tandis que le reste de ma chambre demeurait plongé dans l'obscurité. Sur mon écran, les messages défilaient à une vitesse qui m'empêchait de tous les lire.
— Tu sais, dis-je en m'approchant de la caméra, tu pourrais au moins me demander comment s'est passée ma journée avant de dépenser autant d'argent pour moi.
Un nouveau pourboire apparut.
Je haussai les sourcils.
— Ah. Tu es de ceux qui préfèrent payer plutôt que parler ?
Je laissai échapper un petit rire.
— Ça tombe bien. Je suis de ceux qui préfèrent être payés plutôt que parler.
Les messages explosèrent.
Je ris pour de vrai, cette fois.
C'était toujours comme ça. Il suffisait d'une phrase bien placée, d'un regard appuyé ou d'un sourire un peu insolent pour que certains hommes aient l'impression d'être les seuls à pouvoir me faire réagir.
Ils aimaient croire qu'ils me connaissaient.
Ils ne connaissaient même pas mon prénom.
Sur Internet, j'étais VelvetJade. Vingt ans, brune, un joli sourire et suffisamment de répartie pour faire croire que j'avais confiance en moi.
Dans la vraie vie, j'étais Jade Miller. Vingt ans également, brune également, mais avec un compte bancaire désespérément vide, deux jeans portables et une collection de problèmes que je n'avais jamais réussi à régler.
La différence entre les deux était que VelvetJade pouvait payer ses courses.
Jade Miller devait encore de l'argent à une fille qui lui avait prêté vingt dollars pour acheter du shampoing.
— Bon, annonçai-je en consultant l'heure. Il va falloir que je vous abandonne.
Nooon.
Reste encore un peu .
Show privé ?
Je fis semblant de réfléchir.
— Je ne sais pas. Vous avez été sages, aujourd'hui ?
Un message attira mon attention.
Je te paie double .
Je souris.
— Tentant.
Je laissai passer quelques secondes, juste assez pour le faire espérer, avant de secouer la tête.
— Mais non. J'ai une vie en dehors de vous, vous savez.
C'était faux.
Enfin, pas complètement.
J'avais des obligations, des rendez-vous avec la directrice du foyer et des repas à prendre à des heures précises. J'avais aussi des vêtements à laver, des démarches administratives en retard et un avenir qui ressemblait davantage à un couloir sans porte qu'à une véritable perspective.
Mais j'aimais bien prétendre que ma vie était pleine.
Ça donnait l'impression que j'avais le choix.
J'adressai un dernier sourire à la caméra, puis coupai le direct.
Mon visage changea immédiatement.
C'était presque fascinant, cette capacité que j'avais développée à passer d'une expression à une autre. Une seconde plus tôt, j'étais la fille la plus amusante de la planète. La seconde suivante, j'avais l'impression de ne pas avoir parlé à quelqu'un depuis des semaines.
Je fermai l'ordinateur et retirai mes écouteurs.
La chambre était silencieuse.
Je vérifiai mes gains.
Deux cent quatre-vingt-six dollars.
Pas mal pour une soirée.
Pas suffisant pour partir.
Je fis le calcul dans ma tête, puis le recommençai, comme si le résultat pouvait miraculeusement changer.
Non.
Toujours pas suffisant.
— Putain, soufflai-je.
Je me laissai tomber contre le dossier de ma chaise et passai les mains sur mon visage.
J'en avais assez.
Assez de compter chaque dollar. Assez de devoir réfléchir avant d'acheter quelque chose d'aussi banal qu'un paquet de serviettes hygiéniques. Assez de vivre dans un endroit où je ne pouvais même pas fermer ma porte à clé sans demander la permission.
J'avais vingt ans.
À vingt ans, certaines filles voyageaient avec leurs amies, se disputaient avec leurs petits amis ou dépensaient leur argent dans des chaussures qu'elles ne porteraient qu'une fois.
Moi, je cherchais un moyen de ne plus dépendre de la générosité des inconnus.
C'était peut-être triste.
Mais je n'avais pas le luxe de m'apitoyer sur mon sort.
Mon téléphone vibra.
Un message de Vivienne.
Demain, vingt heures. Soirée privée. Tenue correcte exigée.
Je fronçai les sourcils.
Un deuxième message suivit.
La présence de toutes les résidentes est souhaitée.
Souhaitée.
J'adorais la façon dont Vivienne employait les mots.
Chez elle, une suggestion ressemblait toujours à un ordre auquel on n'avait pas encore expliqué les conséquences de désobéir.
Je tapai une réponse.
Je croyais que je pouvais choisir les soirées auxquelles je participais.
Je fixai l'écran, hésitai, puis effaçai le message.
Je n'étais pas assez stupide pour chercher les ennuis avec la seule personne qui pouvait me mettre dehors.
À la place, je répondis :
Bien reçu.
Je posai mon téléphone sur le bureau et me levai pour aller chercher de l'eau.
C'est là que mon regard tomba sur le morceau de papier coincé sous le miroir.
Une petite annonce que j'avais découpée dans un magazine laissé dans le salon commun.
Vous méritez une vie meilleure.
J'avais ri en la lisant.
Une vie meilleure. Comme si ça se commandait sur Internet.
Pourtant, en retournant m'asseoir, je me surpris à penser à la soirée du lendemain.
Aux hommes qui viendraient.
À leurs montres hors de prix, leurs costumes impeccables, leurs voitures qui coûtaient probablement plus cher que tout ce que j'avais possédé dans ma vie.
Et à un homme en particulier.
Alexander Blackwood.
Je ne connaissais presque rien de lui.
Son nom, déjà. Son visage. La marque de ses costumes, parce que j'avais fini par remarquer les détails. Et cette manière qu'il avait de se tenir légèrement à l'écart des autres, un verre à la main, comme si les conversations autour de lui l'ennuyaient profondément.
Je l'avais aperçu pour la première fois lors d'une soirée, peu après mon arrivée à la Maison des Roses.
J'avais pensé qu'il avait l'air d'un homme qui pouvait acheter un immeuble entier simplement parce que la vue depuis son appartement ne lui plaisait plus.
La deuxième fois, j'avais remarqué ses mains.
La troisième, j'avais compris que je le trouvais franchement beau.
Ce qui était agaçant, parce que les hommes beaux avaient généralement tendance à le savoir.
Lui, en tout cas, n'avait pas l'air de chercher à plaire.
Il n'avait pas passé la soirée à distribuer des sourires ou à flatter les résidentes. Il avait parlé avec Vivienne, échangé quelques mots avec deux hommes, puis il était parti.
Seul.
J'avais trouvé ça étrange.
Les autres hommes venaient pour rencontrer des femmes. Ils discutaient, plaisantaient, faisaient des promesses et repartaient parfois avec une résidente à leur bras.
Certaines filles quittaient le foyer quelques jours plus tard. D'autres revenaient chercher des affaires, accompagnées d'un homme qui attendait dans une voiture devant l'entrée. Et certaines disparaissaient complètement de notre quotidien.
C'était le fonctionnement de la Maison des Roses.
Un refuge, officiellement.
Un endroit où les femmes pouvaient retrouver une stabilité, selon les brochures.
Dans la pratique, les hommes fortunés venaient choisir une compagne. Ils payaient le loyer, les vêtements, les études, parfois bien davantage. En échange, ils attendaient une présence, de l'affection, une relation exclusive ou quelque chose de beaucoup moins innocent.
Les conditions dépendaient des hommes.
Et des femmes.
Du moins, c'était ce que Vivienne répétait.
Moi, je n'avais pas encore trouvé le mien.
Cela faisait un mois que j'étais ici. Un mois que je dormais dans une chambre propre, que je mangeais à heures fixes et que je faisais semblant de croire que tout cela finirait par me mener quelque part.
Je n'étais pas venue pour rester.
Je voulais partir.
Je voulais un appartement, de l'argent, la possibilité de reprendre mes études et, surtout, ne plus jamais avoir à me demander où je dormirais le mois suivant.
Un sugar daddy pouvait m'offrir tout ça.
Je n'étais pas amoureuse de l'idée. Je n'étais pas assez naïve pour croire qu'un homme riche allait me sauver parce que j'étais spéciale.
Je savais ce que je proposais.
Je savais aussi ce que certains hommes attendaient en retour.
Mais je préférais négocier mes conditions plutôt que de continuer à survivre au jour le jour.
Et Alexander Blackwood avait l'air d'avoir les moyens de me donner exactement ce que je voulais.
Le problème, c'est qu'il ne choisissait personne.
Je l'avais remarqué à chaque soirée où je l'avais vu. Il observait, discutait peu, puis repartait sans avoir emmené une seule femme.
Je ne savais pas s'il était particulièrement exigeant, s'il venait simplement accompagner un ami ou s'il avait une raison que j'ignorais.
J'avais même essayé d'interroger Vivienne.
— Il est toujours comme ça, Blackwood ?
Elle avait levé les yeux de ses papiers.
— Comme ça comment ?
— Il vient, il regarde tout le monde et il repart. Il ne trouve jamais personne à son goût ?
Elle m'avait dévisagée quelques secondes.
— Occupe-toi de tes affaires, Jade.
Voilà.
Fin de la conversation.
Depuis, j'avais décidé de me renseigner autrement.
Autrement signifiant, dans mon cas, le regarder discrètement à chaque fois qu'il entrait dans une pièce et essayer de deviner quel genre d'homme il était.
Je n'avais pas appris grand-chose.
Mais j'avais appris qu'il était beau.
Et riche.
C'était déjà un début.
— Pour l’instant, oui.— Pour l’instant ?— Je préfère garder une petite marge de manœuvre. On ne sait jamais.Il sembla apprécier ma réponse, ou du moins elle ne lui déplut pas assez pour qu’il la conteste.— Vous avez raison sur un point, reprit-il. Une occasion de ce genre ne se présentera probablement pas tous les jours.— C’est précisément ce que je me suis dit. Je ne suis pas assez riche pour laisser passer une opportunité pareille uniquement parce que j’ai peur de ce qu’elle pourrait devenir.Je m’interrompis, puis ajoutai en le regardant droit dans les yeux :— Et puis, j’ai le droit de changer d’avis, non ?— Bien entendu.Je le regardai encore quelques secondes, tentant de déterminer ce qui se cachait derrière son calme imperturbable. Il m’avait proposé une vie dont je n’aurais même pas osé rêver quelques semaines plus tôt, et pourtant, je peinais toujours à comprendre ce qu’il pouvait bien y trouver, lui.— Il y a tout de même une chose que j’aimerais éclaircir, dis-je.Ale
Alexander releva les yeux vers moi, comme s’il n’avait pas été certain d’avoir bien entendu. Assis dans le salon, il avait posé sa veste sur le dossier d’un fauteuil et desserré légèrement le col de sa chemise. Malgré l’heure tardive, il conservait cette allure impeccable qui semblait faire partie de lui, comme si le moindre détail de son apparence répondait à une règle que lui seul connaissait.— Vous acceptez ?Je retins un sourire. Il fallait croire que, pour une fois, j’avais réussi à le surprendre.— Vous avez parfaitement entendu. J’accepte votre proposition.Il resta silencieux quelques secondes, ses yeux sombres fixés sur mon visage, comme s’il cherchait à déceler une hésitation que j’aurais oublié de dissimuler. Je soutins son regard sans ciller. Si je devais vivre sous le toit de cet homme, autant prendre l’habitude de ne pas baisser les yeux chaque fois qu’il me regardait comme s’il pouvait lire jusqu’à mes pensées.— Je suis curieux, finit-il par dire. Qu’est-ce qui vous
Jade : Les filles, vous n'allez jamais croire ce qui m'arrive.Inès : Si tu as épousé Blackwood pendant la nuit, je vais être très vexée de ne pas avoir été invitée.Sofia : Attends, quoi ? Tu es où ?Je pris une inspiration avant de leur raconter la soirée, l'intervention d'Alexander, le trajet jusqu'à sa maison et la proposition qu'il m'avait faite ce matin.Les réponses arrivèrent presque immédiatement.Inès : ATTENDS. Il t'a emmenée chez lui et maintenant il veut payer tes études ?Sofia : Jade, tu es sérieuse ? Il ne t'a vraiment rien demandé ?Jade : C'est justement ça le problème. Il ne veut rien. Enfin, il veut que je reprenne mes études, mais il ne me demande rien d'autre.Inès : Ma belle, tu as tiré le jackpot.Sofia : C'est peut-être une opportunité incroyable.Inès : Peut-être ? Il est milliardaire, il est beau et il veut lui payer sa vie. Moi, je signe où ?Je ris malgré moi.Jade : Vous êtes inutiles.Inès : Nous sommes réalistes.Sofia : Je suis contente que tu sois en
Je clignai des yeux.— Quoi ?— Une maison confortable, un compte suffisamment approvisionné pour que vous n'ayez plus à vous inquiéter de vos dépenses courantes, la possibilité de reprendre vos études et le temps nécessaire pour décider de ce que vous voulez faire de votre avenir.Je le regardai sans comprendre.— Vous êtes sérieux ?— Parfaitement.— Pourquoi ?— Comme ..... Disons que vous etes tomber sur le jackpot . Je partis d'un rire incrédule.— C'est votre explication ?— Oui.....pourquoi vous ne me croyez pas ? Je passai une main sur mon visage, essayant de comprendre à quel moment la situation avait cessé d'avoir le moindre sens.— Attendez. Vous êtes en train de me dire que vous voulez m'offrir une maison de l'argent et la possibilité de reprendre mes études, tout ça parce que je vous ai parlé pendant cinq minutes dans un club ?— Je ne vous ai pas tout a fait dit ça j'ai plutot dit que vous pourrez rester ici .— Ah mas oui ! pardon. Ça change absolument tout !!!Il
La première chose que je remarquai en montant dans la voiture, c'était l'odeur du cuir.Un cuir propre, discret, mélangé à un parfum boisé qui me rappelait celui d'Alexander. Tout dans cette voiture respirait l'argent, depuis les sièges impeccables jusqu'aux finitions sombres du tableau de bord, en passant par le silence presque irréel de l'habitacle. Je m'installai sur la banquette arrière en prenant soin de ne pas abîmer davantage ma robe, puis ramenai la veste sur mes épaules. Elle était beaucoup trop grande pour moi et sentait son propriétaire, ce qui me parut étrangement déplacé compte tenu des circonstances.Alexander s'assit à côté de moi et donna une adresse au chauffeur.Je regardai par la vitre tandis que la voiture s'éloignait du club, emportant avec elle les lumières dorées, les basses et cette atmosphère artificielle dans laquelle j'avais passé les dernières heures à prétendre que tout allait bien. Mon reflet flottait sur la vitre teintée, le maquillage légèrement estompé
— Vous êtes ravissante, dit-il en s'arrêtant à ma hauteur.Je lui adressai le sourire que j'avais appris à utiliser dans ce genre de situation.— C'est gentil.— Je m'appelle Richard. Et vous ?— Jade.Il prit ma main sans me demander la permission et y déposa un baiser qui me donna immédiatement envie de la retirer.— Enchanté, Jade.Je récupérai mes doigts avec un sourire qui, je l'espérais, paraissait naturel.— Moi aussi.Il me posa quelques questions sur mon âge, mes études et mon séjour à la Maison des Roses. Je répondis avec prudence, évitant les détails qui auraient pu lui donner l'impression qu'il avait déjà accès à ma vie. Il semblait pourtant satisfait de la conversation et, au bout de quelques minutes, me proposa de lui montrer un salon privé où nous pourrions nous entendre sans avoir besoin de crier par-dessus la musique.Je refusai poliment.Il insista.Je refusai de nouveau.Son sourire se figea légèrement.— Allons, Jade. Je ne vais pas vous manger.J'aurais voulu lui







