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Chapitre 6 – La Cellule Dorée

last update Petsa ng paglalathala: 2026-06-15 16:29:29

Les fenêtres étaient clouées. Du bois brut, épais, enfoncé à coups de marteau qui avaient résonné dans la maison telle un glas. Fini la lumière du jour. Fini l’air frais. Finie la vue sur le parc ou la mer. Ma chambre, déjà étouffante malgré le luxe, était devenue une cellule. Deux gardes devant la porte. Immobiles. Silencieux. Des statues armées qui bougeaient seulement pour m’interdire de sortir, de voir quelqu’un, de parler à quiconque.

Adrian n’avait pas mis sa menace à exécution. Il ne m’avait pas tuée. Mais ce qu’il m’infligeait était peut-être pire : il m’avait mise à l’écart. Rayée. Un objet dangereux qu’on garde sous la main. Depuis que j’avais fouillé l’aile ouest, il avait abandonné le peu de masque qui lui restait. Il était devenu un bloc de glace et de violence. Un monstre qui ne me parlait que pour donner des ordres. Brefs. Secs. Dénués d’humanité.

Les jours se ressemblaient. Juste le bruit des pas dans le couloir et l’arrivée des repas. Je ne voyais personne. Matteo déposait les plateaux. Il ouvrait la porte d’un coup d’épaule, posait tout sans un mot, et repartait. Mais parfois, je surprenais son regard. Aucune méfiance. Aucune haine. Une ombre de pitié. Une compassion muette qui me rendait folle. Je refusais sa pitié. Je n’étais pas une victime à plaindre. J’étais une prisonnière. Une femme qui voulait la vérité. Une fille qui venait de comprendre que son propre père était peut-être un criminel. Je voulais sortir. Comprendre. Savoir.

J’avais tenté d’appeler l’extérieur. Le téléphone de la chambre, coupé dès le premier jour. Internet, mort. J’avais glissé un mot sous la porte. Les gardes ne le ramassaient même pas. Ou ils le filaient direct à Adrian. Mon père… j’y pensais sans cesse. Savait-il ce qui m’arrivait ? M’avait-il aidée, ou jetée dans la gueule du loup pour se sauver ? Les lignes du journal de Mira me hantaient : `Rafaël est au cœur de tout ça`. Chaque mot était un coup de couteau.

Alors j’avais préparé ma fuite.

Dans cette chambre, il restait des objets jugés inoffensifs. Une trousse de toilette oubliée. Avec une lime à ongles en métal. Solide. Pointue. Ma seule arme. Mon seul espoir. Chaque jour, seule, je m’acharnais sur la serrure d’une petite porte au fond du dressing. Une vieille issue de service, condamnée depuis des années. Le mécanisme rouillé, faible. Je grattais. Je frottais. Je rongeais le métal, patiemment. Le cœur battant à chaque bruit dans le couloir. J’ignorais où ça menait. Un autre couloir ? Dehors ? Un mur ? C’était la seule faille. Je ne lâcherais pas.

Puis il y a eu cette nuit.

Noir complet dans la chambre, hormis la lampe de chevet. J’étais allongée, yeux grands ouverts, à écouter le silence qui m’écrasait, quand j’ai entendu des pas. Pas les pas lourds, réguliers des gardes. Des pas irréguliers. Lents. Qui chancelaient.

La porte s’ouvrit d’un coup. Sans qu’on frappe.

Adrian était dans l’encadrement. Pas de veste. Chemise déboutonnée au col. Cheveux noirs en bataille. Une bouteille de scotch à la main, à moitié vide. L’odeur d’alcool m’assaillit, mêlée à son parfum. Ses yeux brillaient. Troubles. Durs et perdus à la fois. Il avait trop bu. Son contrôle absolu avait disparu. Restait quelque chose de sauvage. Imprévisible. Dangereux.

Il referma la porte d’un coup de pied. Les murs tremblèrent.

— Tu croyais pouvoir te planquer ici, hein ? grogna-t-il en avançant, la démarche incertaine. Tu croyais que c’était fini ? Que j’allais oublier ce que t’as fait ?

Je me redressai d’un coup sur le lit. Reculée jusqu’au mur. Dos collé au bois.

— Adrian… sortez. Vous n’en avez pas le droit…

Il éclata de rire. Sec. Amer. Sans joie.

— Moi ? J’en ai pas le droit ? C’est chez moi, ici. Tout m’appartient. Les murs, les terres, le fric… et toi. T’es à moi. Achetée, signée, livrée. Tu fais ce que je veux.

Il se jeta sur le lit. S’approcha. Avant que je bouge, il me saisit les poignets. Il me tira vers lui, brutal. Me balança en arrière contre les oreillers. Son poids sur moi. Ses genoux bloquaient mes jambes. Son visage tout près du mien. Son souffle chargé d’alcool me brûlait la peau.

— Dis-moi la vérité, cracha-t-il, les yeux plantés dans les miens. T’es avec lui ? De mèche avec ton père ? Vous avez tout prévu depuis le début, hein ? Te rapprocher de moi, jouer la femme parfaite, trouver mes failles, me détruire comme vous l’avez détruite, elle ?

Sa poigne se resserrait. Ça faisait mal. Je sentais sa rage. Vieille de deux ans. Intacte. Qui le dévorait. Mais sous la colère perçait autre chose. Une douleur ancienne. Vive. Qui transperçait l’ivresse.

— T’es fou ! hurlai-je en me débattant de toutes mes forces. Je suis complice de rien ! J’ignorais tout ! Je ne savais même pas qui était Mira, ni pourquoi vous m’aviez choisie ! J’ai signé ce contrat pour sauver mon père, parce qu’on allait tout perdre, parce que je le croyais malade et ruiné ! Pas pour vous trahir ! Moi aussi, j’ai été dupée ! Moi aussi, je suis une victime de Rafaël Morel !

Je lui criais ça au visage. Les mots que je n’avais jamais osé dire. La vérité brute qui me brûlait la gorge. Je le fixais, les yeux pleins de larmes de rage et de détresse. Je continuais à me débattre. Nos corps se heurtaient. Nos souffles courts, saccadés. La haine mêlée à une tension électrique qui me révulsait et me tenait à la fois.

Et soudain, il s’immobilisa.

Il cessa de serrer. De parler. Son souffle se calma. Son regard changea. La folie disparut. Et je vis ce que j’avais senti sans pouvoir le nommer : une douleur immense, à vif, qui le rongeait depuis la mort de Mira.

Il resta penché sur moi. Figé. Son visage à quelques centimètres du mien. Je voyais ses traits tirés. Les cernes sous ses yeux. La tristesse infinie cachée derrière le masque du chef impitoyable. Ce n’était plus le maître du manoir. Plus l’héritier de l’empire mafieux. C’était un homme brisé. Qui avait tout perdu. Et qui s’était forgé une carapace de glace depuis deux ans pour ne plus souffrir.

— Une victime… répéta-t-il tout bas. Comme si le mot lui était étranger.

Sa main, qui tenait encore mon poignet, se desserra doucement. Ses doigts glissèrent sur ma peau. Une caresse inattendue. Douce. Presque tendre. Il ne me quittait pas des yeux. Et dans ce regard, je lus toute la vérité : il ne me haïssait pas seulement parce que j’étais la fille de Rafaël. Il me haïssait parce que je ressemblais à celle qu’il avait aimée plus que tout, et que je lui rappelais chaque seconde ce qu’il avait perdu. Il me haïssait parce que malgré tout, contre toute logique, il était attiré par moi. Par ce que j’étais. Par cette force que je mettais à ne pas me laisser écraser.

— Tu ignores ce qu’il a fait… murmura-t-il, la voix brisée. Comme s’il parlait à lui-même. Tu ignores jusqu’où il est allé… ce qu’il a vendu… ce qu’il a pris…

Il baissa la tête. Posa son front contre le mien. Et pour la première fois, je n’eus pas peur. Nul danger. Juste cette proximité qui brouillait tout. Ce mélange de haine et de désir, de colère et de peine qui nous liait malgré nous.

Dans l’obscurité de cette cellule dorée, je compris que la guerre n’était pas seulement entre nos familles. Elle était là, entre nous, dans cette chambre, dans ce regard où la haine et la passion se confondaient.

Et j'ai sus que plus rien ne serait comme avant. Parce que j’avais vu ce qu’il cachait au monde. J’avais vu la faille dans son armure. Et cette faille, c’était moi.

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