ログインAnouk
Je reste clouée sur ma chaise, le Moleskine devenu un bloc de plomb sur mes genoux. Dante me regarde, attendant son thé. Le ruban adhésif grince une dernière fois, et sa main droite se libère. Il ne fait pas un mouvement brusque. Il étire lentement les doigts, examine son poignet où une marque rouge persiste, puis s’attaque à la seconde attache avec une méthodicité exaspérante.
— Le thé, Anouk.
Il répète, comme on parle à un enfant lent. Je sursaute, me lève, et me précipite vers la cuisinette. Mes mains tremblent en faisant chauffer la bouilloire. Moretti. Je jette un regard furtif vers le salon. Il est assis maintenant, libéré de ses liens, et rembobine soigneusement le ruban adhésif en un rouleau net, sans plis. Il pose le rouleau parfait sur la table basse, à côté de la tasse de thé drogué qu’il n’a pas touchée. Puis il ajuste les manches de son costume, lissant des plis invisibles.
— Vous comptez me tuer ?
Je lance depuis la cuisine, ma voix étranglée.
— La question n’est pas pertinente actuellement. Nous réévaluons les termes. Le sucre, s’il vous plaît. Un carré. Pas un demi. Un carré entier.
Je verse l’eau sur le sachet de thé Earl Grey, j’ajoute le sucre avec une précision d’alchimiste face à une potion explosive, et j’apporte la tasse. Je la pose devant lui, sur une pile de factures impayées. Il hoche la tête, satisfait.
— Asseyez-vous. Nous allons établir un protocole.
Je m’assois au bord du canapé, à l’autre extrémité, prête à fuir. Mais fuir où ? Et comment ? Il lit dans mon esprit.
— Fuir est inutile. Je connais votre nom, votre adresse, votre numéro de sécurité sociale. Le document est sur le buffet. Je connais aussi le nom de votre éditeur. Le courrier de relance est édifiant. Passons aux faits. Vous êtes Anouk Durand, vingt-cinq ans, romancière à succès négligeable. Vous avez un compte en banque dans le rouge, un loyer impayé de deux mois, et vous achetez du vin à trois euros cinquante la bouteille. Vous êtes un désastre financier et organisationnel. Mais vous avez eu l’audace, l’inconscience abyssale, de cibler Dante Moretti. C’est soit la folie, soit une forme de génie suicidaire. Je penche pour les deux.
— C’était pour l’art.
Je murmure, misérable.
— L’art.
Il répète en prenant une première gorgée de thé, qu’il juge d’un petit mouvement de tête.
— Acceptable. L’art comme motivation primaire. C’est nouveau. Cela mérite d’être étudié. Voici donc les termes.
Il pose sa tasse sur son sous-verre de fortune, une enveloppe timbrée.
— Vous arrêtez immédiatement toute velléité de kidnapping, de chantage, ou d’activité criminelle amateur. Vos compétences dans ce domaine sont catastrophiques et me donnent de l’urticaire professionnel.
— Vous devenez mon sujet d’observation. Votre chaos, votre processus créatif désordonné, vos réactions émotionnelles excessives sont des données. Je les collecte.
— En échange, je vous garantis la sécurité physique immédiate. Et je vous fournis… de l’inspiration.
Je lève les yeux, méfiante.
— De l’inspiration ?
— Vous vouliez une dark romance. Vous vouliez comprendre la psychologie d’un homme dangereux, obsessionnel. Je suis l’original. Vous aurez un accès direct, sous certaines conditions. Considérez cela comme une résidence d’écrivain… en enfer.
Il a dit ça sans sourire. Littéralement.
— Des règles de coexistence s’appliquent. Vous ne touchez pas à mes affaires. Vous ne posez pas de questions sur mes activités professionnelles. Vous rangez, au minimum, un chemin praticable entre la porte et le canapé. L’odeur de moisi doit disparaître.
— Et le dernier point ?
Je demande, hypnotisée par l’absurdité cauchemardesque de la situation.
— Le dernier point est évolutif. Il concernera les modalités de notre relation à long terme. Pour l’instant, il se résume à : vous faites ce que je dis.
— C’est tout ? Pas de… je ne sais pas… menaces de mort précises ?
Il sourit enfin. C’est pire que lorsqu’il ne sourit pas. Ses yeux restent froids.
— Les menaces de mort sont contre-productives. Elles induisent un stress qui altère le comportement naturel du sujet. Je préfère l’incitation négative. Par exemple : si vous ne rangez pas cette pile de vaisselle sale dans l’heure, je vais la laver moi-même. Avec de l’acide.
AnoukJe reste seule avec Dante. Avec ses doigts qui serrent les miens dans son sommeil. Avec ce silence lourd de tout ce que je viens de déterrer.— Tu entends, murmuré-je à Dante. Tu entends ce que je viens de dire. Maintenant tu sais. Tu sais pourquoi je suis comme je suis. Pourquoi j'ai du mal à faire confiance. Pourquoi l'abandon, c'est ma peur la plus profonde.Il ne répond pas. Il dort.Mais sa main serre la mienne un peu plus fort.Comme s'il avait entendu.Comme s'il me disait, même inconscient, même à moitié mort : je suis là. Je ne pars pas.Les heures passent.Le médecin vient. Il examine Dante. Il hoche la tête, satisfait.— Il est hors de danger. La transfusion a bien fonctionné. Votre sang a fait du bon travail.— Ce n'est pas mon sang, docteur. C'est moi.Il sourit.— Oui. C'est vous.Il repart. Je reste.Dante ouvre les yeux en fin d'après-midi. Il me cherche immédiatement.— Toujours là, dis-je avant qu'il ne pose la question.— Toujours.Il essaie de bouger, grimace
AnoukLe sommeil est une trahison.Je devrais veiller. Je devrais rester éveillée, surveiller son souffle, guetter le moindre signe. Mais mon corps a lâché. Mes yeux se sont fermés sans me demander la permission.Quand je les rouvre, la lumière a changé. Plus dure. Plus blanche. Le jour est levé depuis longtemps.Dante dort encore. Sa main est toujours dans la mienne. Sa poitrine se soulève régulièrement. Je reste immobile, à écouter ce bruit. Le plus beau que j'aie jamais entendu.La porte s'ouvre.Leo entre sur la pointe des pieds. Son visage est tiré. Il n'a pas dormi non plus.— Il va bien? murmure-t-il en désignant Dante.— Je crois. Il dort.— Le médecin va passer. Il a dit que s'il tenait la nuit, c'était bon signe.— Il a tenu.Leo hoche la tête. Il hésite. Je connais cette hésitation. Il va insister.— Anouk, il faut que tu voies ton père.Je serre la mâchoire.— J'ai dit plus tard.— C'est ton père, Anouk. Il a été blessé lui aussi. Il demande après toi.— Je n'ai pas de pèr
AnoukDeux heures.Le médecin travaille sans s'arrêter. La sueur perle sur son front. Son assistant éponge, passe des instruments, tient des écarteurs.— La balle a touché l'omoplate, dit-il sans cesser d'œuvrer. Fracassé l'os. Sectionné une artère. Il a perdu beaucoup de sang. Je fais ce que je peux, mais...— Mais quoi?— Il va avoir besoin d'une transfusion. Et je n'ai pas de sang ici.— Prenez le mien.Il me regarde.— Vous connaissez son groupe?— Non. Mais on est compatibles. Je le sais. Je le sens.— On ne fait pas de médecine avec des sensations, mademoiselle.— Faites le test. Tout de suite. Et vous verrez.Il hésite. Puis il fait signe à son assistant. L'homme me prélève du sang. Quelques minutes d'attente. Une éternité.— Compatibles, dit l'assistant.Le médecin me regarde, surpris.— Comment saviez-vous?— Je vous ai dit. Je le savais.Je m'allonge sur une table à côté de Dante. L'aiguille entre dans ma veine. Mon sang commence à couler dans un tube, puis dans ses veines à
AnoukSa main lâche la mienne, touche mon ventre.— Et si... si tu es enceinte... tu lui dis que son père... que son père l'aimait avant même de savoir qu'il existait.Je pleure. Les larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Elles tombent sur son visage, se mêlent à son sang.— Je le lui dirai toi-même. Tu lui diras toi-même. Parce que tu vas vivre.— Anouk.Leo. Sa voix est pressante.— On doit y aller. Maintenant.Je regarde Dante. Il ferme les yeux. Sa respiration ralentit.— NON! RESTE AVEC MOI! DANTE!Rien.Plus rien.Je hurle.Un hurlement qui vient de mes entrailles, de mon âme, de ce vide abyssal qui s'ouvre en moi. Je hurle son nom encore et encore jusqu'à ce que ma voix se casse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un râle.Leo me soulève de force. Je me débats, je le frappe, je le griffe. Il me tient.— Il est pas mort, idiote! Il a juste perdu connaissance! Mais si on reste, il va mourir!La phrase percute mon cerveau en panique.Il est pas mort.Il est pas mort.— Où?
AnoukNous sortons de la chambre des offrandes et le monde nous tombe dessus.Pas métaphoriquement. Littéralement. La porte à peine franchie, une main m'agrippe les cheveux, tire en arrière. Je bascule, ma nuque craque, un cri s'étrangle dans ma gorge.— Salope.La voix de Marco. Son visage au-dessus du mien, déformé par une rage que je n'ai jamais vue. Ses doigts tordent mes mèches, arrachent presque mon cuir chevelu.— Mon frère, dit Dante.Sa voix est calme. Trop calme. Je le vois dans ma vision périphérique, immobile comme une statue.— Pose-la.— La poser? Elle? La pute qui t'a mis dans le crâne des idées de trahison?Marco me tire plus fort. Je tombe à genoux. La douleur irradie dans toute ma colonne.— Regarde-la, mon frère. Regarde ce que tu protèges. Une fille de flic. Une garce qui ouvre les cuisses pour briser une famille.— Pose-la, Marco. Dernière fois.Le canon d'une arme apparaît dans la main de Dante. Il vise son frère. Son visage est de marbre, mais ses yeux ses yeux
AnoukIl capture ma main, la retire. La porte à ses lèvres. Embrasse chacun de mes doigts, lentement, comme pour les purifier.— Non, dit-il. Pas la première fois. Pas comme ça.— Alors comment?Il me regarde. Ses yeux sont deux braises dans l'obscurité.— Comme si tu étais sacrée.Il se penche, embrasse mon ventre. Sa bouche descend, plus bas, suivant la ligne de poils fins qui disparaît sous ma culotte. Ses mains écartent le coton, le font glisser sur mes cuisses.Je suis nue sous lui.Il s'écarte légèrement. Juste assez pour me contempler tout entière. Ses yeux parcourent mon corps de la tête aux pieds, s'attardent sur chaque courbe, chaque secret.— Tu es, souffle-t-il.Toujours cette phrase inachevée. L'infini.Il s'allonge entre mes jambes.Sa bouche trouve mon sexe.La sensation est si intense, si soudaine, que mon dos se cambre. Un cri muet reste bloqué dans ma gorge. Sa langue est précise, experte, mais ce n'est pas de l'expérience. C'est de l'attention. Il me lit comme un li







