LOGINAnouk Maria pleure. Elle pleure depuis deux heures, trois heures, je ne sais plus, j'ai perdu le compte, j'ai perdu la notion du temps, j'ai perdu tout ce qui ressemblait à une once de patience ou de sérénité. Elle pleure, elle hurle, elle se tord dans mes bras, le visage rouge, les poings serrés, les jambes repliées, le dos arqué, le cri vrillant dans mes tympans, dans mon crâne, dans mon âme. J'ai tout essayé. La tétée, le biberon, le rot, le change, le bercement, la promenade en poussette, la berceuse, la tétine, le bain tiède, le peau à peau, la musique classique, le bruit blanc, le silence, l'obscurité. Rien n'y fait. Rien ne la calme. Rien ne l'apaise. Il est trois heures du matin. La chambre est plongée dans le noir, éclairée seulement par la veilleuse en forme de lune qui projette des étoiles au plafond, ces étoiles dérisoires qui semblent se moquer de mon épuisement. J'ai mal au dos, aux bras, aux seins, à la tête. J'ai les yeux qui piquent, les paupières qui tombent, le c
Anouk Je suis adossée au chambranle de la porte, un biberon tiède à la main, les pieds nus sur le parquet frais, et je les regarde sans qu'ils me voient. Dante est assis dans le rocking-chair près de la fenêtre, Maria dans ses bras, minuscule, fragile, emmaillotée dans une couverture en laine blanche tricotée par ma mère. Il la tient contre sa poitrine, sa grande main calleuse soutenant sa tête, ses doigts épais caressant sa joue avec une douceur infinie, avec une délicatesse qui me bouleverse, qui me serre la gorge, qui me pique les yeux. L'homme le plus dangereux de Marseille, l'ancien chef de clan, le tueur, le survivant, est devenu le plus tendre des pères. Il lui parle à voix basse, en italien, des mots que je ne comprends pas tous, des berceuses napolitaines, des promesses murmurées, des secrets d'homme, des déclarations d'amour. Il ne m'a pas entendue entrer, il est trop absorbé, trop émerveillé, trop amoureux. Il ne voit rien d'autre que ce petit visage tourné vers lui, ces
Anouk Les premiers jours après la naissance sont un brouillard de fatigue, de douleur, de joie, d'épuisement, de lait qui déborde, de couches à changer, de pleurs à consoler, de conseils contradictoires, de visites impromptues, de nuits sans sommeil, de journées sans fin, de moments de grâce, de crises de larmes, de fous rires nerveux, de tout en même temps, dans un chaos absolument magnifique et totalement épuisant. Maria est un bébé exigeant. Elle pleure souvent, la nuit surtout, des pleurs perçants, déchirants, qui vrillent les tympans et broient le cœur. Elle veut être portée, bercée, câlinée en permanence. Elle ne supporte pas d'être seule dans son berceau, elle ne s'endort que contre une poitrine chaude, bercée par un cœur qui bat, une voix qui chante, des bras qui protègent. Le jour, elle est plutôt calme, elle tète, elle dort, elle observe le monde de ses grands yeux noirs écarquillés, curieux, attentifs, déjà profonds. Mais la nuit, elle se transforme en une créature in
Dante Maria. Nous l'avons appelée Maria. Pas Giulia, finalement. Pas Livia. Maria. Le prénom de ma mère. La décision s'est imposée à nous dans le feu de l'émotion, dans les minutes qui ont suivi la naissance, alors qu'Anouk tenait notre fille contre sa poitrine, épuisée, radieuse, transfigurée. Elle a levé les yeux vers moi, des yeux pleins de larmes, de joie, d'amour, et elle a murmuré : Elle ressemble à ta mère. Elle a ses yeux, son front, sa bouche. Je n'ai pas répondu tout de suite, j'étais incapable de parler, ma gorge était nouée, mes yeux embués, mon cœur trop plein pour articuler un mot. Et puis j'ai hoché la tête, et j'ai dit simplement : Maria. Elle s'appellera Maria. Anouk a souri, a caressé la joue du bébé, et a répété : Maria. Maria Moretti. Bienvenue, Maria. C'est un prénom simple, classique, intemporel. Un prénom qui traverse les siècles, les cultures, les religions. Un prénom de madone, de sainte, de mère universelle. Un prénom qui est une prière, une offrande, u
Anouk La salle de naissance est baignée d'une lumière tamisée, des murs peints en rose pâle, des affiches de bébés souriants, des appareils médicaux qui bipent doucement, des perfusions qui gouttent, des moniteurs qui tracent des courbes régulières, rassurantes. La sage-femme, une femme ronde et douce aux cheveux gris noués en chignon, s'affaire autour de moi, vérifie les capteurs, ajuste la péridurale, me parle d'une voix calme, apaisante, comme si j'étais la seule patiente du monde, comme si rien d'autre n'existait que ce moment, cette naissance imminente, ce miracle en cours. Dante est à côté de moi, debout, les bras ballants, le visage blême, les yeux écarquillés, la respiration courte, saccadée, comme s'il venait de courir un marathon ou d'échapper à une fusillade. Il porte une blouse stérile trop grande pour lui, un bonnet en papier sur la tête, des surchaussures en plastique bleu qui crissent à chaque pas. Il tient ma main, la serre trop fort, ses doigts glacés, moites, trem
Anouk La valise est prête, posée dans l'entrée, fermée, vérifiée trois fois. Le siège auto est installé dans la Mercedes noire que Marc conduira demain matin jusqu'à la maternité. La chambre du bébé est parfaite, chaque objet à sa place, chaque vêtement plié, chaque peluche alignée sur l'étagère. La maison est calme, silencieuse, recueillie, comme si elle retenait son souffle avant l'événement. Demain, Giulia naîtra. Demain, je serai mère. Demain, notre vie basculera pour toujours. Cette dernière nuit avant l'accouchement, elle est particulière, suspendue, hors du temps. Une nuit de veille et d'attente, de peur et d'excitation, de nostalgie et d'impatience. La fin d'une époque, le début d'une autre. La dernière nuit où nous serons deux, seulement deux, avant d'être trois pour le reste de nos vies. Nous sommes allongés dans notre lit, la fenêtre ouverte sur la mer, la brise de juin caressant les rideaux de lin, apportant une odeur de sel, de jasmin, de nuit d'été. La lune est plei
Anouk Le jour a filtré, s’est estompé, puis la nuit est revenue, sans que je ne le perçoive vraiment. Le temps, cet artifice, s’est dissous dans l’urgence qui coulait de mes veines comme un élixir nouveau. La haine est un catalyseur merveilleux, mais elle n’est pas seule. Il y a autre chose, maint
Anouk La lumière du hall est trop vive. L’air trop froid, trop contrôlé. Et le silence n’est plus celui, chargé, de la voiture. C’est un silence de tombe. Un silence qui écoute.Je monte l’escalier, les talons claquant sur le marbre comme des signaux de détresse. Ma chambre m’attend, inchangée. Le
Anouk Mon corps agit avant que mon cerveau n’ait fini de peser le pour et le contre.Je sors de derrière le tronc.— Je suis là.Il sursaute, presque imperceptiblement, et referme son téléphone d’un geste sec. Son regard se pose sur moi, et pour la première fois, je vois autre chose que de la neut
Anouk15h03.Je suis plantée sur le perron de marbre, le soleil de l’après-midi plaquant une chaleur lourde, inhabituelle pour la saison. L’air sent l’herbe coupée et, plus loin, une vague odeur de terre humide et de chlorophylle trop verte. C’est un parfum de normalité trompeuse.Luca est déjà là,







