Mag-log inAnouk La propriété est transfigurée. Le mas provençal où Leo et Clara se sont mariés il y a quelques mois est devenu un écrin de fleurs et de lumières, un décor de conte de fées planté sur une colline de l'arrière-pays. Les cyprès centenaires s'élèvent autour de la cour comme des sentinelles bienveillantes. Les vignes alentour sont lourdes de raisins mûrs, promesses de vin nouveau. Le mistral s'est calmé, laissant derrière lui un ciel d'un bleu si pur qu'il en paraît irréel, un bleu de carte postale, un bleu de vitrail. Des guirlandes de fleurs blanches et de feuillages tressés courent le long des façades de pierre blonde, grimpent autour des arches, retombent en cascades parfumées. Des pétales de rose jonchent le chemin qui mène à l'autel improvisé, une arche en bois flotté dressée face aux collines, ornée de pivoines, de lavande, de romarin. Les chaises sont habillées de housses en lin blanc cassé, nouées de rubans de soie ivoire. Part
Anouk Je ne pensais pas qu'il viendrait vraiment. J'ai envoyé cette photo sur un coup de tête, un élan de nostalgie alcoolisée et de solitude amoureuse, un défi à la tradition, à la superstition, à la raison. La mariée ne doit pas voir le marié la veille du mariage, c'est la règle, c'est le porte-bonheur. Mais je n'ai jamais cru aux porte-bonheurs. La seule chose qui me porte chance, c'est lui. Depuis le premier jour, depuis la première nuit, depuis qu'il est entré dans ma vie comme une tempête et qu'il n'en est jamais ressorti. Je suis en train de somnoler, bercée par le ronronnement lointain de la ville et le clapotis de la mer contre les quais, quand j'entends frapper. Pas un coup poli, pas un petit toc-toc discret. Un martèlement sourd, pressant, presque désespéré. Mon cœur s'emballe. Je jaillis du lit, je cours vers la porte, je regarde par le judas. Dante. Il est là, dans le couloir de l'hôtel, les che
Dante L'appartement est vide sans elle. Je tourne en rond comme un lion en cage, du salon à la cuisine, de la cuisine à la chambre, de la chambre au balcon, et retour. Partout, son absence. Son ordinateur éteint sur le bureau, une tasse de thé froid abandonnée sur la table basse, un foulard en soie oublié sur le dossier du canapé. Son odeur flotte encore dans l'air, vanille et jasmin, un parfum qui imprègne les rideaux, les coussins, mes vêtements. Je respire cette odeur comme un naufragé respire l'air du rivage. Elle me manque. Elle me manque tellement que c'en est presque ridicule. On n'est pas séparés depuis douze heures, et j'ai l'impression de porter un vide dans ma poitrine, un trou béant que rien ne peut combler. Marc et Leo m'ont emmené dîner dans un restaurant à viande sur le Vieux-Port, le même que pour mon enterrement de vie de garçon il y a un mois. Ils ont essayé de me distraire, de me faire boire, de me faire rire. Matteo a
Anouk La chambre d'hôtel est trop grande, trop silencieuse, trop vide. Clara a tenu à m'installer dans la suite nuptiale du Marseille Intercontinental, celle avec la terrasse panoramique et la vue sur Notre-Dame-de-la-Garde, celle qu'elle a réservée il y a six mois dans un élan d'enthousiasme organisateur. Les murs sont tendus de soie grège, les rideaux sont en velours vert d'eau, le lustre en cristal de Murano projette des éclats d'arc-en-ciel sur le plafond à caissons. Le lit est immense, un lit à baldaquin drapé de lin blanc, avec des oreillers tellement nombreux que je ne sais pas quoi en faire, des coussins brodés, un jeté de satin ivoire plié au cordeau. Trop de luxe. Trop de silence. Trop d'espace sans lui. Ma robe est suspendue dans le dressing attenant, protégée par une housse en coton bio, prête pour demain. Je l'ai regardée dix fois depuis que Clara m'a déposée ici, en fin d'après-midi, après le dîner de répétition, après les
Je pars en courant dans le couloir, titubante, riante, mes talons claquant sur le parquet. Il me poursuit, trébuche sur ma robe, jure en italien, se rattrape au mur. Je glisse sur le parquet ciré, il me rattrape, m'attrape par la taille, me plaque contre la console de l'entrée. Les clés tombent, le courrier s'éparpille, un vase manque de tomber. — Je t'ai eue, murmure-t-il contre ma nuque. — T'as triché. — Y a pas de règles. Il m'embrasse dans le cou, ses dents effleurent ma peau, sa langue trace un sillon brûlant jusqu'à mon oreille. Je frissonne, un frisson qui part de l'échine et qui descend jusqu'aux orteils. Ses mains trouvent mes hanches, ses doigts s'enfoncent dans ma chair, il me soulève, me plaque contre le mur du couloir. On glisse par terre. Littéralement. Ses pieds dérapent sur le parquet ciré, il perd l'équilibre, m'entraîne dans sa chute. On atterrit sur le tapis de l'entrée, un tapis berbère que ma mère m'a rapporté de Tunisie, moelleux, rêche, qui sent la l
J'arrive sur le palier. Je cherche mes clés dans mon sac, je fouille, je retourne tout. Un bruit de pas derrière moi dans l'escalier. Je me retourne. Dante. Il est là, debout sur le palier, vacillant légèrement, les cheveux en bataille, sa chemise blanche tachée de vin rouge ou de whisky ou de sang, son manteau noir sur l'épaule. Il sent le cigare, le whisky tourbé, une eau de Cologne ambrée qui n'est pas la sienne, une odeur de bar à cocktails et de tabac froid. Sa barbe est plus fournie qu'au matin, ses yeux sont rouges, légèrement vitreux, mais ils brillent de cette lueur que je connais, cette lueur qui ne trompe pas, cette lueur qui promet des nuits sans sommeil. — Toi, dit-il en s'arrêtant. — Moi. — T'es bourrée. — Toi aussi. — Pas du tout. J'ai toute ma tête. — Tu tiens le mur. — C'est le mur qui tient mal. On éclate de rire, un rire en cascade, sonore, qui résonne dans la cage d'escalier, qui réveille probablement le voisin du troisième, un vieil homme qui
AnoukJe regarde ses yeux. Un lac glacé, profond, où se reflète ma propre image , une proie qui se débat encore au bord. Céder, c'est accepter le vernis de la normalité qu'il essaie de vernisser sur cette cage. Refuser, c'est lui montrer à quel point ses chaînes me brûlent encore la peau. Un piège
AnoukLe grondement des moteurs est une basse constante, un bourdonnement qui me traverse plus qu’il ne m’entoure. Il ancre cette réalité folle dans le physique : nous volons. Je suis assise dans un fauteuil de cuir plus confortable que tout ce que j’ai jamais possédé, et le monde est un tapis de n
DanteElle entre dans la cabine et s’arrête net, un nouveau coup de grâce.Je la suis, refermant la porte derrière nous avec un sifflement étouffé. L’hôtesse, discretement postée à l’avant, s’incline légèrement et se retire dans le poste de pilotage après un signe de ma part. Nous sommes seuls.Le
AnoukLa berline quitte l’autoroute, s’engage sur une route plus étroite bordée de grillages. Des panneaux indiquent une zone réservée. Ma tension, jusqu’alors tournée vers l’intérieur, se redirige soudain vers la vitre. Où va-t-on ?Je m’étais imaginé une gare, un autre train. Pas ça.La voiture p






