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CHAPITRE 5: CE QU'IL SAIT SUR MOI

Author: Lucentia
last update publish date: 2026-06-09 19:56:05

Point de vue de Mara:

Le nom arrive le soir m'a-t-il assuré

Pas à la façon dont je l'avais imaginé pendant toute la journée pas assis en face de moi avec un dossier ouvert et des preuves alignées. Il arrive debout près de la cheminée, les bras croisés, les yeux fixés sur les flammes comme s'il cherchait encore comment formuler quelque chose qu'il sait depuis longtemps.

Je l'ai regardé toute la journée chercher comment me dire ce qu'il a à me dire.

Ça ne m'a pas échappé.

— Vous avez faim ? dit-il sans se retourner.

— Vous m'avez dit ce soir. Il est vingt heures. C'est ce soir.

Il se retourne. Il me regarde d'une façon qui dit qu'il avait essayé. Que si j'avais voulu du temps supplémentaire il me l'aurait accordé. Que c'est moi qui ai choisi le rythme.

Il s'assoit.

— Marcus Webb, dit-il.

Trois secondes.

Cinq.

Le feu crépite dans la cheminée et le monde continue de fonctionner normalement pendant que le mien vient de s'arrêter net sur deux mots que je n'avais pas vus venir.

— Non, je dis.

— Mara.

— Non. Ma voix est plate. Trop plate. L3 genre de plat qui n'est pas du calme mais du choc encore debout par réflexe. Marcus est mon rédacteur en chef depuis quatre ans.

Je murmure le regard perdu dans le vide.

C'est lui qui m'a donné les ressources pour ce dossier. C'est lui qui m'a protégée quand les avocats de votre groupe ont essayé de bloquer mes publications précédentes. C'est lui qui...

— C'est lui qui a orienté chaque étape de votre enquête depuis le début.

Ces propos me stoppent net.

— Vous mentez, je m'exclame avec une retenue que j'essaye de conserver même le si cela m'est difficile. Je ne veux pas qu'il a gain de cause sur moi. Que ses mots m'atteignent et qu'à cause de lui tout min travail abattu contre lui perde tout son sens.

— Je n'ai aucun intérêt à vous mentir sur ce point précis., me répond il toujours avec ce calme déconcertant.

— Vous avez tous les intérêts à me mentir sur ce point précis. Si je crois que Marcus est derrière tout ça je cesse de vous regarder vous. Mon dossier s'effondre. Vous êtes libre.

Il se lève. Traverse la pièce lentement. S'arrête devant la bibliothèque et en sort un document que je n'avais pas vu là glissé entre deux livres, fin, pas plus de dix pages agrafées je crois.

Il me le tend.

Je ne le prends pas tout de suite. Je le regarde dans les yeux pendant quatre secondes entières pour lui dire sans paroles que si c'est fabriqué je le saurai et que les conséquences de ce mensonge-là seront différentes de tout le reste.

Il soutient mon regard sans ciller.

Je prends le document.

Ce sont des échanges. Des mails. Entre Marcus Webb et une adresse que je ne reconnais pas cryptée, routée, le genre d'adresse qu'on crée quand on ne veut pas qu'on remonte jusqu'à vous. Datés sur une période de trois ans. Les premiers remontent à six mois avant que Marcus ne me propose le poste au Sentinel.

Six mois avant.

Je lis lentement. Trop lentement. Mon cerveau refuse d'aller à la vitesse normale parce que la vitesse normale signifie arriver plus vite à quelque chose que je ne suis pas prête à lire.

Il y a mon nom. Plusieurs fois. La Sinclair. La fille du juge. Elle cherche déjà autant la canaliser. Et puis des instructions. Pas grossières précises. Cette source plutôt que cette autre. Cet angle plutôt que celui-là. Cette archive accessible, celle-ci verrouillée.

Dix ans.

Dix ans de ce que je croyais être mon enquête.

— Votre père enquêtait sur Marcus Webb, dit Damien derrière moi. Pas sur moi. Sur un réseau de corruption judiciaire dont Webb est le centre depuis vingt ans. Votre père était sur le point d'obtenir suffisamment de preuves pour le mettre en examen. Webb a commandité sa mort. Et ensuite il a pris sa fille.

Je ne me retourne pas.

Je fixe le document dans mes mains.

— Il m'a prise, je murmure le cœur lourd.

— Il vous a orientée. Il a utilisé votre douleur comme boussole et votre talent comme outil. Vous étiez la meilleure protection possible une journaliste obsessionnelle, rigoureuse, avec une raison personnelle de creuser. Tant que vous cherchiez dans ma direction vous ne cherchiez pas dans la sienne.

Quelque chose monte dans ma gorge. Je l'avale aussitôt. Je tien à garder une maîtrise sur tout. Sur moi. C'est trop.

— Pourquoi vous ne l'avez pas exposé vous-même, je demande, sans réellement chercher à cruesuer plus. Juste par réflexe pour ne pas m'ouvre complètement convaincue.

— Parce que mes preuves à moi ne tiennent pas devant un tribunal. Je suis ce que je suis, tout ce que je soumets sera contesté, retourné, discrédité. Il me fallait quelqu'un de propre. Quelqu'un dont la crédibilité est indiscutable. Quelqu'un qui a passé dix ans à construire une réputation exactement pour ce genre de moment.

Je me retourne enfin la poitrine en feu.

— Vous m'avez utilisée aussi.

Il ne dit pas non. Il ne cherche pas à l'habiller autrement.

— Oui, dit-il. Au début.

— Et maintenant quoi? Je lance la voix vive

— Maintenant c'est plus compliqué.

La pièce est silencieuse. Le feu a baissé sans que personne s'en occupe. Je tiens toujours le document à deux mains et mes mains ne tremblent plus elles sont trop serrées pour trembler.

Marcus Webb.

L'homme qui m'avait dit que mon père aurait été fier. L'homme qui avait passé des nuits à me rassurer quand mes sources séchaient. L'homme qui avait été là à chaque moment où j'avais failli abandonner pour me dire de tenir encore.

Il m'avait dit de tenir encore.

Parce qu'une Mara qui tient est une Mara qui continue de regarder dans la mauvaise direction.

— J'ai besoin d'air, je dis.

Damien ne bouge pas. Ne dit pas que c'est une mauvaise idée. Ne me rappelle pas que je suis à deux heures de New York et que mon téléphone capte mal ici et que la nuit est tombée depuis longtemps.

Il dit simplement :

— La porte de derrière donne sur le jardin. Il y a des lumières jusqu'à la lisière des arbres.

Je pose immédiatement document sur la table.

Je sors le plus vite possible, en quête d'air pour ravaler tout ça.

Le jardin est froid et silencieux et l'air sent la terre mouillée et quelque chose d'autre que je n'arrive pas à nommer. Je marche jusqu'à la lisière des lumières et je m'arrête là où le noir commence.

Je pense à mon père.

Je pense à la façon dont il me regardait quand j'avais douze ans et que j'avais déjà ce carnet où je notais tout. Il avait dit: tu seras soit journaliste soit détective, dans tous les cas tu ne me laisseras pas dormir. Et il avait ri. De ce rire qui venait du ventre et qui remplissait toutes les pièces.

Je n'arrive plus à entendre ce rire.

Ça fait des années que je n'arrive plus à l'entendre parce que je l'ai remplacé par autre chose par la date de sa mort et le nom de l'homme que je tenais pour responsable et la liste des preuves que j'accumulais une par une comme si chaque preuve supplémentaire me rendait quelque chose.

Ça ne m'a rien rendu.

Soudain, alors que mes pensées m'inondent, j'entends des pas derrière moi. Lents. Qui s'arrêtent à distance.

Il ne dit rien. Il est juste là dans mon dos, à trois mètres, présent sans vouloir en faire trop. Comme quelqu'un qui a compris que certains moments n'appellent pas de mots et qui a appris depuis longtemps à ne pas en mettre là où ils ne servent à rien.

Je ne me retourne pas. Je le sens malgré moi.

— Si c'est vrai, je dis dans le noir.

— C'est vrai.

— Si c'est vrai vous savez ce que ça signifie pour lui.

— Oui.

— Et pour vous.

— Oui.

— Vous avez quand même décidé de me le dire.

Il ne répond pas immédiatement. Le silence dure assez longtemps pour être une vraie réponse.

— Oui, dit-il finalement.

Je regarde la lisière des arbres. Le noir au-delà des lumières du jardin. L'endroit où les contours s'arrêtent et où il faut faire confiance à autre chose qu'à ce qu'on voit.

Quelque chose dans ma poitrine se déplace.

Pas vers lui pas encore, pas cette nuit, peut-être jamais de façon simple ou propre ou sans conséquences. Mais quelque chose bouge quand même. Le début d'une fissure dans quelque chose que je portais si serré depuis si longtemps que je ne savais même plus que c'était là.

Je réfléchis complètement a la ramasse sans me retourner.

Je le sens à distance.

La nuit est longue..beaucoup trop longue.

Et mon dossier de quarante-sept pages va devoir être entièrement réécrit.

Pas parce qu'il était faux.

Parce que je regardais la mauvaise personne depuis le début et c'est ça le pire.

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