MasukChloé
La sonnerie stridente de mon réveil déchire la nuit comme un couteau. Je m'assois d'un bond, le cœur battant à tout rompre, la chemise de nuit collée à ma peau trempée de sueur. Les draps sont un champ de bataille.
Ce n'était pas un rêve. C'était une réplique. La chambre, familière, semble étrangère. Les ombres se tordent dans les coins, prenant des formes menaçantes. Je respire un grand coup, forçant l'air à remplir mes poumons, mais il reste une boule d'angoisse coincée derrière mon sternum.
Trois jours. Trois jours depuis cette première séance avec Liam, et son regard ne me quitte plus. Ces yeux gris-vert qui semblaient voir à travers moi, à travers les murs de mon cabinet, à travers les défenses que je croyais solides. Je me lève, les jambes tremblantes, et me dirige vers la salle de bain.
L'eau froide sur mon visage devrait me réveiller, me secouer. Mais quand je relève la tête, essuyant la buée sur le miroir, c'est son visage que je crois voir derrière le mien, fugace, comme une ombre portée. Je cligne des yeux, et l'image disparaît. Seule ma propre pâleur me regarde, cernée, vulnérable.
—
La journée au cabinet est un exercice d'équilibre. Sourire. Écouter. Prendre des notes. Mais ma concentration est brisée, éparpillée. Chaque patient semble porter un masque. Chaque silence semble lourd de sous-entendus. Est-ce que je deviens paranoïaque ?
Mon assistante, Sophie, me tend une tasse de thé.
— Vous avez l'air fatiguée, Docteur Valois. Une mauvaise nuit ?
Je prends la tasse, espérant qu'elle ne remarque pas le léger tremblement de ma main.
— Juste quelques insomnies. Rien de grave.
Je détourne le regard avant qu'elle ne puisse lire le mensonge dans mes yeux. Comment expliquer que je suis hantée par le premier patient venu ? C'est ridicule. C'est contraire à toute éthique, à toute logique. Pourtant, cette sensation viscérale, ce pressentiment... Je ne peux l'ignorer.
L'après-midi, je consulte mon agenda. Son nom est là. Liam. Rendez-vous de suivi dans deux jours. Mon estomac se serre. Un mélange nauséeux d'appréhension et de... quelque chose d'autre. Une curiosité malsaine. Un besoin de comprendre, de percer son mystère. De retrouver le contrôle qu'il m'a si facilement arraché.
Je me surprends à fouiller dans mes notes de la première séance, relisant mes propres mots, tracés d'une écriture nerveuse, presque illisible. "Frontière poreuse... rêve prémonitoire... robe bleue..." Chaque mot est un écho de son regard pénétrant.
Je ferme le dossier brusquement. Ce n'est pas professionnel. Je ne suis pas censée être affectée ainsi. Je suis la thérapeute. Je suis celle qui écoute, qui analyse, qui guide. Pas celle qui frissonne en repensant à la voix d'un patient.
Mais cette voix... Elle résonne encore dans ma tête, grave, assurée.
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Le soir, dans mon appartement trop silencieux, je me verse un verre de vin. La première gorgée est amère. Je regarde par la fenêtre les lumières de la ville. Des vies normales, des préoccupations normales. Pas des rêves qui se répandent dans la réalité. Pas des patients qui semblent vous connaître avant même que vous n'ouvriez la bouche.
Je me rappelle soudain un détail, un minuscule détail que j'avais refoulé. À la fin de la séance, alors qu'il se levait pour partir, son regard avait erré sur la petite étagère derrière mon bureau. Sur la photo de moi et ma sœur, prise il y a des années, sur une plage en Normandie. Il avait eu un imperceptible hochement de tête, comme s'il reconnaissait le lieu, ou le moment. Comme s'il validait une information.
Je pose mon verre, la main tremblante. C'est de la folie. De la projection. Je fabrique des connexions qui n'existent pas. Le stress, la fatigue. C'est tout.
Pourtant, quand je me couche, plongée dans le noir, je sens une présence invisible à côté de mon lit. Une conscience qui veille, qui observe. Qui attend.
Et je sais, avec une certitude glaciale, que la prochaine séance avec Liam ne sera pas une simple consultation. Ce sera la prochaine manche d'un jeu dont je ne connais pas les règles. Un jeu où je suis à la fois le joueur et l'enjeu.
Je ferme les yeux, et dans le noir, je ne vois que son regard. L'écho de ma peur a désormais un visage.
ChloéLes mois ont filé, rythmés par les besoins de Leo et les exigences de notre empire croissant. Notre fils est un enfant étrange, d'une tranquillité et d'une observation presque dérangeantes. Ses yeux gris, hérités de Liam, semblent absorber le monde, analysant chaque détail avec une intensité qui dépasse son âge.Il a un an aujourd'hui. Nous ne fêtons pas son anniversaire avec des ballons ou des gâteaux, mais par une cérémonie plus sobre, plus significative.Nous sommes dans la bibliothèque. Leo est assis sur un tapis épais, entouré non pas de jouets, mais d'objets soigneusement choisis. Un miroir en argent poli. Une bougie allumée, dont il ne craint pas la flamme. Un petit carnet de cuir vide. Et un globe terrestre antique, où les empires sont délimités en doré.Liam se tient debout, le regardant.—Regarde, Leo. Le monde.Il fait tourner le globe d'un doigt. Leo suit la rotation, fasciné.—C'est à toi. Un jour. Mais pour le posséder, il faut d'abord le comprendre.Je m'agenouill
LiamNeuf mois. Le temps d'une gestation, notre empire a consolidé ses fondations et étendu ses ramifications de manière exponentielle. L'argent de Croft a ouvert des portes que même Markus ne pouvait forcer. La fondation suisse est devenue un géant financier discret, investissant dans les technologies, les médias, les industries stratégiques. Nous ne contrôlons pas encore les nations, mais nous influençons ceux qui les dirigent.Chloé a changé. Sa grossesse a ajouté une couche de gravité à son aura. Elle est devenue une figure maternelle et terrifiante, une déesse de la fertilité et du pouvoir. Elle dirige nos opérations avec une clairvoyance accrue, son intuition aiguisée par les hormones et la certitude de son rôle. Elle porte l'avenir.Aujourd'hui est le jour J. Les contractions ont commencé aux aurores. Pas dans un hôpital, entourée d'inconnus et de protocoles. Ici, dans la maison. Seulement nous. J'ai fait venir une sage-femme discrète, une femme endettée jusqu'au cou et liée à
ChloéLa proposition de Liam tourne dans ma tête depuis des jours. Un enfant. Pas le fruit de l'amour ou du hasard, mais un projet. L'ultime consolidation de notre empire. L'idée devrait me horrifier. Élever un enfant dans ce monde de manipulations et d'ombres ? En faire un héritier de notre folie ?Pourtant, une partie de moi, de plus en plus forte, est fascinée. C'est la consécration. La preuve que notre union n'est pas éphémère, qu'elle est destinée à façonner l'avenir. Cet enfant serait notre chef-d'œuvre à tous les deux. Ma chair et son esprit. Notre légacy.Ce soir, nous sommes sur la falaise, regardant la mer s'agiter sous un ciel sans lune. Le vent fouette mes cheveux, et je sens la présence de Liam, solide et immuable à mes côtés.— Tu as réfléchi, dit-il, ce n'est pas une question.— Oui.— Et ?Je tourne vers lui un visage que je sais être empreint d'une détermination nouvelle.—D'accord.Un silence. Puis un sourire, rare et véritable, illumine son visage.—Tu en es sûre ?
LiamLe départ d'Alexander Croft, deux jours plus tard, est radicalement différent de son arrivée. L'homme brisé a laissé place à un apôtre, un illuminé. Ses yeux brillent d'une foi nouvelle, et son portefeuille est grand ouvert. Un premier virement, astronomique, a déjà atterri sur nos comptes. De l'argent pour "l'œuvre". Pour maintenir le canal ouvert avec Rebecca.Il est reparti dans son hélicoptère, mais cette fois, l'engin semble être un char céleste, l'emportant vers sa nouvelle mission : utiliser son influence et sa fortune pour servir notre cause. Il a déjà des noms, des contacts. Des gens "ouverts", comme il dit. Des gens assoiffés de sens.Je regarde l'hélicoptère disparaître à l'horizon, un sentiment de satisfaction froide m'envahissant. Plus chaleureux que l'orgueil, plus profond que la simple victoire. C'est la certitude du pouvoir.Chloé se tient à mes côtés, son silence est éloquent. Elle aussi savoure ce moment.— Un roi de plus dans notre jeu, dis-je.— Un roi, et les
ChloéLa pièce circulaire est un cocon de silence et d'ombre. Les bougies projettent nos silhouettes dansantes sur les murs, créant un théâtre d'ombres vivantes. Alexander Croft est assis au centre, les mains serrées sur les accoudoirs du fauteuil. Son regard est fixé sur Elara, qui semble en transe, respirant lentement, profondément.Liam et moi nous tenons en retrait, des sentinelles silencieuses. Mon cœur bat un rythme sourd et régulier. Tout dépend de cette nuit. De la performance d'Elara. De la crédibilité que nous allons construire.— Elle est proche, murmure Elara, sa voix a changé, elle est plus grave, plus mélodique. Je sens une présence. Une jeune femme. Elle… elle porte du bleu. Un bleu pâle, comme le ciel d'un matin d'hiver.Croft se raidit. C'est la couleur du chemisier que portait Rebecca le jour de l'accident. Un détail que nous avons glissé à Elara.— Rebecca ? souffle-t-il.— Elle sourit. Mais ses yeux sont tristes. Elle dit… elle dit qu'elle regrette. Pour le pique-n
LiamAlexander Croft arrive dans un hélicoptère privé, qui se pose comme un insecte métallique sur la clairière aménagée derrière la maison. Le vent des pales fait ployer les hauts pins, un déchaînement de bruit et de technologie en contraste violent avec le silence ancestral des lieux.Je l'observe descendre, vêtu d'une tenue de randonnée sobre mais d'un prix exorbitant. Il a le visage anguleux des hommes habitués à être obéis, mais ses yeux, derrière des lunettes aux verres teintés, trahissent une nervosité qu'il ne peut masquer. Elara a bien travaillé.Chloé se tient à mes côtés sur le perron, une vision de calme et de mystère dans une robe longue et simple. Elle incarne à la fois l'autorité de la thérapeute et l'étrangeté de l'initiée. Son sourire est accueillant, mais ses yeux, comme les miens, ne sourient pas. Ils évaluent.— M. Croft, dis-je en descendant les marches pour l'accueillir. Bienvenue.— Liam, je présume ? répond-il en serrant ma main avec une fermeté calculée. Et vo