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Le tambour résonnait avec un rythme soutenu au cœur de la forêt. Chaque battement vibrait dans mes os, dans ma peau et dans mon souffle rendu court par l'excitation. La clairière de Silverpine était illuminée par des torches plantées en cercle autour de la Pierre des Ancêtres. L’air sentait la résine brûlée et la tension. Et ce soir, la meute allait assister à ma première transformation.
Je m’appelais Lyra. Et jusqu’à maintenant, je n’étais rien. On m’avait placée à l’arrière, comme toujours, avec les autres omégas. Invisible et méprisée. Certains murmuraient à mon passage que j’étais trop fragile, trop silencieuse, pas assez digne pour être une louve. Les dominants ricanaient souvent de mes maladresses, les jeunes apprentis me lançaient parfois de la boue ou des pierres. Personne ne me défendait, au final, c'était presque un soir comme les autres. Heureusement, la déesse avait mis sur mon chemin une fille qui était depuis plusieurs années déjà ma meilleure amie, c'était Mira. Se tenant à mes côtés, on pouvait distinguer sa petite silhouette nerveuse, ses doigts serrés autour des miens. Elle me lança un sourire tremblant. — Ce soir, tu vas leur prouver qu’ils ont tort, chuchota-t-elle. J’aurais aimé la croire. Mais j’avais vu tant de fois la haine dans les yeux des autres. Je n’étais qu’une oméga. Et un oméga n’a pas de place dans les rêves de grandeur de la meute. Un silence tomba lorsque Caius Blackthorne, notre Alpha à tous, monta sur la Pierre des Ancêtres.Le tambour s'était arrêté et on ne voyait plus que lui, immense, droit, magnifique, drapé de puissance. Ses yeux sombres brillaient d’une lueur qui faisait plier même les plus arrogants, son autorité était absolue et on aurait dit que même les arbres semblaient se taire à son approche. Je levai les yeux vers lui comme tous les autres. Et comme tous les autres, je ressentis cette impression d’être écrasée par sa présence. Caius n’avait jamais posé son regard sur moi. Et pourtant, ce soir je sentis mon cœur réagir plus que de raison, peut-être était-ce lié au fait que malgré l'habituel traitement que je subissais de la part des autres membres de la meute, j'espérais que ce soir soit différent. — Que la Lune juge, déclara-t-il d’une voix grave. Que le sang se souvienne. Le tambour reprit alors à un rythme plus effréné, plus pressant. Mon cœur se mit à battre en écho. La sueur perlait sur ma nuque. La lumière de la pleine lune baignait la clairière, se posant sur les pierres, sur les visages, sur mon corps tremblant. Et la douleur arriva. Un feu me déchirant la poitrine. Mes os craquèrent, mes poumons s’enflammèrent. Je tombai à genoux, un cri jaillit de mes lèvres. La foule se pencha pour mieux voir. Des rires nerveux fusèrent derrière moi. Mais déjà, mes doigts s’allongeaient, mes ongles se recourbaient. Ma première transformation venait d'avoir lieu. Je crus suffoquer. Puis une odeur explosa dans l’air. C'était comme du bois brûlé et sous cette pluie glacée, je sentais une fragrance sauvage et suave qui commençait sérieusement à ' affoler. Mes sens se brouillèrent, tandis que dans mon esprit, un certitude s'annonçait, presque implacable. Ainsi, je levai les yeux et croisai son regard. Caius. L’Alpha. Mon alpha. Le monde entier s’effaçait. Il ne restait plus que lui. Une force invisible me lia à son souffle, à ses veines, à son âme. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. Mon cœur hurlait que cet homme était le mien, ma place était auprès de lui et bientôt même les quelques mètres qui nous séparaient étaient insoutenables. Ce n'était pas seulement son corps qui appelait le mien, ce n'était pas seulement son odeur qui devenait irrésistible ou ses traits attirants. Après tout il avait toujurs été d'une beauté presque douloureuse. Il s'agissait d'un lien des plus sacrés. La avait écouté mes prières. Les murmures de la meute éclatèrent autour de nous. — Non… impossible ! — L’Alpha et une oméga ?! — La Lune s’est trompée… Mes lèvres tremblaient. Mes yeux se remplirent de larmes. Contre toute logique, l'étincelle d'espoir que m'avait traversée résistait. Peut-être que c’était ma chance. Peut-être que la Lune m’avait choisie pour une raison. Peut-être que ma vie allait enfin changer. Je fis un pas. Caius descendit de la Pierre. Lentement, son regard fixé sur moi. Chaque pas pesait comme une sentence. J’avais envie de courir vers lui, de hurler la vérité, de me jeter dans ses bras. La chaleur du lien brillait comme un soleil dans mes veines. Il s’arrêta juste devant moi. Ses yeux brûlaient. Mais pas de désir. Pas de tendresse. Pas de reconnaissance. Son regard était froid, implacable. Je levai la main, tremblante, comme pour toucher ce lien invisible. Il inspira profondément. Ses lèvres se serrèrent. Alors que l'attente atteignait déjà son paroxysme, il parla. — Lyra de Silverpine… Le silence se fit total. Même le tambour s’arrêta. J’attendais les mots: "Je t’accepte".Le décret fut affiché à l’aube. Pas proclamé. Pas crié. Pas même discuté. On l’avait cloué au grand panneau, là où l’on annonçait autrefois les patrouilles, les unions, les naissances. Un geste sec, administratif, presque propre. Comme si une décision pouvait être aseptisée simplement parce qu’on la rédigeait avec des mots froids. Je le vis de loin, avant même d’en lire une ligne. La foule autour du panneau ne murmurait pas comme d’habitude. Elle ne commentait pas. Et mon corps le comprit avant mon esprit : ce n’était pas une annonce. C’était une lame. Je m’approchai lentement. Les phrases étaient neutres, élégantes, presque raisonnables : Réaffectation temporaire des ressources de protection. Réorganisation des rondes. Suspension de certains privilèges non essentiels. Je sentis mon estomac se contracter. Privilèges. Comme si être protégé la nuit, être escorté aux frontières, recevoir des soins en priorité quand on saigne… relevait du confort. Comme si la sécurité étai
Le silence ne dura pas. Il explosa. — La Lune s’est obscurcie ! — Ce n’est pas possible ! — C’est un présage ! Les voix jaillirent de toutes parts, se chevauchant, affolées. Certains reculaient comme si j’étais devenue contagieuse. D’autres s’agenouillaient, pris d’une ferveur soudaine. La meute ne regardait plus les anciens. Elle me regardait moi. Je restai à genoux au centre du cercle, le souffle court, la tête bourdonnante. Mon corps tremblait, non de faiblesse, mais d’un déséquilibre nouveau. Comme si quelque chose en moi cherchait encore sa place. La lumière avait disparu. Ou plutôt… elle s’était tue. — Reprenez-vous ! tonna Eldric. Sa voix claqua, mais elle n’avait plus la même autorité. Les regards hésitaient avant de revenir vers lui. Certains ne le regardaient même plus. — Ce n’est qu’une réaction temporaire ! poursuivit-il. Le Voile n’est pas achevé. La Lune— — La Lune s’est couverte, coupa une voix dans la foule. Ça n’est jamais arrivé. Un ancien plus jeune, l
L’aube ne vint pas avec la lumière. Elle arriva lourde, grise, et étouffée par un ciel bas. Comme si la Lune refusait de céder sa place au soleil. Silverpine se réveilla dans un silence inhabituel, presque religieux. Même les oiseaux ne chantaient pas. On vint me chercher avant que je ne sois prête. Deux gardes, muets, évitaient mon regard. Ils ne me touchèrent pas, mais leur présence suffisait à me rappeler que je n’étais plus libre depuis longtemps. Je marchai entre eux, pieds nus sur la terre froide, le ventre creusé par le jeûne, l’esprit étrangement calme. La clairière était déjà préparée. Le cercle de pierre avait été nettoyé. Les anciennes runes, gravées depuis des générations, luisaient d’une pâle lueur argentée. Des torches brûlaient lentement, sans crépiter, comme si le feu lui-même retenait son souffle. La meute était là. Tous. Des guerriers aux anciens, des dominants aux omégas. Même les enfants, perchés derrière les adultes, observaient en silence. Je sent
Je n’avais jamais craint la nuit. Je l’avais traversée cent fois, parfois seul, parfois à la tête de guerriers couverts de sang. J’avais senti ses odeurs, écouté ses murmures, compris ses pièges. La nuit avait toujours été un territoire que je maîtrisais. Mais cette nuit-là… La nuit ne m’obéissait plus. Elle m’observait. Je restai immobile devant la cabane de Lyra longtemps après que son cri se fut éteint. Le silence qui suivit n’était pas apaisant. Il était chargé. Lourd. Comme un souffle retenu trop longtemps. Les gardes n’osaient pas parler. Ils sentaient, eux aussi, que quelque chose venait de se fendre — pas dans l’air, mais dans l’ordre même de Silverpine. Elle m’avait regardé sans peur. Pas avec défi. Pas avec soumission. Avec une vérité nue, tranchante. Si je reste… ils me détruiront. Je serrai les poings jusqu’à sentir la douleur m’ancrer dans le réel. Je savais que c’était vrai. Le Rite du Voile n’avait jamais été un test. Pas vraiment. Il avait toujours été un
La deuxième nuit commença sans avertissement. Il n’y eut ni tambours, ni incantations, ni pas dans la nuit. Rien pour me préparer. Rien pour me prévenir. Seulement cette sensation sourde, persistante, que quelque chose s’était mis en mouvement sans moi. Je n’avais pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Mon corps était vidé, fragile, presque étranger. Mes membres me semblaient trop lourds, mes gestes ralentis, comme si je me mouvais dans de l’eau froide. Mais ce n’était pas la faim qui me rongeait. C’était l’attente. Cette certitude oppressante que le Voile ne dormait pas. Qu’il observait. Qu’il mesurait. La lumière sous ma peau ne s’était pas éteinte depuis la veille. Elle n’explosait pas. Elle ne brûlait pas. Elle observait. Je restai assise contre le mur de la cabane, les genoux repliés contre ma poitrine, les bras serrés autour de mes jambes maigres. Chaque battement de mon cœur résonnait trop fort, trop lentement. Même l’air semblait plus dense, plus
La cabane était silencieuse.Pas le silence ordinaire de la nuit, peuplé de bruissements, de craquements et de souffles lointains. Non. Un silence épais et artificiel.C'etait comme si quelqu’un avait posé un voile sur Silverpine elle-même. On pouvait presque sentir que la forêt elle-même tenait sa respiration. Et ce que je sentais en particulier, c'était les gardes dehors. Je ne les voyais pas, mais leur présence pesait sur ma poitrine, constante, oppressante. Ils ne surveillaient pas seulement mes gestes. C'était mon existence entière qui les intéressaient. Le jeûne avait commencé à l’aube.Au début, la faim avait été supportable. Maintenant , il s'agissait d'un vide sourd, presque familier. Mais à mesure que la journée avançait, ce n’était plus mon ventre qui protestait. C’était autre chose. Une tension profonde, nichée sous ma peau, dans mes os, dans mon sang. Comme si quelque chose, privé d’ancrage, cherchait une issue. Je m’assis sur la paillasse, ramenant mes genoux contre







