ログインLorenzo
Il est onze heures quand je sors de la librairie.
Le carnet est dans un paquet, sobre, en papier brun. Je l'ai choisi avec un soin méticuleux, presque maladif. Reliure de cuir noir, souple comme une peau, papier de coton épais, légèrement teinté ivoire. Un carnet qui mérite qu'on y dépose des choses importantes. Des secrets. Des aveux. Des dessins de grilles, peut-&ec
On reste là, enlacés, dans le chaos blanc de l'atelier. La peinture fraîche colle nos vêtements à notre peau. Le sol est jonché de pinceaux, de rouleaux, de traces de pas multicolores qui racontent notre bataille. Dehors, la neige s'est remise à tomber. Les flocons sont plus gros, plus lents, comme des plumes d'oie qui descendent doucement du ciel gris. Le monde est silencieux. Le cyclone est passé. Nous sommes dans l'œil. Dans le calme trompeur avant que le mur de vent ne revienne.Je le sais. Je le sens dans le fond de mon ventre, cette petite boule d'angoisse qui ne me quitte jamais vraiment. Elle est là, lovée dans mes entrailles, une présence froide et dure. Cette paix est un sursis. Rien de plus. Une pause entre deux actes de la tragédie. Mais pour l'instant, dans cet atelier blanc, avec ses bras autour de moi et la neige qui tombe dehors, avec l'odeur de l
Il hausse un sourcil, surpris. La ride entre ses yeux se creuse légèrement.— L'atelier ?— Il est sombre. Les murs sont tristes, d'un blanc sale qui a viré au gris avec les années, comme une dentelle qui aurait jauni. La peinture s'écaille par plaques, comme une peau malade qui se desquame. Il y a des traces de moisissure dans le coin près de la fenêtre, là où l'humidité s'infiltre depuis des années, dessinant des cartes de pays imaginaires en noir et vert. Je veux en faire un endroit où j'ai envie d'aller, pas un endroit où je me cache. Un lieu de création, de lumière, de vie. Pas un refuge pour mes peurs et mes angoisses. Tu m'aides ?
SofiaCe matin, le monde est blanc.La neige est tombée toute la nuit, silencieuse, obstinée. Une neige lourde, épaisse, qui s'accumule sur les branches des arbres jusqu'à les faire ployer, sur le toit de la maison jusqu'à recouvrir les tuiles sombres, sur la pelouse jusqu'à effacer toute trace de vert. Elle a étouffé les bruits du jardin. Plus de chant d'oiseau. Plus de craquement de branche. Plus de vent dans les feuilles mortes. Elle a recouvert la grille noire qui ressemble maintenant à une dentelle de fer forgé, un motif délicat et fragile pris dans la glace. Elle a gommé les angles trop durs de la maison, arrondi les arêtes, adouci les contours. Par la fenêtre, tout est doux, ouaté, i
Il jouit dans un cri étouffé, le visage enfoui dans mon cou, contre la morsure. Son cri est rauque, presque douloureux. Un cri de libération et de défaite. Son corps entier se contracte, se tend comme un arc, puis s'effondre sur le mien, lourd, moite, inerte. Sa respiration est saccadée, irrégulière. Il halète contre ma peau. Je sens son cœur cogner contre mon dos. Un galop qui ralentit peu à peu. Un cheval sauvage qui accepte enfin le mors. La sueur colle sa peau à la mienne. Nous sommes soudés l'un à l'autre par cette humidité tiède et salée.On reste longtemps ainsi. Silencieux. Soudés. Le temps n'existe plus. Il n'y a que ce moment suspendu, cette bulle hors du monde. Il ne se retire pas. Comme s'il voulait rester en moi le plus longtemps poss
Ma voix ne tremble pas. Elle est stable, grave, presque solennelle. Je suis lucide. Plus que je ne l'ai jamais été. Je comprends ce jeu, maintenant. Ce jeu dangereux, toxique, magnifique, qu'est l'amour avec Lorenzo Rossi. Je comprends que c'est une transaction de pouvoir. Une danse sur une lame de rasoir. Un équilibre précaire entre la domination et la soumission, entre la possession et le don, entre la destruction et la création. Et pour qu'il se sente roi, il faut parfois que je sois le royaume conquis. Pas une défaite. Un don. Un don de soumission consenti, choisi, voulu. La seule forme de pouvoir que je puisse exercer sur lui : le pouvoir de lui donner ce qu'il ne peut pas prendre de force. Mon abandon.— Prends-moi. Comme tu veux. Où tu veux. Fais de moi ce que tu veux. Utilise-moi. Brise-moi. Remplis-m
SofiaLa photo est en morceaux sur la table de la cuisine. Des confettis de mémoire. Un puzzle impossible à reconstruire. Mais dans la tête de Lorenzo, elle est intacte. Vivace. Brûlante. Je le vois à la façon dont ses pupilles se dilatent encore quand il regarde les fragments, comme s'il pouvait voir à travers le papier déchiré l'image fantôme de Luca et moi.Il n'a pas bougé depuis une heure. Assis, les mains à plat sur le bois, la tête penchée en avant. La veine sur sa tempe bat, régulière, obstinée. Un métronome de colère rentrée. La cuisine est silencieuse. Même le réfrigérateur semble retenir son ronronnement. L'horloge murale égrène les secondes avec une lenteur cruelle. Chaque tic-
SofiaJe me dirige vers la cuisine, d’un pas de somnambule. Les couteaux sont là, rangés dans un bloc de bois. Ils brillent sous la veilleuse. Ma main se tend. Elle effleure le manche d’un grand couteau de chef, froid et lourd.La tentation est un vertige. Un moyen de briser le silence pour de bon.
SofiaLe silence, les jours suivants, devient une entité vivante.Il marche avec moi dans les couloirs trop larges, s’assoit en face de moi pendant les repas que je prends seule, se glisse entre les draps de soie la nuit, épais et étouffant comme de la glu. Lorenzo est présent, mais c’est une prése
SofiaLa nuit tombe. Lorenzo n’est toujours pas revenu. Son absence est un rappel constant. Il me laisse mariner dans le silence qu’il a ordonné. C’est la première phase de mon châtiment. La solitude au milieu des siens.Ce n’est que tard, bien après minuit, que j’entends la Ferrari gronder dans l’
SofiaJe n'ai pas dormi.Allongée dans mon lit, j'ai écouté les bruits de la maison. Les craquements du bois, le vent contre les vitres, la chaudière qui s'allume dans la cave. Et par-dessus tout, le silence de sa chambre, à l'a







