Se connecterSofia
Je sens le souffle de Lorenzo avant de le voir. Il se glisse à mes côtés, son corps un rempart menaçant entre Luca et moi.
— Conti. Je ne savais pas que vous aimiez les fêtes. Ou peut-être êtes-vous en service ?
— Juste un verre, Rossi. Et une conversation.
— La conversation est terminée. Viens, Sofia.
La main de Lorenzo se referme sur mon coude, un étau. Il m’éloigne sans un regard en arrière. Je risque un dernier coup d’œil. Luca me regarde partir, son expression indéchiffrable.
Dans la voiture qui nous ramène, le silence est plus lourd que le plomb. Lorenzo fixe la route, sa mâchoire crispée.
— Je ne veux plus que tu lui adresses la parole. C’est un homme dangereux.
L’ironie de la phrase me laisse sans voix. Je regarde la ville défiler, une traînée de lumières floues. Je pense au regard de Luca. À ses mots.
Ça doit être épuisant.
Pour la première fois depuis des années, quelqu’un m’a vue. Vraiment vue. Et cette simple pensée est à la fois la plus terrifiante et la plus excitante que j’aie eue depuis une éternité.
La voiture s’engage dans l’allée de notre demeure, une forteresse de marbre et d’ombre. Ma prison. Mais ce soir, pour la première fois, une minuscule fissure vient d’apparaître dans le mur.
La demeure semble avoir absorbé le silence de la nuit. Nos pas sont étouffés par les épais tapis persans, et le seul son est le froissement de ma robe de soirée, un bruissement qui me semble assourdissant dans le calme mortuaire qui s’est installé entre nous. Lorenzo n’a pas prononcé un mot depuis la voiture. Sa colère est une entité palpable, un froid qui émane de lui et glace les immenses corridors.
Il pousse la porte de notre chambre, un lourd battant de chêne, et s’efface pour me laisser passer. Le geste est courtois, mais son regard est un champ de ruines.
— Tu as eu une conversation bien animée avec ce procureur.
Sa voix est douce, trop douce. C’est la tranquillité qui précède l’explosion. Je me tiens au centre de la pièce, me sentant fragile, exposée, comme un insecte épinglé.
— Il est venu me parler. Je n’allais pas être impolie.
— La politesse ? ricane-t-il sourdement en déboutonnant son col. Tu crois qu’il cherche la politesse, Sofia ? Il cherche une faille. Et tu lui en as offert une, brillante comme un phare.
Il se rapproche, lentement, en cercle. Son parfum m’envahit, m’étouffe.
— Il t’a regardée comme on regarde un objet convoité. Et toi… tu as rougi.
— Je n’ai pas rougi, Lorenzo.
— Ne me mens pas ! tonne-t-il soudain.
Le vase en cristal sur la commode tremble. Je sursaute, mon cœur cogne contre mes côtes. En une enjambée, il est sur moi. Ses doigts se referment sur mes bras, pas assez forts pour laisser des marques, mais assez pour que je sente le message : il pourrait.
— Tu m’appartiens. Chaque souffle, chaque battement de ton cœur, chaque sourire. Surtout tes sourires. Ils m’appartiennent. Est-ce que je me suis mal expliqué ?
Son visage est si proche du mien. Je vois les veines dans ses yeux, la rage à peine contenue. Et sous cette rage, une peur. C’est ça, le plus déroutant. La peur de perdre son bien le plus précieux.
— Non, Lorenzo. Tu t’es très bien expliqué.
Ma voix est un souffle. Je baisse les yeux, une soumission calculée. La seule langue qu’il comprend vraiment. Sa prise se relâche. Il passe une main dans mes cheveux, un geste presque tendre qui me glace le sang.
— N’oublie jamais qui je suis, Sofia. N’oublie jamais ce dont je suis capable pour te protéger. Même de toi-même.
Il se détourne enfin, se versant un verre de whisky qu’il avale d’un trait. Je reste là, tremblante, les bras meurtris par son étreinte fantôme. Cette nuit, je ne trouve pas le sommeil. Je reste allongée à côté de lui, écoutant sa respiration régulière, et je revois le regard de Luca Conti. Un regard qui ne m’a pas possédée. Il m’a questionnée.
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LorenzoLa journée a été un champ de mines.Chaque réunion, chaque appel, un territoire où le moindre faux pas pouvait tout faire sauter. Les regards de mes associés, un peu trop insistants. Les silences entre les phrases, un peu trop lourds. Ils savent. Ils ne savent pas tout, mais ils sentent le sang dans l’eau. Ils sentent la faille.La faille, c’est elle. Sofia.L’idée même me brûle le crâne, plus efficace que le whisky que je fais tourner dans mon verre. Elle a failli me vendre. À ce procureur zélé, à cet idéaliste naïf qui croit pouvoir nettoyer la ville avec un chiffon et des principes. Elle. Ma femme. La chose que j’ai tirée de la boue et installée dans le marbre.Le souvenir du carnet, de ces pages manuscrites, des dates, des noms, des montants… trouvé par hasard, ou plutôt par la vigilance de Marco. Une trahison si intime qu’elle en devient obscène. Je l’ai brûlé, bien sûr. Mais on ne brûle pas la volonté de nuire. On ne brûle pas le mépris.Et ce matin, son regard dans le m
SofiaLa question me frappe ce matin, nette et tranchante comme un couteau à cran d’arrêt.Est-ce que je l’aime ?Je la pose à mon reflet dans le miroir immense de la salle de bains en marbre, tandis que Lorenzo se rase avec une précision chirurgicale, le dos tourné. La vapeur de son eau chaude a bué la glace, estompant mes traits. Une image floue, fantomatique. Appropriée.L’amour.Est-ce que j’ai jamais aimé l’homme, ou ai-je seulement aimé la main tendue, la bouée, le miracle ? La reconnaissance est un sentiment sournois. Elle se drape si facilement dans les atours de l’amour. Elle murmure : « C’est de l’affection », alors qu’elle n’est que dette. « C’est de la dévotion », alors qu’elle n’est que servitude.Je me souviens de l’effervescence des débuts. Des palpitations lorsque sa voiture noire s’arrêtait devant mon restaurant en faillite. De la fierté que j’avais ressentie lorsqu’il m’avait présentée à ses associés, sa main ferme dans le creux de mes reins. « Ma fiancée, Sofia. » J
SofiaLa nuit est une mer noire où je flotte, éveillée. Le carnet, caché sous mon oreiller, est un rocher petit, froid, réel. Il m’ancre à quelque chose qui n’est pas lui. À une vérité qui précède mon règne fantomatique dans ces murs.Je me souviens.Je me souviens d’avant le marbre et les silences dorés. D’avant que chaque sourire ne soit calculé, chaque geste pesé. Il y a cinq ans, je n’étais pas un fantôme. J’étais une jeune restauratrice, ou du moins, je tentais de l’être. Mon petit établissement, L’Épi Curieux, croulait sous les dettes. L’ambiance était à la faillite douce, teintée d’huile d’olive et de désespoir.C’était là, un soir de novembre pluvieux, qu’il était entré.Le dernier client. Le seul client. Il s’était assis à une table près de la vitrine, avait commandé un vin rouge et mon risotto aux cèpes sans même regarder la carte. Il portait un manteau sombre, trempé aux épaules. Je l’avais pris pour un voyageur, un homme d’affaires égaré dans ce quartier en déshérence.Je
SofiaSon regard me transperce, cherchant une réaction. Une larme, peut-être. Un tremblement. Je ne lui offre que le reflet de la lampe dans mes yeux.— Oui, dis-je. Il est bon de renouveler.Je tourne les talons et m’en vais. Je sens son regard dans mon dos, lourd, perplexe.L’après-midi, j’ose une sortie. Non pas une fuite – impossible – mais une promenade dans les jardins, sous le prétexte de prendre l’air. Marco, comme une ombre discrète, se poste près de la terrasse, me surveillant du coin de l’œil tout en parlant à voix basse dans son téléphone.Je marche le long des haies de buis taillées au cordeau. L’air est vif. Je m’arrête près du bassin aux nymphéas, morts en cette saison, leurs tiges noires brisant la surface grise de l’eau. C’est ici, il y a des années, que Lorenzo m’avait demandé de l’épouser. Pas à genoux. Debout, à mes côtés, tenant ma main dans la sienne comme s’il prenait possession d’un territoire. « Avec moi, tu auras tout », avait-il dit. « Et sans moi, tu ne ser
SofiaLe fantôme apprend à marcher sans faire craquer les parquets.Il apprend les horaires de la maison. Marco part à 7h30 précises chercher le journal et les cornetti au bar de la piazza. Elena, la femme de ménage, fait les chambres entre 10h et midi, en fredonnant toujours la même aria traînante. Le cuisinier, Bruno, reçoit ses livraisons à 16h, et c’est là qu’il ouvre la porte de service, bavardant cinq minutes avec le livreur.Le fantôme apprend à se tenir dans les angles morts, derrière les portes entrouvertes du salon quand Lorenzo reçoit. Ces réunions ne sont plus des affaires bruyantes avec des hommes aux épaules larges. Ce sont des rencontres feutrées avec des hommes en costumes sombres et cravates discrètes, des portefeuilles en cuir fin, des voix basses qui parlent de zonings municipaux, de permis de construire, de participations majoritaires dans des sociétés écrans. La pègre se lave, se peigne, investit. Lorenzo en est l’architecte.Je m’imbibe de tout. Un nom : Moretti.
SofiaJe me dirige vers la cuisine, d’un pas de somnambule. Les couteaux sont là, rangés dans un bloc de bois. Ils brillent sous la veilleuse. Ma main se tend. Elle effleure le manche d’un grand couteau de chef, froid et lourd.La tentation est un vertige. Un moyen de briser le silence pour de bon. De faire un bruit que même Lorenzo ne pourrait pas effacer. Ou peut-être… peut-être de me tailler une issue. Littéralement.Mais l’image qui me vient n’est pas celle de ma propre chair se déchirant. C’est celle de Lorenzo, découvrant le corps. Son visage. Quel visage ferait-il ? Du chagrin ? De la colère ? Ou cette même froideur, suivie d’un nettoyage efficace, d’un enterrement discret, d’une histoire sur une dépression soudaine ? Serais-je, même dans la mort, juste un autre problème qu’il règle ? Un fantôme définitivement effacé ?Je retire ma main comme si le manche était brûlant. Non. Pas comme ça. Pas en lui laissant le dernier mot, le dernier contrôle.Je remonte, tremblante de tout mo







