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Chapitre 2 : La Fissure

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-26 21:05:07

Sofia

Je sens le souffle de Lorenzo avant de le voir. Il se glisse à mes côtés, son corps un rempart menaçant entre Luca et moi.

— Conti. Je ne savais pas que vous aimiez les fêtes. Ou peut-être êtes-vous en service ?

— Juste un verre, Rossi. Et une conversation.

— La conversation est terminée. Viens, Sofia.

La main de Lorenzo se referme sur mon coude, un étau. Il m’éloigne sans un regard en arrière. Je risque un dernier coup d’œil. Luca me regarde partir, son expression indéchiffrable.

Dans la voiture qui nous ramène, le silence est plus lourd que le plomb. Lorenzo fixe la route, sa mâchoire crispée.

— Je ne veux plus que tu lui adresses la parole. C’est un homme dangereux.

L’ironie de la phrase me laisse sans voix. Je regarde la ville défiler, une traînée de lumières floues. Je pense au regard de Luca. À ses mots.

Ça doit être épuisant.

Pour la première fois depuis des années, quelqu’un m’a vue. Vraiment vue. Et cette simple pensée est à la fois la plus terrifiante et la plus excitante que j’aie eue depuis une éternité.

La voiture s’engage dans l’allée de notre demeure, une forteresse de marbre et d’ombre. Ma prison. Mais ce soir, pour la première fois, une minuscule fissure vient d’apparaître dans le mur.

La demeure semble avoir absorbé le silence de la nuit. Nos pas sont étouffés par les épais tapis persans, et le seul son est le froissement de ma robe de soirée, un bruissement qui me semble assourdissant dans le calme mortuaire qui s’est installé entre nous. Lorenzo n’a pas prononcé un mot depuis la voiture. Sa colère est une entité palpable, un froid qui émane de lui et glace les immenses corridors.

Il pousse la porte de notre chambre, un lourd battant de chêne, et s’efface pour me laisser passer. Le geste est courtois, mais son regard est un champ de ruines.

— Tu as eu une conversation bien animée avec ce procureur.

Sa voix est douce, trop douce. C’est la tranquillité qui précède l’explosion. Je me tiens au centre de la pièce, me sentant fragile, exposée, comme un insecte épinglé.

— Il est venu me parler. Je n’allais pas être impolie.

— La politesse ? ricane-t-il sourdement en déboutonnant son col. Tu crois qu’il cherche la politesse, Sofia ? Il cherche une faille. Et tu lui en as offert une, brillante comme un phare.

Il se rapproche, lentement, en cercle. Son parfum m’envahit, m’étouffe.

— Il t’a regardée comme on regarde un objet convoité. Et toi… tu as rougi.

— Je n’ai pas rougi, Lorenzo.

— Ne me mens pas ! tonne-t-il soudain.

Le vase en cristal sur la commode tremble. Je sursaute, mon cœur cogne contre mes côtes. En une enjambée, il est sur moi. Ses doigts se referment sur mes bras, pas assez forts pour laisser des marques, mais assez pour que je sente le message : il pourrait.

— Tu m’appartiens. Chaque souffle, chaque battement de ton cœur, chaque sourire. Surtout tes sourires. Ils m’appartiennent. Est-ce que je me suis mal expliqué ?

Son visage est si proche du mien. Je vois les veines dans ses yeux, la rage à peine contenue. Et sous cette rage, une peur. C’est ça, le plus déroutant. La peur de perdre son bien le plus précieux.

— Non, Lorenzo. Tu t’es très bien expliqué.

Ma voix est un souffle. Je baisse les yeux, une soumission calculée. La seule langue qu’il comprend vraiment. Sa prise se relâche. Il passe une main dans mes cheveux, un geste presque tendre qui me glace le sang.

— N’oublie jamais qui je suis, Sofia. N’oublie jamais ce dont je suis capable pour te protéger. Même de toi-même.

Il se détourne enfin, se versant un verre de whisky qu’il avale d’un trait. Je reste là, tremblante, les bras meurtris par son étreinte fantôme. Cette nuit, je ne trouve pas le sommeil. Je reste allongée à côté de lui, écoutant sa respiration régulière, et je revois le regard de Luca Conti. Un regard qui ne m’a pas possédée. Il m’a questionnée.

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