LOGINJe l'assieds sur le fauteuil de cuir, près du hublot. Elle grelotte, ses bras serrés autour d'elle, ses lèvres bleuies par le froid. Je vais chercher une couverture de laine dans le coffre, une couverture épaisse que je garde pour les nuits de tempête, et je la lui jette sur les épaules sans ménagement. Le geste est brusque, presque brutal, mais le résultat est là — la laine épaisse l'enveloppe, cache sa nudité, commence à la réchauffer. Je m'accroupis devant elle, à sa hauteur, et je la regarde. Elle ne pleure plus. Ses larmes ont laissé des traces claires sur ses joues salées, et ses yeux sont encore rouges, mais elle ne pleure plus. Elle me regarde avec cette intensité que je commence à connaître, cette façon qu'elle a de vous transpercer jusqu'à l'âme. — Ce n'était pas un ordre, dit-elle, et sa voix est rauque, cassée par l'eau salée et les haut-le-cœur. Ce que tu as dit sur le pont. Ce n'était pas un ordre. —
Kaelan Je la regarde s'effondrer, et quelque chose se brise en moi. Ce n'est pas de la pitié. La pitié est un sentiment que j'ai oublié depuis longtemps, un luxe que je ne peux pas me permettre sur ce navire, avec cet équipage, dans cette vie que je me suis construite à coups de sabre et de tempêtes. Non, ce n'est pas de la pitié. C'est autre chose. Une reconnaissance. Une identification. La certitude soudaine et déchirante que cette femme agenouillée sur le pont, secouée de sanglots et de haut-le-cœur, est en train de traverser exactement ce que j'ai traversé il y a vingt ans, quand j'ai vu Alcyone disparaître sous les vagues et que j'ai compris que je ne la reverrais jamais. Elle pleure, et c'est la première fois que je la vois pleurer. La première fissure dans cette armure qu'elle porte depuis qu'elle est montée à bord. Elle a résisté à l'humiliation du conseil, à la nudité imposée, aux regards de l'é
Nerina Le contact est brutal, presque violent. Ses lèvres sont dures contre les miennes, et quand il ouvre la bouche, ce n'est pas pour un baiser — c'est pour me donner son air. L'oxygène passe de ses poumons aux miens en une bouffée chaude et vitale, et je sens mon corps tout entier se ranimer, comme une flamme qu'on rallume dans une chambre froide. Ma poitrine se gonfle, mes doigts s'agrippent à ses épaules, mes ongles s'enfoncent dans sa peau sans qu'il bronche. Sous l'eau, tout est suspendu. Le temps, le bruit, la peur. Il n'y a plus que ses yeux gris qui me regardent de tout près, ses mains qui me tiennent fermement par les épaules, sa bouche qui continue de me donner de l'air comme on donne la vie. Ses lèvres ont un goût que je n'oublierai jamais — rhum, sel, et quelque chose de plus profond, quelque chose d'amer et de doux à la fois, comme le bois brûlé ou les algues séchées. C'est le goût de l'oc
Nerina Le bastingage est froid sous mes paumes, et le vide, en contrebas, est encore plus noir que dans mon souvenir. Je suis nue, comme hier, comme tous les matins de ce qui reste de ma vie. L'étoffe de chanvre est tombée à mes pieds il y a une minute, et le vent du large s'engouffre dans le moindre recoin de mon corps, fait se dresser mes seins, hérisse les poils de mes bras, plaque des mèches humides sur mes joues. L'équipage est derrière moi, silencieux pour une fois, comme si même les plus endurcis d'entre eux sentaient que ce matin n'est pas un matin comme les autres. Je ne sais pas pourquoi j'hésite. Hier, j'ai sauté sans réfléchir, portée par l'adrénaline du défi, par la nécessité de prouver que je n'étais pas une chose qu'on livre et qu'on oublie. Hier, j'ai plongé, j'ai remonté une perle, j'ai gagné ma première nuit. Hier, j'ai joué aux échecs avec le Roi Noir jusqu'à l'aube, enveloppée dans un
Je me lève, je vais chercher le coffret de nacre sur l'étagère. Celui où je conserve les perles qu'elle a remontées depuis trois semaines. Il y en a dix-neuf, alignées sur un coussin de velours noir comme des étoiles minuscules. Dix-neuf plongées réussies. Dix-neuf nuits où elle a frappé à ma cloison. Je pose le coffret sur la table, entre nous, et je l'ouvre. Les perles luisent sous la lumière de la lanterne, chacune unique, chacune parfaite à sa manière. — Voici le marché, Nerina. Écoute bien, car je ne le répéterai pas. Elle hoche la tête, ses yeux noirs fixés sur les miens. — Chaque perle que tu remontes est une monnaie. Elle t'achète ma protection pour une nuit. Mais elle t'achète aussi autre chose. Des privilèges. Des récompenses. Des degrés de liberté que tu n'as pas aujourd'hui. Je prends une première perle dans le coffret, la plus petite, une perle presque grise qu'elle a remontée le deuxième j
Quelques rires nerveux. Torv approuve bruyamment. Kaelan ne dit rien. Il me regarde, son verre à la main, ses yeux gris fixés sur moi avec cette intensité de faucon qui ne me lâche jamais. — Elle plonge bien, pourtant, dit Sao Feng d'une voix calme. Mieux que certains hommes que j'ai vus. — Elle plonge nue, réplique Sereia avec un sourire froid. C'est facile de bien plonger quand on n'a rien à perdre. Moi aussi, j'ai plongé nue, autrefois. Avant que le capitaine ne me repêche. Avant que je ne devienne vigie. Avant que je ne mérite ma place à cette table. Elle marque une pause, boit une gorgée de vin, et me regarde enfin directement. — Toi, tu n'as encore rien mérité. Tu es un tribut. Un jouet. Une distraction. Et quand le capitaine en aura assez de toi, tu finiras comme les autres — au fond de l'eau, avec les poissons qui te boufferont les yeux. Le silence qui suit est épais comme de l'étoupe. Je sens l
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s
ZorahLe soleil tape sans pitié sur les dunes qui s'étendent à perte de vue, un océan de sable doré que notre caravane traverse depuis maintenant douze jours. La chaleur est si intense qu'elle déforme l'horizon, créant des mirages qui dansent au loin comme des promesses illusoires. Je suis installé
ZorahLa femme frêle esquisse une ombre de révérence. Ses yeux noirs sont immenses dans son visage pâle, des yeux de biche effarouchée qui semblent toujours au bord des larmes. Elle est belle, d'une beauté fragile et mélancolique qui inspire plus la pitié que l'envie.— Et voici Amina, la troisième
ZorahMon cœur s'arrête.— Il est vivant. Mes hommes l'ont assommé, pas tué. Il est prisonnier dans une forteresse à trois jours d'ici. Ta tante aussi. Et ils le resteront tant que tu te montreras... coopérative.Un flot de soulagement me submerge, aussitôt suivi par une vague de terreur encore plu







