ВойтиLeïla
Je me souviens. Je me souviens de la salle d’attente pleine de femmes aux visages empreints de la même angoisse. Je me souviens du regard gêné du médecin lorsque, après m’avoir examinée sous toutes les coutures, j’avais murmuré que le problème… pourrait ne pas venir de moi. Je me souviens du silence de plomb de Youssef dans la voiture au retour.
— Il n’a rien trouvé d’anormal, dis-je d’une voix blanche.
— Rien trouvé ? s’exclame la tante de Youssef, Zahra, installée comme un juge sur le canapé. Mais alors, c’est une question de temps ! Il faut être patiente, Leïla. Il faut surtout prier. Tu pries, ma fille ?
La question est un coup de couteau. La piété, l’ultime recours, l’ultime reproche si cela ne fonctionne pas : tu n’as pas assez prié, Dieu ne t’a pas exaucée.
— Bien sûr que je prie, tante Zahra.
— Parfois, enchaîne Fathia en sirotant son thé bruyamment, il faut savoir se forcer un peu. Ne pas attendre que la lune soit bleue. Un homme, ça a besoin d’être… stimulé. Tu es trop discrète, Leïla. Trop réservée. Il faut de la vie, de la fantaisie dans un couple !
La chaleur me monte aux joues, une brûlure d’humiliation si violente que mes yeux se remplissent d’eau. Je les baisse très vite, fixant le motif du tapis. Parler de cela. Ici. Devant tout le monde. Évoquer la « fantaisie » alors que mon mari ne me touche même pas la main. C’est une torture exquise.
— Maman, s’il te plaît, grogne Youssef, sans conviction.
— Quoi, « maman s’il te plaît » ? Je parle pour votre bien à tous les deux ! Regarde-la, elle dépérit à force d’attendre ! Et toi, tu travailles trop, tu es stressé. C’est mauvais pour… pour la graine.
Je sens le regard de Karim sur moi. Une curiosité, une gêne palpable. Il détourne les yeux, mal à l’aise. Lui au moins.
— Peut-être, hasarde Zahra, qu’une petite cure à la campagne lui ferait du bien ? L’air pur. On connaît une maison à Ifrane…
— Ou peut-être, coupe Fathia, la voix soudain plus acide, que tu devrais essayer d’autres remèdes. Les vraies choses. Pas ces médecins modernes qui ne comprennent rien. Ma cousine Aïcha avait le même problème. Finalement, elle a consulté une vraie guérisseuse, à la campagne. Elle a fait des fumigations, bu des potions… Et neuf mois après, un garçon !
Le sous-entendu est limpide : le problème, c’est moi. Mon corps récalcitrant, mon utérus désertique. Et Youssef, mon mari, mon allié, reste muet. Il laisse les mots, acérés comme des lames, me transpercer. Son silence est une approbation. Sa lâcheté est mon arrêt de mort.
Je ne peux plus. L’étau se resserre autour de ma gorge. Les murs du salon semblent se rapprocher, étouffants. Leurs visages deviennent flous, leurs voix un bourdonnement menaçant.
— Excusez-moi, je… je dois vérifier le tajine.
Je me lève si brusquement que mon verre de thé tinte. Je fuis. Je fuis vers la cuisine, mon seul réduit. Derrière moi, un silence lourd, puis le chuchotement repris de plus belle. Ils parlent de moi. Ils dissèquent mon infertilité, mon attitude, mon manque de foi. Je m’accroche au bord de l’évier, les doigts crispés sur la céramique froide. Je regarde par la fenêtre la cour intérieure, un carré de ciel bleu implacable. Des larmes chaudes et silencieuses coulent enfin sur mes joues. Elles sont salées, amères, et ne soulagent rien. Rien du tout.
Je suis prise au piège. Prisonière d’un secret qui n’est pas le mien, d’un corps qu’on accuse à tort, d’un désir qui pourrit sur place. Et le pire, c’est l’homme de l’autre côté de la porte, celui qui est censé me protéger, et qui me livre pieds et poings liés aux juges. La colère monte enfin, mêlée à un désespoir si noir qu’il me coupe le souffle.
Combien de temps ? Combien de temps encore vais-je pouvoir tenir avant de crier la vérité, avant que ce sourire forcé ne se fissure pour de bon et ne laisse voir l’abîme de rage et de chagrin qu’il cache ?
Mais je souffre. Je souffre comme un damné, comme un homme qui voit ce qu'il aime lui échapper, ce qu'il a construit s'effondrer, ce qu'il espérait disparaître. Je souffre de savoir qu'elle est là, dans cet appartement, que Karim vient la voir, lui parler, la toucher peut-être, et que je ne peux rien faire, que je n'ai aucun droit, que je ne suis personne.— Je t'aime, Leïla, dis-je, la voix brisée par l'émotion, par la peur, par la rage, par cette jalousie qui me dévore et que je ne peux pas contrôler. Je t'aime plus que tout, plus que ma vie, plus que ma raison, plus que tout ce que j'ai jamais aimé, plus que tout ce que j'aimerai jamais. Et je ne peux pas te perdre, Leïla. Je ne peux pas te voir avec un autre. Je ne peux pas t'imaginer dans les bras de quelqu'un d'autre. Je ne peux pas penser à toi avec lui, à lui avec toi, à vous sans moi.&m
HichamJe suis venu la voir ce soir, comme je viens souvent, discrètement, respectueusement, sans rien demander, sans rien attendre, juste pour être près d'elle, pour sentir sa présence, pour savoir qu'elle va bien, qu'elle est là, qu'elle existe. Je me gare devant son immeuble, je prends les fleurs que j'ai achetées pour elle, des pivoines blanches, ses préférées, celles qu'elle aimait quand nous vivions ensemble, celles qui lui rappellent nos matins à la villa, nos jardins en fleurs, nos bonheurs simples, nos amours naissants.Et je le vois.Karim sort de l'immeuble, les mains dans les poches de son manteau, un sourire aux lèvres, l'air satisfait, l'air heureux, l'air d'un homme qui vient de passer du temps avec celle qu'il aime, qui a vu son sourire, qui a entendu sa voix, qui a peut-être touché sa main. Il sort de chez elle, il sort de sa vie, il sort de ce
Il apporte le café le matin, il prépare le dîner le soir, il me lit des poèmes quand je suis triste, il me raconte des histoires quand je suis perdue. Il me parle de Youssef, de sa reconstruction, de ses progrès, de ses espoirs. Il me parle de sa vie, de ses rêves, de ses projets. Il me parle de tout, sauf de ce qu'il voudrait me dire, sauf de ce qu'il attend de moi, sauf de ce qu'il espère.Je commence à m'habituer à sa présence, à ses sourires, à ses attentions. Je commence à apprécier ces moments avec lui, simples, tranquilles, sans mensonges, sans manipulations, sans complications. Avec lui, tout est simple, tout est clair, tout est vrai. Il ne me promet pas la lune, il ne me jure pas l'éternité, il ne me fait pas de serments qu'il ne pourra pas tenir. Il est là, simplement, sincèrement, totalement.Et je me surprends parfois &ag
Je le regarde, ce jeune homme brisé par l'amour, perdu dans ses sentiments, prêt à tout pour conquérir celle qu'il aime, pour posséder celle qu'il désire, pour garder celle qu'il veut. Je le regarde et je vois en lui l'arme parfaite, l'instrument idéal, le complice dont j'ai besoin pour gagner cette guerre, pour remporter cette bataille, pour reconquérir ce qui m'appartient.— Écoutez-moi, Karim. Ne la laissez pas partir. Ne la laissez pas retourner vers Hicham. Ne la laissez pas vous échapper encore une fois. Vous l'aimez, elle vous aime peut-être sans le savoir, sans oser se l'avouer, sans vouloir se l'avouer. Alors battez-vous. Conquérez-la. Faites-la vôtre. Montrez-lui que vous êtes l'homme qu'il lui faut, l'homme qu'elle mérite, l'homme qui ne la trahira jamais.— Et vous ? Qu'est-ce que vous y gagnez, Nadia ? Pourquoi est-ce que vous m'ai
Elle se lève, elle pose sa main sur la mienne, un geste doux, un geste d'adieu, un geste qui dit tout ce qu'elle ne peut pas dire, tout ce qu'elle n'osera jamais dire, tout ce qu'elle gardera pour elle. Sa main est chaude sur la mienne, ses doigts effleurent ma peau, et je sens que c'est la dernière fois, que c'est fini, que c'est mort.— Merci, Karim. Merci pour tout. Pour Youssef, pour toi, pour ce que tu es, pour ce que tu as été, pour ce que tu seras. Merci d'avoir été là quand j'avais besoin de toi, d'avoir été cet ami, ce frère, cette présence. Merci de m'avoir aimée.— Merci à toi, Leïla. Pour ce que tu as été, pour ce que tu es, pour ce que tu seras. Pour ces années où tu as été la lumière dans notre vie, la joie dans notre maison, l'espoir dans nos cœurs. Pour ce que tu as donné
Elle arrive avec quelques minutes de retard, le temps de fermer son parapluie, de secouer la pluie de ses cheveux, de poser son sac sur la chaise vide. Elle me voit, elle me sourit, ce sourire qu'elle a toujours eu pour moi, ce sourire d'amitié, de confiance, de tendresse. Et je sens mon cœur qui se serre, qui se brise, qui se prépare à ce qui va venir.— Karim, dit-elle en s'asseyant, en commandant un café qu'elle ne boira pas, en posant ses mains sur la table. Tu as demandé à me voir. Qu'est-ce qui se passe ? C'est Youssef ? Il est arrivé quelque chose ?— Non, c'est moi, Leïla. Ce n'est pas Youssef. Youssef va mieux, il est sur le chemin de la guérison. C'est moi qui... c'est moi qui dois te parler. Je dois te dire quelque chose que j'aurais dû te dire depuis longtemps, depuis toujours peut-être, depuis ce premier jour où tu es entrée dans notre vie
Il me regarde.Ses yeux parcourent ma poitrine avec une intensité qui me brûle. Je vois ses pupilles qui se dilatent, sa respiration qui change.— Magnifique, murmure-t-il. Vraiment magnifique.Il lève la main, très lentement, pour me laisser
Des spasmes, des vagues, du bonheur pur qui déferle en moi. Ça dure des secondes qui semblent des minutes. Mes muscles se contractent autour de ses doigts, mon dos se cambre, ma tête se renverse.Puis ça redescend lentement, comme une marée qui se retire.
Elle me regarde, incrédule.— Tu lui as dit ça ?— Oui. Et il a compris. Il m'a dit que... que si tu étais heureuse avec moi, il accepterait.— Il t'a dit ça ?— Oui.Elle secoue la tête.— J
LeïlaIl ajoute une pression, un deuxième doigt se joignant au premier, et mes hanches se soulèvent malgré moi, cherchant son contact, m’offrant à lui.– Pour toi, soufflé-je, le visage brûlant. Pour toi, Hicham.Le sourire qu’il m’adresse est triomphant, sombre, magnétique. C’est le sourire du vai







