JUSTICE
JUSTICE
Author: Dario Alcide
JUSTICE
— Crois-tu en Dieu, Nolan ?

Le jeune homme assis face au prêtre lui adressa son premier vrai regard depuis le début de l’entrevue. Pas cette espèce de coup d’œil fuyant, dont il l’avait gratifié à plusieurs reprises, même à son arrivée dans la cour de la petite église. Le Père Franck comprit que la question avait fait mouche. D’une manière ou d’une autre.

— Non.

La réponse fut claire et sans fioritures. Ce ne serait pas facile, conclut celui qui se faisait appeler Père Franck.

Un demi-sourire se dessina sur le visage tuméfié du garçon. Son côté gauche portait toujours les stigmates de la bagarre. De la boucherie, se corrigea le révérend-diacre. Le blanc de l’œil de son visiteur était encore baigné de sang. Le rouge avait viré au marron à cause du temps écoulé depuis les événements. Sans cela, Nolan devait être plutôt beau gosse. Malgré ses blessures, il avait un maintien athlétique et il était évident qu’il entretenait son physique.

Le diacre se força à arrêter son étude. Ce réflexe conditionné ne lui serait d’aucune utilité dans le cas présent.

— Alors, pourquoi être venu me voir, dans ce cas ?

— Ma mère vous aime bien, chuchota presque Nolan.

Il se leva, une fois de plus. Cela faisait trois fois en un peu moins de cinq minutes qu’il changeait de position. Le fils de madame Derigue déambula dans la pièce de vie, les mains dans les poches de son jean. Il resta quelques secondes face à la petite statue de Marie berçant Jésus, puis reprit un pas lent. Après avoir contourné la lourde table de chêne, il s’y appuya et regarda par-delà le Père Franck.

— Ça n’explique pas ta présence ici. Elle m’a dit que tu voyais un psychologue. C’est bien ça ?

Le jeune homme hocha la tête et porta un doigt à sa bouche comme pour en ronger l’ongle. Néanmoins, il n’en fit rien et garda la pulpe contre la commissure de ses lèvres.

— Comment crois-tu que je puisse t’aider, alors ?

— Demandez à ma mère, mon Père.

Il recommença à parcourir la pièce, sans but. Le diacre se leva à son tour et invita Nolan à le suivre. Puisqu’il avait la bougeotte, autant en profiter. La porte qu’ils empruntèrent donnait sur la nef de l’église, déserte à cette heure déjà tardive. Le Père Franck entreprit de ranger les bancs et les chaises pour les aligner. Il demanda l’aide de son visiteur.

Le bâtiment était modeste, mais pouvait accueillir jusqu’à trois cents personnes assises. Cela représentait beaucoup de bancs.

— Ta mère m’a dit que tu pourrais avoir besoin de me parler, reprit le diacre alors qu’ils soulevaient ensemble un lourd mobilier pour le déplacer de quelques centimètres à peine. Pour ma part, j’ai plutôt l’impression que tu cherches une excuse pour ne pas rentrer chez toi. Si tu vois déjà un psy, je ne peux rien pour toi, à mon avis. Tu n’es même pas croyant, en plus.

Il avait appuyé ces derniers mots. Nolan lui jeta un regard de travers, étonné.

— Ça veut dire que vous n’aidez que les croyants, mon Père ?

— Ça veut surtout dire que je n’aide que les gens qui en ont réellement besoin. Ça n’a pas l’air d’être ton cas. Si ?

Silence. Le fils Derigue traîna un autre meuble pour l’aligner à ses voisins avec fracas tout en gardant les yeux fixés vers le sol.

— C’est ce que je me disais, conclut le diacre. Tu t’es battu dans la rue, tu t’es fait allumer et maintenant tu cherches des excuses pour glander toute la journée. Tu parles d’une déception. Je suis sûr que tu choisis de ne rien dire à ton psy. Ça te donne l’impression d’être un cas spécial à ses yeux.

Nolan ne réagissait toujours pas. Il continuait de déplacer bancs et chaises, comme on le lui avait demandé. Il s’appliquait à la tâche tout en évitant le regard du diacre. Le Père Franck était plein d’énergie. Il avait rénové une bonne partie de l’église avec des jeunes de l’institut Saint-Joseph, non loin. Il n’avait certainement besoin d’aucune aide pour cette tâche de rangement, mais Nolan jouait le jeu. Le diacre sourit.

— Tu sais que les psys gagnent leur vie à t’écouter ? On paie cette personne… Ta mère, précisa-t-il avec insistance, paie cette personne pour que tu restes trois quarts d’heure dans un fauteuil confortable à ne rien faire. Tu crois sincèrement que c’est de l’argent bien dépensé ? Madame Derigue n’aurait pas meilleure utilité de ses sous, à ton avis ?

— Arrêtez, s’il vous plaît, implora Nolan dans un murmure.

Le Père Franck s’immobilisa et observa son visiteur qui avait remis les mains dans ses poches et fixait une tommette avec intensité. Une larme s’écrasa au sol. Solitaire. Le diacre franchit la moitié de la distance qui les séparait avant de reprendre :

— Que j’arrête ? À ta guise, jeune homme. Mais je n’ai pas que ça à faire, comme tu t’en doutes. Je ne suis pas payé des sommes faramineuses pour t’écouter te taire. Si tu ne me parles pas, je ne peux pas t’aider. Et si je ne peux pas t’aider, tu n’as rien à faire ici. Suis-je assez clair ?

Le Père Franck avait haussé le ton. Il savait bien que Nolan était un bon gars. Il doutait même que ce jeune profite du système, malgré ce qu’il insinuait. Cependant, cela lui parut une bonne idée de le secouer un peu. Le diacre n’était pas psychologue, comme il venait de le faire remarquer. Et si tout le monde l’appelait mon Père et le considérait comme un prêtre, il ne l’était pas non plus. Il avait pourtant une bonne expérience de la condition humaine. Des ados en particulier grâce à son vécu avec Saint-Joseph.

Il parcourut les derniers centimètres qui les séparaient encore, s’assit sur le banc et y invita son jeune visiteur.

— Je t’écoute…

Nolan serra ses mains entre ses cuisses et continua de se concentrer sur le sol devant lui. Sa bouche s’entrouvrit et il prit une lente inspiration. Il expira avec la même application et recommença plusieurs fois. Enfin, il se lança, la voix tremblante d’émotion.

— Je croyais vraiment que je pouvais. J’étais sûr…

— Sûr de quoi ? l’encouragea le diacre. De pouvoir battre trois pervers bourrés ?

Nolan hocha la tête, incapable de prononcer les mots. D’avouer sa défaite.

— Tu fais quoi ? Un mètre soixante-quinze, quelque chose comme ça ? Tu étais seul contre trois. Qu’est-ce qui a bien pu te faire croire que tu pouvais les vaincre ?

Cette fois, le jeune homme planta ses prunelles marron, débordantes de colère, dans celles du diacre.

— J’aurais dû les laisser la violer ? C’est ça que vous conseillez, mon Père ? J’aurais dû passer mon chemin ? Même si j’avais su… Je ne pouvais pas rester sans rien faire.

— Tu aurais pu appeler du secours.

— Ils l’avaient déjà frappée et à moitié dessapée. Le temps que qui que ce soit arrive, ils l’auraient peut-être même tuée.

Il se tut soudain. Comme s’il en avait trop dit ou que ce qu’il s’apprêtait à dévoiler était un secret qu’il fallait dissimuler à tout prix.

— C’était brave, souffla le diacre. Tu as eu du sang-froid et de bons réflexes. De ce que m’a raconté ta mère, tu as réussi à en blesser un suffisamment pour qu’on le cueille à l’hôpital quelques heures après. Tu as sauvé la vie de cette fille.

— Mais les deux autres sont en liberté, contra Nolan. À cause de moi.

— Ne dis jamais ça ! Jamais… As-tu discuté avec cette fille ?

Le jeune homme secoua la tête avec lenteur.

— Pourquoi ? Elle est venue te voir à l’hôpital, non ?

— Oui, plusieurs fois. Elle m’a remercié plein de fois, aussi. Mais je ne lui ai pas parlé…

Il y eut un long silence. Nolan passa une main fébrile dans ses cheveux en bataille. Il esquissa un mouvement pour se lever, mais se ravisa. À la place, il glissa ses doigts sous ses cuisses et se balança d’avant en arrière à un rythme lent.

— Tu as honte ? Tu crois que tu as échoué à l’aider ?

L’adolescent hocha vigoureusement la tête.

— Conneries ! Si ça avait été le cas, elle ne serait pas venue te remercier. Grâce à toi, elle n’a écopé que de quelques bleus et de la frayeur de sa vie. Elle ne prendra probablement plus jamais cette rue. Mais elle est bien portante, aujourd’hui. Tu l’as dit toi-même, ils auraient pu la tuer. Et elle est toujours de ce monde… Grâce à toi.

Le diacre posa une main sur l’épaule de Nolan avant de se lever.

— Viens ! C’est assez rangé.

Le jeune homme lui emboîta le pas et ils retournèrent vers la pièce de vie.

— Tu vas devoir prendre quelques décisions dans un avenir très proche, Nolan Derigue, lança le Père Franck en fermant la porte à clef. D’abord, tu dois arrêter d’aller chez ce psy et ruiner ta mère si tu ne lui parles pas. Je peux t’écouter gratuitement, si tu veux échanger avec quelqu’un qui ne soit ni un ami ni un membre de ta famille. Tu n’as même pas besoin de prendre rendez-vous. Et puis, j’apprécie toujours un peu d’aide ici.

— Ça veut dire que ce n’est pas gratuit, alors…

Franck sourit.

— Tu deviens sarcastique, c’est bon signe. Mais n’oublie pas que je suis un prêtre, tu me dois le respect, jeune homme.

— Pardon, mon Père.

Le diacre fouilla dans une pile de papiers, sur le bureau près de la porte. Il en sortit une petite feuille carrée, pliée en deux.

— Ensuite, puisque tu as beaucoup de temps en ce moment, je veux que tu appelles cette fille, ajouta le Père Franck en tendant le papier à Nolan.

Sur la feuille étaient inscrits, d’une belle écriture violette, le prénom Léa et un numéro de téléphone portable.

— Qui c’est ?

— Celle que tu as sauvée, pardi ! Elle a donné son numéro à ta mère et aimerait vraiment avoir une conversation avec toi.

Nolan sembla hésiter sur la conduite à tenir. Il examina le papier un instant et finit par le glisser dans une poche.

— Je pense que lui parler vous fera du bien à tous les deux. Maintenant, rentre chez toi. Passe le bonjour à tes parents de ma part, si tu les vois avant dimanche. Et reviens quand tu le souhaites.

Le Père Franck arracha son col romain comme un signe qu’il en avait terminé avec sa journée. Le premier bouton de sa chemise sauta et il se pressa d’en refermer les pans. Il ne fut cependant pas sûr que Nolan avait fait attention au tatouage sur le haut de son torse. Le diacre ne lui laissa pas le temps de faire de remarque. Il l’attrapa par l’épaule, le reconduisit à la porte principale et le jeta dehors dans les ténèbres de la cour de l’église.

— L’entretien est fini, confirma-t-il avec bienveillance pour contrer toute velléité du jeune de revenir sur ce sujet ou un autre.

— Au revoir, mon Père, répondit Nolan sans émotion.

De retour chez lui, Nolan s’adonna à quelques exercices physiques dans son minuscule studio. Lorsqu’il collait le clic-clac au mur et y posait sa table basse, il avait tout juste assez de place pour faire des pompes ou des abdominaux. Il commença sa séance par des levés de jambes. Il ne comptait pas, c’était inutile. Il forçait chaque mouvement jusqu’à ce que ses muscles le supplient d’arrêter. Là, il continuait encore un peu.

C’était la même routine, deux fois par jour. Il avait toujours pensé que ce genre d’entraînement, hors de ses cours, suffirait à le rendre bien plus fort. Si cela l’avait aidé à monter en grade dans son club, il était bien obligé d’admettre que ça n’avait pas été très utile, en fin de compte. Le Père Franck avait raison : seul contre trois, il n’avait en réalité aucune chance de l’emporter. Pourtant, il y avait cru.

Lorsqu’il s’engagea dans la ruelle Terneuve qu’il descendait plusieurs fois par semaine, Nolan comprit très vite que quelque chose se passait, ce soir-là. Comme une sorte d’électricité dans l’air, un léger frisson le long de la nuque. Pour une raison ou une autre, il ressentit le besoin de retirer les écouteurs de ses oreilles. C’est là que le petit cri étouffé de la fille lui parvint. Une seule seconde lui fut nécessaire pour repérer la provenance de l’appel à l’aide.

Sans réfléchir, il interpella un des gars qu’il voyait de dos, dans l’ombre. Deux d’entre eux lui répondirent en chœur :

— Dégage !

Mais Nolan ne bougea pas. Il sortait de l’entraînement, ses muscles étaient encore chauds, il ne se sentait pas fatigué outre mesure. Il pourrait en découdre avec ces sales types, s’il le fallait, pensa-t-il d’abord.

— Dégage, on t’a dit ! insista un des malfrats en faisant un pas vers lui.

C’est alors qu’il la vit. Ce fut bref, mais il comprit que ces voyous n’en avaient pas qu’après son sac à main. Son visage baigné de larmes en partie masqué par la pénombre laissait deviner la terreur qu’elle ressentait. Sa veste gisait à ses pieds et son chemisier bâillait sur sa poitrine à peine camouflée.

— Lâchez-la ! cria Nolan, haut et fort.

Il ne faisait pas que s’en donner l’air : il n’avait effectivement pas peur. Et pour le prouver, il commença par ôter son sac à dos, puis fit quelques pas vers eux.

Seul le dernier à avoir pris la parole se soucia de lui. Il était plus grand de quelques centimètres, mais avait, à l’évidence, trop bu. Il avança de biais, en titubant. Nolan se contenta de le pousser aussi fort qu’il put, des deux mains. Le type recula d’un pas mal assuré avant de s’effondrer sur les fesses en geignant. Sans attendre, Nolan se précipita vers les deux autres, en tira un en arrière avec vigueur, puis tenta de dégager la victime. Mais le gars qui restait était plus costaud. Moins saoul aussi. L’agresseur lui décocha un terrible crochet qui lui fit voir des étoiles. Pourtant, Nolan ne s’en laissa pas compter et ses réflexes, aiguisés par des années de pratique de capoeira, prirent le dessus. Un coup de pied fouetté fit lâcher prise au dernier homme.

Sans perdre un instant, la jeune femme s’enfuit en criant tant qu’elle put. Ne restait que Nolan et les trois voyous. Les deux premiers, même si peu agiles, étaient de nouveau debout et fondirent sur lui par-derrière. Il put en repousser un, mais le second l’empoigna avec force pour que le troisième le martèle. Le ventre, pour commencer, puis le visage. Son nez se brisa et la douleur explosa dans tout son crâne.

Un coup un peu plus puissant dans l’abdomen fit basculer celui qui le maintenait et ce fut pour Nolan l’occasion de se libérer. Beaucoup moins vif qu’à l’entraînement avec le sang qui lui coulait dans la bouche, il se déplaça pourtant autour de ses opposants, distribuant une frappe du pied par ici, un coup de genou par-là. Sa mobilité, même amoindrie par la douleur à la tête, fut son avantage. Il tournait sans cesse et ses ennemis peinaient à le suivre. Le plus costaud tenta un coup de pied, lui aussi, ce fut sa perte. Nolan était conditionné pour réagir à ce genre d’attaque. Il se glissa sous la jambe levée, l’attrapa au niveau du mollet, pivota et faucha le bougre. Sans le lâcher, il accentua sa clef, martelant de son talon le torse de son adversaire. Il entendit un crac et comprit que la rotule n’avait pas tenu lorsque la voix du violeur déchira la nuit.

Cependant, il était lui aussi au sol et les deux autres en profitèrent pour prendre l’avantage une fois pour toutes. Il sentit la pointe coquée d’une botte dans son dos et hurla à son tour. La même, ou peut-être une nouvelle botte, frappa de nouveau. Il se roula en boule, plaquant ses mains sur sa nuque, mais cette protection fut bien futile face aux assauts répétés. La douleur généralisée vint bientôt obscurcir tous ses sens et son souvenir suivant fut une chambre d’hôpital et sa mère lui souriant tristement.

Les quatre jours qui avaient suivi se résumaient à présent en une succession de flashs imprécis. Comme s’il avait vécu en pointillé pendant ce temps. Conséquence probable du traumatisme crânien qu’on lui avait annoncé. Il y avait eu plusieurs apparitions de cette fille. Léa, savait-il dorénavant. Une fois où il avait été plus lucide que les autres, elle lui avait parlé et il avait compris. Il était resté sans réaction. Non qu’il avait essayé de la snober ou de la punir, mais son corps avait semblé vouloir continuer la sieste. Son cerveau était tout à fait opérationnel et ses pensées cohérentes. Pourtant, même après quelques efforts, Nolan n’avait toujours pas réussi à bouger comme il l’aurait souhaité ni à trouver la force de parler. Ce qui l’avait arrangeé, à bien y réfléchir, car il n’aurait jamais su quoi lui dire. Il avait voulu la sauver et s’était fait casser la figure en échange. Ridicule !

— C’est à cause des médicaments qu’il est comme ça, avait expliqué la mère du jeune homme à son invitée. Rassure-toi, il t’entend très bien et son état va s’améliorer très bientôt.

Madame Derigue avait eu raison. Il avait été libre de ses mouvements deux jours plus tard, alors qu’on avait arrêté de le gaver d’antidouleurs. En revanche, Léa n’était plus revenue. Elle avait repris les cours et n’avait plus le temps de venir pendant les heures de visites, lui avait appris sa mère. La jeune femme avait tout de même laissé son numéro de téléphone portable au cas où Nolan aurait voulu lui parler. Madame Derigue n’avait pas osé lui donner le sien en échange.

Jusqu’à présent, Nolan avait rechigné à contacter Léa. Il ignorait toujours ce qu’il pouvait lui dire. Désolé ? Il se trouvait un peu stupide.

À présent, essoufflé de sa dernière série de pompes, il fixait les chiffres sur le papier froissé. Il était bien trop tard pour appeler une inconnue, de toute façon. Dans quelques heures, il devrait se lever pour aller travailler. Son arrêt maladie prenait fin aujourd’hui. Mais l’idée de dormir et de refaire des cauchemars ne l’enchantait guère.

Il attrapa son téléphone, composa le numéro de Léa et l’enregistra dans ses contacts.

— Si ça se trouve, c’est une grosse intello reloue, fit-il à haute voix en balançant son appareil sur le clic-clac.

Nolan se triturait les méninges, comme depuis une semaine qu’il était sorti de l’hôpital, pour savoir s’il allait l’appeler.

Un sandwich sec et une douche plus tard, alors qu’il avait préparé son lit sans le déplier, il reprit son téléphone et le fixa pendant un moment, sans savoir quoi faire.

Il se laissa tomber sur son canapé et décida d’envoyer un message texte.

« Salut », se contenta-t-il d’écrire.

Et contre toute attente, alors qu’il allait brancher son portable pour la nuit, celui-ci se mit à vibrer. Elle avait été prompte à répondre.

« C ki ? »

Nolan sourit. Ce n’était pas une intello reloue pour s’exprimer de cette façon. Il répliqua avec tout autant de simplicité qu’il avait commencé :

« Nolan »

Puis il attendit. Cette fois, la réponse ne parvint pas aussi vite. Peut-être cherchait-elle ses mots ? Ou bien lui écrivait-elle un roman ?

Lorsque le téléphone vibra enfin, Nolan fut rassuré. Il s’en étonna lui-même, mais s’empressa de consulter le message.

« Tu es sorti depuis longtemps ? Est-ce que ça va ? J’avais peur que tu ne me contactes jamais lorsque ta mère a refusé de me donner ton numéro »

Cette fois, ce fut lui qui eut du mal à trouver ses mots.

« Ça fait ١ semaine. Non ça va pas très bien. Je dois retourner bosser demain »

Léa ne tenta pas de le rassurer. Elle s’indigna, au contraire, qu’il doive reprendre aussi vite. Elle lui demanda dans quoi il travaillait et il lui parla de son emploi chez Mac Donald’s. Une activité bien trop physique pour quelqu’un ayant subi un sévère traumatisme, insista Léa.

À bien y réfléchir, elle était sympa. Elle ne le remercia pas mille fois, comme elle l’avait fait à l’hôpital. Elle ne proposa pas de l’appeler, non plus. Plus important encore, elle ne chercha pas à orienter la conversation vers la bagarre. C’était comme deux amis qui prenaient des nouvelles l’un de l’autre. Une discussion plutôt légère, sans but spécifique et sans prise de tête. Le genre d’échange qu’on ne pouvait avoir qu’avec une inconnue.

Léa y mit cependant fin assez vite. Elle était fatiguée et, même si elle se levait moins tôt que lui, elle aurait, à coup sûr, du mal à émerger le lendemain, décréta-t-elle.

« Bisous », lâcha-t-elle comme dernier message.

Nolan fut si surpris, qu’il ne répondit pas.

Cette conversation, comme le lui avait prédit le Père Franck, lui avait cependant fait du bien. Et lorsqu’il s’endormit, il avait le sourire aux lèvres.

Il n’y eut pas de cauchemar cette nuit-là.

Lorsque Nolan débarqua au Mac Donald’s dans lequel il était employé, l’accueil fut chaleureux et le jeune homme en fut gêné. Tout le monde était au courant de son histoire : il avait tenté de sauver une inconnue et s’était fait casser la figure en retour. Pour autant, sur le chemin du vestiaire, il eut droit à de grands sourires sincères de la part de la plupart des filles présentes. Les garçons, eux, lui offrirent des applaudissements discrets, mais respectueux et des pouces levés.

— T’es un vrai héros, mon pote ! lança Alex dans le local où il semblait passer plus de temps que derrière les grills.

— Je me suis fait casser la gueule. J’vois pas ce qu’il y a d’héroïque là-dedans, répliqua Nolan sans émotion.

— Ça, c’est parce que t’as perdu quelques neurones dans la bagarre. Être un héros, ça veut pas dire être le plus fort. C’est faire ce qui est juste, quel que soit le danger. Et te jeter contre trois types, tout seul, pour empêcher un viol, c’est la définition exacte de l’héroïsme.

Nolan pouffa avec un demi-sourire.

Alex avait peut-être raison. Non ! Il avait raison, c’était incontestable. En secourant Léa, Nolan avait eu un comportement héroïque. La vérité était qu’il le savait. Pourtant, il avait failli y perdre la vie. Plus important : il avait laissé deux types s’échapper. Ce n’était pas digne d’un bon héros.

— OK : je suis un héros. Mais plus du genre KickAss que Batman alors…

— Ça, c’est sûr ! Batman est riche. Toi, tu bosses chez Ronald. Ha ! Ha ! Ha !

Alex n’attendit pas de réponse, rangea son smartphone dans son casier et fila hors du vestiaire. Il aurait dû pointer une demi-heure plus tôt, mais avait toujours du mal à quitter les réseaux sociaux.

Nolan avait de l’avance en revanche. Il devait donner un certificat médical à son manager avant de reprendre le travail. À cette heure-ci, il n’y avait en général que peu de monde et Ed devrait être disponible. Cependant, il était plus prudent de garder une petite marge de sécurité.

— Salut Nolan ! cria presque Edgard, en découvrant le jeune homme devant son bureau. Entre. Comment vas-tu ?

Nolan avança en silence vers le responsable, son papier à la main.

— Ça te fait encore mal ? demanda le manager en pointant son propre visage du doigt.

Edgard, que tous appelaient Ed, avait tout juste trente ans. Il s’entendait en général avec tout le monde même s’il avait la fâcheuse habitude de monopoliser tout le temps de parole.

— Non, ça va, répondit Nolan en forçant un sourire. Ça me fait mal que quand je prépare des frites.

— On te mettra aux Big Mac, alors ! T’as vu ? Je prends soin de toi. T’as le certificat du docteur comme quoi t’es apte ?

Nolan lui confia le papier reçu la veille. Ed le lut en diagonale et valida la reprise de poste de Nolan. Cette semaine, il aurait un emploi du temps allégé. Le jeune homme avait toujours refusé de s’occuper de la salle, il se sentait plus à l’aise derrière le grill. Mais c’était un travail pénible et éreintant, en particulier en période de rush. Ainsi, Ed avait-il décidé, en sa qualité de référent RH, de programmer son équipier sur des tranches horaires à faible fréquentation. Il avait aussi réduit son nombre d’heures de moitié pour la prochaine quinzaine. Bien sûr, Nolan avait besoin d’argent pour vivre, il rattraperait donc ce manque à gagner les semaines suivantes.

— Si tu te sens suffisamment en forme, tu viens me voir et on te recale des horaires normaux, précisa Ed. Mais on commence doucement, c’est mieux.

Depuis son accident, il n’avait plus jamais retouché un crayon et avait déjà du retard sur sa dernière commande. Il ne se sentait pas prêt à reprendre le dessin et il ne pourrait donc pas compter sur le surplus que cela lui apportait pour remplir son frigo. Il allait devoir aller mieux très vite.

— OK ! Merci. Je peux y aller ?

— Oui, vas-y et prépare-toi à passer ton temps à répondre à des tas de questions.

Nolan eut un instant d’hésitation avant de quitter le bureau. Les autres n’avaient pas besoin de l’interroger, ils savaient l’essentiel, pensa-t-il sur le chemin vers la pointeuse. Alex avait pris soin de faire passer le mot à tous les membres du personnel et même sur Instagram, c’était sûr.

Pourtant, Ed n’avait pas menti. Ses collègues l’assommèrent de questions au sujet de son sauvetage. Principalement les garçons.

— Elle était jolie ? lui demanda Mathéo.

Cette question, la première, laissa Nolan ahuri. Il bredouilla un peu avant de se reprendre et déclarer qu’il n’en savait rien. Tout avait été assez vite et la ruelle était sombre. Il n’avait pas eu le temps de voir. Il était déjà incapable de se souvenir du visage des agresseurs.

— Je croyais qu’elle était venue te voir à l’hosto ? renchérit Alex.

— J’étais dans les vapes…

— On s’en moque, qu’elle soit jolie ou pas, contra Sandra d’un ton autoritaire. Bande de pervers !

Nolan sourit à sa collègue, qui lui adressa un clin d’œil avant de repartir à sa caisse.

— Et t’as pas flippé, seul contre trois types ?

— Pas sur le coup.

C’était vrai. Il ne s’était pas inquiété de ce qui risquait de se passer. Il aurait pourtant dû, confia William, aux chicken.

Nolan éluda la question suivante en se rendant en réserve pour chercher de quoi regarnir son plan de travail. Le rush était dans longtemps, certes, mais le restaurant n’était pas fermé pour autant. Dans la chambre négative, où reposaient les steaks, il profita du calme et contempla ses mains tremblantes. Le froid de la pièce n’y était pour rien. Il voulait oublier les événements et passer à autre chose, mais tout le monde ne cessait de lui en parler. Personne ne semblait capable de comprendre qu’il ne voyait qu’un échec dans cette bagarre. Léa avait pu s’enfuir mais ses agresseurs étaient toujours en liberté.

Après un long soupir, il chargea deux cartons de viande sur son chariot. Il y ajouta quatre paniers de buns et reprit le chemin de la cuisine.

Les questions plurent de nouveau. On lui redemanda si la fille était jolie et si c’était pour ça qu’il était intervenu ; s’il avait déjà fait ça avant ; s’il avait l’intention de retrouver ces types et de finir le travail ? Les interrogations fusaient à une vitesse insensée et, la plupart du temps, ses collègues se répondaient entre eux, ne le laissant pas en placer une.

L’avantage, néanmoins, fut que les trois heures qu’il passa là-bas filèrent en un éclair. Bien souvent, Nolan aimait rester après son heure pour discuter ou donner un coup de main, mais pas cette fois. Qu’ils continuent d’élaborer leurs théories sans lui. Il se contenta de prendre son repas à emporter après s’être changé.

Ce fut Mélanie qui le servit et elle le félicita encore d’avoir sauvé cette fille, même si elle ne la connaissait pas. Mélanie n’était pas du genre bavarde, aussi fut-il touché par sa déclaration. Pourtant, malgré cette matinée à se faire congratuler pour son courage, Nolan avait du mal à être satisfait de la situation. Il ne parvenait pas à être fier de son acte, comme chacun imaginait qu’il aurait dû être.

Il passa les heures suivantes à ressasser ses réflexions en s’entraînant. Deux semaines à ne rien faire ou presque avaient dégradé sa condition physique de manière spectaculaire. Aussi s’efforçait-il de reconquérir les muscles qu’il pensait avoir perdus. Depuis deux jours, il avait ajouté le jogging à son programme, même s’il détestait courir. Il était hors de question qu’il retourne s’entraîner sans avoir retrouvé sa forme d’origine. Car il était bien décidé à reprendre la capoeira. Il se donnait encore une semaine, deux tout au plus, avant de remettre les pieds au gymnase. Nolan avait échangé par mail avec son maître et ce dernier comprenait la situation. C’était d’ailleurs lui qui lui avait conseillé quelques exercices. Nolan avait toujours été très exigeant envers lui-même. Depuis ses premiers pas sur le parquet de la salle de sport au milieu de sa première sixième, il n’avait eu que la victoire pour cible. Son club ne participait à aucune compétition, pourtant le simple fait de passer les échelons, de devenir un jour entraîneur, était un accomplissement. Il ne pouvait donc pas se montrer là-bas diminué. C’était impensable !

Dans le milieu de l’après-midi, Nolan se posta devant son lutrin. Il n’avait pas touché à son dessin depuis son retour de l’hôpital. La silhouette encore imprécise du dragon et le chevalier – presque fini – qui le chevauchait d’un air conquérant n’avaient pas bougé. C’était une commande qu’il aurait dû livrer la semaine précédente, mais qu’il n’arrivait toujours pas à poursuivre. Chaque jour, il se postait devant, attrapait un crayon, le taillait, alors que sa mine était déjà aiguisée à la perfection, et demeurait là, la main tremblante. Chaque fois qu’il levait son instrument, une étrange faiblesse envahissait son poignet et l’empêchait de faire le moindre trait correct. Du moins, était-ce ce qu’il s’imaginait.

Aujourd’hui ne fut pas différent des jours précédents et il resta une petite dizaine de minutes avant de reposer son outil.

— Fais chier !

C’était comme si l’échec appelait l’échec, pensa-t-il en se redressant. Il n’y avait pourtant aucun lien direct entre se faire taper dessus et dessiner. Mais chaque fois, c’était la même rengaine. La vision de ce héros conquérant le ramenait encore à la ruelle Terneuve. Ce chevalier ne laissait aucun agresseur s’enfuir, contrairement à lui.

Il attrapa son téléphone portable et sa veste, puis sortit. Il se joignit un moment à un groupe de pratiquants de Taï Chi, dans le parc de l’école botanique, avec l’espoir que cela l’aide à se détendre. Nolan croisait souvent ce petit groupe. Si certaines têtes changeaient, le meneur restait le même et il reconnut le jeune homme qui s’insérait dans leur chorégraphie. Les mouvements avaient beau être lents et simples, Nolan eut quelques difficultés à se synchroniser à l’ensemble. Par ailleurs, l’effet relaxant qu’il en attendait ne se fit pas ressentir. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait son combat. Garder les paupières levées ne l’aida pas davantage. La tension dans ses muscles ne diminuait pas et il eut du mal à maintenir son équilibre lorsque les postures devinrent un peu plus recherchées. Il abandonna et prit la direction de la vieille ville. Ce n’est qu’une fois dans la rue de la République, qu’il réalisa qu’il s’était rendu, comme par réflexe, à l’église du Père Franck.

— Je ne pensais pas te revoir si vite ! lança le prêtre qui sortait du bâtiment.

— Moi non plus, avoua-t-il à mi-voix.

Le religieux resta sans bouger, à le fixer. Comme s’il attendait quelque chose de son visiteur. Mais Nolan ignorait quoi dire. Il ne savait même pas pourquoi ses pas l’avaient mené jusqu’ici.

— Vous partez, je vous dérange ? s’enquit-il enfin.

— Je pars, en effet, mais tu ne me déranges pas. Je vais faire quelques courses. Tu es le bienvenu, si tu veux.

Nolan eut un vague sourire. Il n’avait pas spécialement envie d’aider le prêtre.

— D’accord.

— Tu ne travailles pas, aujourd’hui ?

— Mon manager veut que je reprenne doucement.

— Du coup, tu t’ennuies ?

— On peut dire ça.

— Tu as appelé le psy pour lui dire que tu ne viendrais plus ?

Silence.

Nolan ne l’avait pas contacté. Il n’avait d’ailleurs pas réfléchi le moins du monde au fait d’y retourner ou pas.

— Je suppose que ça veut dire non. N’oublie pas de l’appeler si tu n’y vas plus, en tout cas. Il risquerait de facturer ta mère même si tu ne te présentes pas.

Le jeune homme ne répondit pas davantage. Sa mère payait ses sessions chez le psychiatre parce qu’elle avait insisté pour qu’il s’y rende. Puisqu’il était indépendant financièrement, en théorie du moins, il aurait dû prendre ces frais à sa charge. Il se laissait vivre et ça ne lui ressemblait pas du tout. Il devait se reprendre en main.

— Vous pouvez vraiment m’aider ?

Le prêtre prit le temps de la réflexion alors qu’ils remontaient la rue Saint-Romain vers le supermarché.

— Dis-toi que, la plupart du temps, tu seras le seul à pouvoir t’apporter de l’aide. Mais je ne saurai si je peux t’aider que quand tu m’auras expliqué dans quel but. Je vois bien que tu vas mal. Je l’ai vu dès la première seconde où tu as mis un pied dans la cour de mon église. Et puis, ta mère me l’avait déjà dit. Mais tu ne m’en as pas raconté assez pour que je puisse savoir ce dont tu as besoin.

Le prêtre s’arrêta devant l’entrée du magasin et le fixa, encore.

— Tu t’es battu pour sauver une fille et tu as pris une raclée. C’est arrivé à beaucoup de gens avant toi et ils s’en sont tous remis. Pourquoi pas toi ? Qu’est-ce que tu ressens là-dedans ?

Il pointa son index sur la tempe de Nolan.

— Et là ? ajouta-t-il en désignant son cœur cette fois.

Le prêtre attendit une réponse, sans bouger. Nolan le fixa à son tour, le cerveau en ébullition.

— Je crois que j’ai honte, chuchota-t-il. Deux ont pu s’en tirer sans conséquence. Les flics ne les retrouveront jamais, c’est sûr. Et du coup, ils vont recommencer.

— C’est donc un problème d’ego. Crois-moi si je te dis que tu t’en remettras vite. Et pour ça, il te suffira de réussir autre chose.

Le Père Franck donna l’impression d’avoir une illumination et un sourire plus large que d’habitude s’afficha sur son visage.

— Ça tombe bien : j’ai un défi de taille pour toi.

Le Père Franck avait un regard à la fois moqueur et provocateur. Cela parut déplacé venant d’un homme d’Église. Nolan s’inquiéta, mais le prêtre fit volte-face sans un mot pour entrer dans le magasin.

Le défi proposé par le prêtre était de taille, pensa Nolan sur le chemin du retour. Le Père Franck lui avait expliqué qu’il avait, dans la cour arrière de l’église, une palissade de dix mètres de long qu’il venait de terminer de réparer. Elle était en bois de récupération de différentes essences, teintes et formes. Le religieux l’avait poncée à l’aide de jeunes qu’il avait pris sous son aile. La longue paroi était à présent à peu près propre, mais restait dépareillée, sans âme et affreuse, selon les termes de l’étrange prêtre. Il cherchait donc à la repeindre pour lui donner vie. Et il ne voulait pas d’une couleur unie sur toute la façade. Madame Derigue lui avait vanté les talents de dessinateur de son fils, aussi proposa-t-il à Nolan de se charger de la décoration. Évidemment, ce travail ne serait pas rémunéré.

— Vous savez, mon Père, avait commencé le jeune homme les mains tremblantes, je ne suis pas trop dans le style liturgique et tout ça.

— Ne t’inquiète pas, Michel-Ange. Je pensais plus à quelque chose dans tes cordes. J’imaginais plutôt du street art ou même te laisser carte blanche. Ou disons presque blanche… gris clair. Tu me feras un croquis sur papier. Si ça me plaît, tu le reproduis sur le mur. Et puisque je ne te paie pas, je m’occupe de fournir le matériel, c’est la moindre des choses. Je te fournirai la nourriture, les jours où tu seras sur le chantier. Je peux aussi te trouver de la main-d’œuvre, si tu as besoin d’aide.

L’offre était tentante, mais Nolan n’avait pas accepté d’emblée. Il fallait encore qu’il soit capable de produire ce fameux croquis. Et avec sa main tremblante, il craignait une catastrophe. Le simple fait d’en parler avec le religieux lui avait provoqué des sueurs froides. Cependant, cela pourrait être une certaine forme de publicité pour lui et une ouverture vers de nouveaux horizons. Lui qui voulait vivre de son art plutôt que des sandwichs du Mac Donald’s devait saisir cette opportunité. Il le savait.

C’est ainsi qu’il essaya, dès son retour, de dénicher quelques idées. Pour réduire un peu la pression, il gribouilla d’abord sur des feuilles de brouillon sur sa table basse et non sur son lutrin. S’il eut du mal au début à trouver une position confortable et à contrôler sa main, il parvint néanmoins, après bon nombre de tentatives infructueuses, à produire quelques esquisses présentables. Des ébauches sans héros ni demoiselle en détresse. Plus il travaillait sur ce projet, plus il retrouvait sa sérénité. Il ne pensait plus qu’à ce mur et sa feuille devant lui.

Nolan eut de nombreuses idées, en définitive. Une scène de chasse aux dinosaures mécaniques dans les rues de la ville, une roda de Capoeira dans la cour intérieure d’une cité ou encore une course de bolides inspirée par la série de films Fast and Furious. En levant les yeux de sa table basse, deux heures plus tard, son regard croisa son lutrin et il se décida à y retourner. Cette petite séance lui avait redonné un peu de confiance en lui. Ses doigts ne tremblèrent plus et il passa la nuit à finir son dragon, oubliant de manger. Lorsque la lumière du jour s’insinua à travers les rideaux, il réalisa qu’il avait terriblement faim et que le sommeil allait lui manquer pour cette nouvelle demi-journée de travail. Pourtant, il était content. Il avait produit quelque chose !

Est-ce que le prêtre avait fait exprès de lui lancer ce défi pour lui remettre le pied à l’étrier ? Si c’était le cas, alors, il était bien plus efficace que le psychologue que Nolan allait arrêter de voir.

Le garçon décida de passer à autre chose et improvisa un petit déjeuner avant de se préparer pour se rendre au restaurant. Il préférait toujours travailler à l’ouverture pour terminer tôt, même lorsqu’il enchaînait huit heures là-bas. À six heures du matin, les bus n’étaient pas réguliers, mais déserts, il avait une place assise assurée et pouvait profiter de ces vingt minutes pour regarder des séries sur son téléphone ou finir sa nuit. Aujourd’hui, pourtant, s’il s’endormait, il craignait ne pas se réveiller avant le terminus.

Ce fut de nouveau, et comme prévu, une journée courte. Ses quelques collègues présents n’abordèrent pas le sujet de l’accident et il en fut ravi. Un certain malaise restait palpable dans ses relations avec eux, mais rien de comparable avec la veille. L’affaire serait vite oubliée, pensa-t-il en milieu de service alors qu’Alex lui parlait du dernier épisode de sa série du moment.

— Et là, on découvre qu’en vérité, c’est sa tante ! Enfin, je crois. Mais y a une histoire de famille, tu vois le truc ?

Non, il ne voyait pas. Il préférait la science-fiction et les superhéros, par conséquent, il ne suivait pas cette série et Alex ne lui racontait qu’un bout de temps en temps, ce qui accentuait encore ses difficultés à comprendre quoi que ce soit.

— Du coup, il va faire quoi ? hasarda-t-il tout de même en vérifiant le dernier réservoir de sirop de Cola.

— J’en sais rien, c’était la fin de l’épisode. La fin de la saison, en fait… Je suis dégoûté.

Nolan pouffa, puis se dirigea vers la réserve. C’était le jour de nettoyage, avant la livraison du pain qui la remplirait de nouveau. Alex allait s’occuper de la salle du haut. Ce fut un des rares échanges qu’il eut ce matin-là. Son service terminait à l’heure où le gros des troupes arrivait.

Cette fois, à la fin de sa journée, Nolan ne rentra pas chez lui et se rendit à l’église tout de suite après son repas, pour présenter ses esquisses au Père Franck.

Le religieux n’était pas dans le bâtiment, mais à l’extérieur, dans la fameuse cour à la palissade. Armé d’un rouleau et aidé de deux inconnus, il recouvrait le bois d’une couche de peinture blanche. Lorsqu’il aperçut le dessinateur, le prêtre posa son instrument et vint le rejoindre. Les deux jeunes lui emboîtèrent le pas.

— Tu as fait drôlement vite si tu viens me présenter ton croquis, lança le père, encore à bonne distance.

— J’en ai fait trois.

Nolan observa la fille qui approchait avec l’autre inconnu. Ses cheveux, teints dans le même vert que ses yeux brillants, étaient juste assez longs pour atteindre ses épaules et un anneau lui transperçait la cloison nasale. L’objet était discret, mais Nolan le remarqua au premier coup d’œil et resta fixé dessus.

— Voici Valentina et Hervé.

— Y a un problème ? demanda Valentina d’un air sévère.

— Au contraire ! sourit Nolan, en détachant son regard du nez de la fille.

— Le contraire d’un problème, s’esclaffa Hervé.

— Ouais, le mec il débarque, il a une solution. Cash !

Nolan ne sut quoi répondre et décida de tourner son attention vers le col blanc du prêtre.

— Je crois qu’il essayait de dire qu’il aime beaucoup ta nouvelle couleur de cheveux, lança le Père Franck.

Nolan tenta un sourire en direction de Valentina, mais la jeune fille ne lui rendit qu’un air sceptique en échange.

— Ces deux-là n’ont sûrement pas ton talent de dessinateur, reprit le religieux sans transition, mais ils te seront peut-être bien utiles pour la partie coloriage. Si tu penses que tu as besoin d’aide.

— Promis, on ne dépassera pas, ajouta Hervé, toujours moqueur.

Nolan se contenta d’acquiescer et suivit le trio dans l’espace vie de la vieille église. Le prêtre servit à boire à tout le monde et ils s’installèrent autour de la lourde table à manger. Nolan présenta ce qu’il appelait des esquisses. Le Père Franck et les deux jeunes furent impressionnés par la qualité du brouillon et Valentina ne put retenir un sifflet admiratif.

— J’ai une nette préférence pour les dinos. Tout ça n’est pas très catholique, je sais, mais je kiffe, ajouta-t-il avec une posture de main imitant la gestuelle des chanteurs de hip-hop.

— Je préfère les voitures.

Nolan était content, si même ces gribouilles rapides leur plaisaient, la version géante sur le mur devrait les ravir.

— Et toi, tu préfères lequel ? osa-t-il demander à la jeune femme aux cheveux verts.

— Je les aime tous, en fait, mais j’ai du mal à me rendre compte de ce que ça pourrait donner sur une palissade de dix mètres de long. Du coup, on va suivre Francky et partir sur Jurassic World.

Nolan marqua l’arrêt. Elle l’avait appelé « Francky ». Était-elle exempte de respect ? Le Père Franck n’avait pas même tiqué.

— OK pour Jurassic World, alors ! conclut-il en oubliant ce détail.

— Tu auras besoin de quoi pour bien travailler ? Tu veux que le mur soit plus blanc que ça, ou ça ira ?

— Ça fait deux jours qu’on taffe sur ce truc, c’est bon, non ? soupira Hervé.

— Pas besoin, mon Père. Il devrait y avoir assez peu d’endroits blancs, d’ailleurs. Pour le matériel, je vais avoir besoin de pas mal de pinceaux, une bonne dizaine de Posca noirs et blancs, quelques bâches et puis des tas de nuances de gris et de bleu.

Le visage du prêtre se décomposa.

— Tu viendras avec moi faire les courses. Et on prendra de la peinture bon marché. Pour tes nuances, on fera des mélanges. Je ne suis pas Jésus, je ne peux pas multiplier les euros, OK ?

— Ça faisait longtemps qu’elle était pas sortie celle-là, souffla Valentina en roulant les yeux.

— Ça me va, conclut Nolan. J’aurai le droit de signer le mur ?

— J’ai dit que je ne te paierai pas. Pas que je te volerai ton œuvre ! Bien sûr que tu pourras le signer. On invitera le maire pour qu’il contemple ton travail. Du coup, il y aura des journalistes. Ça sera du local, mais c’est déjà une belle publicité, non ?

Un grand sourire envahit le visage de Nolan.

— C’est parfait, mon Père.

— Bien. Alors je vous laisse, j’ai des funérailles dans vingt minutes. Salut, les jeunes, restez autant que vous voulez.

— Merci, Francky ! lança Hervé lorsque le prêtre quitta la pièce avec un vague salut de la main.

Aucun de ces deux-là ne se souciait du protocole en présence d’un homme d’Église, remarqua Nolan. Cependant, le Père Franck ne semblait pas du tout leur en tenir rigueur.

— C’est toi le nouveau, alors ? demanda Hervé, tirant Nolan de ses pensées.

— Je suppose, hésita-t-il. Nouveau pour quoi ?

— Le nouveau petit chat abandonné et recueilli par Francky, gronda Valentina en haussant les épaules, comme si cela avait été une évidence.

— Sûrement, admit Nolan après une seconde. Ça veut dire que vous êtes aussi des chatons abandonnés ?

— On pourrait dire ça, sourit la fille aux cheveux verts. T’as fait quoi, toi ?

— Comment ça ?

— Pourquoi Francky t’a recueilli ?

— Je crois que ma mère lui a demandé.

— Tu le fais exprès ou quoi ? J’m’en fous de ta mère ! Pourquoi t’es là ? Pas qui t’envoie.

Nolan fut un tantinet vexé, mais fit de son mieux pour ne pas le montrer. Il réfléchit une seconde. Avait-il fait quelque chose pour que le prêtre s’intéresse à lui ? Il était à peu près sûr que non.

— J’ai juste essayé de défendre une fille qui allait se faire violer, confia-t-il enfin.

— Essayé ? répéta Hervé incrédule. T’as pas réussi, tu veux dire ?

— Si ! Elle s’en est sortie. Mais je me suis fait casser la gueule, par contre.

— Tu sais pas te battre ? se moqua Valentina.

— Pas contre trois types en même temps, on dirait, cingla-t-il en retour. Je suppose que tu aurais fait mieux ?

Sans pouvoir s’expliquer pourquoi, cette réflexion l’avait blessé plus qu’il ne l’avait pensé. Il s’en rendit compte lorsqu’il sentit la rage couler dans sa gorge à mesure que les mots affluaient.

— Sans aucun doute.

Elle n’avait de toute évidence pas été touchée par la véhémence de son interlocuteur et lui offrit un visage rayonnant de fierté.

— Moi, je sors d’un centre pour délinquants, reprit-elle un peu plus sérieuse. Et Hervé faisait la mule pour des dealers des quartiers ouest. T’es d’ici, toi ?

Nolan les regarda tour à tour avec un œil neuf. C’étaient de vrais jeunes en difficulté, comprit-il. Le Père Franck aidait donc des ados à se réinsérer pour de vrai. Ce n’était pas juste des paroles en l’air.

— Rive gauche. Pas loin d’Henri IV, pour être plus précis.

— Les beaux quartiers… C’est pour ça qu’il sait pas se battre, ajouta Hervé avec un clin d’œil vers Nolan.

— Bon ! Je vous laisse, j’ai du boulot encore. Salut !

Il n’en pouvait plus de ces deux-là et prit la fuite sans se retourner. Le dessinateur ne répondit pas non plus lorsqu’il les entendit glousser dans son dos. Ils n’en valaient pas la peine, se raisonna-t-il en sortant de l’église pour regagner son domicile.

Bien sûr qu’il savait se battre ! Nolan aurait bien voulu leur prouver, d’ailleurs. Cependant, ce Hervé avait marqué un point : il n’avait pas réussi. S’il était vrai que le combat n’était pas gagné d’avance, le jeune homme avait tout de même eu l’audace de se croire capable de les vaincre grâce à ses compétences en capoeira. Et il avait échoué. À quoi lui avait donc servi sa belle résolution, à part se prendre une rouste en pleine rue ? Il était pathétique.

Dès le lendemain, après le travail, Nolan se rendit chez le prêtre. Ils avaient convenu, la veille par SMS, qu’ils iraient faire une première partie des courses pour le matériel. Le jeune homme avait passé sa soirée à refaire son dessin, plus propre, sur trois grands formats. Ainsi, il avait pu se concentrer un peu sur certains détails et serait plus à l’aise au moment de se mettre à la reproduction sur la palissade. Si le nouveau triptyque restait basique à ses yeux, il avait tout de même pris la peine d’y appliquer quelques touches de couleurs pour se rendre compte de ce dont il aurait besoin. Il s’était en particulier employé à choisir un nombre limité de teintes, car le prêtre avait insisté sur le budget serré dont il disposait. Lorsqu’il présenta ses trois formats A3 au Père Franck, ce dernier eut l’air très impressionné par le rendu.

— C’était déjà génial au brouillon, mais là, c’est encore mieux.

— C’est ça le brouillon, mon Père, sourit Nolan. Ce que je vous ai montré hier, c’était du gribouillage, sérieux.

Le prêtre était surexcité à l’idée de voir ce grand T-Rex d’acier dans son jardin. Il fut cependant bien étonné que le jeune homme se contente d’une vingtaine d’énormes feutres à peinture noirs.

— Tu ne vas quand même pas peindre la totalité du mur avec des crayons de cette taille ?

— Non, mon Père ! Faites-moi confiance un peu. Ça, c’est juste pour faire le dessin. Les contours si vous voulez. Ensuite, je passerai à la couleur et c’est à ce moment seulement qu’on aura besoin de peinture. Mais je ne me suis pas décidé si je le fais à la brosse ou à la bombe. J’ai du mal à me rendre compte sur papier. Voilà pourquoi je veux d’abord tout dessiner et après j’aviserai.

— C’est toi le chef ! conclut le prêtre en laissant le jeune homme devant l’église.

Nolan n’avait pas le temps de commencer tout de suite, il avait encore du travail sur sa commande de dragon et devait rejoindre ses collègues pour une soirée entre amis.

La vérité était qu’il craignait un peu cette réunion. C’était Alex qui avait insisté pour qu’il vienne. Si l’accroc aux réseaux sociaux était toujours prêt pour un squat chez l’un ou l’autre, il ne le forçait pas lorsque Nolan se montrait distant. Cette fois pourtant, il l’avait tanné jusqu’à ce que le dessinateur accepte enfin. La soirée se déroulait chez Sophie. Elle habitait à deux pas du Jardin Botanique et donc, tout près de chez Nolan.

— Raison de plus pour que tu viennes, avait argumenté Alex.

Nolan décida d’arriver le dernier et attendit le SMS de Sophie, qui lui demandait ce qu’il faisait, pour sortir de chez lui. Il prétendit qu’il avait oublié l’heure tant il était occupé à sa commande.

— C’est pas grave, souffla-t-elle en le prenant dans ses bras, une bière à la main. T’es là, c’est ce qui compte. Youss était sûr que tu viendrais pas.

Youssef, un des rares garçons à préférer la caisse au grill, le salua en levant haut son verre et Nolan écarta largement les bras pour prouver qu’il était bien là, en chair et en os. Son collègue s’excusa en lui tendant une canette. La musique jouait des airs électros et la fenêtre de la cuisine était la seule source de fraîcheur dans l’appartement. Sandra, pendue au cou de son petit ami du moment, lui adressa un sourire alors qu’il se laissait guider par Sophie vers la table où les chips et les cacahuètes se disputaient l’espace.

— Ça va la reprise ? demanda-t-elle à son oreille.

— Oui.

En réalité, le premier jour avait été très étrange, mais il voulait éviter ce sujet aussi ne détailla-t-il pas sa réponse.

— Et ce dessin ? Il est fini ?

— Presque, je suis content.

— Voilà une bonne nouvelle ! Alex avait l’air de dire que t’étais en mode déprime ou je ne sais quoi.

Nolan se força à sourire.

— Non, ça va, mentit-il. C’est juste que quand je vois ma tête le matin, ça ne me met pas de bonne humeur.

Son amie pouffa et rétorqua qu’elle comprenait. Elle déclara qu’elle se réjouissait de savoir qu’Alex avait encore raconté n’importe quoi et s’éloigna pour rejoindre le centre de la pièce où se tenaient les autres invités.

Nolan resta un peu à l’écart pour manger quelques chips, puis se rapprocha. L’ambiance fut tout à fait décontractée, comme d’habitude, et personne ne parla d’héroïsme ou de quoi que ce soit en rapport avec l’accident. En réalité, Nolan se félicita d’être venu et fut le dernier à quitter l’appartement de la jeune femme. Il l’aida à ranger avant d’annoncer son départ.

— T’es sûr ? demanda Sophie.

— Sûr de quoi ? s’étonna Nolan.

— De vouloir partir.

Son cœur accéléra soudain. Que cherchait-elle au juste ?

— Il est tard et puis…

Elle tritura ses longs cheveux noirs, gênée, et Nolan s’inquiéta de ce qui allait suivre.

— Avec cette histoire de l’autre soir, tu vois…

— Tu crois que j’ai peur ? s’étonna Nolan en ouvrant de grands yeux ronds.

Sophie baissa la tête avec un demi-sourire. Elle expliqua qu’elle avait mal interprété sa volonté de rester après le départ des derniers. Elle s’était imaginé que la perspective de traverser la ville de nuit lui rappelait de mauvais souvenirs et que c’était la véritable raison qui justifiait son retard.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais bien. J’ai pas du tout peur de me balader dans la rue. En plus, j’habite à cinq minutes à peine. Je connais les autres et je savais bien que personne ne t’aiderait. Et comme, justement, je suis tout près, ça m’a semblé normal.

— OK ! Je suis complètement à côté de la plaque donc ?

— Oui, mais c’est sympa de t’inquiéter.

Sophie pouffa et laissa son collègue s’en aller après l’avoir remercié pour le coup de main.

De retour chez lui, Nolan continua à s’affairer sur sa commande pendant une bonne heure. Il se força à dormir un peu avant de reprendre le chemin du Mac Donald.

Le lendemain, après sa demi-journée de travail, il s’autorisa une sieste avant de retourner à l’église attaquer son nouveau défi graphique. Il commença par le plein milieu du mur, car il voulait que le T-Rex donne le ton au reste de la création. Il allait le dessiner en premier et se servirait du dinosaure comme étalon pour le reste de sa pièce. Il avait bien avancé sur la tête de la bête lorsque Valentina arriva dans son dos.

— T’es un vrai artiste dis donc, beaux quartiers !

Nolan lâcha un long et bruyant soupir en fermant son Posca. Il souffla une seconde fois avant de faire face à la fille aux cheveux verts.

— Écoute… On se connaît pas, toi et moi. Je viens peut-être des beaux quartiers, pour toi, mais je t’assure que mon minuscule studio te ferait pas rêver. Alors, lâche-moi avec ça, s’te plaît.

Valentina s’arrêta net, à deux pas de lui. Elle ne devait pas avoir l’habitude qu’on s’adresse à elle de cette façon. Elle le regarda droit dans les yeux, l’air sévère. Nolan ne bougea pas. Il ignorait si elle essayait de le déstabiliser ou si elle attendait quelque chose de lui. Dans le doute, il préféra garder le silence.

— Je décide moi-même de ce qui me fait rêver, finit-elle par sourire. Invite-moi chez toi et on verra si j’aime ou pas.

Elle ponctua sa phrase d’un clin d’œil et Nolan fut de nouveau cloué sur place. À quel jeu jouait-elle, à la fin ?

— Oh ! Fais pas ta prude ! T’as pas vraiment le sens de l’humour, on dirait.

Elle le contourna et se posta devant le mur. Le tyrannosaure était encore à l’état d’esquisse, seules la tête et les monstrueuses dents de métal étaient reconnaissables. Le reste n’était qu’un amas de traits peu marqués en gris.

Valentina fit un pas en arrière pour avoir une vision d’ensemble et Nolan se décida à reprendre son travail.

— Francky m’a dit que tu assurais, il n’a pas menti.

— Je ne vois pas pourquoi un prêtre mentirait, cingla Nolan. Surtout pour ça.

— T’es vraiment en colère, on dirait. Je te faisais un compliment, là.

Nolan ne répondit pas. Il continuait son œuvre et Valentina l’observa encore quelques minutes en silence. Elle s’installa dans l’herbe humide sans dire un mot pendant près de vingt minutes.

— T’as une idée du temps qu’il va te falloir pour finir un truc pareil ? T’en as déjà fait un aussi grand ?

Nolan donnait forme au reste du corps de la bête. Il s’arrêta, boucha son feutre et recula de trois pas.

— Non. Jamais aussi grand et jamais aussi compliqué non plus.

— Et t’as pas peur de te planter ?

Elle avait de ces questions.

— Si… très… Mais si je rate, on passera un coup de peinture blanche dessus et personne ne le saura jamais, sourit-il. C’est un des avantages du dessin : tu as plein d’essais.

Nolan voulait paraître sûr de lui, mais en réalité il était terrorisé à l’idée d’échouer. Tout recommencer était possible, bien sûr. Mais le prêtre n’aurait peut-être pas envie de payer à nouveau le matériel. Et puis, la publicité que Nolan attendait de ce travail ne viendrait pas s’il ne produisait pas quelque chose de parfait.

— Pas faux… admit Valentina. Et on va pouvoir t’aider à faire quelque chose ? Francky a l’air de dire qu’on te sera utiles, mais j’ai pas l’impression, en fait. Si ?

— Pourquoi tu l’appelles Francky ?

— Parce que Franck, c’est moche.

— Pourquoi pas « mon Père », comme tout le monde ?

Elle le fusilla du regard.

— T’es sérieux ? Y a pas moyen que je l’appelle comme ça. Bon ! On va pouvoir t’aider ou pas ?

— Franchement ? Je sais pas te dire pour l’instant. Tu sais peindre à la bombe ?

— T’es un marrant toi, en fin de compte. Comment veux-tu que je sache faire ça ? C’est parce que je t’ai dit que j’avais fait un centre pour délinquants ?

Nolan ouvrit des yeux ronds. Il n’avait eu aucune arrière-pensée et avait d’ailleurs oublié ce passage de leur conversation.

— Hey ! J’rigole ! se moqua-t-elle. T’es vraiment trop tendu, mec ! Ceci dit, non, je ne sais pas peindre à la bombe. Je ne sais pas peindre du tout, en fait. C’est bien pour ça que je suis pas sûre qu’on te sera utiles, avec Hervé.

— Pour certaines parties du dessin, il n’y aura pas besoin de savoir peindre. Il suffira d’être capable de tenir un pinceau. Et si tu n’y arrives pas, je pourrai t’apprendre.

— Ah ! Mais ça avance, à ce que je vois, fit la voix du Père Franck derrière eux.

Ils se retournèrent ensemble et Nolan eut la surprise de découvrir que le prêtre boitait.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé, mon Père ?

— Sûrement l’âge. Une petite luxation du genou. Rien de bien méchant. Repos forcé pendant six semaines et attelle, précisa-t-il en levant son pantalon pour dévoiler une partie de son orthèse.

— Six semaines ! éclata Valentina sans prévenir. T’es sérieux ?

Nolan fut surpris de sa réaction, mais plus encore de celle du prêtre qui grimaça pour imposer le silence à la jeune fille.

— Ça veut dire qu’il va falloir que je vienne t’aider tous les jours, pendant six semaines ? reprit Valentina, plus calme.

— Nolan devrait être là pour un bout de temps, à ce que j’ai compris, il pourra t’aider à m’aider. Ou te remplacer.

— À faire quoi ?

— Des tas de trucs de prêtres à la con ! répondit Valentina en boudant. À commencer par faire les courses. Pour lui, mais aussi pour sa voisine de quatre-vingt-huit ans. Et puis, ranger l’église après les sermons, poser des affiches pour les horaires, redistribuer les vêtements qu’on lui apporte le dimanche, bref, la joie…

Valentina n’était pas du genre à faire la charité, manifestement. Nolan, de son côté n’y voyait aucun inconvénient, bien au contraire.

— Je pourrai aider, oui.

— Voilà qui est réglé ! conclut le prêtre. Et pour commencer, ça serait bien que vous alliez me faire quelques courses pour ce soir. Et si vous n’avez rien de prévu, tous les deux, je vous invite à dîner en prime. Pâtes bolognaises.

— J’en suis ! Et toi, si t’as jamais mangé les bolos de Francky, t’as jamais mangé de bolo de ta vie, je te le dis.

Le dessinateur sourit.

— Je peux rester aussi. C’est pas comme si j’avais des tas de trucs à faire. Par contre, si on doit faire les courses, c’est soit maintenant soit dans une heure, je voudrais me remettre à ces dinos…

— La liste est déjà faite, déclara le Père Franck en tendant un papier à la jeune femme.

— Go, alors. Ramène-toi !

Nolan posa son feutre dans le sac plastique avec les autres et les suivit vers l’église. Le prêtre s’installa dans son vieux canapé et les deux jeunes gens prirent la route du supermarché avec liste et cabas.

Valentina parla tout le long du chemin. Elle lui expliqua qu’elle n’était pas tout à fait une grande criminelle, comme elle le prétendait souvent. Elle avait certes passé un an en centre, à Saint-Joseph, mais c’était suite à une bagarre. Un type lui avait caressé les fesses dans le bus et elle lui avait cassé le bras en retour. Bien entendu, il avait porté plainte et ce fut elle qui écopa d’un séjour en centre pour délinquants. Elle était encore mineure à ce moment.

— Lui casser le bras, c’était pas un peu violent ?

— Me faire tripoter, ça, c’était violent ! Vous êtes marrants, vous les mecs, avec vos répliques à la con. Toucher quelqu’un sans son accord, c’est une violation de vie privée… d’intimité. Il méritait que je lui pète la gueule.

Il y eut un court silence que Nolan n’osa briser.

— Mais si tu veux mon avis, il était un peu fragile, je pense, sourit Valentina sans la moindre trace de colère.

Nolan s’excusa. Elle avait eu raison de réagir physiquement à cette agression, physique elle aussi. C’était sans doute parce qu’on laissait trop souvent ce genre de choses se produire sans rien dire que certains se croyaient autorisés à violer des jeunes étudiantes dans les rues. Et malgré sa promesse personnelle d’aider les plus faibles et de lutter contre les criminels, il avait naturellement tenté d’amoindrir la situation en accusant Valentina de violence. Il n’était pas près d’aider qui que ce soit avec une telle mentalité.

Elle changea cependant de sujet pour en revenir au talent de dessinateur de son compagnon du jour et lui demanda s’il arrivait à en vivre. Ce fut d’un air désespéré qu’il lui répondit que non, malgré des commandes régulières. Il manquait encore de renommée et était souvent obligé de baisser ses prix pour obtenir des contrats. Comme il était encore très attaché aux méthodes de dessin traditionnelles, avec papiers et crayons, le matériel lui coûtait très cher et il peinait à rentrer dans ses frais. En moyenne, expliqua-t-il, il lui fallait faire quatre ou cinq œuvres pour devenir rentable avec le même matériel. Ce n’était pas facile tous les mois. Son seul salaire stable était donc celui de son poste d’équipier chez Mac Donald’s.

— Tu bosses au Mac Do d’ici ? À Jeanne D’Arc ? s’écria la fille aux cheveux verts.

— Oui.

— J’y vais souvent, c’est marrant. Tu crois que je peux demander à te voir la prochaine fois ou c’est trop la honte pour toi ?

Nolan la dévisagea, gêné, et attrapa un paquet de gruyère râpé pour se donner une contenance.

— T’es pas sérieuse deux secondes ? fit-il en se plongeant dans la contemplation de la liste de courses. Une fille dans ton genre, c’est plutôt la classe.

Sans oser affronter son regard, il continua sur sa lancée et se mit en quête de crème fraîche entière à 30 % de matière grasse. Valentina resta une seconde silencieuse, mais se reprit très vite et le rejoignit.

— Du coup… Ça veut dire que je pourrai avoir un sandwich gratos ?

— Si tu viens pas tous les jours en réclamer un et que c’est hors des heures d’affluence, ça peut se négocier.

— Bah… compte sur moi pour te rendre visite, alors !

Ils continuèrent leurs courses sans un mot jusqu’au moment du passage en caisse, cinq minutes plus tard.

— Et t’es connu là-bas, je suppose, maintenant que t’es rentré avec la gueule défaite. T’as dû te la jouer héros qui revient de la guerre et tout, non ?

Nolan garda le silence une seconde, pendant qu’elle tendait la carte bleue du prêtre dont elle composa le code sans réfléchir. Le Père Franck avait donc une parfaite confiance en elle, réalisa-t-il d’un coup.

— En fait, reprit Nolan en ramassant les provisions, j’étais déjà connu avant. Ça fait deux ans que je bosse là-bas, je fais partie des vieux, tu vois. Mais je ne me suis pas vanté.

— Un héros solitaire et ténébreux, quoi… C’est pas mal aussi, t’as raison.

— Laisse tomber !

Aussitôt arrivée à l’église, Valentina rangea les vivres alors que Nolan se remit à son immense dessin. Le prêtre vint rejoindre la jeune femme aux cheveux verts en boitant et s’adressa à elle après avoir vérifié que le dessinateur était bien occupé à l’extérieur.

— Alors ? Que penses-tu de lui ?

— Il est sympa, je l’aime bien. Il est peut-être un peu trop bon chic bon genre, mais il est cool.

— C’est pas ce que je voulais savoir, Tina, grinça le prêtre.

— Je sais très bien, Francky. Mais pour ça, je le sens pas trop. Je suis pas sûre qu’il ait la fibre. Et puis il a l’air mou et abattu, tu vois.

— Oui. Très bien. Mais on peut le motiver. Je pense que ça pourrait le faire.

Valentina se posta devant la fenêtre et fixa Nolan affairé sur les petites pattes du T-Rex. Elle sourit.

— C’est toi le boss, on fera comme tu veux. On n’est pas obligés de faire ça maintenant. Je sais bien qu’il faut qu’on s’y remette, mais…

Elle hésita.

— Il est temps de tourner la page.

— OK… Mais il va avoir besoin d’être materné, je pense. Et avec ta jambe dans le plâtre, ça va pas être facile. D’ailleurs, il t’est arrivé quoi ?

— On en parlera plus tard, j’ai une bolognaise à préparer, jeune fille. Mais ce n’est pas bien méchant, une mauvaise réception, si tu veux.

— Je voudrais surtout connaître les détails, en fait. On avait dit que tu m’appellerais tout de suite s’il t’arrivait un truc.

Sa voix trembla malgré elle. Le souvenir de la dernière blessure de Francky remonta d’un coup pour se bloquer dans sa gorge et gêner sa respiration.

— Ce n’est pas grave, Tina, fit le religieux en la prenant dans ses bras. Je t’assure, ça ne valait pas la peine que je t’appelle pour ça. Je te raconterai, juré.

— Quand ?

— Plus tard…

Le repas fut servi dans la petite cuisine, sur l’antique table en chêne. Les assiettes pouvaient se caler dans des creux dus à l’usure et cela fit sourire Nolan, fatigué, mais satisfait de cet après-midi de travail. Valentina et le Père Franck s’étaient relayés pour venir lui tenir compagnie ou lui apporter des boissons et le tracé du dinosaure principal était à présent presque terminé.

— Goûte-moi ça ! lança Valentina en lui servant une pleine louche de spaghettis. Le chef Francky a encore frappé.

— N’en fais pas trop non plus, Tina, souffla le prêtre en tendant son assiette à son tour. Il va être déçu si tu survends la marchandise.

— Ne vous inquiétez, mon Père. Ça ne peut pas être pire que mes pâtes bolognaises du rayon discount.

Le plat était en effet très bon, constata-t-il à la première bouchée. Les spaghettis étaient cuits juste comme il les aimait. Fermes et fondants à la fois, chose qu’il ne réussissait pour ainsi dire jamais lui-même. Quant à la sauce, elle avait un petit quelque chose qu’il n’avait jamais senti dans une bolognaise. Peut-être une épice.

— C’est un secret ! déclara solennellement le prêtre. En fait, je commence par mettre plus de basilic que la plupart des gens. Mais mon véritable petit plus, c’est de mélanger une pomme de terre et une grosse carotte en purée dans la sauce. Le goût sucré de la carotte se mélange mieux et la patate donne une certaine onctuosité qui manque, selon moi.

— Si vous le dites. En tout cas, c’est super bon !

Le repas se poursuivit sans autre échange jusqu’à ce que les assiettes soient vides. L’ambiance n’en fut pas lourde pour autant. Chacun se contentait d’apprécier la nourriture.

— As-tu appelé la fille ?

Pris au dépourvu, le jeune homme ne put s’empêcher de jeter un œil vers Valentina qui lui souriait distraitement.

— Non, finit-il par répondre. On a un peu parlé par SMS. Le soir où vous m’avez donné son numéro.

— Et pas depuis ?

— Non. Je suppose qu’elle m’a dit tout ce qu’elle avait à me dire.

— C’est la fille que t’as sauvée ?

Nolan tressaillit. Il n’aimait pas trop aborder cet événement en règle générale. Devant cette étrange fille aux cheveux verts, c’était pire. Impossible de s’expliquer pourquoi.

— Oui, c’est ça, lâcha-t-il timide. Je pense qu’elle voulait surtout s’assurer que j’allais bien.

— Dis pas ça comme si c’était de ta faute si elle s’est fait agresser, s’emporta la jeune femme. Tu l’as aidée, toi.

— Oui, je sais…

— Mais ça ne te suffit pas, on dirait.

Il y eut un court silence. Nolan regarda tour à tour Valentina puis le prêtre.

— Ne me regarde pas comme ça, intervint le Père Franck. Je ne lui ai pas parlé de toi, si c’est ce que tu imagines.

— D’un autre côté, pas besoin d’être un fin psychologue pour voir que t’as un problème avec la situation, reprit-elle. L’avoir aidée, c’est bien, mais on dirait que tu aurais voulu quelque chose de plus. Une médaille, peut-être ? Ou ton nom sur un monument ?

— Tu dis n’importe quoi ! cracha Nolan le regard noir. Je m’en fous de mon nom sur un monument.

Valentina braqua ses yeux verts lumineux sur le jeune homme en colère et l’incita à poursuivre.

— Alors quoi ?

Nolan poussa un long soupir avant de reprendre :

— J’aurais voulu les démolir, en fait. Mais ils se sont enfuis. Et au lieu de leur mettre une raclée, je m’en suis mangé une. Voilà ce qui me gêne !

— C’est le problème de la vraie vie, cingla Valentina. Quand tu reçois des coups, ça fait mal. Tu devrais essayer Justices.

Nolan suivit le regard de la jeune femme et s’adressa au prêtre.

— C’est quoi ça ?

— Un jeu.

— Super…

— C’est un jeu un peu spécial quand même, intervint Valentina. Un genre de jeu en ligne où tu dois empêcher des gens de se faire attaquer ou voler, ce genre de trucs. Il y a plusieurs campagnes. Certaines dans un lycée, d’autres dans la rue, dans des centres commerciaux, etc.

— Le but de ce jeu est de rendre la justice de différentes manières, reprit le prêtre. Soit tu agis avant le crime, si tu arrives à le prévoir. Soit tu fais ce que tu as toi-même expérimenté en opérant pendant les exactions. Soit tu interviens en tant que vengeur.

— Et je ne vois pas ce que ça changerait par rapport aux deux types qui se sont sauvés.

— Ça ne changerait rien pour eux, c’est clair, admit Valentina. Par contre, ça t’aiderait peut-être à retrouver confiance en toi. Tu pourras tabasser des tas de mecs.

Nolan eut du mal à comprendre en quoi ce jeu pouvait avoir le moindre intérêt ni en quoi il pouvait l’aider. Un jeu n’avait rien à voir avec la réalité. Même s’il devenait fort à ce jeu, son estime personnelle n’en serait pas améliorée, il le savait pour avoir pratiqué de très nombreux jeux de combat sans que ça l’affecte outre mesure. Et puis, il ne voulait pas combattre des criminels virtuels, ça n’avait aucun intérêt pour la société.

— Tu y joues, toi ?

— J’y ai pas mal joué, oui. En ce moment moins, mais si tu as besoin d’une marraine, je peux faire ça pour toi.

Nolan prit le temps de la réflexion. Tout ça n’avait guère de sens à ses yeux. Les jeux en ligne étaient chronophages. Il n’avait pas très envie de passer toutes ses nuits connecté pour augmenter ses points d’expérience ou quoi que ce soit de ce genre. Ce qu’il voulait, c’était retourner dans le temps et s’y prendre autrement pour s’assurer la victoire. Les voir tous les trois au tapis et embarqués par la police.

— Mon PC ne sera jamais assez puissant pour faire tourner un jeu, de toute façon, conclut-il à haute voix.

— C’est pas Halo, non plus. Ce jeu marche sur toutes les bécanes de moins de trente ans. Ça devrait aller. Te cherche pas d’excuses.

— T’es en train de me dire que j’ai pas le choix, en fait ?

— T’as quoi à perdre, à part quelques heures ? En plus, c’est en libre téléchargement. T’auras rien à payer. Et à mon avis, c’est bien plus efficace qu’un psy. Et je sais de quoi je parle.

Valentina eut un petit rire et Nolan se laissa convaincre. S’il doutait y gagner quoi que ce soit, il n’avait en revanche rien à perdre non plus, comme l’avait fait remarquer Valentina. Le prêtre lui enverrait le lien le soir même, mais il ne le téléchargerait qu’une fois sa dernière commande achevée. Il avait besoin d’argent pour vivre et ses dessins étaient prioritaires sur le reste.

— Tu me diras quand tu l’installeras, déclara la jeune femme avec le sourire. Je te rejoindrai en ligne. Donne-moi ton numéro, comme ça je te rappellerai à l’ordre si tu traînes trop.

Elle attrapa son téléphone dans sa poche, un modèle simple et discret à l’opposé de sa propriétaire. Docile, Nolan dicta son numéro et Valentina composa pour qu’il ait ses coordonnées, lui aussi. Sans plus de cérémonie, elle embrassa le Père Franck et le câlina en prétendant avoir autre chose à faire. Le jeune homme fut de nouveau surpris d’une telle proximité. Était-ce normal ?

Valentina, l’air sévère, rappela au religieux qu’il lui devait une explication, puis adressa un signe de main au dessinateur avant de quitter l’église. Nolan se demanda de quelle explication elle avait voulu parler pourtant le prêtre ne lui laissa pas le temps d’y penser davantage. Il le réquisitionna pour débarrasser la table et faire la vaisselle. La tâche fut vite accomplie et leurs échanges tournèrent autour de l’organisation des rangements.

Ils allèrent ensuite contempler l’œuvre du dessinateur.

— Ça fait longtemps que vous connaissez Valentina ? questionna Nolan alors que le prêtre étudiait avec attention la bête mécanique à la lumière de la Lune et d’un petit projecteur d’appoint qu’il venait de sortir.

— Je dirais deux ans, à peu de choses près. Depuis qu’elle est sortie de Saint-Joseph. Un peu avant, en fait. C’est une fille spéciale, mais elle est tout à fait charmante.

— C’est pas le premier adjectif qui me vient quand je pense à elle, rigola Nolan.

— Et qu’est-ce qui te vient alors, quand tu penses à elle ?

Nolan se sentit acculé et le prêtre trouvait ça drôle vu le sourire qu’il arborait.

— Qu’elle a une chouette couleur de cheveux, éluda le jeune homme. Elle vous aide souvent ?

— Disons que c’est par périodes. Mais si tu veux en savoir plus, tu devrais t’adresser à elle. N’oublie pas que je suis tenu au secret professionnel.

— Seulement pour ce qu’on vous raconte dans le confessionnal, non ?

— Eh non ! Un prêtre ne s’arrête jamais. Je suis en fonction vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et c’est épuisant…

— Ça veut dire que je ne dois plus vous poser des questions ?

— Ça veut dire que Valentina ne te mangera pas si tu les lui poses en direct, surtout. Pour tes autres interrogations, il n’y a aucun problème.

— OK !

— Tu as annulé tes consultations chez le psy ?

— Oui.

— C’est bien. Tu m’as l’air d’aller mieux de toute façon. C’est grâce à Léa ou Valentina ?

Nolan rougit cette fois. La vérité était qu’aucune des deux n’était responsable de son mieux-être. Il n’avait d’ailleurs eu qu’une seule conversation avec Léa. Valentina… Avec elle, c’était particulier. Elle était sympa, la plupart du temps. Bizarre une autre partie et sa relation avec le prêtre avait quelque chose qui lui déplaisait. Il n’avait jamais vu ni un regard ni un geste déplacé de la part du religieux. Il se faisait sans doute des idées. D’autant qu’aussi étrange qu’il puisse être, le Père Franck était apprécié. Sa mère ne l’aurait jamais envoyé voir un prêtre tordu.

— Pour être honnête, répondit-il enfin, c’est surtout grâce à votre projet. J’ai un truc sur lequel me concentrer. Et puis ça m’a permis de me remettre sur une commande qui traînait. Bref, c’est plutôt la palissade que les filles. L’une ou l’autre.

— Il n’y a pas mieux qu’un projet important pour retrouver confiance en soi, conclut le prêtre en reprenant le chemin de son domicile. Maintenant, si ça ne te dérange pas, je vais aller me coucher. Reste autant que tu veux, ferme la grille derrière toi.

Nolan observa le religieux s’éloigner et sourit. Il n’allait sûrement pas se remettre au travail à cette heure-ci. Il se contenta d’un dernier regard à son œuvre, puis fit demi-tour pour quitter les lieux. Après avoir tiré le portail, il attrapa son téléphone pour vérifier ses messages et tomba sur l’appel en absence de Valentina. Il en profita pour enregistrer son numéro.

Il parcourut en souriant les SMS qu’il avait échangés avec Léa et hésita à lui en envoyer un nouveau. Ne sachant comment commencer, il finit par abandonner l’idée et sauta dans un bus qui passait au bon moment.

« Tu ferais mieux de venir avec moi sur Justices plutôt que de jouer à FIFA »

Ça faisait déjà la troisième fois que Valentina insistait avec ce jeu et que Nolan ne répondait pas.

« Je peux pas abandonner les potes ;p »

Même s’il la voyait tous les jours ou presque à l’église, Nolan et Valentina échangeaient de nombreux messages chaque soir. Qu’il soit invité par un de ses collègues, comme cette nuit-là, n’y changeait rien. Cette fois, la réunion avait eu lieu chez Youssef et un tournoi de foot s’était vite improvisé. Sandra, la seule fille ce soir, adorait ce jeu et avait lancé l’idée. La vérité était qu’elle prenait un malin plaisir à les ridiculiser les uns après les autres.

— Non ! s’exclama Alex en balançant sa manette sur le canapé de son hôte. T’es pas sérieuse ?

— C’est la honte, mec, souffla Nolan hilare.

— Je suis la championne ! Tu vas en caisse demain !

Alex se renfrogna et ingurgita une pleine poignée de Curly. Sandra l’avait battu, bien sûr. Si cela n’avait rien d’exceptionnel en soi, il avait eu l’audace de parier qu’il pouvait la vaincre si elle ne jouait qu’à une main. Le match express qui venait de se terminer avait pourtant prouvé le contraire. La manette sur les genoux, elle démontra une dextérité hallucinante et terrassa son adversaire.

Pour montrer son admiration, Youssef se prosterna devant la gagnante et déclara solennellement qu’il ne l’affronterait plus jamais à ce jeu.

— Bon, on fait quoi maintenant ? demanda Sandra en sirotant son jus d’orange. T’as quoi comme nouveaux DVD ?

Sans attendre de réponse, elle fouilla les placards. Ils étaient si souvent ensemble tous les quatre que chacun connaissait l’appartement de Youssef aussi bien que le leur. C’était lui qui habitait le plus près du Mac Donald et son studio était le plus grand. C’était donc bien souvent chez lui qu’ils se réunissaient.

« Tu m’aides demain pour les courses de Francky ? »

« Quelle heure ? »

« À quelle heure tu finis ? »

— Tu causes à qui depuis tout à l’heure, toi ? demanda Youssef. C’est pas Alex qu’est tout le temps penché sur son portable, d’habitude ?

— Personne…

Nolan sut qu’il avait commis une erreur dès l’instant où le mot avait franchi ses lèvres. Personne était un peu comme un code qui signifiait que cet interlocuteur était de première importance et qu’il ne souhaitait pas en parler. Ce n’était évidemment pas le cas : c’était Valentina ! Mais la réponse avait été formulée plus vite qu’il n’avait pensé et les trois paires d’yeux se tournèrent vers lui en même temps.

— C’est pas ce que je voulais dire, tenta-t-il malgré tout.

Sandra vint se coller à lui en minaudant.

— On la connaît ou pas ? fit-elle en feignant d’essayer de voir sur son écran.

Nolan verrouilla son téléphone et le rangea dans sa poche, mi-gêné, mi-amusé.

— Non, tu la connais pas. Elle aide le prêtre chez qui je peins et voulait… bah, mon aide.

— À une heure du matin ? s’étonna Alex.

— Non. C’est pour demain.

— Attends deux secondes, coupa Youssef. Elle veut de l’aide pour que tu l’aides à aider le Père Pablo ?

— Il s’appelle Franck, corrigea Nolan. Et comme il est blessé, il l’envoie faire ses courses à sa place. Mais des fois il a beaucoup de trucs à acheter, comme je bosse là-bas… bah, je l’aide. Voilà. Fin du mystère.

— C’est nul…

— Et elle est jolie ?

Sandra n’était pas du genre à abandonner aussi facilement

— On s’en fout ! éluda Nolan. Je croyais qu’on regardait un film.

— On a déjà tout vu. Va falloir que tu complètes ta DVDthèque, Youss.

— Je sais.

— Tu crois qu’on pourra venir voir ta merveille quand ? questionna Alex.

— Le mur ? Pas avant un moment. Sauf si tu veux contempler un brouillon.

Nolan leur expliqua qu’il ne travaillait pas aussi vite qu’il le souhaitait. Entre ses autres commandes et le restaurant, il n’avait plus tant de disponibilités. D’autant qu’il avait finalement repris des horaires normaux puisque sa santé le permettait. Alex rétorqua qu’il ne risquait pas d’avoir plus de temps s’il faisait en plus les courses du curé.

La soirée ne s’éternisa pas plus et chacun quitta Youssef quelques minutes plus tard. La victoire écrasante de Sandra avait refroidi l’atmosphère, selon Alex. Nolan, qui n’avait aucune envie de dormir, fit cependant un détour par l’église pour avancer encore un peu sur son dessin. Il commençait son service dans moins de cinq heures, mais cela n’avait pas d’importance.

En passant à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit chez le prêtre, Nolan put progresser plus vite. Sa fresque se développa encore plus rapidement une fois ses trois commandes de dessins terminées. La palissade comptait dorénavant un duo de vélociraptors et un immeuble en cours de démolition, en plus du T-Rex. Le dessinateur n’avait pas ajouté de couleurs et tout cela ressemblait toujours beaucoup à un brouillon. Pourtant, tant le prêtre que les différents visiteurs qui vinrent l’observer progresser, à intervalles réguliers, trouvèrent son travail remarquable. Valentina passait presque tous les jours et chaque fois, il s’offrait une petite pause pour discuter avec elle. Le soir, elle avait pris l’habitude de lui envoyer un SMS pour l’embêter avec Justices. Vers onze heures ou minuit, ils échangeaient donc des banalités. Nolan parlait de ses travaux en cours alors que Valentina le renseignait sur les services qu’elle rendait au prêtre et pour lesquels il n’aidait pas.

En un peu moins de deux semaines, alors que les traces visibles de la bagarre avaient disparu de son visage, Nolan était devenu incapable d’envisager une journée sans son entretien quotidien avec la fille aux cheveux verts. Hormis les soirées régulières avec ses trois copains du restaurant, le jeune homme avait plutôt tendance à rester solitaire depuis qu’il avait été refusé à l’école d’art, un an plus tôt. Il revoyait parfois d’anciens camarades du lycée, mais la plupart avaient migré vers des horizons plus propices.

Valentina était donc sa première nouvelle amie depuis bien longtemps et il trouvait cela agréable. Découvrir une personne, petit à petit, ce qu’elle aimait et détestait était un des petits plaisirs de la vie qui l’aidait, tout comme le dessin, à oublier cette mésaventure de la ruelle Terneuve.

Ainsi apprit-il que la jeune femme avait un an de moins que lui et avait séjourné un an dans le centre pour délinquants Saint-Joseph. Elle fréquentait à présent une école de stylisme et avait pour ambition de monter une ligne de vêtements de style urbain. En dépit de son air rebelle et de son tempérament agressif, Valentina était capable de se montrer adorable et était très câline avec le prêtre qu’elle traitait comme un second père. Il semblait qu’elle passait régulièrement la nuit à l’église et cela intrigua Nolan. Valentina cultivait cependant un certain mystère autour de sa relation avec celui qu’elle appelait Francky. Toutes les tentatives de Nolan pour découvrir de quoi il s’agissait se soldèrent par des échecs et il finit par se faire à l’idée qu’il ne serait jamais dans la confidence. Il n’y avait rien de malsain lui assura tout de même sa nouvelle amie.

De son côté, la fille aux cheveux verts était d’un naturel très curieux. Elle assommait parfois le dessinateur de questions aussi variées qu’indiscrètes. Avait-il une petite copine ? Songeait-il à rappeler Léa un jour ? Repasserait-il le concours d’admission à l’école d’art ? Avait-il un tatouage ?

— Et comment tu t’es fait ça ? chercha-t-elle à savoir un soir après avoir trié des vieux vêtements déposés dans la benne prévue à cet effet pendant que Nolan travaillait sur la palissade.

Elle désignait sa propre canine et faisait référence à celle de Nolan, en haut à gauche, noire et ébréchée. Il porta l’index à sa bouche par réflexe et toucha sa dent abimée tout en progressant dans la rue de la République. Le jeune homme avait fait un détour pour la raccompagner jusqu’à son arrêt de bus en quittant l’église.

— C’était dans une roda un peu mouvementée.

— Une quoi ?

— Une roda, répéta-t-il avec un accent étranger. Un combat amical en capoeira.

— Tu as fait de la capoeira ?

— Pour être exact, j’en fais toujours.

— Alors tu sais te battre, en vrai.

Cette remarque le fit sourire. Deux semaines plus tôt, la même pique l’aurait mis hors de lui. Aujourd’hui, il comprenait que la jeune femme ne se moquait pas par méchanceté. Cela faisait partie de son caractère. De son charme, aurait corrigé le Père Franck.

— Je sais me battre.

— Tu as un bon niveau ? demanda-t-elle avec plus de sérieux cette fois. Y a des grades en capoeira ? Ça se passe comment ?

— Je suis corde verte. Ça veut dire que je peux donner des cours.

— Ah ouais… fit-elle, impressionnée. Tu sais te battre alors. Je serais curieuse de voir ça, un de ces quatre.

Nolan discerna une lueur nouvelle dans le regard de son amie et en fut intrigué.

— Tu veux dire, toi contre moi ?

— Ouais, bien sûr ! Ça te poserait un problème, peut-être ? Tu tapes pas les filles, c’est ça ?

— Non, mais tu n’y connais rien en capoeira, il n’y a rien à voir, du coup.

— Parfois, t’es un peu naïf, mon petit Nolan, grimaça-t-elle. Je pense, sans me vanter, que je pourrais te mettre au tapis en moins d’une minute avec ta capoeira de danseuse. D’ailleurs, il reste combien de cordes avant le grade le plus élevé ?

— Trois pour être maître.

— Donc, tu peux donner des cours, mais tu n’as pas le niveau d’un maître. T’es un genre de prof pour débutants quoi, c’est ça ?

Cette fois, les insinuations de la jeune femme commençaient à le déranger.

— Oui. Et tu crois que tu serais plus forte que moi ? Tu fais un sport de combat ?

— Il y a encore pas mal de choses que tu ignores sur moi, petit scarabée. Je suis ceinture noire de Wushu. Donc, je pense bien que je suis meilleure que toi. Oui.

Elle avait marqué des guillemets avec les doigts en prononçant le mot « meilleure ». Nolan la regarda de travers un instant. Elle se moquait sans doute de lui.

— Le wushu, c’est une discipline du kung-fu, c’est ça ?

— Espèce d’inculte ! Le Wushu, c’est le kung-fu ! corrigea-t-elle en cherchant à savoir dans combien de temps son prochain bus serait là. Deux minutes, nickel. En fait, kung-fu veut juste dire maîtrise en chinois. Wushu désigne l’art de la guerre. Mais on s’en fout. Je t’éclate, c’est tout !

Elle avait dit ça avec un sourire bienveillant et la colère naissante de Nolan s’évapora. Elle ne cherchait pas à le rabaisser. Elle s’amusait. Elle devait aimer se mesurer à différents adversaires dans le simple but de se mettre à l’épreuve et progresser.

— Ça fait longtemps que tu fais du… wushu, alors ?

— Douze ans, à quelque chose près. Et je ne me suis jamais battue avec un capoeiriste.

— Je pense que ça pourrait te déstabiliser, du coup.

— C’est possible, mais c’est ça qui est bien aussi. Voilà le bus. On se voit demain ?

— Yes !

Et sans prévenir, elle lui plaqua un baiser sur la joue.

— Oh ! Et appelle cette fille ! Je suis sûre qu’elle attend après toi…

Valentina s’engouffra dans le bus et Nolan fit demi-tour. Il avait environ vingt minutes de marche pour rentrer chez lui. Il avait le temps de passer un coup de téléphone à Léa. Le jeune homme avait avoué avoir hésité à plusieurs reprises à la recontacter. Il prétendait que c’était pour prendre de ses nouvelles, mais la vérité était qu’il avait juste envie de lui parler. De fait, il n’avait aucune raison de la déranger.

Nolan sortit son portable et parcourut encore leur dernier, leur seul, échange SMS. C’est à ce moment qu’il entendit un cri.

Son sang se figea dans ses veines et tous ses membres s’engourdirent une seconde. La tête lui tourna, mais il ne tomba pas. Le temps de trois battements de cœur affolés et il retrouva ses esprits. Ça recommençait ?

Il pivota à gauche, puis à droite. Aucune ombre fuyante alentour, rien qui ne bougeait. Il reprit sa marche, rangea son téléphone dans sa poche et tendit l’oreille. La nuit était sombre et des halos de lumière se dessinaient au pied des réverbères.

— À l’aide ! entendit-il sans le moindre doute cette fois-ci.

L’appel venait de devant. La rue était calme et silencieuse. Il put situer la provenance à environ deux pâtés de maisons de sa position. Sans réfléchir davantage, il se précipita vers ce qu’il pensait être le lieu de l’agression.

Il arriva juste à temps pour voir un grand type avec une capuche tendre un sac à deux jeunes filles aux allures d’étudiantes. Elles ne semblaient pas craindre l’inconnu, mais lancé qu’il était dans sa course, Nolan poursuivit jusqu’à leur hauteur. Le temps qu’il approche, le mystérieux encapuchonné prit trois pas d’élan et sauta pour escalader le mur du petit immeuble en face de lui. Nolan ne put que constater qu’il était d’une incroyable agilité pour grimper le long d’une gouttière brinquebalante.

— Ça va ? demanda-t-il hors d’haleine et les jambes en guimauve.

— Oui. Un mec a essayé de voler son sac, mais ce gars a surgi et lui a repris.

— Et le voleur ? Il est où ?

— Ce connard s’est barré, bien sûr ! cracha la victime en vérifiant que rien ne manquait dans son sac.

— Ça va ? Vous êtes sûres ? Vous voulez que je vous accompagne au commissariat ?

— Ça servira à rien, répliqua la première. On n’a pas eu le temps de voir son visage. Claire a tout récupéré, on dirait. On va y passer le reste de la nuit pour qu’ils nous disent qu’ils ne peuvent rien faire pour nous. On va rentrer, je pense. T’es d’accord, Claire ?

L’autre acquiesça sans lever la tête de son sac. Elle avait encore les mains qui tremblaient, mais ne souffrait d’aucune blessure visible. Nolan leur proposa à nouveau de les accompagner, jusqu’à leur domicile, cette fois. Elles refusèrent poliment, expliquant qu’elles habitaient tout près. Le jeune homme n’insista pas plus et rebroussa chemin pour reprendre sa route. Ce type avait surgi de nulle part et s’était ensuite volatilisé sans rien demander. Il avait mis un voleur en fuite et récupéré le sac de cette fille. C’était un véritable héros. Même s’il n’avait pas poursuivi le malfaiteur, il était au moins resté entier. Il pouvait prendre sa cible en chasse et l’arrêter plus loin. Ou donner des indications à la police pour qu’elle finisse le travail. Lui avait fini inconscient et incapable d’une description précise des agresseurs de Léa.

Une fois en vue du pont, Nolan ressortit son téléphone portable et envoya un SMS à Valentina pour lui raconter son aventure du jour en quelques mots. Il ne mentionna pas le sentiment de honte qui l’habitait après avoir découvert cet inconnu, en revanche.

« Dis donc, tu cherches les ennuis on dirait :p » répondit-elle.

Lorsqu’il insista au sujet du type qui avait grimpé au mur, Valentina lui confirma qu’elle avait déjà entendu parler d’un Spiderman à capuche qui semblait faire régner la justice dans la ville, parfois.

« Et tu trouves ça normal ???? »

La réponse de Valentina le fit sourire et allait très bien avec sa personnalité.

« Je trouve ça cool \o/ »

Lorsque Valentina entra dans le Mac Donald de la rue Jeanne d’Arc, elle ne put retenir un sourire malgré l’horrible odeur de friture.

— T’es sûre qu’il bosse aujourd’hui ? demanda Hervé derrière elle.

— T’inquiète, le morfale. Je sais plus s’il termine maintenant ou dans une heure, mais je suis certaine qu’il est là.

— Bonjour, vous avez choisi ?

La jeune fille qui s’adressa à elle avait un sourire agréable et un bout de tatouage dépassait du col de sa chemise.

— En fait, on voudrait voir un pote qui bosse ici… Nolan.

— Ah ! D’accord. Bougez pas, je vais le chercher.

Elle s’éclipsa derrière la machine à boisson et Hervé se plongea dans l’étude du menu, au-dessus de la ligne de caisses.

— C’est bon ? T’es rassuré ?

— À fond ! J’ai la dalle en plus.

— T’es insortable, pouffa Valentina en reportant son attention vers le comptoir.

La caissière reparut juste avant Nolan qui lui adressa un grand sourire après s’être remis de sa surprise. Il frotta les mains sur son tablier en plastique en s’approchant. Son calot en papier lui donnait un air ridicule, mais Valentina fit un effort pour ne pas se moquer. Il était au travail, après tout.

— Tu m’avais dit hors des heures de pointe, j’espère que c’est bon ? demanda-t-elle en guise de salutations.

— Oui, le rush est fini depuis dix minutes.

Il désigna le hall presque désert. Les équipiers de caisse nettoyaient les plans de services tandis qu’un autre s’occupait de vider les poubelles et d’astiquer les tables libres. Seule la fille qui les avait accueillis restait à sa place.

— Tu peux nous offrir à manger, du coup ? intervint Hervé.

Nolan tenta de le masquer, mais Valentina nota le léger changement dans son attitude. La demande de son ami le gênait.

— Disons que je peux sans problème te faire profiter d’un menu XL avec un sandwich en plus pour le prix d’un Best Of normal. Ça vous va ?

— D’la balle, se contenta de répondre le grand.

— Je termine d’ici une demi-heure, ajouta Nolan après avoir consulté l’horloge de la cuisine. Installez-vous et je vous rejoins après. Commandez auprès de Mélanie, la fille qui est venue me chercher. Je vais la prévenir.

Valentina le remercia alors qu’il était déjà en train de repasser de l’autre côté du comptoir. Nolan glissa quelques mots à sa collègue qui les servit comme promis en leur faisant bénéficier d’une promotion qui n’existait nulle part sur les menus. Elle ne fit aucune remarque. Comme il l’avait précisé, Nolan s’entendait bien avec presque tout le monde dans ce restaurant. Ça pouvait être pratique, nota la jeune femme aux cheveux verts.

— Il est cool, en fait, chuchota Hervé en s’installant devant son plateau.

Valentina n’avait qu’un Mc Flury. Elle n’était pas venue manger, mais visiter un ami, avait-elle expliqué à son compagnon quand il l’avait asticotée sur le fait qu’elle soit au régime. La glace, c’était d’ailleurs juste pour le contredire. Pas par envie.

— Bien sûr qu’il est cool ! Tu crois que Francky recrute des bouffons ou quoi ?

— Non. Mais il aurait pu refuser de nous filer de la bouffe gratos et il l’a pas fait.

— T’as quand même payé ton menu, je te rappelle.

— Ouais ! Mais j’en ai eu vachement plus et ta glace était gratos, elle. Je crois que t’as tapé dans l’œil de cette Mélanie, ajouta-t-il le regard lubrique.

— Dis pas de connerie ! C’est pour faire plaisir à Nolan, pas à moi.

— Ah…

Hervé sembla déçu, ce qui fit sourire Valentina. Le jeune homme s’empiffra, prétendant qu’il ne fallait pas laisser refroidir la nourriture. Elle le questionna à nouveau sur sa soirée. Il avait effectué une sortie en solo et n’appréciait en général pas cela. Valentina savait que la veille avait été mouvementée, mais il ne s’en plaignit pas.

— Non ! Y a eu de l’action, mais c’était gérable. Rien de folichon. Et puis, je préfère ça que m’ennuyer comme un rat mort. C’est ça le pire quand t’es tout seul, je trouve, dit-il en finissant son deuxième Mac Chicken.

— J’aime bien, moi. Être toute seule, je veux dire.

— Oui, mais toi t’es une fée des bois, sourit-il. Tu n’es bien que parmi les tiens…

Elle éclata de rire juste avant de croiser le regard de Nolan. Il lui fit signe qu’il revenait de suite et disparut derrière une porte sur laquelle était écrit « personnel autorisé uniquement ».

— Et du coup, tu lui veux quoi à Nolan ?

— Qu’il vienne sur Justices. C’est le meilleur moyen de le jauger.

— T’es pas sérieuse ? Je croyais que c’était une blague. Il a clairement pas ce qu’il faut !

— Francky s’est quand même pas trompé souvent, que je sache. Je pense qu’il cache bien son jeu, en fait. Il est prof de Capoeira.

— Non ?

Cette fois, Hervé resta bloqué. Il n’imaginait pas une seule seconde Nolan sportif. Il était toujours habillé avec des vêtements larges et semblait flotter dedans comme s’ils avaient eu deux tailles de trop. Ainsi ne pouvait-il pas deviner la musculature du dessinateur. Pourtant, il le pensait chétif et plutôt mou, comme Valentina. Un profil incompatible en tous points avec le poste d’entraîneur.

— Eh si ! Il m’a dit ça hier soir. Ça m’a surprise aussi, mais si tu regardes bien sa façon de se déplacer, il est plutôt souple. Et j’ai toujours vu les capoeiristes comme des mecs assez secs, au contraire des boxeurs. Je pense qu’il ferait une très bonne recrue. Il a juste besoin d’un petit coup de pouce.

— Si tu le dis.

— En l’occurrence, c’est Francky le premier à l’avoir dit. Et vu le contexte… Bref ! Sois pas jaloux.

— C’est tout ce que tu as pris ? demanda alors Nolan qui s’était changé à toute allure.

— Tu te douches pas ou un truc du genre ?

— C’est pas la piscine ici, répondit-il en souriant. Y a pas de douches.

— Bah, on va filer chez toi et tu vas vite te laver parce que tu pues la vieille frite.

Nolan sembla hésiter entre la colère et le rire pendant une seconde. Il préféra de toute évidence l’ignorance.

— Je rentrerai après manger, je meurs de faim, fit-il. Vous vouliez juste manger à l’œil ou bien y avait un but particulier à votre visite ?

Hervé leva son verre de thé glacé et répondit que, pour sa part, il n’était là que pour la nourriture gratuite. Valentina, en revanche, souhaitait que Nolan se connecte sur le serveur de Justices.

— Je ne l’ai même pas téléchargé encore.

— C’est bien pour ça que je vais venir chez toi et vérifier que tu le fais.

— Je ne vois pas bien en quoi c’est si urgent. C’est qu’un jeu et j’ai pas le temps pour ça. Je reviens.

Nolan retourna vers les caisses pour prendre son repas. Pendant ce temps, Hervé s’éclipsa. Il avait besoin de faire les boutiques avant d’aller aider le prêtre à préparer la messe du soir. C’était son jour, le samedi. Le seul de la semaine. Le reste du temps, Valentina, surtout, Nolan et parfois Léo, se relayaient pour donner un coup de main à Francky. Valentina attendit à table en consultant son téléphone portable.

— T’as pas mangé ce midi ? demanda-t-elle au capoeiriste lorsqu’il revint avec un plateau plein de sandwichs.

— J’ai mangé à onze heures, en fait.

— Tu te fais deux Mac Do par jour et t’es pas plus gros que ça ? Chapeau !

— Je suis sportif et je bosse au grill, c’est physique tout ça, fit-il en entamant son premier Big Mac.

Il ne fallut pas bien longtemps pour que Nolan revienne sur son aventure de la veille au soir et parle de ce mystérieux type à capuche. Un véritable héros, décréta-t-il enthousiaste. Il avait poursuivi le voleur, récupéré le sac et l’avait rendu aux filles sans attendre quoi que ce soit en retour. Ensuite, il avait disparu dans la nuit en escaladant un mur.

— T’es sûr que c’était pas une tortue ton mec ?

— T’es pas drôle !

Nolan questionna sa nouvelle amie qui lui avait dit avoir déjà entendu parler d’événements similaires. Il souhaitait savoir où et quand.

— Pourquoi tu t’intéresses tant à lui ? Tu veux prendre des cours ?

Nolan garda le silence. Le sujet était donc vraiment sensible, constata Valentina. Francky le pensait capable, mais elle doutait qu’il ait le caractère adéquat, en réalité.

— Je suis curieux, juste, déclara-t-il enfin.

Mais Valentina évita d’entrer dans les détails. Elle prétendit ne pas savoir avec exactitude de quand dataient les événements. Il y avait plus d’un an, c’était une certitude. Le héros à capuche avait le visage masqué par un cache-nez dans les descriptions qu’elle avait eues. Son rayon d’action semblait s’étendre dans toute la ville, mais potentiellement aux alentours aussi.

— Comment ça se fait que je n’aie jamais entendu parler de ça avant ?

— Déjà parce que ça n’arrive pas tous les quatre matins, apparemment. En plus, moi j’en entends parler à l’école et sur les réseaux sociaux, parfois. Si je t’ai bien cerné, tu ne vois pas grand monde et t’es pas du genre à traîner sur Facebook ou Insta.

— Tu veux dire que le mec fait des selfies aussi ?

— N’importe quoi ! Et puis, si ça se trouve c’est une fille, qu’est-ce que tu en sais ?

— Je l’ai vu, je te rappelle. Il avait pas la carrure d’une fille.

Valentina se mordit la langue pour ne pas lui répondre.

Après une nouvelle seconde de silence, Nolan émit quelques conjectures sur les motivations de l’inconnu. Il devait habiter dans un rayon de quelques kilomètres, maximum. Il était agile, un gymnaste peut-être ? Il n’avait pas peur du combat et devait même pratiquer un art martial quelconque. Puisqu’il se cachait, il devait avoir une vie publique ou en tout cas être un peu connu dans la région.

— Tu ferais un mauvais détective, je pense, intervint Valentina alors que Nolan terminait sa boisson.

— Pourquoi ? Ça se tient tout ce que je dis.

Il se leva, débarrassa son plateau, envoya un signe vers la caisse et tendit la main à la jeune femme dans un geste machinal. Elle l’attrapa avec autant de nonchalance et ils quittèrent le restaurant pour se rendre au domicile de Nolan.

— Un gymnaste, déjà. Un gymnaste, ça fait des saltos et de la barre fixe. À mon avis, il fait plutôt de l’escalade ou du parkour. Pour l’art martial, là d’accord, je suis de ton avis. Mais alors le coup de la vie publique… Sérieux… tu vois le maire faire ça la nuit ?

— J’ai pas parlé du maire, je te signale, la coupa-t-il avec une grimace.

— On s’en fout ! À mon avis, c’est juste qu’il ne veut pas qu’on le reconnaisse. Spiderman met un masque et pourtant Peter Parker n’est pas connu. Même chose pour Flash, Antman ou Kick-Ass. Cette théorie ne tient pas la route. Ce mec cherche à être tranquille la journée, point.

Nolan admit qu’elle avait peut-être raison. Le mystère restait entier et Valentina changea de sujet. Elle demanda s’il avait enfin appelé Léa. Il répondit que non et que c’était la faute de ce fameux inconnu à capuche…

— T’avais pas menti, en vrai, s’exclama Valentina en pénétrant dans le studio. Ça fait pas rêver chez toi. Je crois que c’est même plus petit que ma chambre, en fait.

Nolan sourit. Il rétorqua que ce réduit lui suffisait, car il n’avait pas besoin de plus d’espace.

Valentina fit le tour du propriétaire en un clin d’œil et s’arrêta devant chacun des dessins accrochés aux murs. Elle eut un commentaire agréable pour chacun et n’eut pas à se forcer pour ça.

— Je ne comprends pas pourquoi tu as été refusé à l’académie d’art avec un talent pareil.

— C’est pas tant une question de talent que de style, en réalité. Ils cherchent plus des gens de l’école classique. Moi, j’oscille entre le manga et le comics. Ils n’aiment pas ça, voilà tout. C’est pour ça que ça ne serait pas très utile que je retente le concours. Il faudrait plutôt que je trouve un institut qui soit dans mon domaine ou que j’aille vivre dans un pays étranger.

— Ou alors tu oublies tout net cette idée d’apprendre. Je ne vois pas ce que ces bouffons bien pensants pourraient t’enseigner, franchement.

— On a toujours à apprendre, tu sais. Mais c’est gentil. Je crois que c’est le plus beau compliment que tu m’aies jamais fait.

— Ouais… bah t’emballe pas, je veillerai à ce que ça ne se reproduise plus, fit-elle avec un clin d’œil.

Elle rappela au dessinateur qu’elle attendait qu’il se douche avant de pouvoir lui montrer Justices. Il lui alluma son ordinateur pour qu’elle puisse télécharger et installer le jeu pendant qu’il se débarrassait de son odeur de friture.

Alors que le fichier chargeait, elle en profita pour observer avec plus d’attention la pièce principale. Elle ouvrit l’armoire et quelques tiroirs. Elle ne toucha cependant à rien, elle essayait d’en savoir un peu plus sur le jeune homme en découvrant ses habitudes de vie. C’était comme ça qu’elle en avait déjà beaucoup appris sur Francky.

Nolan s’habillait dans des tons sombres en permanence. Seuls ses pantalons et T-shirts de capoeira étaient d’un blanc immaculé. À part ses propres dessins, rien n’était affiché aux murs. Pas la moindre photo, de lui, de sa famille ou d’une éventuelle petite amie.

— Euh… fit doucement la voix de Nolan alors qu’elle s’était postée devant une représentation de SonGoku affrontant une étrange créature verte. J’ai oublié de prendre des vêtements.

Lorsqu’elle se tourna vers lui, elle le découvrit torse nu avec une fine serviette qu’il maintenait autour de sa taille. Loin d’être gênée, elle le reluqua sans retenue.

— Hervé pensait que tu étais du genre chétif, fit-elle sans le quitter des yeux. Je me doutais que c’était pas possible pour un capoeiriste.

— C’est un compliment, ça aussi ? demanda-t-il en se faufilant jusqu’à sa commode pour en tirer des sous-vêtements.

— La ferme !

Il s’exécuta et retourna dans la salle de bain. Lorsqu’il ressortit, il était habillé et Valentina regretta à voix basse qu’il se soit couvert.

— Bon ! Montre-moi ce jeu si extraordinaire, qu’on passe à autre chose ensuite.

Elle s’installa devant le PC et lança l’application. En quelques minutes, ils créèrent un compte et un avatar standard que Nolan pourrait modifier plus tard, puis elle le fit entrer dans le monde de Justices.

Elle choisit une ville du nom de TrainTown. C’était une zone hors du jeu en lui-même qui servait de tutoriel. Il pouvait mourir autant de fois qu’il le faudrait dans ce secteur, ça n’affecterait jamais son personnage ou son évolution dans les autres cartes. Valentina lui montra le système de déplacements, assez simple. Il pouvait bien sûr marcher, courir ou sauter. Il pouvait aussi grimper aux murs avec différentes combinaisons de touches. Le principe de combat était un peu plus compliqué à appréhender, car le héros incarné pouvait à la fois porter des coups de pied ou de poings, mais également faire des prises ou des projections. Au total, il y avait une quinzaine de boutons affectés aux actions du personnage virtuel. Pour Nolan, qui n’avait rien d’un gamer, cela parut très vite insurmontable. Il préférait les manettes de consoles, prétendit-il. Pourtant, il se laissa guider et essaya de prendre son avatar en main avec application.

Valentina resta deux heures à lui présenter chaque manœuvre, le principe du jeu et comment marquer des points et gagner de l’expérience. Ils se connectèrent ensuite sur BlackTown, la carte sur laquelle elle-même passait tout son temps lorsqu’elle faisait des parties. Elle lui expliqua que l’activité était restreinte dans la journée.

— Le crime vit la nuit après tout.

— Si ça te dérange pas, je vais pas attendre la nuit, j’ai d’autres trucs à faire.

— Détends-toi un petit peu, s’il te plaît. On est samedi, on n’est pas de corvées chez Francky et t’as terminé tes commandes. N’est-ce pas ?

Nolan grimaça.

— Je te propose deux activités en attendant ce soir…

— C’est normal que j’aie peur ?

— Soit tu viens avec moi te balader, continua-t-elle sans relever le sarcasme. On ira au jardin de l’école botanique manger une glace et après je te mets ta raclée dans un combat amical interdiscipline.

— Tu y tiens vraiment à ce truc, on dirait.

— Oui ! Ensuite on passera chez moi, je prendrai mon portable et on revient ici jouer.

Nolan ouvrit de grands yeux.

— Ou alors, poursuivit-elle en levant une main devant le visage du jeune homme pour l’empêcher de protester. Ou alors, tu appelles Léa tout de suite et tu l’invites à boire un coup dans un bar. Dans ce cas-là, je te fous la paix, of course.

— C’est quoi ce choix pourri ? Je pourrais pas plutôt avancer sur la palissade ?

— Non ! Aujourd’hui, c’est repos. Avec elle ou moi… mais repos !

Nolan resta silencieux. Valentina voyait bien qu’il était gêné. Elle se doutait qu’il ne souhaitait pas passer la journée avec elle. Ce qu’elle n’avait pas anticipé, en revanche, était sa galanterie exagérée. Il ne voulait pas la blesser en choisissant Léa plutôt qu’elle. Lorsqu’elle réalisa qu’elle l’avait coincé, bien malgré elle, elle se leva du canapé et se dirigea vers la sortie.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je te simplifie la tâche, répondit-elle tout sourire. Je vais aller me prendre une glace toute seule. Quand j’y serai, je t’envoie un texto. OK ?

— D’accord… mais pour quoi faire ?

— Ça te laisse le temps d’appeler Léa. Si elle n’est pas dispo, tu viens me rejoindre. Salut !

Sans attendre de réponse, Valentina claqua la porte derrière elle.

Plutôt que de se retrouver autour d’un verre dans un bar, Léa avait proposé à Nolan de se rendre à l’exposition d’Ivan Jablonsky, un photographe urbain peu connu, dont les clichés étaient fascinants. Du moins, était-ce l’avis de la jeune femme. Le dessinateur accepta sans broncher et rejoignit Léa dans le quartier du village, au nord-est de la ville. C’était là-bas qu’elle vivait. Elle l’attendait devant l’entrée de la galerie.

Lorsqu’il arriva à quelques pas, il réalisa qu’elle était bien plus jolie que dans sa mémoire. La jeune femme qu’il découvrit lui fit perdre ses moyens pendant quelques secondes. Ses cheveux bruns coupés au carré mettaient en évidence son visage fin aux grands yeux noisette. Elle était habillée d’une robe simple, sans fioriture qui lui donnait un petit côté désinvolte. Nolan fut sous le charme et bégaya pour lui dire bonjour. Par chance, elle eut la bonne idée de garder ses distances et ne pas prendre l’initiative de lui faire la bise. Elle l’accueillit cependant avec un immense sourire et s’empressa de l’inviter à l’intérieur.

Elle lui servit de guide tout du long et il lui demanda pourquoi elle venait voir cette exposition qu’elle semblait connaître par cœur.

— C’est mon photographe préféré, avoua-t-elle en baissant les yeux.

— Tu as déjà acheté une de ses œuvres ?

— Non ! Je crois même que ça ne me viendrait jamais à l’idée.

Nolan fut un peu étonné de la réponse, mais ne s’en formalisa pas. Après tout, elle avait peut-être des problèmes d’argent. Il ne savait rien d’elle, si ce n’était son prénom et qu’elle était, de toute évidence, fan d’Ivan Jablonsky.

— J’aime pas trop, moi. J’ai l’impression qu’il a photographié des immeubles et des gens, voilà tout. J’avoue que les clichés d’art, ça me dépasse un petit peu. Je vois plus ça comme un moyen de garder des souvenirs.

— Eh bien, dis-toi qu’il les partage avec toi. Prends cette photo par exemple.

Elle avança vers un cadre carré d’environ cinquante centimètres de côté. On y distinguait un parc, en plein été, avec une sculpture métallique abstraite au milieu de l’herbe, au premier plan.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Un parc et des gens avec une sculpture moche.

Léa sourit. Elle pointa un arbre immense, à droite de la composition.

— Regarde ça, c’est un chêne centenaire. Là, fit-elle désignant un nouveau végétal bien plus petit, c’est un érable champêtre, il a sa taille adulte, mais est bien plus récent que l’autre. Et là, c’est un tout jeune pommier qui ne donnait pas encore de fruit à ce moment.

Nolan observa patiemment, mais ne comprenait pas où sa guide voulait en venir.

— Je vois, mais il n’y a rien d’extraordinaire.

— Parce que tu ne regardes pas ce qu’il faut. Le truc de ce cliché est la capture de l’instant un peu spécial. Si tu observes bien, parmi les gens qui sont présents, il y a, à chaque fois, une seule personne juste devant ces trois arbres.

Le dessinateur fixa son attention et ses yeux s’illuminèrent. En effet, cette photo avait un côté ironique tout à fait invisible au premier coup d’œil.

— Tu vois ? Devant le vieux chêne, il y a une mamie. Devant l’érable, un homme d’affaires d’une quarantaine d’années, donc au milieu de sa vie ou pas loin…

— Et un enfant devant le petit pommier. Il fallait l’œil pour trouver ça et avoir le temps de prendre la photo.

— En vérité, corrigea-t-elle, il ne s’en est rendu compte qu’après coup, au moment du développement.

— Mais t’es super calée sur ce type, en fait !

— Je n’ai pas de mérite. Viens…

Elle lui fit un signe de tête et l’entraîna un peu plus loin dans la galerie. Il y avait assez peu de monde et ils purent se déplacer sans encombre vers une autre salle. Là se tenait un cinquantenaire en costume de soirée. Il était en discussion avec un couple devant la pièce centrale de cette petite salle. Sur un piédestal et sous verre, un vieil appareil photo que Nolan imagina plus ancien que l’homme en question, faisait l’attraction.

Sans se soucier de déranger le trio, Léa s’interposa face au monsieur qui lui sourit immédiatement.

— Nolan, fit-elle sans autre introduction, je te présente Ivan Jablonsky.

— Bonjour…

Il fut un peu gêné et ne sut que dire à ce photographe qu’il n’appréciait même pas.

— Salut, Léa, fit-il en l’embrassant sur le front avant de tendre la main au jeune homme.

— Papa, voici Nolan. C’est grâce à lui que je n’ai eu que quelques bleus, l’autre jour.

Le visage du photographe passa par plusieurs expressions si rapidement que l’ensemble ne forma plus qu’une étrange grimace. Nolan se sentit piégé. D’abord parce qu’il ne s’attendait pas à affronter le père de Léa. Puis, parce que ce dernier l’emprisonna dans ses bras. Il le serra si fort que Nolan eut le souffle coupé.

— Nolan ! répéta-t-il, la voix tremblante. J’ai rencontré ta mère quand tu étais encore inconscient à l’hôpital. Léa m’a dit que tu ne t’étais pas montré très bavard avec elle, alors j’ai préféré ne pas ajouter à ta gêne à ce moment.

Il le lâcha et le regarda droit dans les yeux, oubliant le couple avec qui il discutait, quelques secondes plus tôt. Oubliant même qu’il était dans une galerie d’art et que d’autres visiteurs débarquaient à intervalles réguliers dans la pièce. Il avait les yeux brillants d’émotion et donnait l’impression d’être sur le point de craquer nerveusement. Nolan en fut encore plus embarrassé.

— J’ignore s’il existe des mots pour t’exprimer ma gratitude. Tu as sauvé ma fille, autant physiquement que psychologiquement. Tu as fait preuve d’un courage exemplaire, comme on n’en voit plus de nos jours. Je… Je ne sais pas quoi dire. Merci.

Cette fois, les larmes coulèrent et il serra les mains du dessinateur dans les siennes.

— Je crois que tu l’embarrasses un peu, papa, souffla Léa en lui décrochant les doigts du jeune homme.

— Pardon. Je suis désolé, mon garçon. Je n’étais pas préparé à te voir débarquer ici, au bras de Léa. Tu aurais pu me prévenir, glissa-t-il à son intention en plissant les sourcils.

— Je voulais vous faire la surprise à tous les deux. L’occasion était trop belle.

— J’imagine, se moqua le père. Viens manger à la maison ce soir, Nolan !

Nolan fit un pas en arrière malgré lui.

— Euh… Non, s’excusa-t-il, maladroit. J’ai… enfin, j’ai déjà un truc prévu ce soir.

— Et puis ce soir, ça ne sera pas possible papa…

— Ah oui, c’est vrai. Évidemment ! Eh bien, je vous laisse décider d’une date ensemble. Ça me fera un grand plaisir de t’avoir à notre table.

— Merci, monsieur, réussit-il à lâcher avant d’attirer Léa à lui par la manche.

Ce fut une très mauvaise idée. Léa tira son bras en arrière dans un mouvement de panique. Ne comprenant pas bien ce qu’il venait de se passer, il s’excusa en bégayant. C’est ainsi qu’il réalisa que Léa avait toujours gardé une certaine distance entre eux. Cela ne l’avait pas frappé jusqu’à présent puisque le tempérament enjoué de Léa avait pour ainsi dire comblé l’espace entre eux. En réalité, c’était un mécanisme de défense, probablement inconscient, suite à son agression.

— Excuse-moi, bafouilla-t-il encore en reculant d’un pas supplémentaire.

Léa lui adressa tout de même un sourire, une fois le choc passé : elle avait dû comprendre le message d’origine. La jeune femme embrassa de nouveau son père et ils quittèrent la salle sans pour autant sortir de la galerie.

— Je suis désolé, je ne voulais pas te faire peur, souffla Nolan en veillant à ne pas s’approcher.

— C’est pas grave, rougit-elle. Tu m’as surprise, c’est tout.

— D’accord.

Léa resta pourtant silencieuse un moment alors qu’ils déambulaient dans les allées de l’exposition et Nolan se demandait comment il allait pouvoir réparer sa bourde. Sa compagne observait les photos sans plus faire de commentaire.

— Dis donc, reprit enfin Nolan, c’était pas super sympa ce que tu viens de faire.

Elle lui lança un regard surpris avant qu’une sorte de lumière se fasse dans son esprit.

— Ce n’était pas méchant, en tout cas, sourit-elle. Mais j’ai bien compris que c’était le jour de te présenter mon père. Il t’a fallu trois semaines pour oser me parler en face, je n’étais pas sûre d’avoir une autre occasion. Ne sois pas trop fâché, s’il te plaît. Et pour ce que ça vaut, je ne t’obligerai pas à venir manger à la maison, si tu ne veux pas. Même si ça me ferait vraiment plaisir.

— Donc ton père est photographe ? demanda-t-il ne sachant quoi répondre.

— T’as tout compris !

— Et ça marche ? Je veux dire, il arrive à en vivre ?

— Ça a été dur au début, apparemment. Je ne m’en souviens pas, j’étais trop petite. Mais maintenant, ça va. Il a réussi à se faire un nom. Du coup, il expose assez souvent, des magazines lui achètent des clichés parfois aussi. Il parvient à nous faire vivre, oui.

— C’est cool. On y va ?

— On va où ?

Nolan n’avait aucune idée en tête. Il voulait juste s’échapper de cet endroit. Le père de Léa était susceptible de surgir n’importe quand et il n’avait pas envie de le revoir si vite. Il avait aimé les moments passés avec Léa parce qu’elle n’avait pas une seule fois parlé de l’agression. Son paternel, au contraire, n’avait eu que cela à la bouche.

Après une rapide discussion, ils se promenèrent dans le village, un quartier que Nolan fréquentait très peu. Il y avait beaucoup de petites boutiques surmontées d’habitations sur un ou deux étages, la plupart du temps. C’était un endroit agréable avec une majorité de rues trop étroites pour les voitures.

Comme lors de leur première soirée SMS, ils échangèrent sur de nombreux sujets. Nolan parla de son travail pour le Père Franck et Léa émit le souhait de venir voir son œuvre. S’il accepta, il lui proposa cependant d’attendre au moins une bonne semaine que la première phase soit achevée. En l’état actuel, il n’était pas prêt à montrer son dessin.

Les deux heures qui suivirent passèrent à une vitesse irréelle et, déjà, Léa annonça qu’il était temps qu’elle rentre. Sa mère devait l’emmener à l’aéroport pour son départ en voyage linguistique. Elle avait encore quelques préparatifs à terminer avant de prendre l’avion pour l’Écosse.

— N’attends pas des mois pour me rappeler, cette fois ! signala Léa en lui faisant un signe de main pour le saluer.

— Tu sais qu’au XXIème siècle, les filles ont le droit de rappeler, elles aussi.

— Méfie-toi, je peux être envahissante.

— Même pas peur !

Nolan hésita un instant sur la conduite à tenir. L’embrasser était hors de question, bien sûr, mais lui serrer la main lui paraissait tout autant inconvenant. Il opta pour un dernier « Salut » et fit volte-face pour retourner chez lui. Il avait encore une bonne heure avant que Valentina ne revienne avec son ordinateur pour jouer à Justices.

Lorsque Nolan ouvrit la porte de son studio, Valentina lui offrit un grand sourire. Peut-être un peu hypocrite.

— Quoi ?

— Alors c’était comment ? T’as été tout l’après-midi avec elle. Vous aviez donc des trucs à vous dire finalement, non ?

Nolan la fit entrer et ferma derrière lui avant de répondre. Il avait en effet passé un très bon moment avec Léa. Pour autant, il avait aussi vécu une expérience des plus étranges avec son père.

— Son père ? Qu’est-ce qu’il vient faire dans l’histoire ?

— Je t’ai dit que je la retrouvais à une exposition, reprit-il en servant deux maxi gobelets Mac Donald de Coca-Cola Light. Bah, le photographe, c’était son père, en fait. Du coup, elle me l’a présenté et il a pratiquement fondu en larmes sur moi.

— Gênant ! Et sinon, t’as des vrais verres ou t’es une succursale de Mac Do ?

— J’ai pas de verres, claqua-t-il. Bref… C’était trop bizarre. Il m’a fait le grand numéro, genre tu as sauvé ma fille, je te serai éternellement reconnaissant, mais d’un autre côté, il n’avait jamais cherché à me joindre depuis l’accident.

Valentina sourit.

— Quoi ?

— Tu appelles ça « l’accident » ?

Nolan resta muet.

— Comme si les trois types n’avaient pas fait exprès de la violer. Oh ! Pardon de t’avoir frappée et dessapée, fit-elle avec une voix d’enfant. C’était un accident. Mais maintenant qu’on en est là, on va te violer à trois.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je sais très bien que c’est pas ça que tu voulais dire ! Mais en parlant comme ça, tu minimises leur crime et tu t’excuses d’être intervenu. C’est nul !

Nolan baissa les yeux. Elle avait raison.

— Tu m’écoutes ? Regarde-moi ! tonna-t-elle. Ce n’était pas un accident, OK ? C’était un crime ! Une tentative de viol. Une agression. Appelle ça comme tu veux, mais pas un accident.

— D’accord, capitula Nolan. Pardon.

— Et arrête de t’excuser, putain ! T’es chiant à force. Affirme-toi !

Elle appuya sa phrase en le poussant des deux mains et Nolan fit un pas en arrière avant de buter contre sa table basse. Il se rétablit de justesse en faisant tomber quelques gouttes de son breuvage sur le sol carrelé.

— C’est quoi ton problème ce soir, Valentina ? s’emporta-t-il lui aussi.

— Je sais pas ! Peut-être que j’en ai marre que tu sois toujours en train de jouer les victimes avec cette histoire. T’as sauvé une fille et tu fais une dépression. Qui fait ça ? Hein ? N’importe qui de normalement constitué devrait être super fier et le crier sur les toits. Les gens modestes s’en cachent, mais personne, et j’ai bien dit personne, ne fait une dépression parce que sur les trois types y en a deux qui ont échappé à la police. C’est eux qui devraient faire une dépression, d’ailleurs. Ça me fout en rogne depuis le début. Francky me dit à quel point tu luttes pour surmonter ton échec, mais c’est pas un putain d’échec ! Tu m’entends ?

Nolan l’entendait très bien. La voisine du dessous aussi, tout comme les gens dans le café en face, sans doute. Il resta cependant sans réaction face à cette jeune femme aux cheveux verts qui avait toujours un sourire au coin des lèvres. Cette fois, son front s’était plissé sur ses yeux brillants et un rictus mauvais remplaçait cette moue rieuse qui lui seyait si bien.

Le choc de cette agression verbale passé, Nolan s’approcha de Valentina et la fixa droit dans les yeux. Il tâcha de prendre son air le plus dur en réserve, mais échoua à faire concurrence à son amie.

— Je t’entends parfaitement, mais j’ai deux choses à te dire.

Il marqua une pause, ancra ses pieds au sol comme s’il s’apprêtait à livrer le combat qu’elle attendait tant. Valentina fit passer une mèche de cheveux derrière son oreille et pencha la tête. Elle avait toujours cet air colérique, mais ce simple geste la rendit bien plus sympathique aux yeux de Nolan.

— Premièrement, fit-il théâtral, tu vas baisser d’un ton. J’ai une réputation de gentil garçon dans cet immeuble. Ne viens pas me gâcher la vie en leur faisant croire que je me bagarre avec ma petite amie ou je ne sais quoi.

Valentina ne put retenir un sourire et Nolan tenta de garder un visage sévère.

— Deuxièmement ?

— Ne sois pas si vulgaire, ça ne te va pas. D’ailleurs, n’oublie pas que tu es dans les beaux quartiers ici.

— T’es con, rit-elle en lui giflant l’épaule du bout des doigts. Je te signale que je suis sérieuse.

— Moi aussi !

Il y eut un nouveau silence. Valentina le fixa, toute colère envolée. On aurait dit qu’elle étudiait le personnage pour la première fois.

— Tu comprends ce que je veux te dire, Nolan ? Tu as tout bien fait, dans cette histoire. Tu es un mec bien, qui a bien réagi. Quatre-vingt-dix pour cent des gens, dans cette situation, se seraient sauvés ou auraient regardé ailleurs. Toi, tu as foncé dans le tas. T’es vraiment un héros. C’est pas juste une formule.

Un héros qui n’a pas su se sortir tout seul du bourbier dans lequel il s’était fourré, pensa Nolan. Il avait voulu jouer au héros, oui, mais il avait échoué. Avoir un comportement héroïque et être un héros pour de vrai étaient deux choses différentes.

— D’accord. J’ai saisi. Mais ça ne change pas…

— Tais-toi ! chuchota-t-elle en lui plaquant la main sur la bouche. Tu vas encore dire une connerie. Arrête-toi à « d’accord ». Tu as sauvé cette fille. Dis-le !

Sans aucune raison apparente, Nolan eut soudain une énorme boule dans la gorge.

— Dis-le ! répéta Valentina. C’est facile : « j’ai sauvé cette fille ». À toi…

La boule l’empêchait presque de respirer et sa vue se brouilla. Il n’allait tout de même pas se mettre à pleurer. Pas maintenant. Pas devant Valentina !

Elle l’attira à elle et glissa ses bras autour de sa taille pour le câliner doucement.

— Ça s’appelle la verbalisation. C’est le seul truc utile que j’ai appris avec la psy du centre. Quand tu arrives à dire les choses, à les extérioriser, tu es prêt à passer à une autre étape.

Nolan se trouva tout mou d’un coup, vulnérable, dans les bras de Valentina. Il sentait son souffle dans son cou et une main lui caresser le dos. Il était comme un enfant que la maîtresse réconforte après une mauvaise chute. Ridicule !

Pourtant, il était bien là. Il enroula à son tour ses bras autour du cou de son amie et laissa couler quelques larmes. Il n’aurait pas pu les retenir bien longtemps, de toute façon.

— Tu es un mec bien, Nolan. T’es un putain de héros !

— Arrête de dire putain, s’te plaît, chuchota-t-il à son oreille.

— Seulement quand tu admettras que tu as sauvé cette fille.

— Elle s’appelle Léa.

— J’m’en fous de son nom ! Tu l’as sauvée.

— Oui.

— Alors, dis-le !

L’avait-il réellement sauvée ? Elle qui était à présent incapable de supporter qu’on lui attrape la manche. La pauvre était traumatisée et lui n’avait même pas pu punir les responsables. Elle allait maintenant vivre dans la peur de retomber sur eux au coin d’une ruelle sombre. Pouvait-on appeler ça une réussite ?

— Je t’écoute.

— Pas ce soir…

— OK !

Elle ne prononça plus un mot et se contenta de garder Nolan dans ses bras. Ils restèrent ainsi une bonne dizaine de minutes jusqu’à ce que Nolan renifle bruyamment avant de se redresser. Il s’arrangea pour ne pas montrer son visage à son amie et fila dans la salle de bain pendant quelques secondes.

Devant le miroir, il se contempla et se fit la morale intérieurement. Il venait de fondre en larmes dans les bras de Valentina. Depuis qu’il avait échangé avec Léa par SMS, les cauchemars avaient pratiquement disparu et il pensait aller mieux. La vérité était qu’il avait toujours évité le sujet de cette… agression. Il était loin d’être en paix avec ça, constatait-il avec amertume.

Il se passa de l’eau sur le visage et essaya de se reprendre en main. Ce n’était pas le moment ! Nolan fit de son mieux pour effacer les traces de ses larmes. Valentina n’était pas bête, elle savait qu’il avait pleuré, mais il ne voulait pas le laisser voir pour autant. Une petite gifle sur chaque joue le remit d’aplomb et il sortit de la salle de bain avec un sourire forcé.

— Tu étais venue me montrer Justices, non ? demanda Nolan en feignant la désinvolture.

Le regard qu’elle lui lança confirmait, plus que tout autre indice, qu’elle n’était pas dupe. Pourtant, par politesse, ou peut-être par pitié, elle joua le jeu.

— Tout à fait, on s’y met ?

Ils s’installèrent derrière l’ordinateur. La première demi-heure fut consacrée aux révisions de ce qu’ils avaient vu un peu plus tôt dans la journée sur la carte d’entraînement. Ensuite, ils se connectèrent sur BlackTown. Valentina alluma également son PC et lança Justices, mais resta penchée sur le clavier du jeune homme. Cette fois, la ville débordait de vie. La liste des joueurs indiquait une vingtaine de participants et d’autres apparaissaient de temps en temps. Valentina pointa un pseudo, Shaga13, et précisa qu’il s’agissait d’Hervé.

— Lui aussi il joue ?

— Je t’ai dit que c’était mieux qu’un psy. On a monté un crew avec lui et deux autres. Va lui parler, présente-toi, comme ça il t’invitera dans l’équipe pendant que mon pc charge.

— C’est quoi l’intérêt ?

— Déjà, ne pas être tout seul. Ensuite, tu auras accès à des items plus cool grâce à notre expérience globale. Et des missions de groupe aussi. Bref, c’est mieux. On pourra t’apprendre des trucs que je ne te révélerai jamais si tu rejoins pas le crew.

— Tu veux dire que les héros se font concurrence ?

— Bah ouais… C’est un jeu quand même. Le but reste de gagner et d’être le meilleur.

Nolan sourit. Il alla cliquer sur le pseudo d’Hervé et se présenta. Il précisa qu’il était avec Valentina et qu’elle lui avait proposé de rallier leur crew. Presque aussitôt, une pop-up s’activa. C’était une invitation pour rejoindre l’équipe Le_Squad. Il accepta et une nouvelle liste de pseudos apparut, sur la droite de son écran. Il y avait un total de cinq noms. Le sien (NoNo98), celui d’Hervé (Shaga13), puis suivait Tina, GladiuS et Patrem666.

— Je ne te dis pas qui je suis, je pense que tu auras deviné. GladiuS et Patrem666 ne se connectent pas très souvent, on te les présentera quand on les reverra.

Nolan déambula dans la ville et Valentina parvint à le guider sans encombre vers un coin sombre dans lequel il y avait de nombreuses et régulières agressions. À peine y fut-il rendu que deux loubards numériques s’attaquèrent à un frêle étudiant virtuel. Sous l’impulsion de sa coéquipière, Nolan se précipita pour intervenir et frappa sans sommation l’un des deux agresseurs. Le lycéen prit aussitôt la fuite et Valentina invita Nolan à cogner le deuxième malfrat rapidement.

— Casse-toi maintenant ! fit-elle une fois le second coup porté.

— Pourquoi ? Je peux les finir !

— Non, tu les finis pas, tu te barres. Tout de suite ! Vite !

Nolan pesta à voix basse, mais s’exécuta. Valentina le guida vers une zone plus éclairée et plus peuplée où il put s’arrêter. Elle l’invita à consulter sa jauge de points ainsi que celle représentant son état physique. Il avait gagné deux mille points, mais perdu un quart de son énergie. S’attaquer à ces deux types lui avait coûté en énergie, ainsi que la fuite au pas de course.

— Si tu veux pouvoir survivre dans ce jeu, c’est assez facile : tu frappes le premier, toujours. Et tu cours dès que tu peux, toujours. Tu seras rarement en un contre un. C’est bien connu, les méchants ne sont forts qu’en groupe. Donc tu fais diversion, tu les mets à terre si tu peux, mais ton but c’est de gagner du temps, pas la bataille. Tu ne gagneras jamais vraiment la bataille. OK ?

Nolan ne répondit pas. Il avait bu les paroles de son amie et n’avait pas pu s’empêcher de faire un parallèle avec sa situation lors de son intervention pour sauver Léa. Il avait frappé le premier, mais n’avait pas profité de son avantage pour fuir. Et il avait perdu la bataille.

— OK ?

— Oui, d’accord. Je comprends, fit-il l’air absent.

— Tu viens de sauver ton premier innocent, lâcha Valentina en empoignant son gobelet. Je trinque à ça !

Nolan rafla son Coca et cogna son verre en carton contre celui de Valentina. Ils se remirent ensuite à la recherche d’un autre endroit où des malfrats pouvaient sévir et Valentina attrapa son ordinateur pour le rejoindre sur la carte. Ils firent encore quelques parties.

Jusqu’au jeudi suivant, les journées de Nolan devinrent étrangement similaires. Au restaurant, il fut systématiquement d’horaire d’ouverture, dès le lundi, et commençait donc à six heures du matin. Il débauchait aux environs de quinze heures. Il allait ensuite travailler sur la palissade du Père Franck. Ce dernier passait toujours le voir, mais ne restait que rarement, en fin de compte.

Parfois, il lui apportait un rafraîchissement, d’autres fois, il discutait un peu avec lui. Le mardi après-midi, il voulut parler de Léa et savoir si le dessinateur avait continué d’entretenir une relation avec elle.

— Vous avez vraiment une drôle de façon de formuler les choses, des fois, mon Père, déclara Nolan, affairé à corriger un vélociraptor dont les proportions ne lui plaisaient guère.

— Bon… et sinon : tu l’as revue ? insista le prêtre en changeant de voix, dans l’espoir de paraître plus désinvolte.

Sans perdre son sourire, Nolan lui expliqua qu’il ne la reverrait pas avant au moins le samedi suivant, car elle était partie en Écosse.

— Elle m’a dit voyage linguistique, mais je ne vois pas trop comment ça pourrait en être un si ça ne dure qu’une semaine.

Le religieux se gratta le menton en réfléchissant avant de répondre d’un air pensif.

— Tu crois qu’elle est allée retrouver un petit ami écossais et qu’elle n’a pas voulu te le dire ?

Le cœur de Nolan se serra à l’écoute de cette possibilité, mais il fit comme si de rien n’était. De toute façon cette idée était bien trop tordue.

— Pourquoi elle ferait ça ? répliqua-t-il. Si elle a un copain là-bas, elle n’a pas de raison de me le cacher.

— Sans doute, admit le Père Franck. Je ne suis pas un expert en femmes après tout. C’est sûrement un court voyage linguistique et puis c’est tout. Veux-tu manger ici ce soir ?

— Non, je dois rentrer pas trop tard pour rejoindre Valentina sur Justices.

— Tu progresses ?

Le regard du prêtre avait changé pour devenir un peu plus sérieux. Valentina et lui avaient tendance à en faire des tonnes au sujet de ce jeu. De son côté, Nolan avait l’impression de louper quelque chose qui semblait pourtant évident aux autres.

Il avait rencontré GladiuS en ligne, la veille. Le leader du crew lui avait fait un long discours par tchat pour lui répéter ce que lui avait déjà expliqué Valentina : toujours penser au groupe. Nolan s’imaginait membre d’une escouade des marines américains ou un corps d’armée quelconque. « Honneur, Famille, Crew ! ».

— Je crois, oui. En tout cas, je gagne des points. Je ne suis pas sûr que Valentina dirait que je progresse, mais c’est une autre histoire.

— Ce jeu l’a beaucoup aidée, au début, déclara le prêtre. J’imagine qu’elle voudrait qu’il te soit aussi utile qui l’a été pour elle.

— C’est ce que j’ai cru comprendre. Mais je ne pense pas avoir besoin d’aide, en réalité.

— Alors pourquoi tu continues ?

La question fit mouche et Nolan admit qu’il le faisait principalement pour faire plaisir à son amie. Il avait pris goût au jeu, mais pourrait finalement très bien s’en passer.

Il fit pourtant une nouvelle partie, comme prévu, même si aucun de ses partenaires habituels ne se montra. Ce rituel, Mac Donald, palissade, Justices dura encore quelques jours.

Le jeudi soir, Nolan reprenait la Capoeira pour la première fois depuis son altercation. Il avait appris à dire ça plutôt qu’accident, suite aux remontrances de Valentina. Elle l’aidait plus que le Père Franck, avait-il fini par réaliser lorsqu’il avait pleuré dans ses bras. Le prêtre lui avait donné une mission qui lui redonnait confiance en lui et lui avait permis de se remettre au dessin, mais Valentina était très vite et très naturellement devenue son coach. Elle l’avait poussé à reprendre contact avec Léa, l’encourageait chaque fois qu’il avait l’impression que son travail sur la palissade était de mauvaise qualité et gardait son esprit toujours occupé avec ses nombreux textos tout au long de la journée. C’était même elle qui avait estimé qu’il était prêt à reprendre un véritable entraînement. Nolan n’avait pas discuté plus de trois minutes avant d’accepter de retourner au gymnase. Et Valentina l’accompagna sans lui demander son avis. Pour autant, il était ravi qu’elle soit à ses côtés.

Ils étaient un peu en avance et faisaient partie des tout premiers arrivés.

— Gafan ! l’interpella un homme d’une cinquantaine d’années, torse nu en pantalon blanc.

— Mestre !

Le maître vint l’accueillir au petit trot et le prit dans ses bras avant de lui serrer la main chaleureusement. Il demanda rapidement de ses nouvelles en portugais et Nolan fut gêné de lui répondre dans la même langue devant Valentina. Il ne parlait pas très bien et avait un vocabulaire limité, mais c’était assez pour échanger des banalités avec le professeur et les autres élèves qui arrivèrent pour le saluer à leur tour.

— Voici mon amie Valentina, déclara finalement Nolan, en français.

— Bem vindo ! fit le maître en serrant la main de la jeune fille dans les deux siennes et effectuant une petite courbette.

Valentina répondit timidement et Nolan s’éclipsa dans le vestiaire. Il reparut avec sa tenue immaculée et en tendit une seconde à sa compagne avec un grand sourire.

— Va te changer.

— Hein ?

Son expression était à mi-chemin entre la panique et la joie.

— Tu ne crois pas que tu viens à la capoeira et que tu vas regarder. Mestre Escorp ne le tolère pas. Tu es là, tu participes.

— Trop cool !

Elle fonça en direction des vestiaires sous l’œil amusé du jeune homme. Il ne lui fallut pas bien longtemps avant de revenir dans une tenue identique à celle de son ami, exception faite de la corde qui était tout aussi blanche que son pantalon et son T-shirt.

— Vous avez des actions chez Skip ou quoi ? J’ai jamais vu des uniformes si propres !

— Dans la capoeira, la blancheur de ta tenue atteste de ton niveau. Plus elle est blanche, plus tu es doué…

Nolan lui expliqua que la capoeira était un art martial brésilien pratiqué par les esclaves, à l’époque. Il ne savait d’ailleurs pas laquelle au juste, mais il imaginait la période coloniale américaine. Les esclaves s’entraînaient en ronde tout en chantant et faisaient passer leur art pour de la danse. Voilà pourquoi toutes les séances se déroulaient en musique et que chacun devait connaître et utiliser les différents instruments. Il expliqua par ailleurs que, traditionnellement, la capoeira se pratiquait dans la terre ou le sable et que lorsqu’un capoeiriste tombait, cela laissait des traces sur ses vêtements blancs. Ainsi, le plus propre des combattants était celui à avoir le moins été au tapis.

— Je croyais que vous ne portiez pas les coups en capoeira ?

— On évite de frapper trop fort, mais on touche, forcément. On peut aussi faire des prises et on a le droit de pousser son adversaire. C’est un sport plus complexe que la plupart des gens ne veulent bien l’admettre, en fait.

— Je vois. Et ton maître… Escorte…

— Escorp, corrigea-t-il aussitôt. C’est le diminutif de escorpião qui veut dire scorpion en portugais. C’est le nom d’une figure en capoeira. Quand il était encore un jeune apprenant, à ce qu’on dit, il adorait et le nom lui est resté.

— Et toi aussi, tu as un petit nom ?

Nolan grimaça. Oui, il avait un sobriquet ridicule.

— Gafanhoto, répondit-il légèrement gêné. Ça veut dire sauterelle. Tu verras vite pourquoi dans la roda.

— La roda, c’est les combats ?

— À la capoeira, on joue, on ne se bat pas.

— C’est ce qui fait la différence avec le wushu, sourit la jeune femme en commençant à s’étirer au sol alors que les derniers élèves arrivaient.

— Je ne peux pas vraiment te dire comment se passerait un combat entre un capoeiriste et un kung-fu, mais je pense que le match serait bien plus serré que tu as l’air de le croire.

— On verra ça bientôt.

Trois minutes plus tard, le mestre sonna le rappel et Nolan alla prendre la direction du cours. Il ne le faisait pas à chaque séance, mais le maître y tint pour son retour. Il donnerait le ton à l’échauffement. Nolan commença donc à courir dans le grand gymnase. Il ne lui fallut que deux ou trois tours de salle pour retrouver ses sensations habituelles. Son assurance d’avant son arrêt revint et il oublia presque la présence de Valentina. Pas chassés, genoux poitrine, roues et roulades se succédèrent pendant près de dix minutes avant que des mouvements plus techniques s’invitent ici et là. Il y avait des pratiquants de tous niveaux, aussi l’ensemble demeurait accessible même pour son amie. Elle était sportive et souple. Elle s’en sortait d’ailleurs mieux que certains élèves plus anciens. L’échauffement dura encore un bon quart d’heure, puis de véritables exercices de capoeira furent abordés. Nolan rejoignit les autres, mais resta avec ceux de sa catégorie, des cordes vertes ou bleues.

Mestre Escorp ne parlait qu’en portugais, langue que ne connaissait pas du tout Valentina. Lorsque Nolan lui céda la place, tout devint bien plus difficile. Les mouvements ne représentaient pas de gros challenge. Comprendre ce qu’attendait le prof en était un, en revanche. Son voisin de droite tenta de l’y aider, mais lui-même ne semblait pas très doué. Elle le remercia gentiment, mais arrêta de l’écouter très vite.

Par chance, la classe fut ensuite divisée en plusieurs groupes et les cordes vertes et bleues se chargèrent d’expliquer les exercices. Nolan traita Valentina comme les autres. Un spectateur n’aurait jamais pu dire qu’elle était nouvelle et qu’elle connaissait le professeur de façon intime. À moins qu’il ait déjà pleuré dans les bras de chacun des membres présents, pensa-t-elle en souriant.

C’était un bon enseignant. Il était patient, délicat et clair dans ses explications. Avec elle, certes, mais aussi avec les autres. Il aimait ce qu’il faisait et transmettait sa passion à ses élèves. Francky aurait adoré assister à ce cours.

L’entraînement dura encore trois quarts d’heure. Les groupes changèrent. Des simulations de combats par deux firent ensuite leur apparition. Valentina apprit, la ginga (le pas de base), l’esquivar, la meia-lua (un coup de pied avec les mains au sol), le chuta pontera (un coup de la pointe du pied, cette fois) et le reste, elle ne put le retenir. Vint enfin le moment de la roda et le mestre ouvrit le bal alors que Valentina était incitée à prendre le pandeiro qu’elle identifia comme un tambourin. Elle se contenta de suivre le rythme, comme on le lui montra. En quelques secondes, elle trouva ses marques. Ses yeux purent se river sur les artistes qui se produisaient devant elle. Le maître virevoltait avec une grâce féline qu’elle ne rapprochait guère du scorpion. Son adversaire avec une corde violette ne déméritait pas, mais avait à l’évidence un niveau en dessous. Lorsque le mestre sautait, il semblait ne plus rien peser et atterrissait en souplesse sans bruit ou presque. L’autre avait des airs de pachyderme épileptique en comparaison. Pourtant, il était très doué, lui aussi. Si elle se savait capable de réaliser la plupart de leurs acrobaties, ce qu’elle faisait en parkour parfois, elle n’aurait en revanche jamais pu transformer ses vrilles et ses saltos en coups. La force de cette discipline était de faire passer des attaques, très violentes par ailleurs, pour de simples figures de danse. Elle était subjuguée !

Nolan se plaça entre les deux danseurs-combattants avec un geste très théâtral et se mit à bouger en rythme avec le mestre. L’adversaire d’Escorp s’effaça pour laisser les deux athlètes seuls dans la ronde. À l’inverse du précédent, Nolan était très léger. Autant que son maître, réalisa Valentina avec surprise et un peu de fierté bien mal placée. En revanche, il était moins rapide et avait du mal à éviter toutes les attaques. Elle comprit cependant très vite d’où lui venait son surnom. Là où le type en corde violette enchaînait les roues à une ou deux mains dans un sens ou l’autre, lui passait son temps en l’air. Il touchait à peine le sol, sur ses pieds ou ses paumes, qu’il redécollait aussitôt. Leur combat avait une dynamique très différente et, là encore, Valentina était aux anges. Le spectacle était merveilleux.

Un nouveau couple, une corde bleue et une corde verte, se mit accroupi devant les instruments et, immédiatement, le mestre et Nolan se serrèrent la main, puis quittèrent le centre pour rejoindre la ronde en chantant en chœur. Le sourire de Valentina ne s’estompait pas. Elle n’avait pas l’impression d’assister à des combats ni à de la danse, c’était quelque chose qui n’appartenait à aucune discipline de sa connaissance. Elle avait déjà vu des capoeiristes sur YouTube ou dans des films, mais se trouver elle-même dans le cercle, la roda, lui apportait une énergie qu’elle ne pouvait pas imaginer au travers des vidéos.

Alors que les joueurs avaient de nouveau changé, laissant la place à deux cordes blanches cette fois, la jeune femme repéra du coin de l’œil Nolan se faufiler parmi les spectateurs enthousiastes. Il se rapprocha d’elle et lui retira son pandeiro pour le passer à son voisin. Il l’attrapa ensuite par la main et l’amena à s’agenouiller avec lui devant les instruments. C’était à son tour, comprit-elle le cœur battant aussi fort que les tambours à côté.

— Je vais me ridiculiser, fit-elle en élevant la voix.

— Refais tout ce que tu viens d’apprendre, à ton rythme et ça ira très bien.

Il la gratifia d’un clin d’œil et fit un signe rapide, à peine perceptible aux deux élèves au milieu. Après un bref instant, ils cédèrent la place et Nolan se mit en position de roue, l’invitant à en faire autant. Il lança une première jambe avec une lenteur excessive pour laisser le temps à Valentina de l’imiter, puis se redressa et commença son mouvement de ginga. Légèrement déroutée, Valentina le suivit et se dandina en rythme avec l’horrible impression d’être ridicule. Après quelques secondes, Nolan envoya un premier pontera qu’elle esquiva à la dernière seconde malgré la vitesse réduite de l’attaque. Elle avait encore du mal à se concentrer sur ses pas pour pouvoir adopter la position qu’on lui avait enseignée et focaliser son attention sur son adversaire. Pourtant ses réflexes prirent le dessus sur son trac et elle riposta avec un coup de pied retourné qui n’avait rien d’un mouvement de capoeira. Les élèves autour poussèrent un oh ! admiratif et le chant s’intensifia.

Galvanisée par cette marque de support, Valentina reprit sa ginga et essaya de placer les quelques coups qu’elle avait appris. Nolan eut la courtoisie de la laisser faire avant de tenter quoi que ce soit. De temps en temps, il lançait son pied, lentement, vers elle pour la forcer à se recroqueviller en esquivar.

Au bout d’un moment qu’elle estima à quelques secondes à peine, un autre élève vint se positionner devant elle avec un grand mouvement de bras. C’était une corde blanche et jaune. Nolan disparut sans même qu’elle s’en rende compte et son nouvel opposant lui tourna autour bien plus vite. Elle le sentit agressif et se tint sur ses gardes. Elle chercha Nolan du regard tout en gardant un œil sur son adversaire. Il n’était pas méchant, réalisa-t-elle, il voulait frimer devant elle. Grand bien lui fasse ! Elle le laissa tourbillonner tel un cyclone et attendit une ouverture. Lorsque celle-ci se présenta, elle tendit simplement le pied et faucha le malheureux qui s’écroula sur le sol. Elle savait qu’elle avait le droit à ce coup pour avoir vu une corde bleue faire de même, un peu plus tôt. Elle trouva le sourire de Nolan, en face, et eut la confirmation qu’elle avait bien respecté les règles.

L’autre se releva aussitôt, il était blessé dans son orgueil, mais son corps allait bien. Il se remit à tournoyer et tenta une ou deux attaques qu’elle put esquiver sans trop de difficultés. Soudain, Nolan lui attrapa la main et la sortit de la roda pour la coller à lui. Elle serra ses bras autour de son torse, contente comme rarement, bien que déçue d’être extirpée de la ronde. Il lui montra un nouveau couple d’élèves prêts à entrer. Son adversaire avait déjà disparu du cercle.

Valentina ne pouvait pas chanter, car elle ne connaissait aucune des paroles en portugais, cependant elle tapait dans ses mains avec ferveur et lançait des « la la la » et des « oh lé lé » chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Lorsque le mestre donna les dernières mesures, elle applaudit à s’en faire rougir les paumes. Une autre corde bleue prit la direction pour les étirements. La séance avait duré plus de deux heures et Valentina était tout autant fatiguée qu’après une session de wushu.

— Alors ? la questionna Nolan à la sortie du vestiaire. C’était bien ?

— Super ! J’ai adoré. On n’a tellement pas l’impression que c’est un entraînement. Je me suis éclatée. Merci !

Elle lui sauta au cou et le câlina avec ferveur pendant quelques secondes.

— Et tu crois toujours que tu me mettrais la pâtée ?

Elle prit une seconde de réflexion. La vérité était qu’elle ignorait même si elle serait capable de le toucher tant il gigotait dans tous les sens. En revanche, et à ce sujet elle n’avait aucun doute, si elle parvenait à le clouer au sol, il n’aurait aucune chance.

— Je pense que je te mettrais au tapis. Mais j’aurais peut-être plus de mal que je croyais. T’as beau être bien plus lent que le mestre, t’es quand même vif, je dois l’avouer. La sauterelle.

Nolan rigola de bon cœur et salua à la cantonade en portugais avant de quitter les lieux avec le bras de Valentina autour du sien.

— Ça t’embête si je dors chez toi, ce soir ? J’ai l’ultra flemme de rentrer jusqu’à l’autre bout de la ville, là. En plus, t’habites quand même grave plus près de Francky que moi, je gagnerai du temps demain matin, du coup.

Nolan marqua l’arrêt et elle sentit une soudaine tension dans le bras auquel elle était agrippée.

— Va pas t’imaginer des trucs, vieux pervers, OK ? grimaça-t-elle sans pour autant lui lâcher le bras. Je sais que tu n’as qu’un lit, mais on est des adultes responsables, tu dormiras de ton côté et moi de l’autre. Je veux juste dormir.

— Pas de problème…

Elle le gratifia d’un sourire qui dénuda toutes ses dents et reprit :

— Merci. Je te paierai le petit déj pour te dédommager.

— Me dédommager de partager mon clic clac avec une jolie fille, j’adore le principe, gloussa Nolan.

— La ferme…

Le réveil fut bien plus difficile qu’elle ne l’avait espéré. En rentrant chez Nolan, la veille, et après un rapide repas de pâtes et une douche, les deux amis s’étaient effectivement couchés dans le Clic-clac. Valentina n’avait pu s’empêcher de remarquer à haute voix qu’une fois le lit déplié, il ne restait plus de place dans la pièce principale. Pour une fois, elle avait noté que le jeune homme n’avait ni ronchonné ni boudé.

Nolan lui avait prêté un pantalon et un T-shirt blancs de Capoeira qui lui avaient servi de pyjama. Valentina n’avait cependant pas réussi à trouver le sommeil et avait harcelé son logeur de questions sur les gestes qu’elle avait appris. Elle voulait se remémorer les noms et certains détails des mouvements. Parfois, elle avait tenté de reproduire les attaques sans se lever pour autant, ce qui avait déclenché quelques crises de rire. La jeune femme avait également beaucoup complimenté Nolan sur ses capacités d’entraîneur. Après quelques heures sans parvenir à s’endormir, ils avaient décidé de replier le lit et Valentina avait demandé à découvrir de nouvelles techniques. En échange, elle enseigna le premier tao à son hôte.

Si Nolan n’avait pas besoin de se lever, il avait quand même fait l’effort d’aller chercher du pain frais au réveil alors qu’elle avait dit qu’elle s’en chargerait. Ce garçon était bien trop gentil, avait-elle pensé en prenant l’odeur d’expresso au sortir de la salle de bain. Sans perdre plus de temps que nécessaire, elle était partie au pas de course avec un simple « Salut ! ».

Lorsque Valentina apparut devant le prêtre, un quart d’heure plus tard, elle n’était pas plus alerte. La longue douche du réveil et le café étaient bien peu efficaces face à l’incroyable fatigue qui l’accablait. Francky ne put s’empêcher d’éclater de rire en découvrant son regard à demi éteint.

— C’est bon, lâche-moi.

— Pardon, Tina, mais tu devrais voir ta tête, rigolait-il encore.

— C’est fait, merci…

— C’est la capoeira qui t’a mise dans cet état ou quoi ?

— J’ai dormi chez Nolan, en fait.

Le prêtre s’arrêta de rire et la fixa une seconde d’un air sérieux.

— Vu ton faciès, je doute que tu aies vraiment dormi, jeune fille.

— Hey ! J’ai déjà un père, OK ? On a en effet pas beaucoup dormi, mais c’est pas ce que tu crois.

— Je ne crois qu’en la Sainte Trinité, fit-il avec un signe de croix. Pour le reste, je me fie à ce que tu me dis. Tu as passé la nuit chez Nolan et tu n’as pas dormi. Qu’avez-vous donc fait, alors ?

— Eh bien, on a pas mal parlé, en fait, figure-toi. Mais je vais t’éviter les détails, j’ai cours dans une heure et j’ai quarante-cinq minutes de route. Je suis pas venue satisfaire ta curiosité, mais m’assurer que tout allait bien.

— Je suis toujours vivant, comme tu le vois.

— C’est sûr…

— De toute façon, je ne suis pas sorti au final hier. J’ai laissé ce soin à Léo.

— Je t’avais dit que c’était trop tôt. Six semaines d’immo, c’est pas deux. Si tu veux être un boiteux toute ta vie, t’es sur la bonne voie.

— J’ai déjà une mère. OK ?

Valentina le regarda de travers avant de sourire. Lorsque Francky lui avait annoncé qu’il comptait vadrouiller avec son genou blessé, elle avait eu peur qu’il lui arrive encore quelque chose. Elle savait que c’était hautement improbable et que Francky faisait attention. Pourtant, elle n’avait pu s’empêcher de repenser à ce fameux jour où elle avait découvert sa salle de bain pleine de sang avec Hervé. Vision d’horreur qu’elle ne voulait revivre à aucun prix.

Depuis qu’elle avait fait sa connaissance, deux ans plus tôt, Francky avait très vite pris une place d’importance dans sa vie. Elle avait elle-même beaucoup de mal à définir ce lien particulier qu’elle avait développé avec le prêtre. Elle ne le voyait pas comme un père, contrairement à ce que disait Hervé. Elle ne voulait plus de père. Sa relation avec sa mère, bien que moins chaotique dernièrement, n’était pas des plus simples. Francky était devenu sa boussole, en quelque sorte. S’il venait à lui arriver quelque chose de grave, elle n’était pas sûre de réussir à s’en remettre. Cette fameuse mésaventure le lui avait fait comprendre.

— Je peux te prendre un café ? demanda Valentina en chassant ses pensées désagréables.

— Prends plutôt ça, fit-il en lui lançant une boîte de pilules. Y a du RedBull dans le frigo. C’est du sans sucre, rassure-toi.

— Combien ? demanda-t-elle en parcourant l’étiquette du regard.

— Pour un effet immédiat, deux, avec la canette cul sec. D’ici vingt minutes, tu péteras la forme.

— Merci, doc !

Elle goba les comprimés, puis le contenu de la boîte métallique.

— Ça fait combien de cafés tout ça ?

— Normalement, on pose les questions avant d’ingurgiter.

— J’ai une parfaite confiance en mon dealer.

— Ha ! Ha ! C’est une bonne chose. Sinon, ce sont des cachets de deux cent cinquante milligrammes, donc avec le RedBull, c’est environ sept cafés. Tu risques d’aller souvent aux toilettes d’ici ce midi.

— On verra bien… À ce soir, Francky !

Valentina quitta la pièce de vie, puis l’église et se rendit en cours. En chemin, elle échangea avec Nolan par SMS.

« tu vas faire quoi aujourd’hui, la sauterelle ? » lui demanda-t-elle en souriant à son téléphone.

La réponse tarda un peu à venir et fut brève : « dormir ».

« chanceux » répliqua-t-elle.

Francky prit la relève du garçon et interrogea Valentina sur l’organisation de la nuit précédente. Elle fut tentée de lui mentir et d’inventer une histoire torride, mais n’en fit rien. Les deux jeunes gens avaient surtout parlé de sport de combat. Valentina avait fini par lui avouer qu’elle pratiquait aussi le Parkour, comme un loisir et qu’elle avait arrêté les compétitions de Wushu à peine un an plus tôt. La reprise après le centre pour délinquants avait été difficile et le cœur n’y était plus. Elle continuait cependant de se rendre à l’entraînement, une fois par semaine en moyenne.

« Alors il est prêt finalement ? » questionna le prêtre sans transition.

« Il a le niveau, je pense, mais il est pas prêt » corrigea Valentina.

« On en reparle » conclut Francky.

La journée fut très éprouvante pour Valentina. Elle avait l’habitude de découcher et donc d’être fatiguée en allant en cours. Cependant, en général, elle s’efforçait de dormir au minimum quatre heures. Elle avait estimé son temps de sommeil réel à moins d’une heure, cette fois. C’était bien trop peu.

Sans surprise, elle était arrivée en retard pour le cours d’économie. Elle détestait cette matière et en particulier ce professeur qui les gardait enfermés pendant trois heures, sans pause. Lorsque ce fut enfin l’heure du repas, l’effet des excitants commençait à s’estomper et elle se rua sur la machine à café avant la cantine. Elle délaissa bien vite ses camarades pour aller piquer un petit roupillon dans une salle de couture déserte. Elle se trouva un sac de tissus qui lui fit un oreiller parfait pour les quarante minutes qu’elle passa à dormir.

Si cela lui avait semblé une bonne idée au départ, le réveil en sursaut et la migraine carabinée qui s’ensuivit lui firent regretter sa faiblesse.

— Plus jamais, se maudit-elle à haute voix en quittant la pièce pour rejoindre le premier cours de l’après-midi.

Par chance, il s’agissait de modélisme 3D. Le sujet la passionnait et n’eut donc que peu de mal à la maintenir éveillée. En revanche, le cours suivant sur les matériaux l’acheva et elle ne put résister plus de dix minutes avant de s’endormir sur sa table.

— Valentina ! lui souffla la voix de Nelly, sa voisine. C’est la fin du cours, tu vas te faire griller.

La jeune femme aux cheveux verts cligna des yeux et pensa qu’elle avait sans doute déjà été repérée, en réalité. Pour autant, elle fit un effort surhumain pour se lever et sortir de la classe. Sans perdre plus de temps que nécessaire, elle se rendit à la station de bus pour rentrer chez elle.

Son petit frère, tout juste revenu du lycée, tenta de l’asticoter sans le moindre succès. Elle l’envoya promener et s’enferma dans sa chambre. Elle s’écroula dans son lit et ne se releva que deux heures plus tard lorsque son réveil sonna. Elle devait retourner chez le religieux.

— Tu sors encore ?

— Je vais à l’église.

— Je veux que tu dormes ici ce soir !

— T’inquiète…

La mère de Valentina était particulièrement permissive avec elle. Plus encore qu’avec Mathias. Elle devait s’imaginer que trouver son père, en train de s’envoyer en l’air avec une autre, sur le sol du salon était suffisant pour une fille de dix ans ? Depuis ce jour malheureux et la séparation qui ne manqua pas de suivre, madame Carasco avait lâché la bride à ses enfants. Était-ce plus pour elle ou pour eux, personne ne savait vraiment. Cependant, Valentina avait décidé d’en profiter et passa bientôt plus de temps à dormir ailleurs que dans sa chambre. Ce fut la rencontre du fameux Père Franck qui calma la jeune femme et lui redonna un cadre, certes différent, mais presque familial. Madame Carasco était d’ailleurs reconnaissante, bien que non croyante, envers cet inconnu qui prenait si bien soin de sa fille alors qu’elle-même peinait à retrouver une relation normale avec elle. Si elle avait su ce que le prêtre et elle faisaient réellement…

— Ça va mieux ? attaqua Francky en la voyant débarquer dans la cour.

— J’ai dormi… Ça fait longtemps qu’il est là ? demanda-t-elle en pointant Nolan du menton.

— Depuis quatorze heures, à peu près.

Le dessinateur était occupé à finaliser la dernière partie de la grande scène. Tous les personnages, sept dinosaures métalliques, étaient en place. Le reste du décor, une ville futuriste à moitié détruite, était, à l’image des créatures préhistoriques, gigantesque et magnifique. Nolan avait prévu de terminer ce qu’il appelait le crayonné cette semaine. Il avait donc un peu d’avance.

— Pourquoi tu penses qu’il n’est pas prêt ?

— Déjà, parce qu’il n’a pas les bons réflexes dans Justices. Il se la joue un peu trop solo. Il fonce sans réfléchir. C’est une tête brûlée, conclut-elle en prenant le chemin de la palissade.

— Comme toi au début, non ?

— Objection, votre honneur ! J’écoutais ce qu’on me disait et je jouais en équipe.

— Mais tu fonçais dans le tas, tête baissée, aussi. Je pense que tout le monde l’a fait. Le fait que ce ne soit qu’un jeu donne cette sensation d’invincibilité. C’est normal. Et puis, vous n’avez pas fait beaucoup de parties, si j’ai bien compris.

— Ouais… Mais je pense qu’il est pas prêt. En un sens, il me rappelle Max… On dirait qu’il tient absolument à être un héros.

— Non, coupa Francky. Max avait un état d’esprit très différent. Il savait exactement ce qu’il faisait et ne craignait pas de se mettre en danger.

— Lui non plus, je te signale.

— Mais je pense que ses motivations sont très différentes…

— J’sais pas… je l’sens pas. Et Hervé ne voudra pas faire équipe avec lui, non plus.

— J’avais dans l’idée de te mettre avec lui ?

Valentina eut un hoquet et tenta de masquer sa surprise.

— C’est une mauvaise idée.

— Oh ! Salut Valentina ! s’exclama Nolan en découvrant son amie derrière lui à une dizaine de mètres. Ça a été ta journée ? Pas trop crevée ?

— Si. Alors viens faire les courses avec moi, ensuite on range et je retourne me coucher.

— J’ai déjà rangé, répondit-il. Je t’attendais pour les courses. Il me reste quelques petites touches à faire et on y va, OK ?

Valentina hocha la tête avec un léger sourire : il était vraiment trop gentil.

— Vous feriez un très bon duo, reprit le prêtre. Il est aux petits soins avec toi.

— Joue pas à ça, s’il te plaît, Francky. Je suis trop fatiguée.

Après les courses, Nolan proposa de faire des hamburgers maison et Valentina lui demanda s’il n’en avait pas marre des sandwichs. Le jeune homme rigola et répliqua que tant qu’ils étaient variés, cela ne lui posait aucun problème.

Il se mit donc aux fourneaux. Assis à la table de chêne de la grande cuisine avec Valentina, Franck décida qu’il était temps de titiller un peu le dessinateur, après une semaine sur Justices.

— Tu n’as pas recroisé ce type à capuche, par hasard ?

Valentina l’assassinat du regard, mais il n’en tint aucun compte.

— Non, répondit Nolan sans se retourner. Mais d’un autre côté, je ne fréquente pas spécialement les rues la nuit.

— Peut-être qu’il agit aussi le jour, avança Valentina.

— J’en doute ! Les justiciers rôdent la nuit.

— Tu penses que c’est un justicier ?

— Ça serait quoi, selon vous, mon Père ?

— Un psychopathe de plus. Un type qui s’ennuie, peut-être.

— Eh bien, lorsqu’il s’ennuie, il est très utile, je trouve. J’aimerais bien m’ennuyer comme lui.

Franck sourit et lança un regard à Tina qui voulait dire « tu vois qu’il est prêt… »

— Tu veux dire que tu aimerais être un justicier ?

— Qui ne voudrait pas ? On fait le bien autour de nous, on sauve la veuve et l’orphelin et on punit les méchants, c’est la classe, non ?

— J’ai un peu de mal à voir en quoi c’est classe exactement, mais admettons. La dernière fois que tu as essayé, tu as pris une belle rouste, il me semble.

— Hey ! Francky !

Le sourire du diacre s’élargit encore un peu. Valentina était plus susceptible que le nouveau, ce soir.

— C’est parce que je n’étais pas assez préparé, répondit le dessinateur derrière sa poêle. Avec le bon entraînement, j’en serais venu à bout, sans problème.

Valentina grimaça.

— On dirait que tu n’as pas compris ce qu’on t’a dit dans le jeu, fit-elle. L’important n’est pas dans la force ou la technique. Il est impossible de battre tout le monde. Y a que dans les mauvais films que ça marche. Tu trouveras toujours plus fort que toi. Soit parce qu’un mec est meilleur que toi, soit parce qu’ils sont plusieurs, tout simplement. Je suis sûre qu’en un contre un, les types qui t’ont massacré auraient pris une raclée.

— Je suis assez d’accord avec Tina. Mais j’irai plus loin encore : l’important est-il de sauver la veuve et l’orphelin ou bien est-ce de réduire ton adversaire à néant ? Car le héros n’est pas un exécuteur.

— Le héros est celui qui fait leur fête aux méchants, point barre !

Nolan avait terminé sa préparation et apporta trois énormes hamburgers à table. Il avait opté pour des pommes noisette en lieu et place des traditionnelles frites.

— Waouw ! s’exclama Valentina, c’est plus qu’un menu XL dis donc !

Le jeune homme sourit et répliqua qu’ils avaient tous besoin de récupérer des forces, la portion était par conséquent adaptée. Cependant, Franck n’avait pas terminé avec lui, il reprit :

— Ne crois-tu pas qu’en faisant sa fête au méchant, tu n’es qu’un psychopathe violent qui s’attaque à autrui ?

— Si un psychopathe permet de ramener l’ordre et la sécurité dans la ville, alors c’est bien, répondit Nolan la bouche pleine.

— C’est de la merde ce que tu racontes ! grogna Valentina.

— J’aurais bien aimé un psychopathe à mes côtés, l’autre fois, fit-il.

— Le problème des psychopathes, c’est qu’ils ne s’arrêtent pas. Le jour où il n’y aura plus de méchants, il leur faudra une nouvelle proie. Un héros qui n’a soif que de violence n’est qu’un méchant qui s’ignore.

— C’est une citation de la Bible, ça, mon Père ?

Franck pouffa.

— Ça aurait pu, mais non. C’est de moi.

— Tu vois ? Il est buté. Et c’est pareil dans Justices. Il fonce dans le tas. Mais son but, c’est pas de sauver les victimes, ni de les défendre. Il veut juste fracasser des types. C’est pour ça qu’une fois sur deux, il se fait démolir, même dans le jeu.

— On s’en fout : c’est un jeu.

— Non ! On s’en fout pas, putain ! Tu laisses ton équipe en plan pour aller te castagner alors qu’on a besoin de toi pour les missions suivantes. Tu fais chier, en fait. C’est tout ! conclut Valentina.

Nolan ne répondit rien. Son amie s’était emportée, sans aucun coup de semonce. Elle avait une respiration forte et les joues plus rouges que d’habitude. Nolan avait l’air complètement perdu. Franck comprit qu’il n’avait encore jamais vu la jeune femme dans un tel état.

— Bon, je suis fatiguée, souffla-t-elle en débarrassant sa table. On se voit demain.

Et sans plus de commentaire, elle quitta l’église. Même le diacre n’eut droit à aucun regard de la part de la fille aux cheveux verts. C’était signe d’une grande colère. Nolan resta interdit un instant, son sandwich à mi-chemin entre sa bouche et son assiette.

— C’est quoi le problème ?

— Je crois que Tina imaginait que tu étais moins égoïste et elle vient de réaliser qu’elle s’est trompée.

— Quoi ? Vous êtes sérieux, mon Père ? Je me suis fait tabasser pour une inconnue, c’est le contraire de l’égoïsme, ça !

— Réfléchis posément un instant, fit le diacre avec une voix égale. Lorsque tu es intervenu, pourquoi l’as-tu fait ?

— Pour pas que ces pourris violent Léa ! répondit-il immédiatement, visiblement outré qu’on ose lui poser la question.

— D’accord. Et Léa a eu une occasion de s’enfuir qu’elle a saisie, n’est-ce pas ?

Nolan hocha la tête.

— À ce moment, il y avait un homme à terre si je me souviens de ce que tu m’as raconté.

— Deux, en fait.

— Alors voilà ma question. Réfléchis bien avant de me donner ta réponse, Nolan. Puisque la fille était partie et que deux des trois agresseurs étaient au tapis, pourquoi être resté ?

Nolan allait répliquer avec fougue, mais se retrouva de nouveau figé. Franck avait eu du mal, depuis leur première rencontre, à comprendre ce geste. Quelque chose avait poussé le gamin à rester et poursuivre le combat. Un combat qu’il n’avait pas la moindre chance de gagner, en toute objectivité. Même s’il se pensait capable de les battre, quel aurait pu être l’intérêt ? Soit il voulait juste montrer au monde qu’il était fort et brave et, dans ce cas, Tina avait raison : il n’était pas prêt. Soit c’était autre chose. Quelque chose sur lequel Franck avait du mal à mettre le doigt. Ce jeune n’avait pas le caractère d’un m’as-tu vu. Un simple vantard n’aurait d’ailleurs eu aucun mal à passer outre cette défaite, aussi sévère avait-elle été. Lui s’en voulait au-delà de toute logique. Comme s’il se sentait responsable de l’attaque de Léa.

— Ton acte n’a pas été dicté par de l’égoïsme, Nolan. Je te le confirme, tu es quelqu’un de bien. Tu as un bon fond et tu souhaitais bien faire, sans aucune arrière-pensée, j’en suis persuadé. Et Valentina le sait, si ça peut te rassurer. Mais elle sait aussi qu’il y a plus que ça en toi. Une motivation. Quelque chose qu’elle ne comprend pas et qui vous sépare.

— Qui nous sépare ? De quoi vous parlez ? On n’est pas un couple. Il n’y a rien qui nous sépare.

— Vraiment ? Tu veux dire qu’elle ne te cache rien de sa vie ? Qu’elle a confiance en toi au point de te dévoiler tous ses secrets ?

— Elle n’en a pas tant que ça !

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Ça commence à devenir super bizarre comme conversation. Je comprends pas ce que vous racontez, mon Père.

— J’imagine. Nous en reparlerons bientôt, je suppose, de toute façon. Tu dois encore trouver la réponse à ma question. Prends ton temps, ça n’a pas à être pour aujourd’hui. Mais…

Franck s’arrêta avant d’en dire trop. C’était déjà beaucoup pour une soirée hamburgers.

— Mais quoi ?

— Mais Valentina aura besoin que tu saches répondre à cette question pour être totalement franche avec toi.

— Vous voulez dire qu’elle me ment ?

— Non. Mais elle ne te dit pas tout ce qu’elle voudrait.

— Et évidemment, je peux pas compter sur vous pour combler les blancs.

— Secret professionnel, fit-il en haussant les épaules.

— Bien sûr…

C’était à présent au tour de Nolan d’être énervé. La soirée ne s’était pas du tout déroulée comme il l’avait prévue. L’après-midi avait été calme. Valentina l’avait asticoté près de la palissade, comme toujours, et là, sans aucune raison apparente, ils s’engueulaient, elle partait en claquant la porte et le prêtre le traitait d’égoïste.

Le jeune homme quitta l’église après avoir aidé le Père Franck à faire la vaisselle. Ils n’échangèrent guère plus de quelques mots et Nolan resta fort perturbé par cette histoire. À tel point qu’il se dirigea vers le nord de la ville, en direction de chez Léa, au lieu de retourner chez lui. Si elle n’avait pas été en Écosse, il lui aurait peut-être envoyé un message, pensa-t-il en souriant. Elle rentrait trois jours plus tard. Aurait-il le courage de l’appeler, cette fois ?

Pourquoi n’avait-il pas aidé Léa à fuir, cette nuit-là ? La question surgit dans son esprit sans prévenir. Il avait jugé bon, sur le coup, de patienter et de continuer à se battre, seul contre trois. Léa aurait pu être blessée, après tout. Elle aurait très bien pu se faire rattraper par le troisième sale type. Même sans ses compagnons, il aurait pu la violer. Nolan avait choisi de rester pour affronter ces trois gars. Il avait été persuadé qu’il pouvait les vaincre. Mais puisque ça n’avait pas été le cas, le danger n’avait finalement pas été écarté et ce qu’il avait voulu éviter aurait pu arriver justement par sa faute.

Perdu dans ses pensées, il fut cependant ramené à la réalité lorsqu’il entendit une cavalcade dans la rue sur sa droite. Il pivota et découvrit trois ombres qui traversaient en face de lui. Les trois personnages portaient des tenues sombres, un sweat-shirt gris foncé dont la capuche était rabattue sur leur visage, ainsi qu’un cache-nez. L’un des trois tourna le regard vers lui, mais ne montra aucun signe de réaction. De l’autre côté de la rue, ils sautèrent par-dessus une voiture garée là, comme s’il s’était agi d’une simple haie. Sans ralentir, l’un d’eux se mit à gambader, pour quelques pas, sur le mur de l’immeuble qu’ils longeaient et le dernier fit un salto au-dessus d’une poubelle. Le temps que Nolan comprenne ce qu’il venait de voir, les bruits de course s’estompaient et les trois acrobates avaient déjà disparu.

Nolan sortit son téléphone portable illico et envoya un SMS à Valentina.

« En fait le fameux super héros n’est pas seul, ils sont trois je viens de les voir »

Il attendit quelques secondes, le sourire aux lèvres, mais il n’eut aucun retour. Valentina répondait toujours assez vite à ses messages. D’habitude, elle n’était pas fâchée après lui, cependant.

Son sourire s’estompa et il décida de rebrousser chemin. Cette fois, il rentrait chez lui, le pas lourd.

Pour une fois, Nolan avait accepté de travailler l’après-midi pour remplacer William qui était malade. Il avait enchaîné son horaire du matin avec un second jusqu’à vingt heures. Cela faisait quatorze heures qu’il était au Mac Donald. Ce fut donc avec un grand soulagement qu’il retira son uniforme. Léa lui avait donné rendez-vous à vingt et une heures, aussi ne traîna-t-il pas à prendre un repas supplémentaire. Il attrapa sa trottinette, qu’il n’utilisait pas bien souvent, et rentra se doucher. La remarque de Valentina, la dernière fois, lui était restée en travers de la gorge et il ne voulait pas l’entendre dans la bouche de Léa.

Ce soir, ils devaient se rendre au cinéma. Le film n’avait pas encore été décidé, mais la jeune femme avait parlé du ciné-club. Ce ne serait donc pas une production récente. Et la salle serait vide, à coup sûr.

Il arriva juste à l’heure. Léa l’accueillit avec un large sourire et trottina à sa rencontre.

— Ça me fait plaisir de te voir, lança-t-elle joviale.

— Moi aussi. C’était comment ton voyage ?

— Super ! Mais je te raconterai plus tard, ça va commencer, viens !

Elle lui fit un signe de la main, mais s’abstint de tout contact. Nolan lui emboîta le pas et suivit le doux parfum fruité qu’elle dégageait.

Il n’y eut pas de choix à faire, car la séance était imposée par la programmation du vieux cinéma avec une seule salle. C’était un principe de projection particulier puisque les spectateurs ignoraient ce qu’ils allaient visionner jusqu’au dernier moment. Nolan trouvait cela inquiétant, mais Léa le rassura.

— J’ai pu voir de très bons films comme ça, précisa-t-elle. C’est mon père qui m’a fait découvrir ce système.

— Je suppose que tu as dû aussi tomber sur des films bien, bien pourris, non ?

Le silence gêné de la jeune femme lui confirma son intuition alors qu’ils prenaient place sur les vieux sièges grinçants. Les mécanismes semblaient dater du siècle passé, pour autant les fauteuils étaient plus confortables que dans les salles modernes. Plus larges, plus profonds et bien mieux rembourrés, ils étaient bien entretenus. Une petite goutte d’huile aurait pourtant été nécessaire.

Le long métrage s’appelait Mondwest et avait été tourné dans les années soixante. Une fusion entre la science-fiction et le western. Comme souvent avec les vieux films, il y avait d’interminables plans-séquences et Nolan s’ennuya vite. Lorsque l’action commença et que Léa s’agrippa à son bras, il apprécia davantage. Il imagina d’ailleurs qu’elle avait dépassé son angoisse du contact. Une fois dans la rue cependant, elle maintint de nouveau une distance minimale entre eux.

— Alors ? interrogea Léa à quelques mètres du petit cinéma. T’en as pensé quoi ?

— Je te confirme que je ne serais jamais allé voir ce film de mon propre chef. C’était très long et plutôt mou. Sans compter que ce n’est pas tellement crédible.

— Je n’ai pas aimé non plus, en fait. Mais je trouve ça bien de s’éloigner des blockbusters habituels, non ?

— C’est plus la salle qui m’a plu, moi. Les fauteuils sont hyper confortables.

— Tu veux rentrer ?

La question, sortie de nulle part, le prit au dépourvu. Voulait-elle rentrer, elle ? Devait-il répondre oui ou non ?

— Moi, j’ai pas très envie, en fait, ajouta-t-elle après deux secondes de silence.

— Tu veux faire quoi, alors ? On va boire un coup quelque part ?

— J’aimerais autant éviter les bars, s’il te plaît. Tu ne pourrais pas me montrer ton travail ?

— Le Mac Do ?

Léa éclata de rire.

— Mais non, idiot ! Ton dessin sur le mur.

Le jeune homme sourit à son tour. Évidemment, pas le Mac Donald ! Nolan ne voulait pas déranger le prêtre à cette heure-ci, s’il dormait. Cependant, il accepta de marcher jusqu’à l’église. Si la porte était fermée, alors ils feraient demi-tour sans poser plus de questions.

Léa entreprit de lui raconter quelques anecdotes de son voyage en Écosse. La famille dans laquelle elle avait été reçue, pour commencer, un couple avec six enfants. Trois paires de jumeaux, tous turbulents. Elle avait eu beaucoup de mal à les supporter. Les parents ne semblaient pourtant pas touchés outre mesure, pour preuve, ils avaient accepté une invitée étrangère dans leur demeure. Léa raconta ensuite comment elle s’était perdue avec son amie Lisa dans Édimbourg, après avoir laissé le reste de la classe dans un pub. Nolan écouta d’une oreille tout en guettant dans les ténèbres si une ombre venait à passer. Lorsque le premier silence s’installa, ils étaient encore à la moitié du chemin et Nolan imagina que c’était à lui de combler ce blanc.

— Tu penses souvent à ce qui s’est passé ?

Même si la distance qui les séparait n’évolua pas, Nolan eut la certitude qu’un gouffre s’était creusé entre eux. Après quelques pas, Léa s’arrêta et Nolan se tourna vers elle.

— Tu veux pas en parler ? Désolé. Je n’aime pas non plus aborder ce sujet, en général, mais il paraît que c’est bien. C’est ce que m’a dit le prêtre, en tout cas.

Il y eut un nouveau silence. Léa planta son regard triste dans celui de Nolan et souffla un grand coup. Lentement.

— En fait, ne pas en parler, c’est un peu faire comme si ça n’était jamais arrivé, commença-t-elle. Un peu comme si je n’avais pas failli me faire violer dans une ruelle sordide.

Des larmes se formèrent dans ses yeux et elle garda le silence un instant. Nolan se maudit d’avoir lancé le sujet.

— Excuse-moi. J’ai pas réfléchi. Pardon.

— Non, ça va. Tu as raison, en parler m’aidera peut-être à ne plus faire de cauchemars…

— J’en fais aussi, avoua Nolan. Un peu moins maintenant, heureusement.

— Ça s’est calmé aussi, depuis que tu es venu à la galerie de papa. Tu rêves de quoi, toi ?

— De toi, évidemment, répondit Nolan sans réfléchir. Que je n’arrive pas à temps pour t’aider. Que malgré mes efforts, ils finissent par te rattraper, bref… Des trucs joyeux.

Sur ces derniers mots, sa voix dérailla et il dut lutter contre la boule en formation dans sa gorge. Léa lui adressa un sourire triste et fit deux pas pour lui prendre la main. Le cœur du jeune homme s’emballa un instant. Venait-elle de réduire à néant la distance de sécurité qu’elle maintenait si farouchement depuis leur rencontre ? Léa caressa la main du dessinateur.

— Tu es arrivé juste au bon moment pour m’éviter le pire. Je te l’ai déjà dit mille fois à l’hôpital, mais plus depuis…

Elle serra ses doigts autour des siens avec beaucoup de force.

— Merci, Nolan.

Il sourit. Il n’avait jamais voulu entendre ces mots. Ce n’était pas pour ça qu’il avait été se battre avec ces gars. Pourtant, ces remerciements lui réchauffaient l’âme. Oubliant toute retenue, il attira Léa à lui, déposa un léger baiser sur sa chevelure et elle se blottit contre lui en silence. Nolan sourit lorsqu’il se rendit compte qu’il caressait le dos de son amie comme Valentina avait fait avec lui quelque temps plus tôt.

Après un instant, Léa se détacha et reprit la main du jeune homme dans la sienne. Ils se mirent en route d’un pas lent. Nolan hésita, il voulait s’excuser encore de ne pas avoir pu en finir avec ces agresseurs. C’était son plus grand regret. Il aurait tant aimé les punir tous les trois pour qu’elle puisse dormir tranquille sans jamais se soucier d’eux à nouveau. Mais le sujet était clos pour ce soir. Il réorienta la conversation vers le film.

Lorsqu’ils arrivèrent devant le portail, l’accès était grand ouvert, ce qui n’étonna pas le jeune homme. Les églises, pour ce qu’il en savait, ne devaient jamais fermer, de manière à pouvoir accueillir les malheureux et leur offrir un abri temporaire. Il avait lu cela dans un livre, mais ignorait si c’était véridique. Il n’avait même jamais pensé à poser la question au prêtre qu’il fréquentait pourtant maintenant depuis plusieurs semaines. En revanche, quand il quittait les lieux tardivement, le Père Franck ne lui demandait que rarement de fermer la grille.

— On dirait qu’il n’est pas couché, annonça Léa en visant une fenêtre éclairée dans la dépendance. Tu me présentes ?

Nolan hésita un instant. Il avait dépeint le prêtre comme un client pour son art, mais avait occulté qu’il était aussi son confident. Par ailleurs, depuis la dispute avec Valentina, la veille, il ne lui avait pas adressé la parole. Il n’était pas non plus passé avancer sur son travail.

— Allo ?

— Oui ! Pardon. Viens…

Ils entrèrent sans frapper et Nolan eut la surprise d’entendre la voix de Valentina.

— … mettre un écriteau aussi, tant que tu y étais ? Et je suis censée faire quoi moi, maintenant avec lui ? Il va s’imaginer des trucs de ouf !

— Tu n’es pas censée faire quoi que ce soit, Tina, c’est juste…

Le prêtre s’arrêta en découvrant Nolan dans l’embrasure de la porte. Ce dernier ouvrit de grands yeux et son cœur battit à tout rompre dans sa poitrine.

— Je vous dérange ? demanda le dessinateur. J’étais venu montrer à Léa mon travail chez vous, mon Père.

— Oh putain… souffla Valentina.

Elle portait un pantalon treillis sombre, des baskets noires avec un sweat-shirt gris foncé à capuche. Autour de son cou trônait un cache-nez tout aussi sombre que le reste de sa tenue. Il était impossible que ce soit une coïncidence. Pas en cette saison, en tout cas. Valentina faisait partie de la bande de justiciers qu’il avait croisée la dernière fois ! Le prêtre avait raison : elle lui cachait des choses.

— Non, entrez donc ! intervint enfin le Père Franck. Comment vas-tu, Nolan ?

Les deux visiteurs pénétrèrent dans la pièce et Léa salua poliment les deux hôtes après avoir lâché la main de Nolan. Tout le monde fit comme si de rien n’était, mais le jeune homme était mal à l’aise comme jamais auparavant.

— Voici la fameuse Léa ?

— Fameuse ? Ah bon ? Tu lui as tant parlé de moi ?

— Pas tant que ça, à vrai dire, rattrapa le religieux alors que Nolan était incapable de prononcer le moindre mot. Mais disons que je sais dans quelles conditions vous avez fait connaissance.

Léa eut un sourire un peu coincé pour accueillir la nouvelle, mais ne fit aucune remarque. Nolan, qui ne pouvait toujours pas organiser ses pensées, décida de traverser la pièce en rappelant qu’ils étaient là pour sa fresque. Ils passèrent par la cuisine et le garçon rafla une lampe torche qui trônait tout près. Il lui était souvent arrivé de rester après la tombée de la nuit, le prêtre avait donc installé des projecteurs près de la palissade. Nolan les alluma tous les trois et eut le plaisir d’entendre un « wow ! » dans son dos.

— C’est splendide ! s’écria Léa.

— C’est pas fini, corrigea-t-il retrouvant un semblant de contenance. Ça sera bien mieux avec la couleur. Mais j’ai encore beaucoup de travail.

— Je ne pensais pas que tu étais doué à ce point. C’est vraiment super beau ! Tu devrais exposer.

— Exposer ? gloussa le jeune homme. Faut des moyens pour louer une salle, je te signale.

— Ou un mécène, lui lança-t-elle avec un sourire charmeur. Je te rappelle ce que fait mon père dans la vie ?

Nolan sentit ses émotions s’entrechoquer. Était-elle en train de proposer qu’Ivan Jablonski lui paie une location de galerie pour qu’il y exhibe son travail ?

— Je n’ai pas assez de dessins pour remplir une galerie, de toute façon.

— Tu n’es pas obligé de faire ça demain, non plus. Il faut quelques mois pour organiser une expo, ça te laissera largement le temps.

— Et tu crois que ton père accepterait de faire ça pour moi ?

— Il n’arrête pas de dire qu’il ne sait pas comment te remercier… Je pense que c’est faisable.

Nolan se sentit rougir. Par chance, il était à l’abri de la lumière et sa compagne n’avait pas dû le remarquer. Il bafouilla des remerciements et elle lui adressa un nouveau sourire qu’il eut du mal à interpréter. Elle se rapprocha d’un pas et tendait de nouveau la main vers lui, lorsqu’elle fut interrompue.

— C’est chouette ce qu’il fait, résonna la voix du prêtre dans leur dos.

Il était à quelques mètres, avec Valentina.

— C’est bien plus que chouette, rétorqua Léa. J’étais en train d’essayer de le convaincre de louer une galerie.

— Tu travailles dans l’art ? attaqua sèchement Valentina.

— Mon père est photographe et expose un peu partout.

— Je peux te piquer ton petit ami, deux minutes ?

Sans attendre de réponse, elle attrapa le bras de Nolan et l’attira à l’écart, à une dizaine de mètres de là.

— Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? chuchota Nolan en tirant sur la capuche de Valentina.

— Tu sais très bien ce que c’est, non ?

— Donc tu étais au courant depuis le début ! fit-il un peu plus fort, cette fois. Tu t’es bien foutue de ma gueule avec tes « j’ai entendu dire que ceci… » ! C’est qui les autres ?

— Déjà, calme-toi et baisse d’un ton, s’il te plaît. Je ne me suis pas foutue de toi. Je ne pouvais pas juste débarquer et te dire « Salut ! J’m’appelle Tina et la nuit je rôde en ville avec des potes pour aider les victimes d’agression ! ». Sois sérieux, deux secondes.

— Bien sûr que tu aurais pu me le dire !

— Et tu aurais pas cru, à ce moment, que je me foutais de ta gueule ? Toi qui venais de sortir de deux semaines d’hosto pour avoir sauvé cette fille ?

— Elle s’appelle Léa.

— Je sais, on s’en fout !

Nolan ignorait quoi répondre. Il avait du mal à réfléchir avec efficacité et l’argument de Valentina tenait la route à ses yeux. Qu’aurait-il pensé de cette inconnue aux cheveux verts, si elle lui avait expliqué d’emblée quel était son passe-temps ?

— Et Justices alors ? C’est quoi ? Un entraînement ?

— Plutôt un entretien d’embauche, en fait.

— Hein ?

Cette fois, Nolan avait crié et Valentina le fusilla du regard. Elle lui rappela que Léa était là et que sa nouvelle petite amie ne devait pas être au courant. Personne ne le devait, précisa-t-elle.

— C’est pas ma petite amie !

— On s’en fout ! Elle ne doit pas savoir quand même. La voilà…

— Ça va, vous deux ?

— Ouais, sourit Valentina de toutes ses dents. Je viens de lui annoncer que je ne pourrai pas faire les corvées de Francky demain et ça lui plaît pas tellement, mais c’est pas bien grave.

Il y eut un silence méfiant pendant quelques secondes. Léa scruta Valentina puis le jeune homme. Si elle avait compris que Valentina essayait de noyer le poisson, elle n’en dit rien et changea de sujet en gardant le sourire.

— Il est temps que je rentre, déclara-t-elle. Tu peux rester si tu veux…

— Sûrement pas ! Je te raccompagne.

— Je passe te voir plus tard, chuchota Valentina en rejoignant le prêtre.

Les deux visiteurs saluèrent et quittèrent les lieux sans plus de cérémonie.

— Elle est vraiment jolie ta copine, lança alors Léa, une fois hors de l’enceinte de l’église.

— Elle est aussi vraiment chiante, par moments, se contenta-t-il de répondre.

Ils prirent un bus et Léa brisa le silence gêné qui les accompagnait en déclarant avoir passé une agréable soirée.

— C’était un peu bizarre sur la fin…

— Ouais, excuse-moi. Je n’imaginais pas que Valentina serait là.

— Non, ce n’est pas grave. Mais elle avait l’air fâchée. J’espère que ce n’est pas à cause de moi ?

— Hein ? Non ! s’écria Nolan gêné. Pourquoi ?

— Je ne sais pas, j’ai l’impression qu’elle m’a regardée avec agressivité.

Nolan sourit malgré lui.

— Elle fait souvent cet effet-là, la première fois. Elle est toujours un peu sur les nerfs, mais elle est super sympa, en vrai.

Léa grimaça et ils descendirent du bus. La jeune femme attrapa la main de son compagnon sans dire un mot. Nolan, perdu dans ses réflexions ne parla pas davantage. Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour rejoindre l’immeuble de Léa.

— Je me répète, mais j’ai vraiment passé une bonne soirée. Il faudrait qu’on recommence, non ?

— Si. Avec plaisir, répondit Nolan avec un sourire franc.

Léa lui lâcha la main et déposa un baiser sur sa joue avant de s’engouffrer dans le bâtiment. Nolan attendit que la porte soit fermée pour faire demi-tour et rentrer chez lui.

Sur le chemin du retour, Nolan guetta les rues avec attention dans l’espoir de surprendre une ombre se faufiler entre deux immeubles. Ombre qu’il savait dorénavant appartenir à Valentina. Comment avait-il pu ne pas voir ce qu’il avait sous les yeux pendant si longtemps ?

Si le jeu était une sorte d’entretien d’embauche, comme l’avait annoncé Valentina, sa crise de la dernière fois devenait presque logique. En revanche, il ne comprenait pas pourquoi elle ne lui avait rien dit plutôt que de se mettre dans un tel état.

Dans son appartement, Nolan gribouilla quelques esquisses pour une commande qu’il avait reçue la veille, par mail. Il ne fut cependant pas très productif et se lança dans une série d’exercices de musculation en attendant que son amie passe.

Lorsque Valentina toqua, il était plus de trois heures du matin. Le dessinateur s’était assoupi sur son canapé et sursauta. Il tituba jusqu’à la porte et fit de son mieux pour paraître en colère. Pour l’instant, il avait surtout l’air endormi.

— Tu te fous de moi pour de bon, en fait !

— Pourquoi ? fit-elle avec de grands yeux surpris. Je t’avais prévenu que je passerais après.

— Il est trois heures et quart !

— Raison de plus pour pas beugler sur le palier et me faire entrer dans ta cage à poules.

Elle poussa le battant, força le passage et alla s’installer sur le canapé. Nolan souffla avec exagération avant de refermer la porte à clefs et de la rejoindre. Il fit cependant un détour pour attraper deux gobelets en carton et une bouteille de jus d’orange. C’est alors qu’il remarqua le sac plastique que trimbalait la jeune femme. Elle en extirpa un doner kebab et le tendit à son hôte.

— T’en veux ?

— À trois heures du mat’ ?

— T’en veux ?

— Ouais !

Valentina sourit et sortit son deuxième sandwich après que Nolan eut commencé à dépiauter l’emballage du sien.

— N’essaie pas de m’amadouer avec de la bouffe, je suis pas un pitbull, déclara Nolan la bouche pleine. Tu me dois des explications, je te signale !

— Déjà, je ne te dois rien du tout. Ensuite, je me suis dit que tu aurais faim, au milieu de la nuit, rien de plus.

— Et pourquoi tu viens que maintenant ?

— J’avais une ronde ce soir…

Nolan marqua une pause théâtrale avant de demander de quoi il s’agissait. Faisait-elle partie de la bande pour de vrai ? Qui étaient les autres ? Le prêtre était-il au courant ? Les questions surgissaient dans son esprit sans ordre ni logique. Il avait juste un besoin urgent d’en savoir plus.

Valentina lui répondit avec calme, prenant le temps de bien mâcher son sandwich avant d’énoncer les faits. Elle faisait en effet partie de ce club de justiciers. La dernière fois que le dessinateur les avait vus, elle était parmi eux et elle avait eu peur qu’il la reconnaisse. Leur groupe n’avait pas de nom et leur seul but était de venir en aide aux personnes en danger. Que ce soit pour un vol de sac à main ou un viol, ils se faisaient un devoir d’intervenir. Cependant, contrairement aux super héros des films, ils n’avaient ni pouvoirs ni scanner de police. Il arrivait donc bien souvent qu’ils soient dans le quartier du village lorsqu’une agression avait lieu à plusieurs kilomètres de là.

— C’est pour ça que, depuis quelques mois, on patrouille seuls régulièrement, on couvre un peu plus de territoire comme ça, précisa-t-elle.

— Pourquoi tu m’as rien dit ?

— Je te l’ai déjà expliqué, souffla Valentina. C’est pas le genre de trucs que tu sors à un inconnu.

— Je suis pas un inconnu !

— Plus maintenant, mais tu l’as été. Ensuite, il fallait que je sache si je pouvais te faire confiance. Mes parents sont pas au courant, aucun de mes amis ne l’est non plus. Et je les fréquente tous depuis bien plus longtemps que toi ! Arrête de te vexer parce que j’ai des secrets. Toi et moi on ne se connaît pas tant que ça, je te signale. D’ailleurs, c’est quoi mon nom de famille ?

Nolan fut choqué. Il n’avait en effet aucune idée du patronyme de Valentina. Il passait la plupart de ses journées en sa compagnie, elle avait même dormi chez lui, mais il ignorait comment elle s’appelait. Il en savait plus sur Léa en deux rendez-vous que sur celle avec qui il partageait le plus clair de son temps ! Valentina l’observait alors qu’il réalisait à quel point c’était une étrangère pour lui. Elle lui sourit tendrement.

— J’m’appelle Carasco, fit-elle en lui tendant la main.

Nolan l’observa, sceptique. Elle voulait repartir à zéro, comme dans les films pour ados. Mais ils étaient dans la vraie vie. Était-ce possible ? Était-ce si simple ?

Il serra la main tendue avec une certaine froideur.

— C’est pas marrant, dit-il sans la lâcher en plantant son regard marron dans le vert de son amie.

— Je crois que tu en fais trop. Je t’ai pas enfoncé un couteau dans le dos et j’ai pas couché avec ton frère, non plus, ajouta-t-elle avec un clin d’œil. Je t’ai caché des trucs personnels alors que je ne te connais pas depuis longtemps. C’est tout à fait normal, en fait. Je ne sais pas grand-chose de toi non plus. J’en fais pas un cake. OK ?

Nolan hésita une seconde. Il laissa la main de Valentina lui échapper et acquiesça.

— Et le Père Franck ? C’est quoi son rôle, là-dedans ?

— Si je te le dis, tu vas péter un câble.

Il lui lança un regard de travers et la jeune femme éclata de rire. Un rire cristallin qui n’avait rien à faire dans cette conversation tout ce qu’il y avait de plus sérieux.

— C’est notre chef, qu’est-ce que tu crois !

Il y eut d’abord un lourd silence. Valentina continua de manger son sandwich alors que le cerveau de Nolan carburait à toute allure. C’était assez logique, après réflexion. Et cela signifiait que c’était lui Patrem666.

Patrem, pour « père », en latin, précisa Valentina. La marque du diable, le triple six, était pour souligner que ce qu’il faisait n’était pas toléré par l’église pour laquelle il prêchait. Le vrai menteur, dans l’affaire, c’était lui, réalisa Nolan. Valentina ne faisait que cacher certains détails de sa vie privée. Le religieux, quant à lui, avait des agissements contraires aux sermons qu’il prodiguait trois fois par semaine.

— Si ça se trouve, il est même pas prêtre.

Valentina pouffa.

— Non, il est diacre. C’est Hervé qui m’a dit ça un jour. Genre, il connaissait la différence entre les deux. Lui !

— C’est Hervé qui te l’a dit ? s’étonna Nolan.

Le garçon avait toujours cru que le prêtre n’avait aucun secret pour Valentina, vu leur étrange proximité. Apparemment, Hervé en savait plus qu’elle.

— Ils se connaissent depuis longtemps ?

— Je sais pas trop. Plus longtemps que moi, c’est sûr. Le plus ancien c’est Léo et ensuite c’est Hervé. C’était un vrai loubard, lui. Francky s’est occupé de lui avant de se mettre à aider les jeunes de Saint-Joseph.

— Je croyais qu’y avait un truc louche entre le Père Franck et toi, mais je t’avoue que jamais j’aurais pensé ça.

Cette fois Valentina éclata de rire et manqua cracher un bout de viande.

— T’imaginais quoi ? Tu vas pas me faire le même coup que ma mère avec ces histoires de pédophilie ?

— Je sais pas, bredouilla Nolan soudain gêné. T’aurais pu être amoureuse de lui et avoir une relation comme certaines étudiantes avec leur prof.

— N’importe quoi ! T’es con, j’te jure. Francky, c’est un mec bien et, oui, je l’adore. Un jour, peut-être qu’il avouera qu’il m’aime, lui aussi, mais c’est pas du tout ce genre de plan. Retire-toi tout de suite ces idées de la tête.

— Désolé, mais tu avoueras que c’est étrange quand même.

— Quoi donc ?

— Tu dors chez lui. Dans l’église ! T’es pas une SDF pourtant.

Valentina eut un sourire triste et Nolan se demanda s’il avait bien fait de lancer ce sujet.

— C’est pas toujours super évident avec ma mère, reprit-elle après une nouvelle bouchée. Et avant, quand j’ai rencontré Francky, c’était pire. Un soir, je me suis retrouvée dehors au milieu de la nuit et j’avais le choix entre affronter une nouvelle engueulade avec ma mère ou tenter d’aller voir le prêtre qui prétendait vouloir aider les jeunes. J’ai fini par passer plus de nuits chez lui que chez ma mère. Francky l’a dit à ma mère et bizarrement, elle l’a plutôt bien pris. Elle a dû s’imaginer qu’un prêtre ne pouvait pas être une moins bonne influence que mes anciennes fréquentations…

Nolan comprit au silence qui suivit que son amie n’en dirait pas plus. Il se contenta d’acquiescer, croqua un gros morceau de son sandwich, puis reprit la bouche pleine.

— Vous avez sauvé beaucoup de monde ?

— Surtout des sacs à main et des téléphones portables, en fait, confessa la jeune femme aux cheveux verts, de nouveau souriante. Mais même quand tu voles au secours d’un iPhone 1, t’es super fière. Voir les victimes passer de la terreur au soulagement total, puis à l’admiration pour ce que tu viens de faire, ça n’a pas de prix. On se sent pousser des ailes après ça.

Nolan la découvrait sous un nouveau jour. Lui aussi était admiratif. Il avait certes sauvé Léa, mais Valentina parcourait la ville toutes les nuits pour voler au secours de gens qu’elle ne connaissait pas et à qui elle ne demandait rien en retour. C’était une véritable héroïne ! Il l’enviait.

— On ne fait pas ça tous les soirs, déclara Valentina. Deux ou trois fois par semaine, en ce qui me concerne. Même chose pour Léo. Hervé, c’est plus compliqué. Francky ne sort plus dernièrement, mais c’était celui qui était le plus souvent dans la rue. Mais je t’avoue que je ne sais pas trop ce qu’il fait dehors et plus le temps passe, plus je m’inquiète pour lui.

Sans prévenir, le regard de Valentina s’embruma et ce fut au tour de Nolan de se demander ce qu’il se passait.

— Pourquoi, au juste ?

Elle avala un grand trait de jus et essuya ses yeux qui n’avaient pourtant pas pleuré avant de reprendre :

— Des fois, il revient blessé. Mais genre un peu plus qu’un genou luxé ou une égratignure. Une fois, on devait le retrouver pour je ne sais même plus quoi avec Hervé et on est entrés chez lui. Il était pas là, ce qui est assez rare en journée. On a trouvé ses vêtements pleins de sang avec un trou dans son sweat et des tas de compresses poisseuses dans sa salle de bain. Et lui, il avait disparu. On a cherché partout avec Hervé. Le soir, comme on n’avait toujours rien, même dans les hôpitaux les plus proches, j’ai fini par aller tenter ma chance à la Santé. Je l’ai retrouvé là-bas, il s’était pris un coup de cutter. La peur de ma vie…

Valentina marqua une pause. Cette mésaventure semblait l’émouvoir encore beaucoup.

— Après ça, Hervé m’a raconté qu’avant mon arrivée, Francky avait disparu pendant plusieurs jours une fois. Il était revenu avec plusieurs blessures graves. Et, pire, mais ça, je me demande si c’est pas un peu du mytho, Hervé pense que c’est Francky qui a démantelé le groupe de dealers pour qui il bossait. Selon lui, il l’a croisé avec une tenue de ninja, le soir où ils se sont fait descendre. Je sais pas si tu as entendu parler de ça, mais il y avait eu une boucherie dans un immeuble abandonné.

— Oui, je me souviens, c’était y a trois ou quatre ans. Mais ils avaient dit règlement de comptes.

— Ça, je sais pas, mais d’après Hervé, qui a pu me donner un tas de détails qui n’étaient pas dans les infos de l’époque, ce serait Francky qui leur a réglé leur compte. Et salement.

— Et toi, tu penses que c’est un mec bien ?

— Il a toujours été là pour moi. Il nettoie les rues de la ville. Il fait des sermons le dimanche et tout le monde l’aime. S’il a un petit côté Punisher, ça me gêne pas.

Nolan hésitait. Le Punisher avait beau être un homme bien dans le fond, il était ultra violent et du genre à tuer avant de parler. Était-il possible que le Père Franck soit de ce genre ?

— Le Punisher s’appelle pas Franck aussi ? sursauta-t-il.

— Je sais pas, je lis pas de comics. J’ai juste vu des extraits de la série. Mais on s’en fout. Il existe pas le Punisher.

Nolan sourit. Malgré ce qu’il venait d’entendre sur le mystérieux diacre qui se faisait passer pour un prêtre, Nolan était toujours admiratif de leur initiative.

— Et donc, vous vouliez me recruter ?

— Francky pense que tu ferais une bonne recrue, oui. Hervé n’était pas d’accord.

— Et toi ?

— J’imagine bien que tu en as envie. C’est évident. Mais tu n’es pas prêt, déclara-t-elle en se laissant aller contre le dossier du canapé.

— Pourquoi ça ?

— Tu veux te bagarrer. Je crois que c’est la seule chose qui te plaît. Montrer au monde comme tu es fort et capable.

— N’importe quoi !

— Alors, explique-moi pourquoi ça te met dans cet état de pas avoir réussi à démolir les trois types qui ont agressé ta copine ? Et dis-moi aussi pourquoi tu ne peux pas juste porter un coup et te barrer tout de suite après dans Justices.

— Mais c’est qu’un jeu ! C’est pas grave !

— Raison de plus ! Puisque ce n’est qu’un jeu et qu’on s’en fout, pourquoi tu tiens tant à les achever ? Pourquoi ne pas les laisser sonnés et récolter les points de la victoire ? À chaque fois, tu termines au tapis…

— C’est pour ça que vous ne voulez plus jouer avec moi ?

— Évidemment !

Depuis trois jours, quand Nolan se connectait sur Justices, il voyait les membres de son équipe disparaître. Il avait d’abord cru à des coïncidences. Mais il avait fini par comprendre qu’il n’était plus le bienvenu dans le crew. Pourtant, personne ne lui en avait parlé. En ligne ou en réel…

— Et même si je voulais juste me bagarrer, comme tu dis, qu’est-ce que ça changerait ? Tant que j’aide des gens, c’est le principal, non ?

Valentina le toisa de nouveau d’un air sévère.

— Des fois, je me demande si tu suis vraiment ce qui se passe.

Elle vida son verre avant de poursuivre.

— En admettant qu’on t’accepte dans l’équipe et que tu continues tes conneries. Un jour, tu vas vouloir jouer les gros bras et tu vas tomber sur plus fort que toi. Crois-moi, c’est pas si difficile que ça à trouver. Je vais être obligée de venir te sauver les miches. Obligée de me battre contre des types plus forts que moi pour que tu ne te prennes pas un coup de lame. Obligée de risquer ma propre sécurité pour aller tenter de sauver ta life. Avec de grandes chances de ne pas y arriver. Il est où l’intérêt, là-dedans ?

Nolan garda le silence un instant. Évidemment, il n’avait pas envisagé les choses sous cet angle. Il n’imaginait guère que les membres de l’équipe devraient faire marche arrière pour lui venir en aide. Voilà donc ce qui se cachait derrière l’égoïsme dont on l’accusait.

— Oui, mais vous avez toujours gagné, non ?

— T’es con ou tu le fais exprès ? On ne gagne pas plus qu’on ne perd ! On fait juste diversion, la plupart du temps. Un mec qui pique un portable, neuf fois sur dix, si quelqu’un sûr de lui lui dit de le rendre, il partira en courant et lâchera le téléphone. Un portable ne vaut pas une semaine d’hosto ! Pareil pour un sac à main. Et en un contre un, le plus souvent, ils ne font pas le poids. Mais lorsqu’ils sont deux ou plus, tout ce que tu peux espérer, c’est gagner un peu de temps pour que la victime puisse prendre la fuite. On n’est pas dans un film. Seul contre deux adversaires, t’es obligé de perdre. Même toi, la sauterelle.

Valentina se leva et alla se servir dans le petit frigo de la cuisine. Cette grande tirade lui avait apparemment donné soif et elle vida le reste de la bouteille de Coca.

— J’en ai marre de parler de ça, fit-elle en s’essuyant les lèvres d’un revers de la main. Ça m’énerve que tu ne comprennes pas, en fait. Alors soit on fait autre chose, soit je me casse.

Nolan la regarda sans expression. Il n’avait aucune envie qu’elle parte, réalisa-t-il.

— Reste, s’te plaît.

— Wow ! Tu vas me sortir le grand jeu ?

Elle avait souri en prononçant ces mots.

— Tu te lèves à quelle heure demain ? demanda-t-elle.

— Je suis de repos, j’ai pas d’heure. De toute façon, j’ai plus vraiment envie de dormir.

— Je peux te lancer un défi, alors ?

— Tu veux encore te battre ?

— Non, pas là. Je t’ai dit que je voulais plus parler de ça, corrigea-t-elle sévère. Non ! Tu crois que tu pourrais me dessiner ?

Nolan resta pétrifié une seconde.

— Je ne fais pas dans le réaliste, tu sais ? Je pourrais te dessiner, mais en version comics quoi…

— C’est parfait ! Avec une combinaison moulante et un sabre de malade !

— Une combi…

Nolan tenta d’imaginer le résultat et rougit. Valentina se plaça juste derrière la table basse, attrapa un magazine publicitaire qui y traînait, le roula en tube pour figurer l’épée, puis prit une pause de sidekick avec le pied plus haut que la tête. Son sabre de papier pointé vers l’arrière, elle démontrait une incroyable souplesse en plus d’un équilibre parfait.

— Genre dans cette pose, ça te va ?

Si elle avait remarqué qu’il était gêné, elle n’en avait rien laissé paraître et Nolan décida de ne pas insister non plus.

— Tu peux tenir combien d’heures comme ça ? blagua-t-il.

Valentina se remit sur ses deux pieds et lui tira la langue.

— Autant que nécessaire. Tu peux faire le dessin ou pas ?

— Ouais. Deux secondes.

Le jeune homme se leva, plaça la table basse sur le canapé après l’avoir débarrassée et installa son chevalet. Il sortit son attirail d’artiste et demanda à Valentina de reprendre la pose. Pour être plus à l’aise, elle ôta son sweat à capuche et se mit en position en débardeur. Nolan commença à gribouiller tout en questionnant son modèle. Il pensait que c’était le moment idéal pour faire connaissance, à presque quatre heures du matin.

Valentina était étudiante en école de stylisme et si Nolan s’en tirait bien avec ce dessin et qu’il l’habillait avec goût, elle pourrait peut-être envisager de réaliser la tenue qu’il imaginerait pour elle. La combinaison moulante était bien sûr hors de propos, précisa-t-elle.

Elle avait un frère, plus jeune de trois ans et prénommé Mathias. Elle ne le fréquentait que peu. Il était bien trop proche de son père de l’avis de Valentina. Père qui était parti avec une autre femme dont elle ne voulait plus rien savoir depuis qu’elle l’avait vue, à moitié nue sous son géniteur.

Nolan eut un petit moment d’embarras alors qu’elle lui racontait ce que la fillette qu’elle était avait ressenti. Pourtant, quand elle en parlait, Valentina restait très froide et pragmatique, le pied droit pratiquement à la verticale. C’était un modèle de self-control.

— Et toi ? demanda-t-elle, sérieuse. C’est quoi ton histoire ? À part te balader la nuit pour sauver la veuve et l’orpheline. Pourquoi tu tiens tant à devenir un héros, en vrai ?

— Je croyais que le sujet t’énervait ?

— Je me suis calmée…

Nolan sourit derrière sa feuille. Son histoire était bien moins mouvementée que celle de la future styliste. Ses parents vivaient toujours ensemble et s’aimaient, pour autant qu’il le sache, en tout cas. Ses seules aventures dataient du collège. Il avait été victime de racket lorsqu’il était arrivé en sixième. Ce qui l’avait le plus marqué de cette période ne fut pas ses agresseurs, mais le manque de réactions des autres élèves. Personne n’essayait jamais de s’interposer. C’est ainsi qu’il en était venu à pratiquer un sport de combat. Ça ne l’empêcha pas de subir encore les maltraitances de ses bourreaux une année de plus, sa deuxième en sixième. Cependant, il se jura qu’il ne resterait jamais spectateur si d’autres grands décidaient un jour de s’en prendre aux plus jeunes.

— C’est carrément une vocation ton truc, coupa-t-elle. Et tu oses dire que ta vie est moins mouvementée que la mienne ?

Nolan ne répondit pas. Cela faisait à présent une heure que Valentina tenait la position et elle demanda si elle pouvait se détendre quelques minutes.

— Bien sûr, sourit Nolan. Je t’ai esquissée en à peine dix minutes. Mais j’ai pas voulu te le dire pour voir combien de temps tu tiendrais.

— Salaud !

Valentina contourna le chevalet pour contempler son dessin.

— Waouw ! Y a beaucoup de traits, déclara-t-elle. Par contre, les proportions sont le reflet exact de la réalité. C’est génial, t’es un vrai pro. Bravo !

Elle s’éloigna et tourna un peu sur elle-même à la recherche de quelque chose.

— Je peux brancher mon téléphone sur une enceinte ou un truc comme ça, histoire d’avoir un peu d’ambiance ?

Nolan lui indiqua sa barre de son et, après quelques secondes, une chanson du groupe Krewella résonna dans le studio. Pendant que le jeune homme continuait d’avancer sur son croquis, Valentina se dandinait sur la musique. Lorsqu’un morceau plus calme passa, elle se laissa tomber sur le clic-clac, près de la table basse. Trois minutes plus tard, elle dormait. Nolan en profita pour s’imprégner des traits de son visage et les retranscrire sur son papier.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, le dessinateur était seul sur le canapé et entendait l’eau de la douche couler. Ils avaient encore dormi ensemble, mais cette fois, sans déplier le clic-clac. Valentina s’était assoupie dans une drôle de position et semblait si paisible qu’il n’avait pas voulu la déranger. Il s’était donc contenté de s’asseoir près d’elle. Il n’eut aucune difficulté à trouver le sommeil vu son état de fatigue avancée à ce moment.

Nolan s’étira bruyamment et constata la présence d’un petit sac en papier de la boulangerie qu’il fréquentait, un peu plus bas dans sa rue. Un sourire se dessina sur son visage, mais il n’osa ouvrir le contenant. Il profita de l’odeur de viennoiseries tout juste sorties du four. Après quelques secondes, il se décida à se lever. Il vérifia son haleine et se remit à son portrait. Il eut de nouveau un sourire en repensant à la position qu’avait tenue Valentina pendant tout ce temps… pour rien. Il réalisa cependant qu’il aurait été bien incapable d’une telle prouesse. Elle faisait preuve d’une incroyable technique !

Lorsque Valentina s’extirpa de la salle de bain, quelques instants plus tard, il ne put retenir un petit rire. Elle avait volé un de ses T-shirts.

— Je te plais pas comme ça ? demanda-t-elle guillerette en tournant sur elle-même.

— Mais si, voyons ! Tu es magnifique, comme toujours.

Nolan eut alors la surprise de découvrir une rougeur anormale sur le visage de son invitée. Elle s’effaça cependant si vite qu’il crut l’avoir rêvée.

— J’ai profité que tu dormais encore pour aller acheter des croissants. T’aimes ça ?

— Bien sûr ! Mais t’étais pas obligée, j’ai de quoi nous nourrir.

— Je me doute que tu dois avoir des Mac Nuggets quelque part, ou des Crocs Mac-Do, mais j’apprécie la vraie bouffe, parfois. Et puis, tu peux prendre ça comme un paiement de ce super dessin que tu es en train de faire. C’est géant ! Et pourtant, c’est même pas encore en couleur. Tu déchires sévère.

— Merci.

Ils mangèrent sans se presser et Nolan hésita longtemps avant de remettre le sujet des justiciers sur le tapis.

— Tu crois que tu pourrais m’apprendre le parkour ?

— Pourquoi ?

— Pour patrouiller avec vous, répondit-il en fixant le sac de viennoiseries.

Il y eut un long silence. Valentina avait enfourné un gros morceau de croissant dans sa bouche et mâchait avec une lenteur exaspérante. Elle enchaîna avec quelques gorgées de jus d’orange avant de mettre enfin un terme au supplice de son ami.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je n’arrête pas de le dire : tu n’es pas prêt. Et je ne suis pas sûre que tu le seras un jour. Tu n’as pas l’état d’esprit.

— Je peux apprendre, non ?

— J’en sais rien. Mais je peux toujours te proposer un truc : sois un bon co-équipier dans Justices et on verra ensuite pour intégrer la bande. De toute façon, je ne suis pas décideur. Pas à cent pour cent, en tout cas.

— Je dois payer qui pour entrer ?

— Y a trop de monde à soudoyer…

— Vous êtes tant que ça ? la coupa-t-il.

— On est un certain nombre et je ne les connais pas tous.

— Et tout le monde est sur le jeu ?

— Tout le monde y est passé, mais non : tout le monde n’y est pas. Enfin, je crois pas.

Valentina compta sur ses doigts en silence et en arriva à la conclusion qu’ils étaient au moins huit au total. Sur les huit, elle n’en connaissait que trois. Elle avait croisé les autres sur Justices, se souvenait-elle, mais ne les avait jamais rencontrés. Ils étaient extérieurs à la ville.

— Et c’est le Père Franck qui les a tous recrutés ?

— Je crois. Mais on s’en fout. Je poserai mon véto tant que tu ne seras pas capable de suivre le mouvement dans Justices.

— OK ! Mais tu peux quand même m’apprendre le parkour ?

— J’imagine que c’est possible, oui.

Nolan sourit. Il avait gagné cette manche, pensa-t-il. Il ne lui restait plus qu’à se forcer à ne pas se battre jusqu’au KO dans le jeu. C’était faisable.

— Il faut que j’aille en cours, moi ! déclara Valentina en se levant.

— Dans cette tenue ?

— Je suis dans une école de stylisme, je te signale, coco ! On voit bien pire chaque jour. Je te le ramènerai la prochaine fois.

Nolan sourit de nouveau. Il aimait l’entendre projeter de revenir chez lui. Il se redressa et l’accompagna à la porte, trois mètres plus loin. Elle attrapa sa veste au passage et se retourna devant la sortie pour plaquer ses lèvres sur les siennes.

Ce fut furtif, dénué de toute sensualité, mais le sang de Nolan se transforma en sable dans ses veines.

— Oups ! Pardon : réflexe !

Valentina éclata d’un rire naturel où l’on distinguait une pointe de gêne.

— Euh…

Cette fois, Nolan était perdu. Qui pouvait avoir ce genre de réflexes ?

— T’es sérieuse ? Réflexe ?

— Je sais pas ! Je t’ai vu là, j’ai eu envie, je me suis servie…

L’expression de la jeune femme aux cheveux verts trahissait son trouble et pourtant, elle avait un air détaché. Nolan fut incapable de réagir.

— Fais pas cette tête, s’te plaît. Ça peut pas avoir été si mauvais que ça, quand même ?

— En fait, répondit-il en se grattant le menton, je sais pas trop. C’était vraiment trop court pour que je me fasse une idée. Ouch !

Le coup de poing qu’il reçut dans le ventre avait été très bref, lui aussi, mais bien pesé, en revanche.

— Dis-toi que je ne recommencerai pas. Tu ne pourras qu’en rêver la nuit. À plus, minus !

Et avec un sourire, elle passa la porte qu’elle referma sans bruit. Nolan resta là, de nouveau perdu, pendant un moment. La vérité était qu’il avait apprécié ce baiser. Même furtif.

Il reprit ses esprits quelques secondes plus tard et s’affaira à ranger un peu son studio avant de se doucher et de partir pour l’église. Il avait besoin de faire le point avec le Père Franck sur cette histoire de justiciers. Sur les choses que le prêtre, ou diacre, lui cachait encore…

— As-tu trouvé la réponse à ma question ? attaqua le religieux sans même un salut.

— Je suis sûr que vous la connaissez très bien, la réponse. Vous voulez juste que je la formule à voix haute, n’est-ce pas ?

Le Père Franck sourit.

— Les psys font ça, en effet. Mais je n’en suis pas un, souviens-toi. Si je te pose cette question, c’est surtout pour mieux te comprendre. Valentina pense que tu n’es pas prêt parce que… bref, elle pense que tu n’es pas prêt. Et après mûre réflexion, il est bien possible qu’elle ait raison. En revanche, nous sommes tous les deux d’accord pour dire que tes intentions de base sont bonnes.

— Mais mon envie de me bagarrer est plus forte que le reste, c’est ça ?

— Y a de ça, effectivement, confirma le prêtre. Mais si tu ne t’en rends pas compte, tu ne pourras pas contrôler tes pulsions.

— Je ne suis pas un chien enragé, je vous signale.

— C’est assez intéressant que tu utilises cette expression, Nolan.

— Cette fois, vous parlez vraiment comme un psy.

Le Père Franck ne put qu’acquiescer.

— Chacun ses problèmes, j’imagine. Moi j’ai des crises de psychologie. Mais le fait est, Nolan, ton recrutement reste soumis à ton self-control. Car tes pulsions sont une chose, renchérit-il. Mais tu dois aussi pouvoir en trouver la source, pour les contrôler et, finalement, les éradiquer.

— Vous savez que je pourrais très bien me balader dans la rue pour faire régner la justice sans vous demander votre avis ? déclara Nolan.

— Oui. Et toi, tu devrais savoir que si tu le faisais, nous te ramasserions à la petite cuiller, quelques heures plus tard.

Le prêtre prit le chemin de la cour arrière et Nolan lui emboîta le pas. Le dessin sur la palissade commençait à se parer de couleurs. Nolan avait débuté par les tons les plus sombres. Ainsi, la fresque ressemblait à une œuvre en noir et blanc inachevée. Il lui restait encore de nombreux coins à finir avec le noir et le brun, avant de s’attaquer à la plus grosse partie de la colorisation : le vert et le gris.

— Savais-tu que Justices n’est pas un jeu, en réalité ?

— Ah ? fit le jeune homme en ouvrant un pot de peinture pour se mettre au travail.

— C’est un véritable programme d’entraînement destiné à la police, ou aux CRS, j’ai oublié. Le format n’a pas plu au ministre qui l’a fait supprimer des centres de formation. Mais à la base, les comportements des agresseurs sont créés à partir de tonnes de témoignages de victimes réelles. C’est une version très légèrement différente à laquelle tu joues, mais l’intelligence artificielle est la même. Le hacker qui s’en est chargé a juste modifié quelques aspects graphiques pour transformer les flics en héros du quotidien. Il a apporté quelques changements par-ci par-là, mais pas grand-chose.

— Vous voulez dire qu’il y a des policiers qui ont été formés avec ce jeu ?

— C’était en effet une partie de leur apprentissage. Voilà pourquoi, tant que tu ne seras pas capable d’y survivre, tu ne seras pas un bon justicier dans la vie réelle. IRL, comme vous dites. Quel que soit ton niveau d’aptitude au combat à mains nues. Il ne suffit pas d’être fort pour exceller à défendre la veuve et l’orphelin. C’est bien plus complexe que cela. D’ailleurs, le plus souvent, la bagarre en elle-même ne résout rien du tout.

— C’est ce que m’a dit Valentina. Plusieurs fois.

— Tu devrais lui faire confiance, là-dessus. Elle commence à avoir de l’expérience.

— C’est vous qui l’avez formée ?

— Bien sûr que non ! J’ai une tronche de maître Jedi, peut-être ? J’ai fait comme avec toi, je n’ai eu qu’à lui montrer la voie. Le reste, elle l’a fait toute seule. Elle a pratiqué dans le jeu pendant quelque temps avant de descendre dans les rues en mode Ninja.

— Et elle se débrouillait comment, au début ?

— Je te laisserai lui demander, si tu veux bien.

Nolan hésita avant de poursuivre. Allait-il attirer des ennuis à Valentina s’il abordait ce sujet ? Si cela avait été le cas, elle lui aurait sûrement interdit d’en parler au religieux. Ou pas. Elle estimait peut-être qu’il était capable de garder cette information pour lui sans avoir à lui dire.

Dans le doute, Nolan s’abstint.

— En attendant, est-ce que je peux t’aider avec le coloriage ? reprit enfin le Père Franck.

— Ça dépend. Vous savez tenir un pinceau ?

Le prêtre lui jeta un regard de travers et se saisit d’une brosse qui traînait là. Nolan sourit et lui indiqua une zone étendue qu’il devrait recouvrir de peinture noire.

— Sans dépasser, précisa-t-il tout de même.

« Ça va mieux avec ta copine aux cheveux verts ? »

Léa avait des ouvertures très directes, pensa Nolan en souriant à la vue de ce texto matinal. Est-ce que cela allait mieux ? Valentina avait passé la nuit chez lui, ils avaient dormi ensemble et elle était partie après l’avoir embrassé. Par réflexe. A priori, il y avait du progrès, c’était évident. Et ce fut ce qu’il répondit à Léa. Pourtant, il n’entra pas dans les détails. Un simple « oui » fit l’affaire.

Sur le chemin du restaurant, il repensa à leurs différents rendez-vous et au comportement de Léa. Elle s’était énormément rapprochée de lui, physiquement, lors de leur dernière escapade. Cela s’était fait d’un coup, après leur discussion sur leurs cauchemars respectifs. Comme si cet échange avait fait sauter un verrou. Avait-elle des sentiments pour lui ? Ou n’était-ce qu’une sorte de syndrome qu’une victime pouvait développer envers son sauveteur ?

Et Valentina ? pensa-t-il soudain quand son visage souriant s’imposa à son esprit. Ce baiser avait-il une signification quelconque ? Elle serait sans doute à l’église cet après-midi. Comment se passeraient leurs retrouvailles ? Les SMS nocturnes de la justicière avaient été d’une banalité affligeante la veille. Mais lorsqu’ils seraient face à face, qu’arriverait-il ? L’embrasserait-elle de nouveau ? Elle avait prétendu ne pas vouloir recommencer. Mais était-ce juste pour le faire bisquer ? Tout cela était bien trop compliqué pour lui !

Faire des burgers lui nettoierait un peu l’esprit.

— Salut, le héros ! fit Alex devant la porte du Mac Donald, sortant le dessinateur de ses pensées.

Le restaurant était fermé et ils devaient pointer dans trois minutes. Nolan envoya donc, sans attendre, un texto au manager du jour.

— T’as le numéro de Katia ? s’étonna Alex.

— J’ai le numéro de tous les managers. Quand tu fais l’ouverture, c’est un peu obligé.

Alex n’avait pas la chance de Nolan de pouvoir négocier ses horaires avec le responsable des plannings. Il n’avait donc pas l’habitude de cet horaire matinal ni des pratiques associées. Katia était coincée dans les transports, mais serait bien présente.

Nolan profita du temps d’attente pour échanger avec Alex et Sandra qui arriva une minute après lui. Cette soirée de l’avant-veille occupait son esprit. Alex ordonna à Nolan d’attaquer en plaquant Valentina contre un mur, comme dans les films. Sandra fut plus mesurée. Elle ne comprenait pas plus que Nolan cette histoire de réflexe. Elle l’invita donc à la prudence.

— Peut-être qu’elle t’a pris pour son mec, l’espace d’un instant. Sauf qu’au lieu d’échanger vos prénoms, elle t’a smacké.

— C’est possible, ça ? s’étrangla Nolan.

— J’sais pas, balbutia sa collègue, confuse. J’ai envie de te dire que non, mais…

— Mais avec les gonzesses, on ne sait jamais, compléta Alex.

Nolan ne se sentit pas du tout aidé et sa demi-journée de travail fut éprouvante psychologiquement. Par chance, il n’y eut que peu de clients avant le rush du midi et il s’arrêtait à onze heures. Il attendait sa commande à la caisse lorsqu’une paire de mains lui enserra la taille.

— Coucou ! fit Valentina avec un sourire radieux.

Elle plaqua un baiser sur sa joue, cette fois. Nolan sentit son cœur frapper plus fort. Pas plus vite, à sa grande surprise, mais bien plus fort. Les lèvres de son amie étaient douces sur sa barbe naissante et il apprécia le contact bien plus que leur rapide smack, deux jours plus tôt.

— C’était un réflexe, ça aussi ?

— Non, p’tit malin. Ça, c’était parce que je suis de bonne humeur.

— Tu veux quelque chose à manger ? proposa-t-il alors que son plateau était poussé devant lui.

Valentina accepta et Sandra lui demanda ce qu’elle désirait, éludant son collègue. Après avoir passé commande, la jeune femme aux cheveux verts alla se laver les mains et l’hôtesse de caisse profita de l’occasion :

— Je crois qu’elle ne t’a pas confondu avec son mec, chuchota-t-elle. Ne la plaque pas contre un mur pour autant, mais tu peux considérer qu’elle sera d’accord pour un autre bisou.

— Merci, Sandra, sourit-il en s’éloignant avec les deux plateaux.

Valentina expliqua que le cours de ce matin ne l’intéressait pas du tout et qu’elle s’était souvenue de l’horaire de Nolan. Elle avait donc décidé de passer le voir.

— Je te manquais vraiment ou c’était pour la bouffe ? l’asticota le dessinateur.

— Ne me prends pas pour Hervé, s’il te plaît. Je vaux mieux que ça !

— Alors, je te manquais…

Valentina braqua son regard vert sur lui et l’air fut plus difficile à respirer pendant quelques secondes. Il se passait quelque chose qu’il ne comprenait pas. Pourquoi un simple baiser réflexe l’avait rendu si mollasson ?

— T’en es où avec Léa ? demanda-t-elle sans émotion juste avant d’attaquer son Poulet Ranch Ketchup.

Nolan se pétrifia. Une vive douleur enfla dans sa poitrine et il fit son possible pour éviter toute réaction physique. Qu’est-ce que Léa venait faire là ?

— Comment ça, où j’en suis ? Nulle part. Pourquoi cette question ?

— Tu te pointes chez Francky à pas d’heure avec une fille… c’est ta petite amie ? Ou en tout cas c’est ce que tu vises, non ?

— Attends deux secondes que je comprenne. J’ai repris contact avec elle parce que le Père Franck et toi m’y avez poussé. Surtout toi, d’ailleurs ! Je l’aime bien, elle est cool, y a pas de doute. En plus, son père pourrait me permettre d’exposer. Mais tu peux pas être jalouse d’elle maintenant ?

— Minute ! s’exclama-t-elle la bouche pleine, en levant une main en l’air.

Elle se pressa d’avaler le morceau qu’elle mâchait avant de reprendre la parole.

— D’abord, je ne suis pas jalouse, hein… Et puis de toute façon, j’ai le droit d’être jalouse de qui je veux !

Nolan resta interdit deux secondes… puis éclata de rire.

— T’es un peu ridicule, tu sais.

— Quoi ?

Valentina était rouge comme jamais et oscillait entre sourire retenu et colère.

— Rien. Laisse tomber. Je n’ai pas de vues sur Léa.

— Vous vous teniez la main, quand vous avez débarqué chez Francky, l’autre soir.

Nolan eut un frisson. Que pouvait-il répondre ? C’était vrai. Mais ce n’était pas un signe de quoi que ce soit ? L’était-ce ? Le dessinateur ne savait plus où il en était. Valentina reprit la dégustation de son sandwich.

— C’est elle qui m’a attrapé la main, fit-il enfin, penaud.

— C’est bien l’excuse la plus débile que j’ai jamais entendue. Elle t’a menacé aussi ?

— N’importe quoi…

— Alors, t’étais pas prisonnier, t’aurais pu la lâcher ?

— Oui.

— Mais tu l’as pas fait…

— Ceci dit, reprit-il sur les nerfs, je peux lui tenir la main si je veux. Tu m’as bien embrassé par réflexe ? Et en plus tu m’as assuré que tu ne recommencerais jamais ?

— C’est exact, répondit-elle du tac au tac. Et crois-moi : c’est pas près de se reproduire !

— Je prends note.

Il termina son Fish sans ajouter un mot. Valentina se leva, débarrassa son plateau et quitta les lieux en silence. Son sourire avait disparu et Nolan la regarda partir avec un pincement au cœur. Que venait-il de se passer ? Pourquoi l’observait-il au lieu de lui courir après, comme il en avait envie ?

Son téléphone vibra. Léa l’invitait à la retrouver vers vingt heures au pied de son immeuble. Nolan porta son attention vers la porte du Mac Donald, comme si Valentina avait pu faire demi-tour.

Quelqu’un entra. Ce client n’avait cependant rien à voir avec la jeune femme aux cheveux verts. Le dessinateur répondit rapidement au message de Léa :

« OK »

Il se leva à son tour et débarrassa son plateau. Il croisa le regard compatissant de Sandra. Il ignorait ce qu’elle s’imaginait, mais savait qu’elle avait compris que rien ne s’était déroulé comme il l’aurait voulu.

Il ne se rendit pas à l’église, tout bien considéré. Il risquait d’y trouver Valentina et ne se sentait pas prêt à lui faire face tout de suite. Elle avait cours, en principe, cependant, elle était également très proche du prêtre et aurait peut-être envie d’aller le voir à l’improviste comme elle l’avait fait avec lui.

Il rentra donc chez lui et travailla sur le dessin de Valentina. Alors qu’il s’attardait sur les détails de son anatomie, afin de peaufiner la position à la perfection, Nolan repensa à sa soirée avec elle. Un sourire vint s’imprimer sur son visage malgré lui. Puis son cœur se serra de nouveau en se remémorant cette dispute qui avait éclaté au Mac Donald. Valentina était une véritable tornade dans sa vie. À chaque fois qu’il avait le sentiment d’avoir cerné un pan de sa personnalité, elle remettait tout en question avec brutalité. Là encore, après cet étrange baiser, il avait cru que leur relation allait évoluer. C’était le cas, en vérité. Mais dans une direction tout à fait inattendue, finalement.

Il fut bien incapable de progresser correctement sur son portrait et décida de se lancer dans un nouveau projet. Il plaça une feuille vierge sur son chevalet et commença à tracer des traits. D’abord un peu au hasard, puis petit à petit, les courbes se précisèrent et une figure prit forme sur le papier. Celle de Léa, découvrit-il, surpris. Un visage triste. Il se concentra sur son souvenir de la jolie jeune fille et corrigea quelques coups de crayon, en accentua d’autres, pour intensifier le regard. Il n’avait pas vu Léa très souvent, en revanche il en avait beaucoup rêvé. L’expression de détresse qu’elle affichait dans ses songes fut facile à transposer sur le Canson. Ces gestes furent fluides, rapides et précis, presque comme si elle avait été devant lui à ce moment, en train de pleurer. Il n’eut même pas à fermer les yeux pour se l’imaginer. En à peine une demi-heure, le portrait fut réalisé au noir. Il ne manquait qu’à y appliquer la couleur. Ce qu’il s’empressa de faire.

Il venait juste de terminer de colorer le premier œil lorsque son téléphone sonna. C’était son rappel pour le rendez-vous qu’il avait avec Léa.

Devant son immeuble, elle lui adressa un sourire radieux et il oublia toutes ses histoires avec Valentina. Léa l’embrassa sur la joue avec peut-être un peu trop d’insistance, mais il ne s’en plaignit pas pour autant. Elle attrapa sa main comme si elle lui avait toujours appartenu et l’entraîna dans le centre du village.

— Tu as l’air de savoir précisément où tu vas.

— Tu n’as pas encore mangé, rassure-moi ?

— Non. Je savais pas trop à quelle heure toi tu dînais, du coup je me suis abstenu.

— Tu aurais pu me demander aussi, ricana-t-elle. Je t’emmène déguster la meilleure pizza de la ville.

— Rien que ça ? C’est un cousin à toi, cette fois ?

Léa le gratifia d’un gentil coup de coude dans les côtes, mais lui souriait. Elle ne connaissait pas spécialement le patron, précisa-t-elle tout de même. Elle aimait juste cet endroit qui proposait des pizzas délicieuses à un prix défiant toute concurrence. La mention de ce détail rassura le dessinateur qui s’attendait déjà à une fin de mois difficile.

Le restaurant en question était en réalité une sorte de Fast Food italien qui servait des pizzas dans des cornets en papier… comme des crêpes.

— Le concept est original, au moins, commenta Nolan en parcourant le menu affiché sur le trottoir.

— Je me suis dit que ce serait mieux de discuter en se baladant, plutôt que coincés à une table.

Avec la nuit qui n’allait pas tarder à tomber, Nolan fut surpris de ce choix. Pourtant, il n’en fut pas mécontent. Les deux jeunes gens descendirent la grande ruelle Saint-Ange en direction du parc Charles de Gaulle. L’immense espace vert en bordure du Village ne fermait jamais et était toujours très bien éclairé. À cette heure encore peu avancée, il était très fréquenté, tant par les coureurs que les employés de bureau qui quittaient tard et coupaient par là pour gagner du temps.

— Alors quoi de neuf ? demanda Léa avant de croquer dans sa quatre-saisons.

— Rien du tout, mentit-il.

— Vous êtes réconciliés avec Valentina ?

Nolan manqua s’étouffer. La question semblait anodine, mais quelque chose dans l’intonation de la voix de Léa fit tiquer le dessinateur.

— Tu m’as dit que ça allait mieux, mais tu n’as pas vraiment développé. Du coup, vous vous êtes vus ? Elle devait venir te voir la dernière fois ?

C’était incroyable comme les filles pouvaient noter toutes sortes de détails !

— Oui, on s’est vus. Et on n’est pas tout à fait réconciliés… C’est compliqué, on va dire. Mais j’ai pas vraiment envie de parler d’elle, en fait.

— Oh ! Pardon, t’as raison. J’ai discuté avec mon père. De te faire passer à la galerie, plus exactement. Il m’a dit qu’il allait en aviser Vanessa. C’est la dame qui gère la galerie dans laquelle il expose, tu te souviens.

— Oui. C’est super gentil, mais tu sais, je n’ai pas de quoi exposer, pour l’instant.

— Ça n’a pas d’importance. Pour le moment, il ne va faire que discuter avec Vanessa de la possibilité d’organiser une expo avec tes dessins. Non seulement ça ne t’engage à rien, mais même en admettant qu’elle dise oui, ça ne sera pas forcément pour tout de suite.

— D’accord.

— Mais puisque c’est mon père qui demande, je pense qu’elle dira OK.

— Il est si influent que ça ?

— Non. Mais ils se connaissent depuis qu’elle est petite, lorsque son père à elle tenait la boutique. Elle fait presque partie de la famille.

— Sacrée famille…

— Oui, sourit-elle en se redressant légèrement. Mes parents sont justes et très aimants. J’ai eu la chance de grandir dans le plus beau quartier de la ville et de fréquenter de bons établissements scolaires. Le reste de ma famille est aussi constitué de gens équilibrés et plutôt aisés. J’ai bien conscience d’être un cas rare, tu sais. Je n’ai jamais eu à affronter de gros coup dur, de problème de drogue ni une maladie grave.

— Jusqu’à maintenant, ne put retenir Nolan.

— C’est ça, fit-elle d’un air absent en s’installant sur un banc libre. Et même là, tu es intervenu et tu as empêché ma vie de tourner au cauchemar.

Nolan s’assit à côté d’elle, dirigeant son regard vers l’autre côté du large chemin.

— Je croyais que tu faisais encore des cauchemars ?

— Oui. Mais justement, ce ne sont que ça : des mauvais rêves. Je me réveille le matin, et chaque fois, je me rends compte que j’ai frôlé le viol. Que grâce à toi, ces cauchemars ne sont pas devenus réalité. Tu m’as sauvée. Vraiment.

Elle agrippa le bras de son compagnon et se pencha pour déposer sa tête sur son épaule. Inconsciemment, Nolan lui caressa le bras de sa main libre. Il l’avait sauvée…

— Mais j’ai pas puni les coupables.

— Je m’en fiche ! Même s’ils n’ont pas été punis, moi j’ai été sauvée. C’est ça le plus important.

Cette dernière déclaration eut un étrange écho dans la tête du dessinateur. Il entendit très nettement la voix de Valentina le sermonner sur le fait de s’occuper des victimes au lieu des agresseurs. C’était peut-être ça être un héros ?

Le couple resta ainsi un bon moment, sans plus échanger un mot. Nolan profita de l’instant présent essayant de ne plus penser à rien. L’exercice fut difficile, mais une certaine quiétude finit par l’envahir lorsqu’il parvint à se concentrer sur le jeune homme qui envoyait un frisbee à son labrador, sur la grande pelouse.

— Je suis bien, là, déclara Léa après quelques minutes.

— Je sens venir un, mais ?

— Mais il commence à faire sombre et mes parents vont s’inquiéter si je ne suis pas de retour bientôt.

— Alors, rentrons.

Il attendit que Léa se dégage pour esquisser un mouvement. Elle resserra d’abord, très légèrement, son étreinte sur le bras de Nolan avant de se décider à se lever. Elle se cramponna de nouveau au bras de son compagnon sur tout le chemin du retour. Ils échangèrent peu et ce n’est qu’une fois devant l’immeuble de Léa que le dessinateur osa ouvrir la bouche.

— T’avais raison, au fait : elles étaient très bonnes ces pizzas.

— Je ne mens jamais en matière de nourriture, tu sauras.

— Je te dirais bien que la prochaine fois c’est moi qui choisis le resto, mais à part le Mac Do, je n’en connais pas.

— Et puis, c’est même pas un restaurant ! pouffa Léa. Mais ne t’inquiète pas, je m’en chargerai. Bonne nuit, Nolan.

Elle passa ses bras autour de lui et déposa un nouveau baiser sur sa joue avant de tourner les talons, sourire aux lèvres.

« tu fais quoi ? »

À deux heures et demie du matin, il n’y avait que Valentina pour poser ce genre de question.

« À cette heure-ci, les gens normaux dorment », répondit-il presque aussitôt.

« J’ai toujours pensé que tu n’étais pas normal »

Nolan sourit malgré lui. Il se demanda si Valentina était en patrouille cette nuit. Il n’osa pourtant pas lui poser la question.

« t’es fâché ? »

Nolan resta sous le choc. Comment osait-elle demander ça alors que c’était elle qui s’était emportée et avait quitté le Mac Donald sur les chapeaux de roues ?

« et toi ? »

« Je me suis calmée »

« Et on peut savoir ce que tu avais ? »

« Pas par SMS… »

Nolan hésita avant d’envoyer le message suivant.

« Si t’es pas loin, tu peux passer… »

Posté à son chevalet, le dessinateur attendit une réponse qui ne vint jamais. En revanche, une petite minute plus tard, quelqu’un toqua. Dans le silence de la nuit, le son le fit sursauter et il se maudit d’une telle réaction. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et il se demanda si c’était la frayeur ou la présence supposée de Valentina derrière la porte qui était la cause de cette accélération. Le sourire qu’il ne put retenir, lui, était dû à la jeune femme aux cheveux verts.

Lorsqu’il ouvrit, il la trouva dans sa tenue de patrouille, une moue boudeuse sur le visage.

— Et si je t’avais pas proposé de passer ?

— Bah je serais rentrée chez moi…

Il eut très envie de la serrer dans ses bras. À la place, il resta planté à la regarder.

— Tu veux qu’on discute sur ton palier ?

Nolan s’excusa et la fit entrer. Ôtant son sweat à capuche, elle se mit à l’aise sur le clic-clac, comme si elle avait été chez elle.

— T’as pas ramené à manger cette fois ?

— J’ai pas faim.

— Je croyais que t’étais calmée.

— Pas complètement, peut-être, grimaça-t-elle.

Nolan lui proposa un verre de jus d’orange et se servit à son tour. Il s’installa sur la table basse, face à Valentina, attendant qu’elle ouvre le bal.

Ce qui n’arriva pas.

— Qu’est-ce qu’il y a, alors ?

La jeune femme se leva et fit quelques pas dans le minuscule appartement. Lorsqu’elle contourna le chevalet, Nolan se crispa. Valentina resta muette, mais une lueur étrange passa dans son regard. Nolan cherchait quelque chose d’intelligent à dire et elle se décida à ouvrir la bouche.

— C’est qui ?

— Léa.

— Et moi, je suis où ? Tu m’as déjà finie ?

— Non. J’ai eu du mal à me concentrer cet après-midi, en fait, confessa-t-il en se levant à son tour.

— Et quand tu peux pas te concentrer… tu dessines Léa à la perfection ? Elle est venue ?

— Hein ? Euh… non.

— T’es vraiment doué, en tout cas. C’est super beau. Et tout ça de mémoire, en plus.

Il ne comprenait peut-être pas toujours Valentina, il devina illico le message derrière ce compliment.

— Val…

— Je croyais que t’avais pas de vues sur elle ?

Garder son calme… Réfléchir avant de parler…

— Et c’est le cas, confirma-t-il.

Il se rapprocha tout doucement de Valentina, comme si elle avait tenu une arme braquée sur lui.

— Mais tu la dessines quand même ?

— Je dessine aussi SonGoku, Spiderman et des tas de dragons ! Je n’ai de vues sur aucun d’entre eux, je te signale.

Valentina sourit. Ce fut furtif, mais il l’avait remarqué.

— Tu veux pas venir par-là, s’te plaît ?

— Je vais pas cracher dessus, c’est bon, t’inquiète !

— N’empêche qu’on serait mieux pour discuter si on était assis sur le canap’.

Valentina regarda de nouveau le dessin. Nolan avait beaucoup avancé sur les couleurs et seuls les cheveux restaient encore vierges de feutre.

— Je plaisante pas : c’est beau.

— Merci.

Il lui tendit une main qu’elle attrapa sans hésiter. Ils reprirent leurs positions respectives et le calme regagna la pièce quelques instants. Valentina fuyait le contact de son regard. Il ne l’avait jamais vue comme ça. À dire vrai, il n’imaginait même pas que Valentina puisse arborer ce genre d’expression. Nolan ne savait plus comment l’aborder, désormais. Elle était venue pour parler, mais gardait le silence. Lui-même n’était pas certain d’avoir envie de vivre cette conversation qui s’annonçait des plus tendues.

— Ça a été ce soir ? T’étais seule ?

— Rien à signaler.

Nouveau blanc.

— Tu vas toujours m’apprendre le Parkour ?

— Uniquement si t’es sage, sourit Valentina.

— Et sur quoi tu te bases pour décider que je ne suis pas sage, au juste ?

— Sur le fait que tu m’énerves.

— Je croyais que t’étais calmée.

— Jusqu’à ce que je voie le dessin de ta copine à la place du mien, ouais.

Nolan déglutit péniblement. Le moment était donc venu.

— Je…

— Non ! Dis rien. Enfin, si… dis-moi juste qu’est-ce que ça te fait de traîner avec elle ?

— Tu connais son prénom, pourquoi tu l’appelles jamais par son prénom ?

— Réponds à ma putain de question, s’te plaît.

Valentina n’avait pas haussé, le ton, en revanche son regard en disait long sur son état d’esprit. Nolan eut l’impression qu’elle était prête à lui refaire le portrait.

— C’est compliqué, fit-il enfin.

— Prends ton temps pour m’expliquer alors…

Nolan sourit.

— Léa m’apporte du réconfort, commença-t-il. Depuis qu’on est en contact, je l’ai vue s’ouvrir de plus en plus, sourire de plus en plus. Lorsque je suis intervenu, le soir où elle a failli se faire violer…

Une boule se forma dans sa gorge. Peut-être moins grosse que la dernière fois, mais tout aussi gênante. Il se leva et fit le tour de la table basse pour aider la pression à descendre. Valentina l’observait sans un mot. Son expression était trop neutre pour qu’il parvienne à déchiffrer quoi que ce soit. Il soupira avec effort et reprit :

— J’ai failli à ma mission, j’aurais dû punir ses agresseurs. Mes cauchemars me le rappellent assez.

— Tu fais encore des cauchemars ?

— Oui.

— Souvent ?

— Pas tant que ça… Une fois par semaine peut-être. C’est pas vraiment régulier, si tu veux.

— Tu rêves de quoi ?

Nolan pouffa tristement.

— Que j’essaie de la sauver et que je n’y arrive pas.

Il y eut un léger silence.

— Et dans tes rêves… Léa t’en veut ?

— Non. Même dans la vraie vie, elle s’en fout. Elle va de mieux en mieux et la voir sourire me prouve que mon échec n’est pas complet. Elle me l’a d’ailleurs rappelé tout à l’heure.

— Tu l’as vue ce soir ?

— Oui.

La déception dans le regard vert fut parfaitement discernable, cette fois.

— Le Père Franck m’avait dit qu’il pensait que reprendre contact nous ferait du bien à tous les deux. Je crois qu’il avait raison.

— T’as dis à Francky que c’était le projet palissade qui te faisait du bien ?

— Aussi. Mais c’est pas vraiment comparable. Reprendre le dessin m’a redonné un peu de confiance en moi. Léa… Je sais pas, c’est pas pareil.

— Je vois…

— Non, je pense pas, en fait.

— Parce que je suis trop conne ?

— Parce que t’es trop jalouse !

Nolan regretta les mots sitôt qu’ils eurent franchi ses lèvres. Valentina lui adressa un regard à la fois étonné et coupable. Il savait qu’il avait visé juste. Il l’avait compris lors de leur dispute au Mac Donald. Il avait simplement refusé de l’admettre.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Valentina avec un demi-sourire.

— Je sais pas trop. Peut-être ta crise au Mac Do ? Peut-être ta réaction face au dessin ? Ou alors le fait que tu puisses même pas prononcer son nom ?

— Léa…

— C’est bien, tu progresses. Verbaliser, ça s’appelle. Quand tu arrives à dire les choses, à les extérioriser, tu es prête à passer à une autre étape.

— Oh ! La ferme !

Valentina se leva et enfila son sweat à capuche.

— Pourquoi tu restes pas ?

— C’est pas une bonne idée. J’ai cours demain en plus et j’ai besoin de sommeil.

— Alors, dors ici ! Le temps que tu rentres chez toi, il sera l’heure de te réveiller de toute façon.

— Je vais chez Francky.

— Ah…

Valentina lui adressa un sourire.

— Est-ce que t’es encore fâchée après moi ?

— Je crois que je suis plus en rogne après moi que toi, en fait. Mais ça ira mieux dans quelques jours. T’inquiète pas.

— Ça veut dire qu’il ne faut pas que je t’adresse la parole pendant ce temps-là ?

— Tu fais ce que tu veux. T’es grand.

Et sans un mot de plus, elle quitta l’appartement. Nolan resta debout au milieu de la pièce à essayer de comprendre ce que signifiait cette déclaration. Après quelques instants, il alla se poster derrière son chevalet pour terminer la colorisation sur le portrait de Léa. Il fut étonné de constater une absence totale de fatigue.

Lorsqu’il appliqua les dernières touches à son dessin, le soleil était déjà levé et il se félicita de ne pas travailler ce jour-là. Comme il le faisait à chaque fois, il prit une photo de son œuvre avant de la laisser respirer. Il la rangerait dans un de ses grands cartons dans quelques heures. S’il était assez fier de sa réalisation, il décida cependant de ne pas la montrer à Léa. L’avoir dessinée en train de pleurer n’était probablement pas très flatteur. Par ailleurs, elle risquerait de s’imaginer des choses.

Le lendemain, au Mac Donald, Sandra vint de nouveau trouver Nolan en cuisine. C’était juste après sa reprise, en début d’après-midi.

— Encore une fille pour toi, sourit sa collègue.

Nolan fut étonné. Si cela avait été Valentina, Sandra l’aurait reconnue. C’était donc quelqu’un d’autre. La jeune femme aux cheveux verts n’avait pas donné signe de vie depuis sa dernière visite nocturne.

— Salut ! fit la douce voix de Léa. Je passais dans le coin, alors je suis venue voir si tu étais là ou pas.

— Euh… Salut ! Ouais, je suis là. Mais du coup, je bosse.

— Tu finis dans longtemps ?

— Quatre heures…

Léa se décomposa.

— Bon bah, je suppose que je peux juste te faire un bisou et puis je t’appellerai plus tard.

Elle s’approcha et déposa un délicat baiser sur sa joue. Les réactions des collègues ne se firent pas attendre. Il y eut des bruits de baiser, quelques waouh et sifflets.

— À plus tard !

Nolan fila derechef en cuisine, il y avait un peu de monde devant la ligne de caisses et les sandwichs n’allaient pas se faire tout seuls. Cependant, le jeune homme fut perturbé pour encore quelques minutes et se lança dans la confection de Deluxe au lieu de Bacon.

Une demi-heure plus tard, alors que le restaurant était désert, Sandra vint le voir.

— C’était qui cette fille tout à l’heure ? Je croyais que tu avais une histoire en cours avec celle aux cheveux verts et à l’anneau dans le nez ?

— Moi aussi, sourit Nolan. Mais c’est pas si simple, on dirait.

— C’est qui elle ? Elle est super jolie !

— C’est Léa… la fille que… euh…

— C’est la fille que t’as sauvée ? sursauta Sandra. Ah ouais, d’accord.

— Quoi ?

— Rien. Je savais pas que tu la voyais encore.

— Tu crois que c’est pas une bonne idée ?

— Moi, je veux bien la réconforter à ta place, intervint Alex au stand plonge.

— La ferme ! T’es lourd…

— J’ignore si c’est bien ou pas. Mais je trouve ça bizarre, en fait. Ça fait genre une groupie, quoi. Ça explique pourquoi l’autre avait l’air fâchée, la dernière fois.

— Je peux pas l’envoyer balader, quand même ?

— Non. Mais tu pourrais peut-être lui faire comprendre gentiment.

— Gentiment ?

Sandra ne répondit rien. De nouveaux clients venaient d’entrer dans le restaurant et elle était seule en caisse. Nolan se remit à nettoyer sa plaque avec ferveur.

Son service se terminait en même temps que sa collègue et ils discutèrent un peu en grignotant des frites à une table de l’étage.

— Ça veut dire quoi gentiment ?

— Eh bien déjà, pas comme tu as fait avec moi, ça serait pas mal.

Nolan baissa les yeux et garda le silence. Un an et demi plus tôt, alors que Sandra venait d’arriver dans le restaurant pour son premier contrat, elle avait tenté de le séduire. Alex lui avait expliqué qu’il avait tout juste rompu avec une autre fille et avait pensé qu’il était prêt à passer à autre chose, selon ses propres termes. Ça n’avait pas été le cas et Nolan avait été un peu trop direct avec Sandra.

— Tu m’en veux encore ? demanda-t-il.

— Non ! C’est à Alex que j’en ai voulu, surtout. Mais c’est pas la question de toute façon, c’est vieux tout ça, sourit-elle.

— Et pour Léa ?

— Je ne sais pas. Je la connais pas et vous vous êtes rencontrés dans des conditions franchement spéciales. Mais un simple non, quand elle veut te faire un bisou, sans violence, devrait être assez clair.

— Non ? C’est un mot agressif déjà…

— Formule-le comme tu veux, mais il faudra qu’elle comprenne que t’es pas son mec et qu’elle peut pas agir avec toi comme si tu l’étais. Sauf si t’en as envie ?

Nolan ne répondit pas. Il appréciait avoir sa main dans la sienne ainsi que le contact de ses lèvres. Tout ça était agréable, en fin de compte. Et il ne faisait de mal à personne. Si ?

— T’en as envie ? insista Sandra.

— Non. Enfin… j’aime bien, mais je m’en passerai très bien.

— Alors, dis-lui ! Gentiment, autant que possible. Il faut que j’y aille, mais on en reparle demain, si tu veux. Tu fais quelle heure ?

— Six onze.

— Je commence à onze heures, si y a pas trop de monde on discute avant que tu partes, OK ?

— Ouais, merci !

Léa l’appela, comme prévu, en début de soirée. La conversation ne dura pas bien longtemps. Le jeune homme était mal à l’aise par téléphone. Ils décidèrent de se retrouver dans le centre-ville, où elle était avec une copine qu’elle s’apprêtait à quitter. Lorsqu’il la rejoignit, elle sortait d’un magasin de vêtements, les mains vides.

— Tu n’as rien trouvé ?

— Non. Je me baladais simplement. J’aime bien faire les boutiques et regarder les rayons, même sans rien acheter.

Elle lui attrapa la main, comme d’habitude, mais cette fois Nolan se déroba. Il y eut un moment de flottement et Léa perdit son sourire.

— Ça t’embête ?

— En fait, pas vraiment. Mais on n’est pas en couple, du coup…

Il cherchait la bonne formule.

— Du coup, ça t’embête ?

— Non ! Enfin… Pas vraiment. C’est que je voudrais pas…

Les mots s’entrechoquaient dans son esprit et rien de cohérent n’en sortait. Ses paumes devinrent moites et il eut mal dans la poitrine. Était-il en train de faire une crise de panique ?

— Ça va ?

Elle posa une main sur son épaule et Nolan sourit. Non. Il n’allait pas bien. Il avait très envie d’être avec une fille, mais passait son temps avec une autre. C’était ça son problème ! Il devait choisir. Et c’était maintenant qu’il devait le faire. Valentina n’était pas que jalouse, elle attendait qu’il prenne une décision. Et s’il ne le faisait pas, elle se lasserait.

— Oui, ça va… Pardon. C’est que je peux pas… Il faut que j’aille voir Valentina, en fait. Je veux qu’on soit amis, toi et moi. Juste amis. Et quand on se tient la main, ça s’embrouille dans ma tête. Je sais pas si tu me suis ?

— Je crois… Tu ne veux pas rendre Valentina triste en passant trop de temps avec moi. Je comprends.

— Cool.

Il demeura planté sur le trottoir à la dévisager. Elle n’était pas fâchée. Son sourire était forcé, sans aucun doute. Mais elle donnait l’impression de pouvoir encaisser cette déclaration.

— Du coup, tu fais quoi ? Tu restes là à me regarder ou tu vas voir Valentina ?

— Ça t’embête de rentrer seule ?

— Non. Il fait jour et c’est pas bien loin. Je devrais survivre…

Sans réfléchir à ce qu’il faisait, il déposa un rapide baiser sur la joue de Léa en la remerciant. Puis fit volte-face et quitta les lieux d’un pas vif.

Nolan dégaina son téléphone et envoya un SMS à Valentina avec le sourire.

« Y a moyen qu’on se retrouve quelque part ? »

La réponse ne tarda pas.

« non »

Nolan s’arrêta et relut le message. Pour être sûr. Il cherchait encore comment interpréter ce dernier, lorsqu’un second vint le compléter.

« crise familiale et plein de boulot en retard. Je passe demain si tu veux »

Le jeune homme fut rassuré. Crise familiale n’avait cependant rien de réjouissant. Ce qu’il retint fut qu’elle ne refusait pas de le voir parce qu’elle était en colère. Elle avait juste des sujets en cours. Il retrouva donc un semblant de sérénité et reprit sa route.

Lorsqu’il sortit du Mac Donald, le lendemain, avant le rush du midi. Il eut la surprise de découvrir Valentina sur le trottoir d’en face. Adossée au mur, des écouteurs dans les oreilles, elle l’attendait et lui sourit quand il traversa.

— Tu connais mes horaires par cœur ?

— Ouais !

— Pourquoi t’es pas entrée ?

— Parce que j’ai bien vu comment me regardait ta collègue la dernière fois. J’aime pas trop être au centre des ragots, si tu veux…

— Tu viens à la maison ?

— Non. J’ai pas le temps, je reprends à treize heures et j’ai au moins quarante-cinq minutes de trajet. Voire plus à cette heure-là.

— Oh… Et t’as mangé ?

— Je m’achèterai un truc sur le chemin.

Nolan se mit en route et remonta la rue Jeanne d’Arc, Valentina à ses côtés. Elle avait ôté ses écouteurs, mais les gardait en main.

— Ça va mieux chez toi ?

— T’inquiète. De temps en temps, ma mère pique une crise parce que je ne vais jamais voir mon père alors que mon frère y est une semaine sur deux. Rien de grave. Tu voulais quoi ?

Le cœur du jeune homme se serra. Il n’avait pas réussi à établir un discours à l’avance et stressait depuis le matin à l’idée de cette rencontre. Parvenir à lui parler dans ces conditions lui sembla tout à coup insurmontable.

— Discuter…

— Waouw ! Tu ménages le suspens, dis donc…

— T’as pas tellement l’air de bonne humeur, du coup, je suis un peu refroidi.

Valentina s’arrêta et se tourna vers lui. Elle avait toujours son air sévère accroché au visage.

— Écoute : J’ai séché un cours, fait une heure de bus et je vais en faire au moins autant pour retourner à l’école cet après-midi. Ça : juste pour toi. Alors, me dis pas que je suis de mauvais poil. Je fais du mieux que je peux, OK ?

Nolan vacilla.

— J’ai vu Léa hier…

— Sérieux ? C’est pour me parler d’elle que tu me fais me déplacer ?

— Si tu me laissais en placer une aussi ? Je croyais que t’étais pressée ?

Valentina ouvrit des yeux ronds. C’était la première fois que Nolan s’adressait à elle sur ce ton et l’effet fut radical. D’un geste de la main, elle lui indiqua qu’il pouvait continuer.

— Je lui ai dit qu’on devait se voir un peu moins souvent.

La jeune femme aux cheveux verts eut du mal à dissimuler le sourire qui naissait.

— Pourquoi ?

— Parce que je voulais qu’on soit amis, mais pas plus.

— Donc tu admets que tu avais pensé à plus, à la base ?

— Non. J’ai jamais vraiment pensé, en fait. C’est de te voir te mettre en colère qui m’a fait comprendre.

Valentina attendit quelques secondes.

— Comprendre quoi ?

— Que tu me manquais quand t’étais pas là, chuchota-t-il en baissant la tête.

Le sourire sur le visage de la jeune femme s’élargit.

— Et c’est pour me dire ça que tu m’as fait venir ? T’as rien de mieux en magasin ? Je le savais déjà ça, je te signale.

Ce fut cette fois au dessinateur d’ouvrir de grands yeux.

— Tu te fous de moi ?

— Un peu, oui… Mais c’est marrant.

Nolan fronça les sourcils.

— T’es sûre que tu dois aller en cours, là ?

— Oui. Je tiens à avoir mon année et mes exams. C’est important. On ne naît pas tous avec du talent. Certains doivent bosser pour y arriver. Mais je peux m’incruster ce soir, si tu veux.

— Ça me dirait bien, oui, fit-il en l’attirant à lui.

Sans la moindre résistance, Valentina tomba dans ses bras et glissa les siens autour de sa taille. Avec douceur, Nolan déposa un baiser délicat sur les lèvres de son amie. Il profita de l’instant, là, au milieu de la rue. Oubliant les gens, les voitures et le bruit, il se laissa envahir par le parfum boisé de Valentina. Il le remarquait d’ailleurs pour la première fois. Lorsqu’elle caressa son dos d’une main, la sensation fut très différente du soir où il avait pleuré sur son épaule. Le dessinateur aurait bien passé toute la journée à profiter de ce moment, mais Valentina se déroba peu à peu avant de lui voler un second baiser, plus rapide et plus gourmand.

— T’as eu le temps de te faire une idée, cette fois ? demanda-t-elle avec un sourire moqueur. C’était assez bien pour toi ?

— C’était pas mal, mais je pense qu’il faudra quand même que je retente l’expérience pour être sûr.

— P’tit con !

Elle tourna les talons et reprit la route vers le Village.

— Tu fais quoi cet après-midi ? Tu vas voir Francky ?

— Je vais surtout m’occuper des dinos. Si le Père Franck est là, je le verrai, mais mon but, c’est le dessin.

— Et le mien, il en est où ?

Nolan garda le silence un instant avant de répondre avec un air énigmatique.

— Tu verras ce soir. Mais j’ai bien avancé.

— Je passerai tard, j’ai entraînement ce soir. Tu veux que je ramène à manger ?

Nolan sourit. Il n’était pas encore sûr de pouvoir prétendre être en couple avec Valentina et ils avaient déjà ce genre de conversation.

— Ouais, d’accord.

Les deux jeunes gens marchèrent quelques minutes jusqu’au croisement avec la rue Garibaldi, où Valentina pourrait attraper un bus pour son école. Elle lui demanda de ne pas parler de leur relation avec Francky, ce qui fit tiquer Nolan.

— C’est quoi le problème ?

— Disons que si tu veux venir traîner dans les rues avec nous, vaut mieux qu’il ne soit pas au courant.

— Pourquoi ?

— Une histoire de concentration et d’implication, si je me souviens bien.

Nolan grimaça.

— T’as déjà proposé un ancien petit copain ?

— Non, idiot ! C’est plutôt qu’à une époque, Hervé m’a draguée sévère. Francky a fini par s’en mêler et ces arguments sont sortis.

— Je vois, soupira Nolan. Et avec Hervé, du coup…

— Laisse tomber, y a rien avec ce gros balourd. V’là le bus !

Nolan eut droit à un nouveau baiser furtif, celui qu’il baptisait le bisou réflexe. La dénomination fit beaucoup rire la jeune femme aux cheveux verts. Elle était de bien meilleure humeur et c’est le cœur plus léger, lui aussi, qu’il se dirigea vers l’église.

Cette fois, Nolan en était sûr : ils étaient en couple. Ils avaient déjà une vie bien réglée, moins d’une semaine après leur premier baiser. Valentina dormait chez lui une nuit sur deux. C’était elle qui avait choisi ce rythme, pour éviter d’avoir à se bagarrer avec sa mère. Nolan découvrit que sa petite amie avait un goût prononcé pour le secret. Elle refusait de dévoiler leur relation à Francky, mais également à Hervé, Léo et même à sa famille. Elle prétendait que ce n’était que temporaire. Que Nolan pourrait rencontrer son frère et sa mère. Pour son paternel, en revanche, il était bien possible que cela ne se fasse jamais. Elle évitait autant que possible d’avoir affaire à lui.

— Francky et Hervé, je peux comprendre, fit Nolan alors qu’ils s’entraînaient un soir dans le parc de l’école botanique. Mais ta mère, c’est bizarre.

— Non ! C’est juste que j’ai pas envie de lui en parler maintenant. Déjà, on n’est pas tellement proches, elle et moi. En plus, si je lui dis que je dors chez mon mec, elle va aller s’imaginer des trucs. Ensuite, on va s’engueuler, ça va me prendre la tête et bref… Je veux pas ! De toute façon, je suppose que tu l’as pas raconté non plus à tes parents. Ça fait genre une semaine qu’on est ensemble, y a pas urgence.

Nolan baissa les yeux, coupable.

— Quoi, tu leur as dit ? Mais quand ? Je te vois jamais au téléphone, comment t’as fait ?

Elle n’était pas en colère, plutôt surprise.

— Je te rappelle que tu vas en cours, Tina. Pendant ce temps-là, je continue de vivre.

Valentina sourit. Il s’était mis à l’appeler par son pseudo de Justices dès leur première nuit de couple. Elle semblait apprécier.

— Tu fais comme tu veux, cela dit.

— Mais tu l’as dit à personne du tout ?

— Si. À une pote à l’école. Mais je n’en parle pas plus, pour l’instant. Je me contente de profiter de mon incapable de mec.

— Hey !

— On reprend !

Chaque soir après ses cours, Valentina le retrouvait pour lui enseigner les bases du parkour. Elle avait toujours pratiqué cette discipline, en réalité. Bien avant de savoir qu’elle avait un nom. Valentina avait expliqué à son compagnon qu’elle avait été une enfant turbulente, dans sa prime jeunesse. Une institutrice avait même indiqué qu’elle devait être hyperactive. À l’époque, elle ne s’arrêtait de courir et de sauter que quand il fallait retourner en classe. Elle avait toujours été inscrite à plusieurs associations sportives. Elle avait pratiqué, entre autres, l’escalade, la gymnastique, le volley, la danse, le tennis et bien sûr, le Wushu. L’escalade et la gym lui avaient permis de garder la maîtrise de son corps en toute situation, ce qui était très utile lorsqu’elle bondissait d’un toit à un autre.

Malheureusement, son petit ami n’avait pas le passé de Valentina. Il s’adonnait à la capoeira depuis plus de sept ans, ce qui lui assurait un bon équilibre ainsi qu’une souplesse et une endurance respectables. Cependant, lorsqu’il s’agissait de courir sur un muret de vingt centimètres de large ou d’effectuer un saut de chat par-dessus une table de Ping-pong, il rencontrait les mêmes difficultés que n’importe quel débutant dans la discipline. La jeune femme aux cheveux verts se montrait patiente, mais moqueuse. Elle le corrigeait avec application et l’aidait du mieux qu’elle pouvait. Malgré tout, Nolan comprenait bien qu’il ne parviendrait jamais à suivre le rythme dans une course avec les justiciers.

— Déjà, lança Valentina lors d’une pause, dis-toi que le parkour n’est pas obligatoire pour rejoindre la bande. Léo, Hervé et moi, on adore ça et on en fait depuis longtemps. Mais Francky a le quart de notre niveau et d’autres, des anciens qui ne sont plus là, n’en faisaient pas du tout.

— Ouais, mais je veux sortir avec toi.

— Il est mignon, se moqua-t-elle en lui caressant les cheveux. Le plus important, je te l’ai dit plein de fois, c’est de pouvoir prendre la fuite. En maîtrisant les techniques de déplacement en milieu urbain, c’est plus facile. Pouvoir courir sur un mur pendant trois mètres pour aller choper un balcon au premier étage, c’est pratique. Mais être champion du mille cinq cents mètres, ça aide aussi pas mal.

— Le marathon, c’est pas non plus mon truc.

— Et c’est exactement pour ça qu’on s’entraîne, coco.

Valentina aimait l’appeler coco. Peut-être surtout parce qu’il détestait ça.

— On a dit qu’on se fixait un mois pour atteindre les objectifs. Là, ça fait quatre jours, si je compte bien. Je suppose que t’as pas appris tes trucs de sauterelle en si peu de temps ?

— Non. Mais j’étais plus jeune et insouciant. Et puis là…

— Me sors pas le couplet sur la petite amie plus forte que toi, s’il te plaît. On s’en tape. Moi je sais pas dessiner ni faire la bouffe.

— J’allais juste dire que là, j’ai pas une prof diplômée d’État. Mais je note que tu ne sais pas cuisiner.

Valentina sourit et décida qu’il était l’heure pour elle de rentrer.

— Tu rentres ou tu sors en patrouille ?

— D’abord, je rentre. Ensuite je fais le mur pour aller patrouiller. On se voit demain ?

— J’ai entraînement, tu viens ?

— Tu sais que je ne suis pas un trophée qu’on trimbale comme ça ? fit-elle en l’embrassant.

— Viens si tu veux, je ne fais que proposer. Je croyais que tu avais aimé ça la dernière fois.

— Oui, c’est vrai. Mais demain, je vais chez Francky pendant ton entraînement.

Elle ne s’attarda pas sur le sujet, l’embrassa de nouveau et s’éclipsa. Nolan resta dans le parc quelques minutes encore. Il pratiqua les sauts en longueur. Selon son professeur particulier, c’était une des bases les plus importantes : pouvoir bondir loin et atteindre une cible, quelle que soit sa taille. Pour l’instant, le dessinateur était capable de sauter dans un cerceau posé sur le sol à un peu plus de trois mètres de lui. Valentina, quant à elle, pouvait atterrir sur une rambarde d’escalier à presque cinq mètres. Il avait été très impressionné de la démonstration qu’elle lui avait faite. Elle avait des allures de chat lorsqu’elle bondissait de banc en banc ou qu’elle volait par-dessus une voiture avec autant d’aisance que les enfants jouent à saute-mouton. Il avait encore de gros progrès à faire.

Sur le chemin du retour, il discuta par messages interposés avec Léa. Elle lui avait demandé, quelques jours plus tôt, lors de leur dernier rendez-vous, comment s’étaient passées les retrouvailles. Il lui avait simplement répondu qu’ils étaient désormais en couple. Léa sembla contente pour lui et ne s’étala pas sur le sujet. Elle préféra revenir sur le film qu’ils avaient vu ce soir-là : 12 hommes en colère. Cette fois-ci, Nolan avait apprécié sa séance et avait longuement argumenté sur le fait que les jugements étaient parfois aléatoires. Par chance, en tout cas dans leur pays, la peine de mort avait été abolie, mais les erreurs judiciaires devaient être fréquentes, pensait-il.

Aujourd’hui cependant, le sujet fut bien plus léger. Léa avait obtenu un retour de la conservatrice de la galerie, par l’intermédiaire de son père, pour organiser un événement avec les dessins de Nolan. Elle était allée voir par elle-même, la qualité du travail du prétendant avant de répondre à monsieur Jablonski. Apparemment, elle connaissait aussi le prêtre. Elle avait aimé ce qu’elle avait vu, même si ce n’était pas fini, et avait donné son accord pour une exposition.

Il lui faudrait produire une cinquantaine de pièces au minimum et jusqu’à quatre-vingts en fonction des formats. La galerie qu’ils avaient visitée ensemble pouvait accueillir ses créations dans trois semaines, pour quinze jours, ou bien dans quatre mois pour plusieurs dates et durées.

« On va dire dans 4 mois :) » répliqua alors Nolan.

Il était loin d’avoir assez de matériel pour garantir une exposition, argumenta-t-il ensuite. Il lui faudrait un temps incalculable pour y parvenir. Léa le rassura en lui expliquant que la conservatrice trouverait sans problème un moment dans le planning pour placer un des poulains de son père. L’expression fit sourire Nolan.

En attendant ce moment, il devait produire de nombreux tableaux alors qu’il avait la palissade à terminer. Rien que pour ce mur, il avait encore au moins une semaine de travail. Il devait aussi finir le portrait de Valentina. En arrivant chez lui, ce fut la première chose qu’il fit, juste après une bonne douche. Il avait opté pour une tenue assez sexy, basée sur un mini short et une tunique d’inspiration chinoise ouverte sur une brassière sombre. Valentina avait décrété qu’elle n’oserait jamais se balader avec un short si court, mais que le dessin restait magnifique. La tunique, en revanche, serait très certainement l’objet de son prochain projet de création. Nolan coloriait au crayon et avait terminé la partie haute de son œuvre. Ce soir, son objectif était d’achever le bas. Pour éviter de s’embêter avec les détails, il avait représenté Valentina pieds nus. Restait à définir un décor. C’était toujours une difficulté pour lui. Pour ce dessin, il hésitait à choisir un effet de pastel qui ferait ressortir la silhouette athlétique de sa petite amie.

L’appel désormais traditionnel de la jeune femme aux cheveux verts le tira de sa concentration aux environs de trois heures du matin, après sa ronde.

— J’étais en train de terminer tes pieds, déclara Nolan en décrochant le téléphone.

— Ça, c’est de l’accueil, dis donc. T’as mangé au moins ou t’as encore oublié ?

Nolan resta silencieux et se contenta de jeter un œil au cadran au-dessus de sa porte d’entrée pour y découvrir l’heure. Il se leva alors et alla se servir un paquet de petits gâteaux qu’il accompagna d’un gobelet de Coca-Light.

— C’était bien ? demanda-t-il la bouche pleine.

— La routine. C’était calme. Francky est finalement venu avec moi, du coup je n’irai pas le voir demain, je pourrai aller à la capo, si tu veux toujours.

— Bien sûr !

Nolan raconta son échange avec Léa au sujet de la galerie et d’une hypothétique exposition.

— Pourquoi hypothétique ? Tu te fous de moi ou quoi ? C’est la chance de ta vie. Tu vas bosser comme il faut pour avoir tes cinquante dessins d’ici quatre mois, c’est moi qui te le dis !

— Oui, m’man ! Mais il faut aussi que j’apprenne le parkour et que je réussisse l’examen d’entrée chez les justiciers.

— Justicier, c’est pas un métier d’avenir. En ce qui me concerne, je fais ça pendant mes études parce que c’est une occupation saine. Mais dès que j’ai fini l’école, je laisse tout ça derrière moi. Ça ne paie pas de loyer ni les courses, tu sais. Si tu as la chance de pouvoir exposer et que ça te fasse connaître, tu dois mettre cet objectif devant tous les autres. Le dessin, c’est ta vie, pas être un héros.

Nolan resta silencieux une seconde.

— T’es un vrai moine shaolin, en fait. Tes paroles représentent la sagesse absolue.

— Te fous pas de moi, gros malin. Je rigole pas. Fous pas ton avenir en l’air pour le plaisir de te bastonner dans la rue. Bon, je suis crevée, je vais me coucher. À demain, coco ! Bisous.

Nolan termina son encas avant de poursuivre la colorisation. Il ne se mit au lit que lorsque son objectif fut atteint, une heure plus tard.

Malgré les encouragements de Valentina, qui revenait chaque jour sur le sujet, Nolan ne lança pas de chantier d’envergure pour ses dessins. Il préférait passer plus de temps sur Justices. Le reste du Crew avait accepté de refaire des parties avec lui. Coaché par Valentina, Nono98 progressa vite. Il apprit, au moins dans le monde virtuel de BlackTown, à se faufiler derrière les agresseurs afin de leur asséner un coup suffisant pour les sonner et lui donner une possibilité de fuite. Lors des raids en équipe, il gardait ses distances pour observer le fonctionnement des membres. GladiuS était le meneur de leur petite bande en l’absence quasi systématique de Patrem666. Valentina lui expliqua que Léo était le plus expérimenté d’entre eux à la fois dans le jeu et dans la vie réelle. C’était un grand pratiquant de parkour. Il avait même participé et remporté quelques compétitions. En revanche, il n’était inscrit à aucun sport de combat. Il avait un certain goût pour la bagarre, plaisanta Valentina.

— Et lui, il a le droit d’aimer la baston ! Pourquoi pas moi ?

— Parce qu’il sait faire la part des choses. Il sait quand il sera surpassé par ses ennemis. Il sait quand frapper et quand courir. Bref, il a du self-control. Jusqu’à présent, tu n’as pas fait tes preuves de ce côté-là.

— Pourtant, à la capoeira je n’ai jamais fait de mal à personne, je te signale, contra-t-il. Je me maîtrise parfaitement.

— C’est pas vraiment pareil…

Ce soir-là, toute la bande s’était réunie à l’église pour la première fois. Même Léo était présent. Le prêtre les avait invités à manger des lasagnes. Encore une de ses spécialités. Il prétendait que cuisiner un tel plat pour lui seul était un véritable gâchis.

Lorsque GladiuS se présenta devant Nolan, ce dernier eut du mal à cacher son étonnement. Léo paraissait plus vieux que le Père Franck. Il avait des rides au coin des yeux qui trahissaient un âge bien plus avancé que le reste du groupe. Il portait une barbe dense et sombre qui lui mangeait la moitié du visage. Comme l’avait deviné le dessinateur, il était cependant très musclé. Plus épais qu’Hervé, qui était déjà un sacré morceau, Léo semblait plus souple.

— Tu l’imaginais plus jeune ? lui glissa Valentina à l’oreille après que les deux hommes se furent salués. 

— Bah ouais ! Il a quel âge ?

— Trente-huit, je crois. Il a deux enfants aussi, une fille de huit ans et un garçon de cinq.

— Sérieux ? C’est un papa et il fait le justicier dans la rue ?

— Et alors ? T’as bien une copine et tu veux faire pareil !

Nolan ne sut quoi répondre. Cela n’avait rien à voir, cependant il sentait que la formulation de cette pensée à haute voix lui vaudrait des problèmes. Il garda donc les lèvres scellées.

Léo le félicita en personne des progrès qu’il avait réalisés et Nolan rebondit en demandant quand il pourrait enfin patrouiller avec eux.

— Déjà, ce n’est pas moi qui décide, répondit Léo en coulant un regard vers le religieux. Je ne fais que donner un avis favorable ou non. En plus, tu ne sortiras pas avec nous tous, mais avec un seul, en binôme pendant un certain temps. C’est la nouvelle règle.

— Pour voir comment je me débrouille dans la vraie vie ?

— T’as tout compris ! Le but n’est pas de te jeter dehors pour que tu te fasses amocher à la première rixe. D’ailleurs, je voulais aussi te féliciter à ce sujet.

Nolan l’interrogea du regard. Qu’avait-il fait de particulier qui méritait des éloges ?

— Tu n’as pas décidé de te lancer à ton compte, entre guillemets. Un candidat qu’on a eu par le passé a tenté l’expérience.

— Je suppose que ça s’est mal fini ?

— On peut dire ça, oui, confirma Léo. Il est décédé.

— Un type est mort ? Comment ?

— Un coup de couteau dans le ventre. La rue est parfois vraiment sauvage. Du moins, les gens qui la fréquentent la nuit le sont.

Nolan se remémora alors un fragment de conversation qu’il avait eu avec Valentina, une dizaine de jours plus tôt. Elle l’avait mis en garde contre un éventuel coup de couteau. Avait-elle connu celui qui était mort ?

— C’était y a longtemps ?

— L’année dernière. Depuis, on n’avait plus recruté personne. Francky s’est montré hyper prudent.

— C’est pourtant bien lui qui a proposé que je vous rejoigne ?

— Oui, mais après que tu as sauvé une fille dans la rue. Et après qu’il a échangé avec toi aussi. Il m’a parlé de toi, mais attendait d’avoir l’avis d’Hervé et Tina pour savoir si tu serais potentiellement intéressé. J’ai cru comprendre qu’il n’a pas fallu patienter longtemps pour avoir ta réponse.

— Non, en effet, sourit Nolan. Mais du coup, j’ai eu droit à un véto groupé.

— Disons que notre dernière expérience nous a un peu refroidis. Maxim est mort à cause de nous. Si nous ne lui avions pas monté la tête avec ces histoires de héros qui protègent la veuve et l’orphelin, il ne se serait pas senti pousser des ailes. Il manquait de patience, c’est un fait, mais nous lui avons montré la voie qui l’a conduit là où il repose à présent. Quand on a vu que tu portais plus d’intérêt à la répression qu’à la protection, on s’est inquiété.

Nolan n’osa répondre. Il réalisait enfin la retenue de Valentina qui l’estimait encore immature pour aller dans la rue. Elle avait peur qu’il se fasse tuer. Elle devait avoir la mort de cet autre candidat sur la conscience, comme venait de l’avouer Léo. Le cœur de Nolan se serra tout à coup. Il sentait des picotements un peu partout dans ses bras et sa poitrine.

— Ça va ? Je ne voulais pas te déprimer avec tout ça. Désolé.

— Non, ça va, répliqua Nolan en reprenant conscience de son environnement.

Il chercha Valentina du regard. Elle était en train de rire avec Hervé, à quelques pas de là. Le dessinateur avait envie d’aller la rejoindre et de la serrer dans ses bras. Mais leur relation était taboue pour le reste de la bande. Il devait se contenir. Faire preuve de self-control. Quelque chose venait d’évoluer dans sa façon de la voir. De la considérer. Quelque chose de fort, qui lui donna le sourire dès qu’il croisa son regard…

— Et toi, reprit-il enfin. Ça fait longtemps que tu fais ça ?

— Oui, répondit-il sans manière. J’ai commencé seul dans mon coin, avant l’arrivée de Francky dans le secteur.

Nolan ouvrit de grands yeux.

— Ah ouais ? C’est toi le créateur du groupe, en fait ?

— Non. Moi j’étais un loup solitaire, sourit Léo. Un jour, je suis venu me confesser après avoir entendu le sermon du nouveau prêtre. Je lui ai avoué ce que je faisais et quelques jours plus tard, il s’est présenté devant moi en cagoule.

— Il t’a confessé ?

Après la révélation de Valentina sur le fait que le Père Franck était en fait un diacre, Nolan avait cherché à connaître la différence. Il avait alors appris qu’un diacre ne pouvait pas confesser.

— En réalité, il n’a fait que m’écouter. Il m’a dit qu’il était révérend je ne sais quoi et qu’il ne pouvait pas me confesser. Ce n’est pas très important.

— Tu crois en Dieu ?

Léo prit le temps de la réflexion.

— Pas vraiment. Mais j’ai été éduqué dans une famille catholique. Aller me confesser m’avait semblé un truc bien, sur le coup. Et puisque c’est comme ça que j’ai rencontré Francky, c’était sans doute une bonne idée.

Nolan sourit. Le Père Franck sortait masqué la nuit pour corriger des malfrats ; il menait un groupe composé d’un père de famille, d’une étudiante en stylisme et d’un ancien dealer et aucun n’était croyant… C’était un drôle de personnage. Bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginé.

Le repas démarra assez vite après cela et tout le monde se retrouva autour de la table. Léo parla beaucoup de ses enfants et de leurs nombreuses petites bêtises. Il avait des anecdotes pour toutes les situations et Nolan en fut impressionné. L’aîné du groupe expliqua par exemple que son garçon refusait d’aller se coucher le soir et qu’il avait un jour élevé la voix. Son fils lui avait demandé pourquoi il criait et Léo de répondre qu’il l’énervait. Il lui avait donc proposé deux options : soit crier soit le taper. Le petit avait répliqué qu’il allait dormir.

— Au moins, intervint Valentina hilare, il est capable de trouver une voie diplomatique, alors que toi tu ne vois que la violence.

— Ça sera un politicien, plus tard. Mais assez parlé de mes gamins. Pourquoi tu nous as convoqués au final, Francky ?

— C’est ce qu’on appelle sauter du coq à l’âne, sourit le prêtre. Je voulais juste vous avoir tous dans la même pièce pour annoncer à Nolan ma décision.

L’intéressé posa ses couverts et dévisagea le Père Franck avec la plus grande attention. Il lui fut cependant impossible de lire sur son visage s’il était accepté dans la bande ou non. Ça faisait à présent trois semaines qu’il s’entraînait au Parkour avec sa petite amie. S’il avait progressé, il se sentait encore loin d’être à la hauteur. En revanche, dans Justices, il était devenu très bon, de la bouche même de Valentina.

— Au vu de vos derniers rapports, des uns et des autres, je pense qu’on peut dire qu’il est prêt à passer à l’étape suivante. Qu’en dis-tu Nolan ?

— Je sais pas si je suis prêt, mais en tout cas j’en meurs d’envie, ça c’est sûr !

Le prêtre se leva et quitta la pièce quelques instants en précisant qu’il avait quelque chose pour le nouveau. Lorsqu’il reparut dans la salle à manger, il portait un paquet.

— Voilà ton cadeau de bienvenue, fit-il en le tendant au dessinateur.

Nolan fut surpris par le geste. Il eut un regard interrogateur vers sa petite amie qui se contenta de lui sourire en l’invitant à ouvrir. La boîte était légère et il avait beau chercher, il ne parvenait pas à deviner ce que cela pouvait être. Il déballa le paquet, le cœur battant, et ôta le couvercle. Il y trouva un sweat-shirt à capuche gris sombre et un cache-nez dans le même coloris.

— C’est la tenue officielle de notre gang, sourit Hervé. T’es pas des nôtres si t’as pas le tien.

— Bienvenue, lança Léo en frappant dans ses mains, aussitôt suivi des autres.

Nolan se leva, remercia tout le monde et essaya son nouvel uniforme sur le champ. La taille était parfaite et le prêtre expliqua qu’il s’était basé sur le T-shirt que lui avait volé Valentina plusieurs semaines plus tôt.

— Ça veut dire que vous saviez depuis longtemps que vous m’accepteriez, mon Père ?

— Non ! Ça veut juste dire qu’on a saisi une occasion qui se présentait. Si on ne t’avait jamais pris, le sweat aurait trouvé une utilité autre, tant pis.

Le cynisme du prêtre n’entacha pas la bonne humeur du jeune homme qui se confondit encore en remerciements avant de se remettre à déguster son plat de lasagnes.

— Oh ! Deux choses encore, Nolan… Ne m’appelle pas « mon Père », ça m’énerve. Et arrête aussi de me vouvoyer, ça serait vraiment sympa.

— C’est clair, répliqua Hervé. T’es insupportable avec ça. Non ! En fait, t’es juste hyper chiant. Oh ! Pardon, mon Père. Ah ! S’il vous plaît, mon Père… C’est pas ton Père, mec !

— Grave ! renchérit Valentina.

Nolan resta interdit une seconde. Le Père Franck l’avait pourtant repris, dès leur première rencontre, pour qu’il lui démontre un certain respect. Cela faisait-il donc partie de son stratagème de camouflage ?

— Et comment je vous appelle alors, mon Père ?

Tout le monde éclata de rire et Nolan se sentit rougir.

— Mes amis m’appellent Francky. Je pensais que tu avais compris.

— Je n’avais pas compris qu’on était amis, par contre, fit Nolan avec un sourire gêné.

— Quel naïf tu fais…

Après le repas, le religieux prit Nolan à part pour lui expliquer comment se passeraient les jours ou les semaines à venir. La prochaine sortie du prêtre était prévue pour le lendemain. Le dessinateur se joindrait à lui et ils iraient faire un tour dans les quartiers à l’extrême nord de la ville. C’était des zones calmes, la plupart du temps. Le but n’était pas qu’ils trouvent des délinquants et leur fassent la leçon, mais que Nolan voie ce qu’était une ronde. Ils patrouilleraient pendant quelques jours ensemble afin qu’il puisse découvrir les recoins de sa ville, la nuit. Il devrait repérer les passages sombres, les raccourcis, les endroits où se cacher en cas de besoin, les immeubles dans lesquels il pouvait entrer, ceux dans lesquels c’était impossible et tout un tas de détails que le jeu simplifiait, mais qui lui seraient utiles tôt ou tard.

Pendant que Francky lui expliquait tout cela, Valentina s’éclipsa prétendant que sa mère l’attendait chez elle avant vingt-trois heures. En réalité, Nolan lui avait donné la clef de son appartement et c’était là-bas qu’elle se rendait. Elle ne lui accorda pas plus d’attention qu’aux autres et se contenta d’un vague signe de la main alors qu’elle offrit un long câlin au prêtre. La voir partir en l’ignorant lui fut insupportable.

— Tu m’écoutes ? Tu penses à autre chose on dirait, insista le Père Franck en claquant des doigts devant les yeux du dessinateur.

— Oui, pardon. Je réfléchissais à la palissade, en fait, mentit Nolan.

— Hey ! J’ai dit que tu pouvais me tutoyer, pas me prendre pour un con ! T’as un rendez-vous ? Tu dois voir Léa ?

Nolan sourit. Francky s’imaginait qu’il en pinçait pour la fille qu’il avait sauvée. La réaction du jeune homme fut mal interprétée par le prêtre qui l’autorisa à ficher le camp pour rejoindre la dame de ses pensées. Cependant, si Nolan laissa le religieux, il ne quitta pas l’église et alla plutôt discuter avec Hervé et Léo. L’aîné du groupe lui plaisait beaucoup. Il voulait échanger encore un peu avec lui sachant que son emploi du temps ne lui permettait guère de venir régulièrement voir le prêtre. Dans la demi-heure qui suivit, et avant qu’il ne parte, Nolan apprit que Léo travaillait dans le milieu bancaire. Il était conseiller dans un domaine que le dessinateur n’avait pas réussi à comprendre. Il y avait un rapport avec des investissements à haut risque et de la gestion de portefeuilles, quelque chose d’approchant, en tout cas. Ce qu’il avait retenu, en revanche, c’était que les journées de Léo étaient tout aussi longues que les siennes, mais qu’il passait le plus clair de son temps à son bureau ou en consultation. Si Nolan trouvait cela désespérant, Léo semblait s’épanouir à sa tâche. Pourtant, sa vie de famille commençait à souffrir de ses absences nocturnes répétées. Même s’il sortait moins souvent qu’à ses débuts, il pensait à ralentir encore le rythme. Voire à stopper totalement.

— Valentina m’a aussi dit qu’elle réfléchissait déjà à arrêter, glissa Nolan à Hervé lorsqu’ils quittèrent l’église tous les deux.

— Normal. La fée des bois n’est pas faite pour faire ça toute sa vie, sourit Hervé. Elle a raison. Honnêtement, si j’avais un plan de carrière, je pense que j’arrêterais.

— T’es dans l’informatique, c’est ça ?

Nolan avait cru comprendre ça lors d’une conversation à table.

— Ouaip ! C’est pas le pied en ce moment et je suis même pas sûr d’avoir mon diplôme en fin d’année. Va me falloir une année de plus, on dirait.

— Oh…

— Comme tu dis, mec !

— Pourquoi tu continues, toi ?

— Parce que même s’il refuse de l’admettre, Francky m’a sauvé la vie. C’est grâce à lui si j’ai abandonné les conneries de coursiers. Ça payait super bien, mais c’était… comment il dit, déjà ? Voué à l’échec. Tu saisis ?

— Ouais, je vois.

— Je peux même pas imaginer le laisser tout seul. C’est au-dessus de mes forces.

— Je prendrai bientôt la relève.

Hervé éclata de rire et Nolan se sentit vexé.

— Le prends pas mal, hein… Mais tu feras pas long feu.

— Comment ça ?

— T’as déjà un boulot chez Ronald. Francky t’as refilé le mur en espérant que ça te mène quelque part. Apparemment, ta copine t’a glissé dans les petits papiers de papa. Si t’es à moitié aussi bon que tout le monde le dit, tu vas très vite devoir choisir entre la rue la nuit et le dessin, mon pote.

Nolan fut rassuré. Il n’était pas question de ses performances en tant que justicier. Cependant, Hervé avait peut-être mis le doigt sur quelque chose, en effet. Valentina lui avait déjà annoncé qu’il ne devrait pas faire passer les justiciers avant sa carrière.

Mais pour l’instant, il n’avait aucune carrière…

Comme prévu, le lendemain, après une journée chargée entre le Mac Donald et les finitions de la palissade, Nolan se prépara à sa première sortie dans les rues de la ville. Il mangea chez le religieux, puis ils se changèrent. Pudique, Nolan chercha à se cacher du regard de son hôte pour enfiler sa tenue. Le prêtre lui indiqua sa chambre. Il fut étonné de découvrir, sur la vieille commode, une paire de sabres japonais. Ils étaient exposés comme des œuvres d’art. Le dessinateur se souvint soudain de l’histoire qu’Hervé avait racontée à Valentina sur la vendetta que le diacre avait soi-disant livrée à un groupe de dealers. Il secoua la tête et ramassa son jean sur le lit d’appoint, près de la porte, après avoir revêtu son jogging. Il sortit en vitesse de la pièce et tomba nez à nez avec un spectacle qui le pétrifia sur place : le prêtre était en slip, à quelques pas de lui.

— Oups ! T’as fait plus vite que je pensais… souffla le prêtre en enfilant un pantalon à la hâte.

Nolan ne répondit pas. Il se rappelait assez vaguement avoir imaginé un tatouage sur le torse de son hôte, le jour de leur première rencontre. Cependant, son esprit avait occulté ce souvenir jusqu’à ce moment. Francky était une véritable tapisserie humaine ! Des formes géométriques s’emmêlaient les unes dans les autres pour former une sorte d’armure de samouraï sur sa peau. Nolan eut du mal à avaler sa salive et étudia les dessins, gardant une certaine distance avec son binôme. Un immense dragon se frayait un chemin entre tous ces symboles. Il partait du genou droit, avait-il eu le temps de distinguer, remontait en tournant autour de la cuisse, puis du dos, pour finir par l’épaule gauche et s’arrêter, gueule béante, juste au-dessus du cœur. À ce niveau, la reproduction de la mire d’un fusil à lunette encerclait un idéogramme japonais. Nolan était hypnotisé, mais n’en verrait pas plus, car le Père Franck avait terminé de s’habiller.

— Ça va ?

Nolan le découvrit gêné pour la première fois.

— Oui. Je suis juste surpris. Ça veut dire quoi ce que vous avez là ? demanda-t-il en désignant son propre cœur. Enfin, ce que t’as là…

— Korosu ! prononça le prêtre avec un accent qui sembla asiatique à Nolan. C’est du japonais, ça veut dire assassiner.

Du japonais…

Le Père Franck était tatoué comme un yakuza, réalisa tout à coup Nolan. Les dessins prenaient fin de façon très nette près des coudes et des genoux, permettant à Franck de remonter ses manches ou les jambes de ses pantalons sans laisser deviner l’état de son corps. Un certain nombre de cicatrices, de formes et de tailles variées, complétait le tableau. Une au niveau du mollet avait particulièrement marqué le jeune homme.

— T’es un prêtre yakuza ?

Franck éclata de rire en serrant sa ceinture.

— Ça serait marrant, ceci dit, mais non. Ces tatouages appartiennent à une autre vie.

— Et ça, c’est censé me rassurer ? demanda Nolan en ajustant son cache-nez autour de son cou.

— C’est surtout censé te faire comprendre que si je voulais t’en parler, ce serait déjà fait. Maintenant, en route !

Nolan suivit le Père Franck sans commentaire, mais continua de cogiter. Est-ce que ces dessins étaient la confirmation de l’histoire d’Hervé ? Du peu qu’il en savait, les yakuzas incarnaient l’équivalent de la mafia japonaise. Et le nombre de tatouages avait un rapport avec l’ancienneté dans leurs rangs. Franck disait avoir trente ans et était dans cette église depuis déjà un certain temps. Madame Derigue lui avait parlé de lui pour la première fois alors qu’il était encore au lycée, se souvint-il. S’il avait eu une autre vie, comme il le prétendait, c’était forcément avant d’avoir pu fêter ses vingt-cinq ans. C’était très jeune pour être un retraité yakuza ! À moins qu’il ait menti sur son âge aussi.

Nolan avait la tête qui lui tournait avec toutes ces questions. Pour la première fois depuis sa rencontre avec le prêtre, il se demanda si s’investir dans cette aventure était une si bonne idée. Peut-être subissait-il une sorte d’embrigadement quelconque qui finirait par lui faire commettre des meurtres au nom d’une soi-disant justice. Dans quoi s’était-il embarqué ?

— À partir de maintenant, tu peux mettre ton cache-nez, annonça Francky alors qu’ils atteignaient le boulevard Saint-Louis qui les conduirait à la frontière nord de la ville. Cet accessoire est ce qui te permettra d’intervenir dans n’importe quelle situation, sans avoir peur d’être reconnu.

— Je m’en fiche d’être reconnu, claqua Nolan, oubliant ses doutes pour l’instant.

— Tu dis ça parce que tu ne réfléchis pas. Que les personnes que tu vas aider t’identifient, ce n’est pas grave, je te l’accorde. Même si certains pourraient développer un genre de syndrome du groupie. Mais si tu casses la figure à un type et que tu le croises trois jours plus tard alors qu’il est avec ses copains, crois-moi, tu seras content qu’il ne puisse pas te reconnaître.

Nolan sourit. En effet, il en serait sûrement heureux.

— Tu te souviens des règles ?

— On ne se bat pas pour gagner une bagarre, mais pour du temps, récita-t-il. On est là pour aider les victimes, pas punir les agresseurs. On ne prend pas de risques inutiles et on évite de se lancer dans un combat à un contre plusieurs.

— C’est ça ! Valentina a bien travaillé avec toi. Et si tu te retrouves témoin d’une attaque qui menace de mal finir alors que tu es seul et qu’ils sont plus nombreux ?

Nolan hésita. Tina ne lui avait pas parlé de ce cas de figure et il ne s’était pas posé la question, non plus.

— Je fonce dans le tas, j’essaie d’ouvrir une issue pour la victime et dès que je peux… je me casse ?

Le Père Franck plissa les yeux derrière son cache-nez et Nolan décida que cela correspondait à un sourire.

— Non. Tu appelles du secours.

— J’ai pas mon téléphone !

— Normal. Tu es prudent et tu ne veux pas l’abîmer, fit Franck en sortant un appareil portable qui n’avait rien d’intelligent.

Le téléphone était très épais, sombre, avec un écran minuscule, mais semblait résistant. Nolan reconnut le logo de l’entreprise Caterpillar sur le dessus, lorsque le prêtre lui tendit.

— Tiens ! Avec ça, t’es tranquille. On a tous le même. Le mien est tombé du deuxième étage sur le trottoir et fonctionne encore. Ils sont étanches et ne craignent quasiment rien. Garde-le toujours sur toi quand tu patrouilles. Les numéros des autres sont en mémoire et ils ont tous le tien aussi.

— Merci.

— En avant !

Franck s’élança au pas de course et Nolan l’imita. Ils sillonnèrent le quartier nord-ouest de la ville en tous sens. Le secteur Guirlande, selon les dires de Francky. Le religieux tatoué montra quelques passages que seuls les riverains devaient connaître, pour, entre autres, couper au travers du parc de la guirlande, alors que ce dernier était interdit d’accès depuis plus d’une heure. Le prêtre lui dévoila une porte, bien dissimulée, mais jamais fermée, permettant de s’introduire dans l’immense parking de l’avenue de Lodeve. C’était un endroit idéal pour se cacher, décréta-t-il. Un bon moyen pour rejoindre l’avenue de la liberté, à condition de ne pas avoir peur de se laisser tomber du premier étage.

— C’est ici que je me suis éclaté le genou, la dernière fois, expliqua-t-il en se penchant par l’ouverture dans le mur.

Ce n’était pas une fenêtre ni même une aération, ajouta-t-il ensuite. Une simple erreur de construction qui permettait à un homme pas trop gros de se glisser hors de l’enceinte du garage.

La nuit fut calme dans ce quartier et le prêtre s’en félicita. Il ne tenait pas à ce que Nolan subisse son baptême du feu trop tôt, avait-il mentionné à plusieurs reprises. Pourtant, s’il comprenait la logique, Nolan ne put s’empêcher d’être déçu.

— Il est important de ne pas rentrer dans cette tenue, annonça le Père Franck alors qu’il pénétrait dans un nouvel immeuble. On ne sait jamais qui regarde par sa fenêtre au moment où tu es dehors. Essaie donc toujours de passer du mode piéton à celui de patrouilleur, et vice versa, dans un endroit couvert.

— On a mis nos capuches et cache-nez dans la rue, tout à l’heure.

— Oui, confirma Franck. Mais sous un pont dans une zone sans immeubles. Là où on était, personne ne pouvait nous voir à moins d’être dans la rue avec nous.

Nolan avoua qu’il n’avait pas fait attention à tous ces détails, mais qu’il comprenait l’enjeu.

Les deux justiciers eurent la chance de croiser un bus qui allait dans leur direction et l’utilisèrent pour gagner un peu de temps.

— En moyenne, vous avez besoin d’intervenir combien de fois par semaine ?

— C’est très variable, mais on doit être autour de deux, je pense. Sachant qu’intervenir, ça peut vouloir dire se montrer. Avec la capuche et le pantalon large, même Valentina a une carrure imposante dans la pénombre. Lorsqu’un agresseur est encore en phase d’approche, le simple fait de se rendre visible le détourne de sa proie, le plus souvent. Ils ne prennent pas beaucoup de risques.

— Et on ne fait pas peur aux… Nolan chercha le mot qui convenait le mieux. Civils ?

— Quelle importance ? Tant qu’on a empêché le vrai méchant de nuire, si la victime a peur de nous et que ça lui permet d’être en état d’alerte pour la prochaine demi-heure, c’est tout bénef’, au contraire.

Nolan constatait qu’il existait toute une philosophie du justicier qu’il n’avait pas anticipée. Se montrer, comme le disait Franck, correspondait à une intervention. Le dessinateur avait imaginé plus d’action.

— On n’est pas dans GTA, tu sais ? La majorité des agressions qui ont lieu sont en rapport avec le vol et se passent si vite qu’il n’y a pas de temps pour réagir ni générer une bagarre. L’action que tu auras le plus souvent sera de courir. Tu ne sauveras pas une fille d’un violeur toutes les semaines ! Par chance… Et puis, mine de rien, la nuit, il y a beaucoup moins d’activité qu’en journée. Mais il y a aussi moins de policiers.

Lorsque le bus s’arrêta à l’angle de la rue Jeanne d’Arc, les deux justiciers descendirent et se séparèrent presque aussitôt. Nolan rentra sans attendre. Il était un peu plus de trois heures du matin. Selon les statistiques de la police et l’expérience du prêtre, le risque d’agression chutait de plus de 70 % à partir de cet horaire. C’était donc l’heure approximative à laquelle les patrouilleurs finissaient leur service. Nolan nota que le terme patrouilleur avait la préférence de Francky alors que Tina choisissait plutôt celui de justicier.

Le dessinateur parcourut le reste du chemin à pied en essayant de se remémorer tous les détails de sa nuit avec Franck. Il ignorait quand il ressortirait, mais il devait garder un maximum d’informations en tête. Les passages secrets, en particulier, risquaient de lui être fort utiles dans un avenir proche.

Lorsqu’il arriva chez lui, Nolan eut l’agréable surprise de découvrir sa petite amie dans son lit. Il n’avait pas été question qu’elle soit là, aussi n’avait-il pris aucune précaution en entrant et la réveilla.

— Salut ! fit-elle la voix pâteuse et les yeux luttant pour s’accoutumer à la lumière.

— Pardon ! s’excusa-t-il en éteignant et allumant la lampe du coin cuisine, moins violente. Tu devais pas dormir chez ta mère ce soir ?

— Si. Mais je t’ai pas vu de la journée, grommela-t-elle, déclenchant un sourire de satisfaction sur le visage de Nolan. Ça a été cette première nuit ?

— Calme, se contenta-t-il de déclarer en se déshabillant. Je vais prendre une douche.

— Tu veux que je te frotte le dos ?

Nolan s’esclaffa, mais ne répondit pas et disparut dans la salle de bain. À son retour, la jeune femme dormait de nouveau et il se glissa auprès d’elle avec délicatesse. Elle se levait dans environ quatre heures pour aller en cours, aussi se contenta-t-il de déposer un baiser sur son épaule et tenta de s’endormir.

Le réveil de Valentina fit sursauter le dessinateur. Le volume était à un niveau invraisemblable et la musique un morceau de néo métal qu’il ne connaissait pas, mais détestait déjà. La jeune femme semblait avoir eu la même réaction que lui, ce qui le fit sourire malgré tout.

— Pardon ! s’excusa-t-elle la bouche pâteuse. J’ai pas pensé à régler le son.

La routine du matin commençait à être bien rodée. Nolan allait chercher du pain frais pour le petit déjeuner pendant que Valentina se douchait. Ensuite, il prenait la salle de bain et elle s’occupait du reste des préparatifs. Ce matin pourtant, ils mirent la table basse ensemble.

— Bon alors, raconte… fit Valentina en fouillant dans les placards.

— Bah je suppose que ça n’a pas été très différent de ta première fois. On a tourné dans le secteur Guirlande. Il m’a montré l’endroit qui lui a bousillé le genou et puis voilà. Il m’a pas mal parlé de comment se comporter. Je crois qu’il n’a pas trop confiance en moi.

— Rien à voir ! C’est une question de sécurité. Après Max, les derniers sont partis et depuis, recruter est devenu un peu plus compliqué.

Le cœur de Nolan se serra en repensant à ce que lui avait raconté Léo.

— Tu l’as connu ?

— Pas longtemps. Et j’ai pas envie d’aborder le sujet au p’tit déj, si tu veux bien. Si tu y tiens vraiment, on en parle un autre jour, d’acc ?

Il hocha la tête. De toute façon, il avait tout autre chose à l’esprit pour le moment.

— OK ! On peut parler du yakuza ?

Tina leva les yeux vers son petit ami, apparemment perdue.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Francky !

— Il est pas yakuza, il est prêtre ! Ou diacre, si tu veux. Peut-être un peu ninja sur les bords, c’est vrai, mais il n’a rien à voir avec la mafia Jap’. Y a pas de yakuza en France, en plus !

Nolan pouffa. Si la mafia japonaise avait des hommes en France, il doutait qu’ils en fassent la publicité.

— T’es sûre de le connaître si bien que ça ?

Tina le dévisagea en silence. Nolan ne voulait pas se fâcher avec elle. Pas de bon matin ni au sujet de Francky pour qui elle avait un immense respect. Elle ne l’avait jamais formulé ainsi, mais il était devenu évident pour le dessinateur que le diacre était un substitut de père, pour elle. Mais peut-être qu’il lui en cachait plus qu’elle ne le croyait.

— C’est à cause des katanas que tu dis ça ?

— Donc t’es au courant.

— Qu’il a des sabres japonais dans sa chambre ? Oui. C’est là que je dors, donc je les ai vus, je te le confirme. C’est comme ça que j’ai compris ce que Francky faisait la nuit.

— Tu veux dire qu’il ne t’a pas recrutée ?

— Non. Je me suis invitée, en vrai. Je l’ai découvert et j’ai voulu le rejoindre. Un peu comme toi, en fait.

— Il utilise ses épées dans la rue ?

— Je ne l’ai jamais vu ne serait-ce que toucher à ces trucs. Mais j’imagine qu’il a bien dû s’en servir un jour. Ils sont aiguisés.

— Hein ? sursauta Nolan.

— Gueule pas ! Ça changera rien, sourit-elle. Selon Hervé, c’est avec ça qu’il a corrigé le gang de dealers pour qui il bossait à l’époque.

Nolan resta sans voix. Tout cela prenait une tournure un peu trop extravagante pour lui.

— Je t’ai dit qu’il avait croisé un genre de ninja, le jour où le gang s’est fait buter ?

— Oui.

— Bon… Bah toujours selon Hervé. Le type qu’il a vu et qu’il pense être Francky avait un katana avec une main plantée dedans. Les mecs dans l’immeuble avaient tous été tailladés.

— Combien ? s’inquiéta Nolan.

— Cinq ou six. Ils étaient armés.

— Et tu restes auprès d’un type qui se dit prêtre et qui peut tuer à mains nues un gang de dealers et rapporter un trophée ensuite ?

C’en était trop pour lui. Même dans les films, il était impensable que ce genre de personnage soit foncièrement gentil. Chaque fois, cela se terminait dans un bain de sang.

— Je crois pas qu’il a ramené un trophée. Et je crois pas non plus que c’était lui…

— Tu crois pas ? Ou tu refuses de croire, Tina ? Je l’ai vu en slip ! Il est couvert de tatouages de la tête aux pieds. Il en a un sur le cœur avec un caractère chinois qui signifie assassiner ! Il a plus de cicatrices que j’ai été capable de compter et certaines bien moches en plus ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

Valentina garda le silence, l’air grave. Sa loyauté envers le Père Franck était telle qu’elle ne pouvait pas voir l’évidence : ce n’était pas un justicier.

— C’est un mec bien, Nolan, souffla-t-elle le regard embué.

— C’est un putain de tueur !

— Peut-être avant.

Nolan se prit la tête entre les mains. Avant ? Il continuait de sillonner les rues à la recherche de proies, c’était flagrant. Il l’avait d’ailleurs lui-même avoué à demi-mot pendant leur soirée hamburgers. Et Nolan l’avait encouragé sans s’en rendre compte « Si un psychopathe permet de ramener l’ordre et la sécurité dans la ville, alors c’est bien » avait-il déclaré. Maintenant qu’il comprenait qui était le psychopathe et à quel point il pouvait être dangereux, il regrettait ses paroles.

— C’est pas parce que tu l’as pas vu buter quelqu’un qu’il s’est arrêté, reprit Nolan avec autant de douceur que son état de nerfs le lui permettait. Je sais à quel point il est important pour toi, mais si c’est un assassin, il faudrait peut-être garder nos distances, non ?

Elle leva les yeux vers lui et il eut la surprise de découvrir des larmes couler. Anéanti par cette vision, il se blottit contre elle et la serra dans ses bras. Elle pleura silencieusement quelques minutes avant de se détacher de son étreinte.

— J’ai failli le perdre, une fois. Quand on a retrouvé sa salle de bain pleine de sang avec Hervé.

— Tu m’as dit que c’était pas grave, non ?

— Je ne le savais pas, à ce moment-là. Je l’imaginais mort dans un caniveau ou pire. J’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie, Nolan. Je me suis jamais sentie aussi perdue de toute ma vie. Si ma mère mourait demain, je ne suis pas sûre que ça me toucherait autant…

— Abuse pas. C’est ta mère, quand même.

— Je plaisante pas.

Le regard de Valentina, bien qu’humide, était empli de détermination. Elle était convaincue de ce qu’elle disait.

— Je le laisse pas. Si c’est un tueur, comme tu dis, alors d’accord. Mais tant qu’il ne s’en prend qu’aux dealers, je m’en fous.

— Et comment tu peux savoir qu’il s’en prend pas à des innocents ?

— Parce que je le connais, OK !

Cette fois, elle avait haussé le ton et Nolan resta figé.

— Excuse-moi, reprit-elle plus calme. Il ferait pas ça, crois-moi. Il t’a dit quoi quand tu l’as questionné ?

— En gros, que ça ne me regardait pas.

— C’est bien Francky, s’esclaffa Valentina.

Elle inspira un grand coup, puis souffla tout l’air de ses poumons.

— J’ai jamais osé aborder le sujet avec lui. Je suppose que j’avais pas envie que ça devienne réel et je dois bien avouer que j’avais un peu peur de ce qu’il allait me répondre.

— T’admets que c’est louche, donc ?

Nolan était rassuré. Tina ne voulait pas y croire, mais savait, au fond, qu’il avait raison. Tout n’était pas perdu.

— Oui. Mais ça change absolument rien de ce que je t’ai dit.

— D’accord. Alors, on fait quoi ?

Elle sourit en essuyant ses joues.

— Je vais lui parler et mettre les choses au clair une fois pour toutes.

— Je te laisse pas toute seule avec lui ! gronda Nolan.

— Si c’est un tueur qui a éliminé un gang à lui tout seul, tu crois que t’as la moindre chance ?

— M’en fous, je te laisse pas toute seule avec lui.

— Il est mignon.

Elle l’embrassa doucement sur la joue et enfourna un morceau de pain beurré.

— Si on doit vraiment le confronter, Hervé voudra peut-être participer aussi, remarque. Je suis juste pas sûre qu’il accepte un interrogatoire par trois apprentis.

— On ne le saura qu’en essayant, cingla Nolan.

— OK ! Faut que j’aille en cours. Je vais voir quand Hervé est dispo et on va lui parler après les cours ?

— Quand tu veux ! Je commence à vingt et une heures.

— D’accord ! On cause d’autre chose avant que je parte, s’te plaît.

Nolan sourit et parla de sa collègue Sandra qui l’avait longuement questionné sur Valentina. Elle aimait beaucoup le style de la jeune femme aux cheveux verts et à l’anneau dans le nez et souhaitait la rencontrer, maintenant qu’ils étaient en couple.

— Tu l’as vraiment dit à tout le monde, en fait ? sourit Tina.

— Non, pas à Francky ni Hervé…

***

Nolan eut beaucoup de mal à rester tranquille après le départ de Valentina. Cette histoire avec le Père Franck l’obsédait. La veille, dans les rues avec le religieux, il n’avait pas eu l’impression de côtoyer un assassin. Mais n’était-ce pas le lot de ce genre de gens ? Se faire passer pour ce qu’ils n’étaient pas.

Malgré tout, comme Tina, il appréciait le prêtre. Il devait d’ailleurs le retrouver en début d’après-midi. Francky lui avait prévu un rendez-vous avec un journaliste local qui allait l’interroger pour promouvoir son travail. Il y aurait ensuite une inauguration, avec le maire, qui lui apporterait un peu plus de visibilité. Selon le religieux, Nolan aurait sûrement une ou deux autres commandes dans les mois à venir, grâce à ce petit coup de projecteur sur son talent. Le style ne plairait certes pas à tout le monde, mais il existait plusieurs foyers pour jeunes aux murs ternes qui mériteraient une réfection. Et cette fois, il serait hors de question de travailler pour la gloire, avait prévenu Franck. Nolan pouvait espérer obtenir plusieurs milliers d’euros pour un tel résultat, sans compter la fourniture du matériel.

Si c’était bien un tueur, il n’était pas que ça. Valentina l’aimait sincèrement. Hervé semblait lui vouer un véritable culte et Léo le respectait tout autant. De son côté, Nolan avait bien profité de la gentillesse de cet homme, comme tout le monde. Cela faisait-il de lui un complice ? Si un jour le Père Franck était arrêté pour meurtre, viendrait-on le chercher chez lui pour le jeter en prison ?

Plus important encore : à présent qu’il savait tout cela, avait-il envie de continuer à sillonner la ville avec un assassin ? Certes, ils faisaient le bien, mais lors d’une bagarre, que se passerait-il ? Si c’était une sorte de ninja ou de yakuza, il pourrait, sur un coup de tête, décider de trancher la gorge d’un voleur de sac à main. Était-ce si grave ?

— Bien sûr ! s’exclama-t-il à voix haute en rangeant sa table basse sur le Clic-clac pour faire ses séries de musculation.

Comment pouvait-il penser comme ça ? Franck n’était peut-être pas un psychopathe hors de contrôle, mais c’était probablement un tueur…

Il ferait mieux de le laisser tomber, tout simplement. Il avait une exposition à créer. C’était ça qui était important, se remémora-t-il. Sa vie était à un tournant et il devait faire les bons choix. S’investir dans le dessin pour donner un véritable coup de fouet à sa carrière ou se lancer dans les patrouilles ? Il voulait depuis longtemps venir en aide aux opprimés. Valentina avait cependant raison : ça ne payait pas les factures. Ses créations pourraient peut-être.

Valentina lui avait déjà fait un grand sermon sur la nécessité de saisir sa chance avec la galerie. Léa était du même avis, bien sûr. Après tout, elle ignorait tout de sa seconde occupation. Pourtant, quelque chose en lui lui dictait d’aller veiller sur la ville à la nuit tombée. Ainsi, il pourrait aussi surveiller Franck. Être son garde-fou.

Il pouffa. Lui ? Face à un prêtre assassin yakuza armé de sabres ? Tina l’avait dit : il n’avait aucune chance. Pour autant, tant qu’il n’avait pas la preuve que Franck était un méchant, il ne voulait pas non plus le dénoncer aux autorités. Tout cela était un peu trop compliqué. Un dealer qui vendait sa came à des ados méritait-il la mort de la main du prêtre ? La police ne faisait rien. En tout cas, pas assez, puisque les dealers en question avaient sévi pendant des années dans la ville. Aux yeux de la loi et de la Bible, tuer était un crime. Nolan supposa cependant que, pour les parents des victimes d’overdose, justice avait été rendue. Lui-même s’était félicité d’apprendre la fin de ce cartel local.

C’est avec toutes ces questions sur le bien et le mal qu’il arriva à l’église. Sans passer par l’intérieur, il rejoignit la palissade et y découvrit le Père Franck avec un inconnu. Ce dernier était équipé d’un ordinateur, d’un appareil photo et d’un micro, il en déduisit qu’il s’agissait du journaliste avec qui il avait rendez-vous. Franck vint à sa rencontre, laissant le reporter devant la création et lui expliqua en quelques mots que, face à cet inconnu, il valait mieux qu’il le vouvoie de nouveau afin de donner au moins l’impression qu’il travaillait effectivement pour lui. Nolan, toujours indécis sur ce qu’il pensait de lui, accepta sans vraiment l’écouter.

— Je te présente Antoine, fit le prêtre, assez fort pour être compris malgré la distance qui les séparait. Il intervient pour le journal l’hebdo du coin. C’est un papier régional à destination des administrés. C’est sans doute pour ça que tu ne le connais pas.

Nolan n’avait, en effet, jamais entendu parler du journal. Pourtant, il était encore en train d’essayer d’évaluer si Franck avait l’air d’un assassin ou pas.

— Bonjour !

Ce fut la voix d’Antoine, un grand brun d’une petite quarantaine d’années, qui le ramena à la réalité. Il serra la main tendue et lorsque le journaliste commença à l’interroger, Nolan fut enfin concentré sur ce qu’il se passait. Ils échangèrent quelques banalités sans que le reporter ne note quoi que ce soit, puis vint le moment où il voulut débuter l’interview. Pour plus de naturel, Antoine proposa de poser ses questions pendant que le dessinateur apporterait les retouches que Nolan trouvait nécessaires. En même temps, il prendrait des photos. Leur discussion serait enregistrée. Le Père Franck les laissa seuls et vaqua à ses occupations.

— On va commencer simple, précisa Antoine. Depuis combien de temps tu dessines et comment ça t’est venu ?

— Depuis aussi loin que je me rappelle, en fait. J’ai débuté comme tout le monde par des gribouillages à l’école. Sauf que je ne me suis jamais arrêté et, petit à petit, j’ai progressé. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu un déclic ou quoi que ce soit du genre.

— Mais tu n’as pas toujours fait ce genre de dessins, si ?

— Mes modèles ont toujours été dans les comics américains et un peu les mangas. Mais j’ai une nette préférence pour le style américain.

— Un auteur en particulier ?

— Michael Turner ! répondit Nolan sans la moindre hésitation. C’est un des principaux dessinateurs de Witchblade et le créateur de Fathom.

— Je connais Witchblade, c’est vrai que c’est pas mal.

— Il a aussi bossé sur des Batman, Superman et Tomb Raider, mais de façon épisodique. Son plus beau travail est sur Fathom, sans aucun doute.

— Et ces monstres sont inspirés par Turner ?

— Non. Ça, c’est du Nolan Derigue. J’aime le style de Turner et j’adorerais avoir son talent, mais j’ai tout de même développé un trait que je pense unique. Ou du moins reconnaissable.

— Pourquoi les dinosaures ?

Nolan raconta alors comment s’était fait le choix parmi les trois propositions qu’il avait faites. Il expliqua ensuite comment il avait travaillé sur ce projet. L’esquisse sur papier, la reproduction en noir, puis la colorisation qui touchait à sa fin. Il précisa qu’il avait pris quelques photos en cours de route pour voir la progression et que le journaliste pourrait bien sûr les avoir pour illustrer son article.

Il y eut encore quelques questions sur l’avenir qu’envisageait le jeune dessinateur par exemple. Il expliqua qu’il aurait voulu vivre de son art, que ce soit en produisant des toiles sur commande, activité qu’il aimait beaucoup, ou en créant sa propre bande dessinée.

— Et tu as un scénario en tête déjà ?

— J’ai eu une idée qui me semblait assez sympa récemment, mais je préfère ne pas en parler tant que ce n’est pas plus concret.

Antoine s’attarda encore quelques minutes pour attendre la touche finale que Nolan n’allait pas tarder à appliquer. À ce moment, il posa près de la palissade et le journaliste fit un cliché qui serait en haut de l’article, décréta-t-il. Il avait assez de matière pour une pleine page avec les quelques photos supplémentaires qu’il aurait très bientôt. Il donna une carte de visite à Nolan en lui précisant qu’il pouvait le contacter pour toute autre création qu’il ferait à l’avenir. Antoine était spécialisé dans l’art graphique et avait, par conséquent, de nombreuses relations dans ce milieu. Il pourrait lui faire rencontrer des confrères qui pourraient être intéressés par son travail. Et s’il lui prenait l’envie de se faire éditer, il connaissait aussi deux ou trois petites boîtes sérieuses avec qui il pourrait le mettre en contact.

— Je ne promets rien, mais si ton boulot leur plaît, ça pourra peut-être déboucher sur quelque chose. Et à défaut de vivre de tes crayons, tu auras au moins vécu l’expérience.

Nolan le remercia chaleureusement et se félicita de cette nouvelle rencontre. Franck n’avait pas menti en disant que cette fresque pourrait lui apporter un peu de visibilité. C’était déjà le cas alors que l’inauguration n’avait même pas encore eu lieu. Nolan se demanda cependant si le journaliste était un yakuza, lui aussi.

Nolan n’eut pas à attendre longtemps avant que Valentina n’arrive de ses cours, en milieu d’après-midi. Il avait évité le prêtre autant que possible, incapable de le regarder en face sans l’imaginer couper des têtes avec son sabre. Lorsque Valentina se présenta dans la cour, il se jeta dans ses bras et la serra comme s’il ne l’avait pas vue depuis des jours.

— Ça va ? demanda-t-elle un air un peu trop sérieux sur le visage.

— Non ! Enfin si. Mais pas vraiment. Je sais pas.

— Je dirais que non, alors, sourit-elle. C’est à cause de Francky ?

Nolan approuva. Il n’arrivait pas à s’arrêter de réfléchir et il n’avait aucune réponse convaincante. Sa tête menaçait d’exploser.

— Hervé va pas tarder, il va sécher les dernières heures pour être là plus tôt. En attendant, parle-moi de cette interview, plutôt.

Elle lui posa presque autant de questions que le reporter et Nolan relata son entretien. D’abord avec une certaine froideur, puis, à mesure que son esprit se détachait de Franck, il prit plus d’assurance et retrouva le sourire.

— C’est génial ! éclata Valentina en sautant au cou de son petit ami. Tu vas devenir une star, du coup ?

— Une star, peut-être pas. Mais si ce type tient sa parole, j’aurais au moins un point d’entrée dans quelques maisons d’édition.

— Et puis, d’après Francky, entre l’inauguration et ce journal, tu devrais pouvoir te faire connaître.

— Possible.

— Oh ! Réjouis-toi un peu, espèce de sombre personnage !

— Je suis content. Mais je ne voudrais pas être trop déçu si jamais ça ne marche pas.

— D’accord. Je comprends.

Hervé arriva près d’une demi-heure plus tard et les rejoignit dans la cour d’où ils n’avaient pas bougé.

— Putain, c’est hyper classe ton truc ! déclara-t-il sans préambule. Ça faisait un bout de temps que j’étais pas passé par ici, j’avais pas vu. C’est fini ?

— Oui, répondit Nolan avec plus d’assurance qu’à l’accoutumée.

Hervé parcourut la palissade en détail et siffla à plusieurs reprises pour manifester son admiration.

— Y a l’équipe au grand complet, dis donc ! lança Francky en arrivant derrière eux.

— Presque, sourit Hervé.

Valentina se tourna vers le religieux et son cœur battit si fort qu’elle éprouva une douleur dans la poitrine. Le moment était venu de cesser de se voiler la face. Son petit ami et son partenaire de parkour restèrent silencieux derrière elle et Francky marqua lui aussi un temps d’arrêt.

— Un problème ? demanda-t-il alors que Valentina sentait sa vue se brouiller.

— Il faut qu’on parle, lâcha-t-elle en essuyant ses yeux avant que les larmes ne perlent.

— Ça a l’air sérieux. Vous voulez faire ça ici ou dedans ?

— Ici, c’est très bien, déclara Valentina, plus calme.

Elle soupira un bon coup, jeta un regard à Nolan qui la soutint sans prononcer un mot, puis se lança.

— Tu te rappelles la première fois qu’on s’est vus ?

— Comme si c’était hier, répliqua le prêtre avec un grand sourire. Je priais et tu es entrée derrière moi en me demandant si je n’en avais pas marre et de quoi on discutait « lui » et moi…

— Et tu m’as répondu « Le seigneur écoute beaucoup plus qu’il ne parle. Ce n’est jamais très clair. Il faut interpréter les signes. », coupa-t-elle de nouveau des larmes dans les yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a Tina ? interrogea le prêtre, inquiet.

— J’ai interprété les signes.

Valentina fit une pause. Ce trop-plein d’émotion lui nouait la gorge et elle avait du mal à respirer.

— Hervé pense que tu es le ninja qu’il a rencontré le jour où il s’est retrouvé sans emploi.

— Et j’ai déjà expliqué à Hervé qu’il faisait erreur, il me semble, intervint-il en dirigeant son regard vers l’intéressé.

— Oui. Mais j’ai vu tes katanas aiguisés, comme tu le sais. Et hier, Nolan a vu tes tatouages. Tu ne les as même pas cachés.

— À vrai dire, j’aurais voulu, mais il était trop tard, sourit Francky.

— Assassiner ? C’est pas très religieux, non ?

— En effet, admit-il.

— Si j’ajoute, les blessures mystérieuses dont j’ai été témoin ou celles dont m’a parlé Hervé lors de ton voyage on ne sait pas où, ça fait beaucoup d’éléments…

— Des éléments qui vous ont amenés à quelle conclusion, les jeunes ?

Il ne cherchait pas à se défendre ! Était-ce parce qu’il n’avait rien à se reprocher ? Valentina avait peur de la suite. Elle hésita quelques secondes. Trop longtemps pour Nolan, manifestement.

— On pense que tu es un tueur, déclara-t-il.

Ces quelques mots n’eurent aucun effet sur Francky qui resta stoïque.

— Rentrons, fit le prêtre d’un ton sans émotion.

— Pour que tu nous découpes à l’intérieur ? se récria Nolan.

Francky pouffa et toisa le dessinateur.

— Non, Nolan. Parce qu’on sera mieux assis pour parler de ça. Et puis… Dedans ou dehors, si vraiment je voulais vous tuer… vous n’auriez aucune chance.

Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil et le cœur de Valentina s’arrêta. Elle sentit sans aucun doute possible l’absence de pulsations. Cela ne dura pas bien longtemps et quand le muscle reprit son travail, la douleur fut vive. Il admettait. Comme ça. Sans détour, pas même un signe d’alerte. Rien…

— Venez…

Sans plus se soucier d’eux, il tourna les talons et se dirigea vers la maison. Indifférente à ce qu’allait penser ou dire Hervé, Valentina attrapa la main de son petit ami et serra de toutes ses forces.

— C’est un putain de tueur, chuchota-t-elle.

— Faites ce que vous voulez, les gars, mais moi je veux connaître la suite de l’histoire, déclara Hervé en emboîtant le pas au prêtre.

— Tu veux y aller ? demanda Nolan.

— Oui. Non… Oui. Enfin, oui, je veux ! Mais…

— Ouais, sourit Nolan. Moi aussi. Il fait peur, là. Mais il a raison, s’il avait eu envie de nous tuer, ça serait sûrement facile pour lui. Et pour l’instant, on est encore en vie.

Sans prononcer un mot de plus, Valentina se mit en route. C’était comme si son corps avait enclenché le mouvement sans lui demander son avis. En quelques secondes, elle était assise face à Francky, une tasse de chocolat chaud entre les doigts. Elle ne se souvenait plus comment elle était arrivée là. Francky lui sourit tristement et ouvrit la bouche.

— Je crois que c’était une des premières fois où vous vous êtes rencontrés, Hervé et toi, vous compariez vos vies. Vos écoles, soi-disant pourries, vos pères absents et vos mères qui galéraient avec vous. Je vous ai trouvés mignons et je vous ai dit qu’un jour, je vous raconterai mon enfance et que vous arrêteriez de vous plaindre.

— Je me souviens, fit Hervé. Elle me prenait pour un homo, à ce moment-là.

Valentina ne put retenir un sourire. La façon dont Francky lui avait parlé de « son partenaire » lui avait fait croire qu’il avait une relation intime avec lui, en effet.

— Si vous voulez vraiment comprendre ce que je suis, je dois vous parler de mon enfance. Et ça sera peut-être un peu long, voilà pourquoi on sera mieux à l’intérieur.

Valentina ne quittait pas le prêtre des yeux. Elle l’avait toujours soupçonné de lui cacher des choses. Elle savait qu’il sortait bien plus souvent qu’il ne le disait. Elle avait refusé de croire qu’Hervé puisse avoir raison à propos de cette histoire de ninja. Il était temps qu’elle regarde la vérité en face : Francky n’était pas un saint.

— Quand j’avais cinq ans, mes parents m’ont emmené avec eux en voyage au Japon, commença-t-il. Là-bas j’ai été kidnappé. Je n’ai jamais revu mes géniteurs depuis ce jour-là. J’ai été esclave de la famille Tachinoda.

— Esclave ? répéta Valentina. Sérieux ?

— Oui. Il y a une vieille tradition qui veut que les familles de yakuza enlèvent un enfant étranger et l’élève pour en faire un assassin à leur service. Un « Gaikokujin Satsujinsha ». C’est lui qui fait les basses besognes de la famille. Cette coutume n’a plus cours, mais les Tachinoda continuaient de l’honorer. Et j’ai eu la chance d’être choisi, dit-il avec un sourire triste.

— On t’a forcé à devenir un tueur ? demanda Hervé avec de grands yeux ronds.

— Pas un juste un tueur, corrigea-t-il de suite. Un garde du corps, un exécuteur et un espion. Tout ça à la fois. J’ai vécu dans une prison toute mon enfance, jusqu’à ma première mission, à l’adolescence.

— Un assassinat ? s’étrangla Nolan.

— Non. Pas au début, mais c’est venu assez vite quand même. Bref. Je vous passe les détails. Il y a eu une guerre entre ma famille et une autre. Tout le monde est mort, dans les deux camps. Depuis, j’ai fini par revenir en France, en tant que diacre.

— T’es pas un vrai diacre, alors ? interrogea Hervé.

— Non.

— Pff… Et tu crois en Dieu ? continua Nolan.

Francky lui lança un regard amusé.

— Si je n’avais pas eu la foi, je n’aurais jamais pu survivre à tout ce que j’ai vécu.

Il but quelques gorgées de son thé et fixa Valentina avec bienveillance. Elle était complètement perdue. Devait-elle avoir pitié de lui pour cette vie de servitude ou au contraire lui en vouloir de lui avoir caché tout ça si longtemps ?

— C’est bien toi qu’a zigouillé Greg ? C’était toi le ninja ?

Francky garda ses yeux plantés dans ceux de Valentina lorsqu’il répondit. Il ne dégageait aucune fierté, mais pas le moindre remords, non plus.

— Oui.

— Donc tu tues encore des gens ? s’inquiéta Nolan.

— Le dernier remonte à quelque temps déjà. Mais ça m’est arrivé.

— Oh putain, souffla Nolan en se couvrant la bouche.

— T’as exécuté beaucoup de monde ?

Valentina lança un regard à son ami. Hervé était aux anges apparemment. Il avait fréquenté des dealers par le passé, aujourd’hui il était copain avec un assassin. Tout ça lui plaisait, en réalité.

— Pas mal.

— Combien ? claqua-t-elle.

C’était sorti tout seul et la question surprit autant Valentina que les autres.

— Je peux pas te donner un chiffre, Tina.

Cette question-là le gênait, manifestement.

— Combien ? insista-t-elle. Dix ? Trente ? Soixante ? Plus ?

Valentina était en proie à une colère qu’elle peinait à contenir. Certes son mentor et l’homme en qui elle avait eu le plus confiance dans toute sa vie lui avait menti. Pour autant, elle comprenait qu’il ne lui ait pas raconté de la même manière qu’elle avait caché ses sorties nocturnes à Nolan.

Francky la jaugea un instant, puis entreprit de soulever un peu sa chemise. Juste assez pour qu’ils puissent tous admirer un bout de tatouage sur les abdos ciselés du faux prêtre. Comme lui avait expliqué Nolan, il y avait un enchevêtrement d’écailles noircies. Selon le dessinateur, cela recouvrait tout son corps pour former une sorte d’armure. Vu leur taille, il devait y en avoir plusieurs centaines.

— Chacune représente une mission d’assassinat, annonça Franck.

Les trois mâchoires tombèrent ensemble lorsque chacun comprit ce que cela impliquait. Franck avait occis des centaines de personnes.

— Euh… Une mission, c’est un ou plusieurs morts ? osa tout de même Hervé.

— Souvent plusieurs.

— Oh ! My…

Hervé se leva et pivota sur lui-même, alors que Valentina réalisait l’énormité de la situation. Ce n’était pas un simple assassin, mais une machine à tuer.

Elle fondit en larmes.

Il fallut une seconde à Nolan pour réagir et se pencher vers elle.

— Non ! réussit-elle à articuler entre deux sanglots. Laisse-moi…

Même les yeux fermés et la tête plongée entre ses bras, sur la table, elle sentait le monde tourner autour d’elle. Francky, son Francky, était une machine de guerre qui avait assassiné des centaines de personnes ! Peut-être des milliers, pour ce qu’elle en savait. Et non seulement elle avait refusé de voir la vérité en face, mais en plus, elle avait tenté de convaincre son petit ami qu’il se faisait des films. La nausée la submergea soudain et elle se leva précipitamment pour rejoindre les toilettes.

Le chocolat chaud, tout juste ingurgité, vint repeindre la céramique et elle resta à fixer l’eau souillée pendant de longues minutes. Était-il possible de se tromper à ce point sur quelqu’un ? Pouvait-elle aimer ce type si fort qu’elle ne voyait pas que c’était un monstre ?

Elle se laissa glisser sur le sol de la salle de bain, cherchant la fraîcheur du carrelage pour calmer la douleur dans son ventre. Dans son cœur ?

Les larmes coulèrent en silence pendant un moment encore. Elle entendait par vagues les voix des garçons. Francky n’était donc pas en train de les éliminer. Était-il un gentil assassin ? Un genre de Léon ? On l’avait enlevé quand il était petit, avait-il déclaré. Peut-être ne tuait-il que par esprit de justice. Il avait liquidé un gang de dealers après tout. Pas une famille avec enfants.

Qui avaient été ses autres victimes ? Des yakuza, sans doute. Mais pas que. Avait-il lâchement assassiné des innocents ? L’avait-il fait parce que ses parents étaient menacés ?

Quelqu’un toqua doucement à la porte.

— C’est moi, fit la voix de Franck. J’entre.

Allongée sur le carrelage au milieu de la salle de bain, le visage baigné de larmes et certainement toute rouge, ou verte, elle ne devait pas être belle à voir. Lorsqu’il pénétra, le faux prêtre ne fit pourtant aucune remarque et se contenta de tirer la chasse d’eau avant de contourner la jeune femme et s’asseoir sur le rebord de la baignoire. Il avait refermé la porte derrière lui.

— Où sont les garçons ?

— Ils sont dans la cuisine, toujours. Ils s’inquiètent pour toi.

Valentina soupira en baissant les paupières. Ils étaient encore vivants. Le son d’une assiette qu’on sort d’un placard le lui confirma.

Franck se déplaça et elle se demanda ce qu’il allait faire jusqu’à ce qu’elle sente sa main sur ses cheveux. Elle tressaillit.

— C’est moi, chuchota-t-il. Je n’ai aucune raison de te faire de mal. Tu n’as rien à craindre.

— Je connais ton secret.

Franck pouffa doucement.

— Tu l’as toujours su, je te signale, Tina.

— C’était pas tout à fait pareil, quand je pensais que tu étais un justicier et maintenant que j’apprends que tu es un tueur en série.

La main de Franck s’arrêta un instant. La remarque l’avait touché.

— Est-ce que tu le découvres vraiment ? À part mes tatouages, je ne t’ai jamais rien caché. Tu avais accès à ma chambre, depuis le début. Tu as vu les katanas. Je sais que tu as fouillé mes placards, tu as dû trouver mes autres couteaux.

— Je ne t’ai jamais vu tuer personne !

— Et il n’y a aucune raison que tu me voies faire.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai toujours séparé mes deux activités. Je ne sors jamais armé quand je mets la capuche. Je ne le fais que lorsque j’ai une cible en vue.

— Et c’est qui ta cible, cette fois ?

— L’assassin de Max.

La réponse avait cinglé. La voix de Francky avait changé et claqué comme un coup de fouet. Valentina fut si surprise de cette différence de ton qu’elle ne put s’empêcher de se redresser pour faire face au faux prêtre. Elle découvrit une pure colère dans son regard. Elle savait que la mort de leur recrue l’avait beaucoup touché. Elle constatait aujourd’hui qu’il gardait sa rancœur pour faire payer le prix fort au responsable. Celui-là méritait son sort !

— Et ensuite ?

— Ensuite quoi ?

— Quand tu auras buté l’assassin de Max, ce sera qui le suivant ?

— Après j’arrête.

Franck commença à déboutonner sa chemise, chose que Valentina ne l’avait jamais vu faire jusqu’à présent.

— Qu’est-ce tu fous ? s’inquiéta-t-elle.

Sans défaire plus de boutons que nécessaire, il lui montra le tatouage près de son cœur et plus précisément une écaille non colorée.

— C’est ma dernière, déclara-t-il. Je la lui réserve. Ensuite, je serai libre.

Malgré elle, Valentina fut subjuguée par le dessin. Les écailles de sa poitrine étaient encore plus petites que celles de son abdomen ! Des larmes menacèrent de couler sans qu’elle sache si c’était de la peur, de la pitié ou autre chose. Franck referma sa chemise.

— C’est un truc de gaikoku je sais pas quoi ?

— Oui. Lorsqu’on m’a formé, on m’a tatoué cette armure avec les cases vides. Chaque mission me permettait d’en remplir une. Quand la dernière sera colorée, mon mandat sera achevé auprès de ma famille.

— Ils sont tous morts. Qu’est-ce que ça peut faire ?

Franck ne répondit pas tout de suite et Valentina s’attendait à entendre parler d’honneur et de devoir, quelque chose de très japonais.

— Lorsqu’ils sont morts, j’ai été libéré, c’est vrai. Mais j’ai décidé de me servir de mes écailles restantes pour rattraper le mal que j’avais pu faire en leur nom. Je suis devenu diacre et j’ai puni tous les pourris que j’ai pu.

— Tu as rendu ta justice dans la rue…

— C’est ça.

— Tu peux parler de Nolan qui cherche la violence…

— Nolan se laisse emporter par ses émotions, corrigea doucement le faux prêtre. Il se perd dans la violence pour tenter de masquer sa détresse.

— Mais pas toi ?

— Je sais parfaitement ce que je fais, Tina. Je ne suis pas guidée par mes émotions.

— C’est la justice qui t’anime peut-être ?

— Disons que j’essaie de rétablir une sorte d’équilibre entre les gens que j’ai dû tuer sous les ordres des Tachinoda et ceux que j’ai aidé depuis.

Francky demeurait un assassin, mais elle préférait cette version du tueur que celle qu’elle s’était imaginée jusque-là.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Pourquoi ?

Il pouffa avant de rire pour de bon.

— C’est pas drôle !

— Je suis un satsujinsha, Tina. Je ne t’ai pas caché une collection de pornos ou de Pokemon ! Je n’avais juste pas le droit de t’imposer ça. J’en avais envie, crois-moi !

— Ah ouais ?

Valentina s’arrêta soudain. Elle ne savait pas quoi dire, en réalité. Francky la dévisagea, retenant manifestement un rire.

— Ouais.

— Te marre pas, Francky ! C’est sérieux, fit-elle en lui donnant un coup de poing dans l’épaule.

— D’accord. Alors, dis-moi, c’est quoi le problème ? Le vrai, je veux dire.

— Le…

C’était un assassin ! Voilà le problème. Il tuait des gens ! Ou en tout cas, il l’avait fait. Il avait d’ailleurs très clairement annoncé qu’il allait remettre ça. Le meurtrier de Maxim allait payer et ça serait une bonne chose de faite. Mais…

— Le problème, reprit-elle, plus calme, c’est que j’ai peur.

— De quoi ?

Il la fixait droit dans les yeux. Lui n’avait peur de rien, sans aucun doute. Il pouvait bien être le plus grand des criminels, ça ne changeait rien à ses sentiments, en réalité. C’était Francky ! Assassin ou pas, il restait le même. Ses pâtes bolo étaient une tuerie ; ses blagues ne faisaient rire que lui ; il avait un instinct incroyable pour débusquer les malfrats dans la rue et être au bon endroit au bon moment ; et sa porte était toujours ouverte pour elle. Impossible qu’elle s’éloigne de lui.

— Que tu fasses une connerie. Que tu t’en prennes à moi ou à nous sur un coup de colère. Que tu tombes sur plus fort que toi et que la prochaine fois que je viens te voir à l’hôpital ça soit pour reconnaître ton corps. Je sais pas. J’ai peur, c’est tout. J’ai peur et ça me fait flipper !

— Tout ça n’est jamais arrivé, Tina. Jamais je ne vous ai menacés. Il n’y a aucune raison que ça change et tu le sais. C’est ce que j’ai expliqué aux garçons. Cette crainte est irrationnelle. Il est bien possible qu’un jour, je tombe sur plus fort que moi, mais souviens-toi que le prochain sera le dernier. Ça m’évitera aussi de faire une connerie.

— J’ai quand même peur, bouda-t-elle.

Francky sourit et se redressa.

— On n’est peut-être pas obligés de rester dans la salle de bain. Ils vont finir par s’inquiéter. Nolan a dit qu’il me tuerait si je te touchais.

Valentina pouffa bruyamment.

— Et Hervé a rien dit ?

— Il est sûrement plus malin, en fin de compte.

Francky ponctua sa phrase d’un clin d’œil et sortit le premier. Valentina se rinça un peu le visage avant de lui emboîter le pas.

Lorsqu’ils se retrouvèrent tous dans la cuisine, le faux prêtre reprit la parole pour leur expliquer que la suite dépendait de chacun d’entre eux.

— Je ne suis pas un psychopathe sanguinaire. J’ai été élevé pour tuer, je suis du genre doué dans ce que je fais, mais je ne fais pas ça sur des coups de tête. Je comprends par contre que vous n’ayez plus envie d’avoir affaire à moi. Je comprendrais aussi si vous vouliez aller voir la police. En ce qui me concerne, je ne changerai pas mes habitudes. Pour le reste, la balle est dans votre camp, les jeunes.

— Si tu promets de pas me buter quand je dors, je reste avec toi, lança illico Hervé.

Le faux prêtre sourit et jura n’avoir jamais tué personne dans son sommeil. Valentina déclara à son tour ne pas vouloir changer quoi que ce soit. Nolan hésita un long moment et préféra réserver son jugement. Valentina lui adressa un regard implorant : il devait se joindre à eux. Avec tout le mal qu’il s’était donné pour entrer dans leur club.

— Bien, conclut Francky. J’espère que vous comprenez que je ne veux pas qu’on parle de ça où que ce soit et avec qui que ce soit ?

— On peut peut-être mettre Léo dans la confidence ? proposa Hervé.

— Faites ça ici alors. Surtout pas en ligne et encore moins par téléphone.

— Ça marche ! Je vous laisse, j’ai du boulot et ce soir, c’est mon tour !

Hervé prenait la chose vraiment bien. Il avait enfin la confirmation qu’il espérait depuis des années. Contrairement à Valentina, il ne s’était jamais bercé d’illusions. Nolan en revanche avait une mine défaite. Il souhaitait quitter les lieux, lui aussi, et Valentina lui proposa de l’attendre dehors.

— Et s’il veut aller à la police ? demanda-t-elle à Francky.

— Je ne crois pas qu’il le fera. Mais si c’était le cas, alors Dieu veillera à faire ce qu’il faut.

— Je crois toujours pas en Dieu, tu sais.

— Je sais.

Elle se blottit dans ses bras et colla l’oreille contre sa poitrine. Le battement régulier l’apaisa sur le champ. Après quelques secondes, elle rejoignit Nolan et ils prirent le chemin de son appartement.

Le dessinateur ne parla pas beaucoup et sembla embourbé dans une intense réflexion.

— Tu vas le dénoncer ? osa-t-elle enfin à deux pas de leur destination.

— Je peux pas. Si je fais ça, je vous balance aussi, Hervé et toi. Vous serez des complices ou je ne sais quoi. Pour ce que j’en sais, en plus, les mecs qu’il a butés étaient tous des salauds. Ça fait pas de lui un saint, mais si j’avais eu un flingue le soir de… Le soir où j’ai sauvé Léa, je crois que je m’en serais servi. Je ne vaux pas mieux que lui.

— Sauf qu’il a pas d’arme.

— N’empêche que tous les jours, il pourrait buter des tas de connards. J’arrête pas d’y penser depuis tout à l’heure. C’est un tueur, oui. Mais c’est pas un dingue. En un sens, il est pas dangereux. Je ne crois pas. Il sait ce qu’il fait, il a du sang froid et il vient de nous le prouver. C’est un professionnel.

L’analyse était sensée. S’il ne s’exprima pas sur le fait de continuer les patrouilles, il était évident qu’il ne trahirait pas le secret. Cela suffit à rassurer Valentina pour l’instant.

En pénétrant dans l’appartement, Valentina découvrit avec surprise que le grand format de son portrait était terminé. Elle resta bouche bée devant le travail accompli. Elle avait déjà pu admirer le dessin inachevé, mais une fois le décor en place, même s’il ne s’agissait que de nuages de couleurs dans des tons sombres, sa représentation, bien plus lumineuse, se détachait avec énergie. Le rendu général était très impressionnant et lui donnait un air surnaturel. Par ailleurs, ce qui ne gâchait rien, on la reconnaissait parfaitement et elle se trouva sublime.

— Je dois juste passer une couche de fixateur et te le mettre dans un cadre. Ensuite, tu pourras l’emporter chez toi si tu veux.

— C’est vraiment magnifique, s’extasia-t-elle de nouveau en prenant un pas de recul pour admirer le tableau. Je ne regrette pas cette heure de pose ridicule que tu m’as fait payer. J’adore, je suis fan…

— D’un autre côté, t’es ma petite amie, ton avis est un peu subjectif.

— Arrête de dire des bêtises. Si je le voyais dans un magasin, je l’achèterais direct ! D’ailleurs, si tu devais le vendre, tu le ferais à combien ?

— Je le vendrais pas, j’en sais rien.

— Réfléchis ! Tu vas devoir mettre des prix sur tes dessins à l’expo, autant commencer maintenant.

— Je ne sais pas trop… J’y ai bien passé trois jours pleins, au total, donc environ sept cents ou sept cent cinquante euros. À la louche…

Valentina déglutit avec peine.

— Ah ouais… Je l’achèterais peut-être pas alors, en fait. Mais c’est juste que je ne suis qu’une étudiante sans le sou.

— De toute façon, si tu le trouves dans un magasin, ce ne sera pas un original. Il sera facile dix fois moins cher.

— Là, j’achète ! sourit-elle.

— En attendant, un boulot à ce prix-là, j’en ai vendu un seul dans toute ma vie. Je tourne plutôt autour des deux cents euros, habituellement. Pour du numérique. Les dessins papier, j’en fais très peu. Les gens ne sont pas prêts à mettre autant dans un dessin.

— L’art, c’est pour les riches. C’est pour ça qu’il te faut une galerie.

— C’est pour ça qu’il me faut un nom, surtout.

— Et avec une BD, c’est pas la peine ?

— C’est différent. Les montants sont différents. Le circuit est différent. Le public est différent…

— OK ! J’ai compris.

Il restait encore un peu de temps avant que Nolan ne parte au restaurant, aussi Valentina lui proposa de retourner au parc pour pratiquer un peu le parkour. Le dessinateur avait une belle marge de progression, précisa-t-elle avec un sourire moqueur.

— Est-ce que ça vaut vraiment le coup ?

— Bah oui ! Tu peux devenir meilleur avec un peu de travail.

— Par rapport à Franck ?

— Oh…

Nolan n’était pas décidé sur la suite des événements.

— OK ! La nuit porte conseil, à ce qu’il paraît.

— On dirait que ça te fait rien ! s’étonna Nolan.

— J’ai littéralement dégueulé dans ses chiottes, j’te signale. Non, ça me fait pas rien. Mais je me dis que s’il avait été dangereux ou nocif pour moi, je ne serais déjà plus de ce monde. Je sais que je ne suis pas très objective concernant Francky. Il a toujours été là pour moi et je l’aime trop. Je sais qu’il ne le dira jamais, mais je suis sûre qu’il m’aime aussi. Et puis tu l’as dit toi-même : c’est un pro. Il me fera rien. Il nous fera rien.

— C’est ce que tu penses ou ce que tu veux croire ?

— Un peu des deux, je suppose. Mais ça change rien. J’étais sous le choc comme toi. Mais je ne gère pas les choses de la même manière, c’est tout. Si t’avais trouvé ton père dans une autre dame que ta mère en rentrant de l’école, tu serais peut-être pareil.

— J’en doute, mais pourquoi pas.

Le lendemain, après une grosse soirée au restaurant et une bonne nuit de sommeil agité, Nolan décida de retourner dans la rue avec le prêtre. Hervé et Valentina connaissaient mieux Franck que lui et lui faisaient confiance. Ce n’était pas un tueur sanguinaire. Du moins, ça ne l’était plus.

— J’ai quand même l’impression de faire la plus belle bêtise de ma vie, déclara-t-il à Valentina, dans l’après-midi avant un nouveau service au Mac Donald.

— Je me suis fait la même réflexion, sourit-elle. Mais depuis deux ans que je le fréquente, il ne s’est rien passé. Hervé le connaît depuis plus longtemps encore…

— Ça veut juste dire qu’il a été assez discret. Pas qu’il n’a rien fait.

— C’est vrai. Mais il m’a dit qu’il n’avait qu’une dernière mission à accomplir avant d’être libéré de son machin de yakuza.

— Bizarre cette histoire, d’ailleurs.

— Il a grandi dans une prison, été élevé par des yakuza assassins dans le but de devenir une arme… Si c’est le seul truc bizarre qui lui en reste, je pense qu’il a beaucoup de chance.

— S’il nous a raconté la vérité.

— Oui. Si ! Mais si tu dois remettre en cause chacun de ses actes, c’est pas la peine de faire semblant de lui faire confiance. Laisse tomber et puis c’est tout !

Valentina avait haussé un peu le ton. Elle ne supportait plus l’indécision de son compagnon. Ils arrivèrent devant le restaurant et il proposa à Valentina de lui présenter Sandra.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est elle en face.

— Je la connais, non ? C’est la métisse qui nous a servis une fois ?

— Salut, Sandra ! lança Nolan en embrassant sa collègue. Voici Valentina.

— Salut, enchantée, sourit Sandra.

— Ça va ? demanda Valentina sans conviction. Je peux pas rester, on se voit ce soir ? Sois sage.

Elle plaqua ses lèvres contre les siennes et s’éclipsa après un vague geste à destination de Sandra.

— Un peu sauvage, non ? remarqua sa collègue.

— Ouais. Des fois, admit-il.

***

Nolan rejoignit Francky sur le lieu de leur ronde. Ce soir, ils s’attaquaient au secteur du village. C’était un vieux quartier de la ville devenu presque exclusivement piéton depuis de nombreuses années. C’était là que vivait Léa. La zone de patrouille était en réalité bien plus large que le village, mais le prêtre avait choisi de lui donner ce nom, simple et facile à retenir.

— Est-ce que ça va ? lui demanda Franck lorsqu’ils se retrouvèrent.

— Oui, pourquoi ?

— Parce que tu vas devoir me faire confiance et je vais devoir pouvoir compter sur toi. Si c’est trop tôt, tu me le dis et on remet ça à une autre fois.

— Non, ça va.

La vérité était beaucoup moins tranchée qu’il ne voulait le faire croire, mais il avait pris sa décision.

— J’espère que tu n’as pas le vertige ? Cette nuit, on va patrouiller en altitude.

Franck le conduisit sur la rue Saint-Guilhem où se situait la limite ouest du quartier. Il l’entraîna dans un bâtiment un peu moins ancien que les autres et composa le code.

— Tu ne connais quand même pas le code de tous les immeubles ?

Le prêtre lui adressa un sourire énigmatique et pénétra dans le hall.

— Non. Seulement certains. Celui-ci n’a pas changé depuis quatre ans.

— Et qui te l’a donné ? Un fidèle ?

Le Père Franck gloussa.

— Tu sais que même les séminaristes n’emploient plus ce terme ? se moqua Franck.

— Tu as fait un séminaire ?

— Non, ce n’est pas un fidèle qui me l’a donné, éluda-t-il. Je l’ai pris moi-même. Et tu devrais adopter cette habitude, toi aussi. Ça pourrait bien te sauver, un de ces quatre.

Le faux prêtre expliqua que les patrouilleurs devaient, entre autres choses, s’efforcer d’être au courant de ce qui se tramait en ville et en particulier dans les secteurs dans lesquels ils tournaient souvent.

— Quand quelqu’un entre dans un immeuble à code, par exemple, essaie d’avoir une bonne vue sur ses mouvements pour repérer les touches sur lesquelles il appuie. Lorsque tu repasseras par là et que tu auras besoin de te mettre à l’abri des regards, quelle que soit la raison, tu auras une solution de repli.

— Malin…

Franck le conduisit jusqu’au dernier étage, à partir duquel ils purent accéder au toit. C’était la première fois que le dessinateur pouvait observer le village de cette hauteur. La vision était des plus agréables, nota-t-il. Rien que pour ça, être un patrouilleur valait le coup. La nuit était déjà profonde et chaque rue, éclairée par des petits lampadaires, faibles à dessein, pour imiter la bougie, s’étalait comme une guirlande géante serpentant entre les immeubles. Tous étaient plus bas que celui dans lequel ils étaient entrés.

Franck pointa du doigt les prochains toits qu’ils fouleraient pour traverser le secteur. Il insista sur certains d’entre eux, un peu plus éloignés que la moyenne. Il faudrait réussir une bonne prise d’appel sous peine de terminer sur le balcon d’un étage inférieur. D’autres immeubles nécessitaient de grimper le long de gouttières ou de corniches. L’entreprise sembla insurmontable aux yeux du jeune homme, mais le prêtre le rassura en lui garantissant qu’aucun des aspirants patrouilleurs n’avait jamais eu de problème.

Sans transition, Franck s’élança en premier, cache-nez et capuche camouflant son visage. Le bâtiment d’après s’élevait à un étage de moins. La réception fut un peu rude pour Nolan, encore peu habitué aux déplacements urbains. Il suivit cependant le religieux qui courait très vite et le distança sans difficulté. Après avoir changé quatre fois d’immeuble, le premier véritable obstacle se présenta. Jusqu’à présent, tous les édifices étaient collés ou espacés d’à peine plus de deux mètres. Cette fois, le prochain bâtiment se trouvait de l’autre côté d’une rue. Il y avait presque dix mètres de vide, estima Nolan. Il eut la certitude absolue qu’il ne pourrait jamais franchir un tel gouffre. Le prêtre ne ralentit pourtant pas et sauta sans la moindre hésitation. Le cœur du jeune homme s’arrêta net lorsqu’il comprit qu’il était trop court. Il le vit disparaître sous la ligne d’horizon artificiel que formait le bord du toit. Il se précipita en craignant pour la vie de Franck.

Quelle ne fut pas sa surprise de le trouver, debout, sur une terrasse du troisième étage de l’immeuble d’en face. Nolan sentit la tête lui tourner, mais fut soulagé. Ou presque. Car si le faux prêtre était vivant et bien portant, il lui restait encore à le rejoindre. Non seulement la distance lui paraissait infranchissable, mais il fallait en plus viser pour atterrir sur le bon palier sans se cogner ou s’écraser sur le muret du balcon du quatrième.

— C’est un malade ce mec ! chuchota Nolan pour lui-même.

Il regarda Franck lui faire de grands signes pour le rattraper. Il essaya d’estimer de nouveau la taille du gouffre. Il ne pouvait pas y avoir dix mètres, réalisa-t-il. Même un ninja entraîné ne pourrait faire un tel bond. Le record mondial était, lui-même, inférieur à dix mètres, pour ce qu’il en savait. Cependant, Nolan doutait pouvoir franchir pareille distance sans se rompre les os.

— Aie la foi, mon fils !

— C’est ça, ouais…

À défaut de l’aider, cela eut au moins le mérite de faire sourire le dessinateur. Il fit volte-face pour prendre plus d’élan et se rua de toutes ses forces. Après tout, si Franck avait réussi à le faire avec un genou faible, pourquoi pas lui. Une violente douleur éclata lorsqu’il posa son pied sur le rebord du toit. La peur lui vrillait les boyaux, réalisa-t-il avec effroi. La demi-seconde qui suivit lui parut durer dix fois plus et il vit la rue en contrebas défiler en même temps qu’une version condensée de sa propre vie. Continuant d’agiter les jambes dans le vide, en espérant gagner quelques centimètres de distance, il s’imagina s’écraser contre le mur en face. C’était cependant sans compter sur la gravité qui le fit dégringoler aussi rapidement qu’il avançait vers sa destination. Et, alors qu’il pensait tout d’abord s’aplatir contre la terrasse du quatrième, il eut soudain l’impression qu’il n’atteindrait même pas celle du troisième. Pourtant, il y parvint et quand enfin il sentit le sol se jeter avec force sur ses baskets et ses genoux hurler sous l’effort, il remercia le Seigneur d’être toujours en vie. Une roulade à peine maîtrisée plus tard, il se retrouvait aux pieds de Francky qui lui tendit la main.

— Tu vois ? Piece of cake.

— J’ai cru que j’allais mourir !

— Pas ce soir, on dirait, se contenta de répondre Franck. En route !

Le faux prêtre le tira à lui et reprit son trajet à pas plus lents. Nolan jeta un regard en arrière pour se rendre compte du dénivelé et fut de nouveau soufflé par cet exploit. Un sourire naquit sur son visage et il rattrapa le religieux qui enjambait le garde-corps pour se projeter sur un réverbère et se laisser glisser jusqu’en bas. Le dessinateur l’imita sans même y prêter attention et eut la surprise de se cramponner à un poteau branlant. Une fois de plus, son cœur s’emballa, mais il retrouva bien vite la terre ferme.

— Ça va ? Tu suis ? Tu t’en es bien sorti, malgré la peur, on dirait.

Nolan allait répondre qu’il n’avait pas eu peur, mais se ravisa. Il était inutile de jouer les gros bras avec Franck. Il serait tout à fait capable de le conduire sur un autre toit et le faire sauter une distance encore plus grande pour atteindre un balcon plus petit.

— J’ai eu surtout peur quand je t’ai vu t’élancer alors que tu étais clairement trop court.

Le prêtre pouffa.

— C’est notre baptême du feu ! Un genre de bizutage. On en a un, une fois, qui a cru pour de bon que j’étais tombé. Il n’est jamais venu vérifier et est rentré chez lui en état de choc.

— Tu te moques de moi ?

— Il y a deux options en général, soit tu sautes et tu réussis ; soit tu sautes pas. Je te rassure, cette épreuve ne décide pas si on te garde ou pas. Mais Tina m’a dit que tu étais correct en parkour. Tu avais la capacité physique pour y arriver.

— Et si j’avais raté ?

— Aucun de ceux qui ont sauté n’a jamais raté.

— Et si j’avais raté ? insista Nolan.

— Tu serais en fauteuil… ou mort.

— Et c’est tout ?

— Tu aurais rejoint le Seigneur tout puissant et vivrais en paix pour des siècles et des siècles.

Nolan ne sut que répondre à pareille répartie. Il se contenta d’un regard de travers. Valentina l’avait jeté dans ce piège en connaissance de cause. Même si elle le pensait capable de franchir ce gouffre, c’était un baptême très risqué.

— Donne, putain ! entendit-il soudain alors que le prêtre se tournait vers lui.

Franck dressa son index devant son cache-nez à l’emplacement de la bouche pour intimer le silence. Il s’était arrêté à l’angle de la rue. Par gestes, il indiqua à Nolan qu’il y avait deux agresseurs et une victime.

Nolan capta une seconde voix invectiver quelqu’un. Franck lui fit un signe pour l’inviter au calme, mais le jeune homme était au comble de l’excitation. D’abord parce qu’il allait passer à l’action pour la première fois. Ensuite parce qu’il craignait ce qu’il allait découvrir après le virage. Enfin, parce qu’il ignorait s’il serait à la hauteur de la tâche qui l’attendait. Franck ne lui laissa pas le temps d’analyser ses sentiments ou la situation et se précipita dans la rue. Nolan l’imita sans réfléchir davantage. Lorsqu’il déboucha dans l’artère, le prêtre s’apprêtait à frapper l’agresseur le plus proche avec un coup de poing sauté. Ce premier type avait un cutter dans la main, mais n’eut pas l’occasion de s’en servir avant de se retrouver au sol. Le choc lui fit lâcher son arme et elle glissa plus loin dans l’ombre. Nolan cogna le second d’un coup de pied fouetté qui obligea son adversaire à reculer de deux pas. D’un crochet bien pesé, il le fit tomber et se pencha au-dessus de lui pour lui marteler le visage, oubliant tout de ce qui pouvait se passer autour de lui. Il ne le toucha que deux fois avant que l’autre malfrat ne l’éjecte d’un violent coup dans les côtes. Le souffle coupé, Nolan roula un peu plus loin et se releva aussi vite que possible. Celui qui venait de le frapper aidait son compagnon à se redresser et Nolan hésita sur la conduite à tenir.

Le sang pulsait dans ses phalanges endolories. Il y avait longtemps qu’il n’avait eu ce genre de sensation. Son côté le faisait souffrir également, mais il était prêt à continuer le combat. Jusqu’à ce qu’il remarque que le moins amoché des deux avait ramassé le cutter. Franck avait disparu, tout comme la victime. Lui-même n’aurait pas dû être là. Il devait frapper, puis fuir !

Cette fois, le justicier se sentit un peu moins sûr de lui. Encaisser un coup de poing ou de pied n’était pas vraiment un problème. Il se savait capable de supporter la douleur, en tout cas. Une lacération au cutter n’aurait pas du tout le même effet ! Tous ses membres se raidirent, mais il refusa de partir. Ils le poursuivraient et l’achèveraient plus loin. Ce fut cependant l’arrivée de Franck, dans son dos, qui décida les deux agresseurs à s’échapper. Nolan allait les pourchasser, mais son partenaire l’en empêcha.

— Laisse-les, on n’est pas là pour ça. En route !

Il prit une autre direction au pas de course et Nolan lui emboîta le pas, bien malgré lui.

— Où est le type ?

— Il allait bien. Je l’ai abandonné à l’angle des rues Roucher et Victor Hugo.

— Et on reste pas avec lui ?

— Ça serait bien trop compliqué à gérer. On a appelé la police. Il est en ligne avec eux. Ils sont certainement en route maintenant.

— Et si les deux gars reviennent pendant ce temps-là ?

— T’en as bien amoché un et l’autre n’avait pas l’air très fier, répliqua le prêtre sans ralentir. Ils ont déguerpi, fais-moi confiance. On est au village ici ! Le poste est à quatre minutes à pieds. Dans quelques secondes les flics seront là.

— Mais les mecs se seront enfuis ?

— Peut-être. Mais je te rappelle que l’important était l’intégrité physique de ce jeune cadre dynamique.

Les deux justiciers se trouvaient à présent à la limite sud de leur zone et Franck s’arrêta de courir. Il fit entrer sans délicatesse son partenaire dans un immeuble.

— Écoute-moi bien, Batman ! attaqua-t-il en pointant son index sur sa poitrine.

Malgré le ton qu’il employait, le prêtre chuchotait.

— On n’est pas là pour la baston, rappelle-toi de ça ! Le but du jeu, c’était de les éloigner de leur cible. Le type que tu as mis au sol n’était certainement plus une menace. Tu n’aurais pas dû traîner sur place plus de quatre secondes.

— Mais l’autre s’était relevé !

— Je ne veux pas le savoir, Nolan. Rappelle-toi Justices. Tu frappes et tu te casses. C’est tout ! Évidemment que les mecs vont se relever. Mais si on n’est plus dans la rue, ils ne nous suivront pas. Et s’ils le font, à ce moment seulement, on réplique. Tu connais les règles, non ?

Nolan baissa les yeux. Il connaissait les règles.

— Est-ce que tu savais où j’étais, au moins ? Si le type était en bon état ou blessé ?

Nolan secoua la tête.

— Imagine que les agresseurs aient déjà tailladé ce pauvre gars ? C’était quoi le plus pressé ? Dérouiller les coupables ou le traîner aux urgences ?

— Mais t’étais avec lui…

— T’en savais rien ! Et puisqu’il a fallu que je vienne te sauver, je n’étais plus avec lui. Tu saisis ce qu’il s’est passé ou pas ?

Nolan réfléchit avant d’acquiescer. Il comprenait, bien sûr. Mais avec l’adrénaline qui rugissait dans ses veines, il n’avait pas réussi à prendre en compte toutes les données de la situation.

— C’est quoi ton obsession à vouloir toujours mettre les types KO ? Tu te sens plus fort quand tu fais ça ?

— N’importe quoi ! se récria le jeune homme oubliant l’heure et l’endroit où il se trouvait.

— Pourquoi tu es resté là-bas, alors ? À qui as-tu essayé de prouver que tu étais le meilleur ?

— Personne.

— Pourquoi tu veux les corriger ? Tu les connaissais ? Ils t’ont déjà fait quelque chose ?

— Non.

Sa voix était à peine audible et ses mains tremblaient. Il sentit de nouveau une boule dans sa gorge. Elle enfla à une vitesse effroyable et lui fit mal. Francky le poussa pour le forcer à réagir et Nolan lui adressa un regard noir.

— Arrête…

— Réponds-moi, Nolan ! insista-t-il en le poussant de plus belle.

Cette fois, Nolan résista et ne recula pas. Il sentait la rage monter en lui. Sortie de nulle part. Pourquoi le faux prêtre s’en prenait à lui ?

— Pourquoi tu es resté pour te battre avec ces types ?

Lorsque Franck bouscula de nouveau Nolan, ce dernier répliqua avec un violent crochet du droit. Mais l’ancien assassin avait bien plus de réflexes que le jeune homme ne l’avait escompté et esquiva avec facilité. D’un mouvement rapide, il lui crocheta la jambe et le dessinateur se retrouva au sol sans même comprendre comment c’était arrivé. Il se releva aussitôt et se jeta sur le prêtre, prêt à cogner derechef. Même si c’était Franck, il s’était juré de ne plus se laisser faire. Le résultat fut à peine différent et Franck frappa du plat de la main dans la poitrine de Nolan qui fut incapable de respirer pendant quelques secondes. La panique dans le regard, il dévisagea Franck. Allait-il le tuer dans le hall d’un immeuble ?

— Prends ton temps et détends-toi. Ça va passer vite. Ensuite, réponds à ma question.

Luttant pour respirer convenablement, Nolan laissa échapper des larmes. Il avait mal au côté, aux phalanges, la tête lui tournait et ses poumons le brûlaient. Franck n’allait rien lui faire, mais il venait de lui rappeler douloureusement qu’il le pouvait. Tout ça parce qu’il avait voulu punir ces deux types ? Pourquoi devait-il en souffrir ? C’était injuste, pensa-t-il.

— Ils étaient coupables, souffla-t-il avec difficulté.

— Oui. En effet. Et alors ?

— Les criminels doivent payer, non ? Sinon, si on les laisse faire, ils recommencent toujours. Dans la rue, dans la cour, tout le temps.

Franck garda le silence, invitant ainsi le jeune homme à poursuivre.

— C’est le boulot des héros de faire en sorte qu’ils ne recommencent pas, non ? C’est pour ça qu’on les punit.

— Ils ne recommencent pas moins après une punition, en réalité. Mais, même si c’était le cas. Si tu voulais châtier les méchants, pourquoi n’es-tu pas devenu policier ?

Nolan l’interrogea du regard.

— Pourquoi te contenter de la capoeira ? Un uniforme te donnerait la légitimité d’agir. De faire quelque chose pour les victimes et de condamner les salauds qui s’en prennent aux faibles. Toi, tu traînes dans la rue avec une capuche sur la tête.

— Et toi alors ?

— J’ai mes propres batailles à mener. Je sais pertinemment où j’en suis et où je vais. Mais toi ? Est-ce vraiment une soif de justice qui t’anime ? Un besoin de vengeance pour ce qui t’est arrivé quand tu étais au collège ? Ou juste une passion pour la violence et cette histoire de racket n’est qu’une excuse ?

Nolan fut de nouveau coincé par la question. Voulait-il prendre sa revanche ? Certainement. Il n’avait jamais eu le courage de se défendre, quand les grands de troisième l’avaient harcelé, pendant de nombreux mois. Lorsqu’il s’était senti assez fort pour les affronter, il ne les avait plus revus. Jamais il n’avait pu régler ses comptes avec ce trio. Mais au fond, il savait que le problème ne venait pas de là. Pas entièrement en tout cas.

— C’est pas de la vengeance…

— Oh ! s’étonna le Père Franck. Tu as donc progressé dans cette recherche ?

Nolan s’installa un peu plus confortablement par terre, dos contre le mur qui soutenait les boîtes aux lettres.

— Je suppose que Tina t’a parlé de ce qui m’est arrivé au collège, le racket ?

Franck hocha la tête.

— Je n’ai jamais pu me venger de mes agresseurs de l’époque.

— Tu le regrettes ?

— Un peu, avoua-t-il. Mais…

Un couple pénétra dans l’immeuble et Nolan se tut. Les deux jeunes résidants saluèrent poliment avant de grimper dans les escaliers.

— Il s’est passé autre chose au collège ?

Nolan hésita une seconde.

— D’autres gars ont remplacé ceux qui m’ont racketté. Mais ils ne s’en sont pas pris à moi, j’étais devenu plus grand et plus fort. Ils s’en sont pris aux plus petits, évidemment.

— C’est là que tu as voulu devenir un héros ?

Nolan pouffa. Non. Il n’avait pas voulu devenir un héros. À ce moment, il avait juste voulu faire ce qui lui semblait juste.

— Quand je l’ai découvert, je suis intervenu. Comme tu l’as dit, j’ai même pas eu besoin de me battre. Il m’a suffi d’avoir l’air sûr de moi. Ce que j’étais, d’ailleurs. Ils ont laissé ce pauvre Idriss tranquille… sur le moment. Et moi, j’étais persuadé d’avoir vraiment aidé ce petit de sixième.

— C’est ce que tu as fait, je te signale.

— Il s’est suicidé deux mois après. J’ai appris qu’en réalité, les gars n’avaient pas du tout arrêté de l’emmerder. Ils le faisaient simplement quand je n’étais pas dans les parages et le petit avait trop peur pour s’en plaindre. Un jour où il en a eu marre, il s’est jeté d’un toit.

Il y eut un long silence. Nolan se battait intérieurement entre la rage induite par le souvenir de son échec et la tristesse de la mort de cette victime qu’il n’avait déjà pas pu sauver à l’époque.

— Et depuis tout ce temps tu t’imagines que c’est de ta faute si ce gamin est mort ? souffla enfin Franck.

Nolan ne répondit pas. C’était évident qu’il aurait dû faire plus pour Idriss.

— Il s’est suicidé, Nolan ! Comment est-ce que ça pourrait être ta faute ?

— Parce que je n’ai pas pu empêcher des sales types de le maltraiter.

— Je ne connaissais pas ce petit, mais quelque chose me dit qu’il avait plus d’un problème pour en arriver à se suicider. Et sinon, c’est qu’il était psychologiquement faible. Tu n’aurais fait que retarder l’inéluctable. Il n’avait pas besoin d’un héros, mais d’un psy. Ou peut-être de parents plus présents, ou d’amis, que sais-je ? Tu ne peux pas te blâmer pour ça, Nolan. Combien d’autres élèves savaient qu’il se faisait racketter ? Combien de profs ? Ce sont tous des complices, si tu vas par-là !

— N’empêche que j’aurais pu faire plus !

— Et du coup, tu vas péter la gueule de tous ceux qui commettent des voies de faits ? Même comme ça, s’ils ont envie de recommencer, ils le feront, tu sais. La seule solution pour être sûr qu’ils ne récidivent pas, c’est de les tuer. C’est ce que tu veux ?

— Non !

La réponse avait claqué, nette et claire. Il n’était pas un assassin.

— Alors te voilà dans l’impasse, mon gars. Il va te falloir réfléchir sérieusement à ce que tu souhaites maintenant. Viens. Et enlève ta capuche, on rentre.

Nolan s’exécuta et suivit Franck en silence à l’extérieur du bâtiment.

Valentina arriva plus d’une heure après Nolan à son appartement. Le jeune homme était allongé sur le clic-clac, le regard rivé sur le plafond. Lorsqu’elle s’approcha de lui pour l’embrasser, elle constata qu’il avait les yeux rougis. Elle s’assit près de lui et, après un instant de silence, elle lança :

— Ça s’est pas bien passé ?

— On a eu une intervention, fit-il la voix rauque. J’ai merdé.

Valentina s’abstint de réagir et prit la main de son petit ami. Si elle avait toujours pensé que cela pouvait arriver, elle se trouva rassurée qu’il aille bien. Elle craignait également que quelque chose ait mal tourné avec Francky.

— Y a eu des blessés ?

— Non. Grâce à Franck.

Nolan raconta alors le détail de l’accrochage. Son obstination à essayer d’arrêter les deux agresseurs plus qu’à sauver la victime. La mini dispute qui avait suivi avec le prétendu prêtre et sa tentative ridicule de le frapper.

— T’as voulu t’en prendre à Francky ? T’es pas bien dans ta tête, coco ?

Valentina aurait aimé avoir un air de réprimande, mais un grand sourire lui barrait le visage.

— Je sais pas trop pourquoi j’ai fait ça, en fait. Je crois qu’il essayait de me pousser à parler.

— Et toi, comme un gros voyou que tu es, tu t’es exprimé avec tes poings, c’est ça ?

— Je ne suis pas un voyou. J’ai cru qu’il allait vraiment me frapper, je me suis défendu.

— En tout cas, tu as encore voulu régler ça par la violence. Et cette fois, tu ne peux pas dire que tu as essayé de protéger une victime. Tu en es conscient ?

Nolan acquiesça.

— J’arrête pas de me triturer la tête depuis tout à l’heure. Je ne sais pas ce qui va pas chez moi. C’était pourtant simple, il suffisait de faire comme dans le jeu.

— Ouais, mais la vie réelle, c’est pas Justices. Dans Justices, on te prépare avec de la théorie. Mais il n’y a pas la peur de te prendre un mauvais coup. Tu n’as pas vraiment la responsabilité de la bonne santé de quelqu’un sur les bras. Le niveau de stress n’est pas du tout le même.

— Tu ne m’as jamais dit que tu avais paniqué ou quoi que ce soit du genre, pour ta première intervention…

— Non. C’est parce que c’est pas arrivé. J’ai bien eu un peu peur, évidemment. Je me battais dans la rue, en pleine nuit, pour un téléphone portable qui n’était même pas à moi. Mais le type a pris ses jambes à son cou dès la première droite. Il était seul, on était trois. C’était facile, en réalité. Là, c’était quasiment l’inverse. Je te l’ai déjà dit, dans ces conditions, tu ne peux pas gagner.

— Je devrais pouvoir…

— Et pourquoi ça ? Tu crois encore que t’es dans un film ou quoi ? À deux contre toi, si les mecs ne sont pas trop débiles, ils vont t’attaquer en même temps de deux endroits différents. Comment tu peux imaginer une seule seconde que tu auras l’avantage ?

Nolan ne répondit pas. Valentina lui souriait. Elle ne lui faisait pas la leçon. Elle se contentait d’énoncer des faits. Une réalité toute simple qu’il aurait dû connaître. Même Francky ne semblait pas prendre ce genre de risque.

— Et dans tout ça, tu sais pourquoi tu veux « punir les méchants », comme tu dis ?

— C’est pas de la vengeance.

— Tu crois que t’as juste pris goût à la bagarre ? Qu’en fait t’as besoin de te défouler et taper sur des gens, ça te fait du bien ?

— J’aimerais mieux que non… Sinon, je serais bien pire que Francky le ninja assassin.

— Surtout qu’un jour tu finirais par t’en prendre à moi.

Valentina avait dit cela avec le sourire, mais Nolan ne trouva pas ça drôle.

— Je ferai jamais ça, Tina.

Elle se pencha vers lui et l’embrassa avant de s’allonger contre lui.

— De toute façon, si tu essaies, je te pète les deux genoux.

Il y eut un silence de quelques secondes. Nolan cogitait toujours, mais ne semblait pas prêt à partager ses pensées avec Valentina.

— Tu t’es beaucoup bagarré dans ta vie ?

— Pas tant que ça, en fait. Une fois, pour de bon, peut-être.

— Ça veut dire quoi « pour de bon » ?

— Ça veut dire qu’il y a eu de vrais échanges de coups.

— Et ça s’est passé comment ? C’était dans la rue ?

— Tu joues le rôle de ma psy, ce soir ou quoi ?

— Ça t’embête ?

— Je sais pas…

Valentina lui redemanda des détails sur cette unique bagarre sérieuse. Elle avait eu lieu au lycée, suite à une dispute avec un camarade. Le sujet exact lui échappait. C’était en rapport avec une fille et Valentina le soupçonna de ne pas vouloir lui en dire plus pour ne pas parler de ses anciens coups de cœur. Elle n’insista pas. L’autre garçon avait fini aux urgences avec un trauma crânien. Rien de très grave, finalement. Mais Nolan avait été renvoyé du lycée pendant deux semaines.

— T’es quand même un peu violent alors…

— C’était une seule bagarre. C’est pas comme si c’était une habitude, se défendit-il.

— Traumatisme crânien. Et tu parles de moi avec un bras cassé ? Pourquoi lui avoir éclaté la tronche comme ça ?

— Pour qu’il ne revienne pas…

Valentina sourit. Il n’avait certainement pas eu envie de retenter sa chance, en effet.

— Tu sais… Moi je me suis beaucoup battue. Très, très souvent. Dans les compét’, bien sûr. Mais aussi beaucoup hors du tatami. J’ai quasiment jamais mis qui que ce soit KO. Le sang coulait rarement. Mais à une ou deux exceptions près, ils ne sont jamais revenus, comme tu dis. Quelqu’un qui se prend une raclée une fois ne vient pas en réclamer une seconde. Et si c’est un vrai méchant, une bonne branlée ne suffira sans doute pas à le dissuader de recommencer.

— Je ne sais pas, confia Nolan. Je n’ai pas ton expérience. Mais j’ai déjà vu des mecs récidiver, par contre. Je doute que ce soit rare.

Nolan lui répéta ce qu’il avait raconté à Francky un peu plus tôt dans la soirée. Son sentiment de culpabilité par rapport à la mort d’Idriss.

— En fait ta vie n’a pas du tout été calme quand t’étais jeune ! s’étonna Valentina en se redressant pour s’assoir près de lui et le regarder droit dans les yeux.

— J’imagine que c’est pas pire que la moyenne.

— Je crois bien que si, en vrai. Mais bon… C’est pas vraiment un concours. Et si ce gars s’est suicider, ça peut pas être de ta faute. Tu peux pas porter tous les blâmes de la terre, je te signale.

— Toujours est-il que plus jeune, j’avais trop peur pour me bagarrer. Depuis, j’ai pas eu tant d’occasions.

— Et tu regrettes ?

— Quoi ?

— De pas avoir pu te bastonner plus souvent ? Pour montrer que tu étais devenu fort et que tu pouvais battre n’importe qui ? Que personne ne te racketterait plus jamais ?

— C’est pas une question de montrer que je suis fort…

Il marqua une pause, semblant chercher ses mots. Valentina ne pipa mot et attendit.

— Tu vois, après m’être fait racketter, je suis passé à autre chose. Ce n’était qu’un événement de ma vie auquel je ne pense plus. Mais certaines victimes sont vraiment traumatisées. Regarde Léa qui ne supportait pas que je m’approche trop prêt au début. Si je pouvais empêcher les méchants de récidiver, les victimes pourraient dormir tranquilles, une fois pour toute, et passer à autre chose, continuer leur vie, comme moi.

— Et tu crois que si tu avais éclaté les types qui s’en sont pris à Léa, elle n’aurait pas eu ce comportement avec toi ? demanda Valentina. Tu crois que ça aurait empêché qu’elle soit traumatisée ? Franchement ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Elle se sentirait plus en sécurité en tout cas, je pense.

— Est-ce que tu as la moindre idée du nombre de prédateurs sexuels qui sévissent chaque jour ? demanda Valentina. Même en supprimant ces trois-là, il en reste encore bien assez pour nous empêcher toutes de dormir sereine ou de nous promener tard le soir.

— Tu aurais voulu que je ne fasse rien ? s’égosilla Nolan. Que je la laisse dans la rue et que je tourne la tête, comme la plupart des gens ?

— Dis pas de connerie ! Bien sûr que non. Mais il y aura toujours des sales types, qu’importe le nombre que tu mettras au tapis ou même que Francky tuera. Léa n’avait pas besoin que tu les éclates tous, je te signale.

— Et elle avait besoin de quoi alors ?

— Essaie de réfléchir, je vais pas tout te dire, Sherlock ! D’après toi, pourquoi Francky a tant insisté pour que tu l’appelles ?

Nolan resta la bouche ouverte, sans pour autant prononcer un mot et Valentina compris que l’idée était en train de faire son chemin. Pour autant, elle profita de la situation pour aller un peu plus loin. C’était le moment ou jamais.

— J’ajouterais, si tu le permets, que malheureusement, t’es pas du tout passé à autre chose.

— De quoi tu parles ?

— De ton adolescence et du racket, de la mort du petit de sixième… tout ça quoi.

— Bien sûr que si…

— Je suis désolée, mais cette expérience a défini ta notion de l’héroïsme. Aujourd’hui encore, c’est en l’honneur de cette époque que tu veux voler au secours des autres et finir les méchants, comme tu dis. C’est une motivation comme une autre, je ne te juge pas. Mais tu ne peux pas prétendre que tu es passé à autre chose. Tu es toujours en plein dedans, à mon avis.

Il y eut un nouveau silence et cette fois, Valentina laissa Nolan reprendre la parole lorsqu’il fut prêt.

— C’est possible, avoua-t-il, la voix chevrotante. T’es en train de me dire qu’il faudrait que je consulte un psy pour ça ?

— Ca serait peut-être bien, oui. Histoire de vraiment mettre tout ça derrière toi. Mais en attendant, peut-être que tu n’es pas fait pour être un patrouilleur.

Valentina avait asséné ça d’un ton plat. C’était la conclusion de son analyse, ni plus ni moins. Franck était un homme redoutable, car formé à tuer et, d’après ses dires, compétent. Mais il avait un contrôle parfait de ses émotions. Nolan, au contraire, n’était pas une machine de guerre. En revanche, il avait une sorte de rage en lui qui le poussait à se battre et il avait bien du mal à la contenir. Des deux, c’était sans doute lui le plus dangereux. Tant pour lui que pour les autres. Tout cela confortait davantage Valentina dans sa première conclusion : Nolan n’était pas prêt. À présent, en revanche, elle imaginait sans peine que, contrairement à ce qu’il prétendait, s’il ne se vengeait pas de ses agresseurs de l’époque, il devait passer ses nerfs sur son incapacité à les repousser. Il avait été trop faible à ce moment et à présent, il ne voulait plus être victime de cette faiblesse. Mais personne ne lui avait expliqué que le travail d’un héros n’était pas d’être juge ou exécuteur…

— Il t’a dit quoi, Francky ?

— Rien de spécial, en fait. Il m’a pas renvoyé, en tout cas. Mais je crois qu’il est pas près de me remettre dans la rue.

— S’il ne t’a rien dit, c’est qu’il va te redemander de sortir. J’ai toujours pensé que tu n’étais pas prêt, si tu te souviens bien. Francky sait très bien que tu as un souci avec la bagarre. Il ne comprenait pas trop d’où ça venait, mais maintenant que vous avez parlé à cœur ouvert, il doit mieux te comprendre. Tu verras comment ça va évoluer.

— Vous parlez beaucoup de moi ?

— C’est arrivé quelques fois, oui. Il fallait bien qu’on décide si tu pouvais ou non nous rejoindre dehors. Mais c’est Francky le psychologue du groupe. C’est lui qui va trancher si tu as des chances de dépasser tes démons ou pas.

— Et toi, tu penses quoi ?

— J’ai pas changé d’avis.

Le couple finit par s’endormir sur le canapé. Au réveil, Nolan découvrit un message du prêtre qui l’invitait à retenter une expédition le soir même. Valentina l’encouragea à retrouver confiance, il était capable de se contrôler. Franck était si prudent qu’il ne le laisserait pas sortir sans en avoir la certitude. Elle quitta son petit ami pour se rendre en cours et Nolan passa une bonne partie de la journée à ruminer. Il se décida finalement à demander à Léa si elle était disponible. La réponse ne tarda pas : elle avait deux heures de trou et pouvait le rejoindre dans le centre-ville.

— Ça va ? s’inquiéta la jeune femme en voyant la mine du dessinateur.

— Je ne sais pas trop.

Léa les guida vers un minuscule parc de l’avenue Jeanne d’Arc. À cette heure, il était encore très peu fréquenté et ils trouvèrent une place assise sur un banc.

— C’est à propos de Valentina ?

— Non, sourit-il. Tout va bien avec Tina. Mais je crois que j’avais besoin de discuter avec toi plus qu’avec elle.

Léa écarquilla les yeux.

— Tu veux parler de quoi ?

— Je voudrais m’excuser de t’avoir abandonnée, ce soir-là.

— Hein ?

— Lorsque je me suis battu avec les trois types, je t’ai laissée seule. Je pensais en venir à bout facilement. C’était prétentieux et dangereux. Heureusement, ils ne t’ont pas suivie. Mais à trois contre moi, l’un d’eux aurait pu te poursuivre et finir ce qu’ils avaient commencé.

Léa eut un frisson.

— Mais tout s’est bien passé. Tu n’as pas à t’excuser, Nolan. Tu as été courageux et tu m’as sauvée. On en a déjà parlé.

— Oui. Mais j’ai enfin compris que j’ai agi sans vraiment penser à ta sécurité.

— Tu n’as pas non plus pensé à la tienne. C’est ce qui fait de toi un héros. Pourquoi tu t’embêtes encore avec tout ça ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Nolan lui attrapa la main et découvrit la surprise de l’étudiante dans son regard. Il sentit très nettement qu’elle tremblait, mais le sourire sur son visage le rassura sur son état.

— Depuis le début de cette histoire, je m’en veux de m’être laissé massacrer par ces types. Je pensais qu’il fallait que je les arrête et que je les punisse à tout prix. Mais, je commence à comprendre que je focalise sur le mauvais problème. Ma psy m’a dit qu’il fallait que je verbalise. Que ça m’aiderait à passer à l’étape suivante. Alors, je le fais avec toi parce que tu es la première concernée. Je sais que tu n’aimes pas plus que moi parler de ce moment. Pour ça aussi je m’excuse. J’ai été orgueilleux en pensant que je pouvais punir les méchants comme un super héros. J’ai été égoïste en t’abandonnant à ton propre sort pour jouer les braves. Je voulais tellement te venir en aide que j’en ai oublié ta sécurité. Je pensais savoir pourquoi je te venais en aide, mais je me suis trompé.

Une larme coula sur la joue de Léa.

— Pourquoi tu le faisais ?

— Je croyais le faire parce que c’est la bonne chose à faire, tout simplement. Juste parce que laisser les gens se faire violer dans la rue, c’est inadmissible. En vérité, j’étais en colère après ces types, même sans les connaître. En colère contre tous ceux qui s’en prennent à plus faibles qu’eux. Je voulais qu’ils paient pour toi et pour toutes les autres victimes de violences. En vérité, j’aurais dû me concentrer sur toi et pas sur eux. Il m’a fallu un temps incroyable pour comprendre ça. Et je m’excuse. Même si ça s’est bien fini pour toi.

Léa se lova contre lui et serra très fort ses mains autour de lui. Ce faisant, elle lui rappela la douleur à son côté, mais il fit mine de rien et garda le silence. Elle caressa son dos avec délicatesse et le jeune homme se sentit étrangement mollasson entre ses bras.

— Je te pardonne, chuchota-t-elle à son oreille. Tu m’as sauvée. C’est le plus important à mes yeux.

— Merci.

— Ne me remercie pas, voyons !

Léa l’embrassa sur la joue et le câlina encore un peu avant de se détacher. Nolan fut certain qu’elle avait remarqué ses larmes, mais elle ne dit rien. À la place, elle lui adressa un sourire radieux et essuya ses propres joues.

— Tu m’accompagnes jusqu’à l’école ? Ou tu as quelque chose de prévu ?

— Je peux venir.

Ils prirent le bus un peu plus loin et traversèrent la ville sans plus revenir sur le sujet. Léa orienta la conversation sur la programmation du ciné-club. Elle avait pu savoir que la prochaine séance serait un film d’aventure. Nolan accepta sans difficulté de l’accompagner. L’étudiante décida que ce serait leur rendez-vous régulier, à l’avenir.

La sortie suivante fut beaucoup plus courte. Francky avait commencé par lui faire un petit discours sur l’importance de respecter les règles qu’il avait établies.

— Ces règles sont autant pour ta sécurité que la nôtre, avait insisté le faux prêtre.

— Je sais…

— Bien ! Alors, suis-les. T’es un bon gars, Nolan, avait-il enchaîné. Ne crois pas que je suis fâché contre toi. J’ai pas envie qu’il t’arrive des bricoles parce que tu auras été imprudent, tu saisis ? Tu veux punir les méchants, j’ai bien compris. Mais on n’est pas des vengeurs ni même des justiciers, en réalité. Vois-nous plutôt comme des anges gardiens. La justice et son application, c’est pas notre boulot. Il y a des gens dont c’est le métier.

— Pourquoi le jeu s’appelle Justices, alors ? avait contré le dessinateur.

— Ce n’est qu’un nom. Si tu veux vraiment rendre la justice, sois avocat ou juge. Pour punir les méchants, deviens flic…

— Ou assassin ?

Francky avait marqué un temps d’arrêt et dévisagé son partenaire du soir avec attention avant de répondre :

— C’est pas un métier d’avenir.

La conversation n’avait pas été plus loin et Franck n’était pas revenu sur le sujet. Ils avaient parcouru le quartier autour de l’église sans croiser qui que ce soit. Après à peine une heure et demie, Franck sonna la retraite et Nolan se plaignit qu’il était beaucoup trop tôt.

— Oui, avait admis le faux prêtre. Mais j’aimerais qu’on reprenne en douceur, d’abord. En plus, au cas où tu ne serais pas au courant, j’ai un vernissage à organiser dans deux jours. J’ai encore pas mal de mails à écrire.

Il avait ensuite abandonné le dessinateur à deux pas de l’édifice religieux. Nolan rentra chez lui bien plus tôt qu’il ne l’avait escompté et ne put qu’attendre sa petite amie. Pour tromper l’ennui, il s’entraîna.

Lorsque Valentina débarqua, elle l’embrassa longuement, puis se débarrassa de ses affaires. Elle rangea un sac en plastique dans le frigo et déposa un second sur l’égouttoir. En quelques secondes, elle se promenait en sous-vêtements dans le studio.

— T’as ramené quoi, exactement ? demanda un Nolan déboussolé.

— À cette heure-ci j’avais le choix entre chinois et grec. Donc, j’ai opté pour la Chine. Y a un peu de tout. Je t’ai jamais vu manger asiatique du coup, je savais pas ce que tu aimais ou pas… J’vais à la douche. J’fais vite. Ça a été ce soir ?

Nolan resta interdit encore quelques instants avant de se décider à répondre positivement. La jeune femme aux cheveux verts le félicita depuis la salle de bain et il répliqua qu’il n’avait patrouillé qu’une heure et demie.

Nolan alla fouiller dans les sacs. Un contenait de la laitue, de la menthe et une grosse salade au crabe. Dans le second, plus lourd, il trouva des nems en quantité industrielle et toute une variété de vapeurs dont il ignorait la composition. Il y avait aussi du riz, blanc et cantonais, du poulet au caramel, semblait-il, et une autre viande, plus sombre, qu’il supposa être du bœuf.

— T’as pris pour un régiment, dit-il en direction de la porte en attrapant des assiettes dans le placard.

— Je savais pas ce que tu aimais, je t’ai dit. Mais y a que des trucs que moi je mange, alors choisis ce que tu veux.

Le jeune homme se garda bien de commencer quoi que ce soit et retourna sur le canapé, son carnet de croquis en main. Il gribouilla quelques minutes avant que Valentina ne s’extirpe de la salle de bain, les cheveux emmitouflés dans une serviette et le reste du corps à découvert. Nolan s’étouffa avec sa propre salive et se sentit gêné.

— C’est bon, on est en couple, tu m’as déjà vue à poil, je te signale.

Nolan sourit. Elle avait déjà été nue en sa présence, mais rarement avec autant de lumière. Cette fois, elle se tenait devant lui, au milieu de la petite pièce et le spectacle était bien plus intimidant. Valentina lui lança un regard inquisiteur, puis s’avança d’un pas décidé vers lui.

— C’est quoi ce regard de pervers ? fit-elle en s’installant à califourchon sur ses cuisses. C’est d’avoir passé la nuit avec un prêtre qui te rend comme ça ?

Elle l’embrassa à pleine bouche avant qu’il ne puisse répliquer. Lorsqu’elle le laissa reprendre son souffle, elle le toisa, attendant une réponse.

— C’est plutôt ta plastique absolument parfaite qui me rend comme ça.

— Excellente réponse, jeune homme !

Valentina se releva et se dirigea vers l’armoire. Elle avait apporté quelques affaires de rechanges qu’elle gardait chez son petit ami en permanence pour éviter de lui piquer tous ses T-shirts. Elle s’habilla en un éclair, prétextant qu’elle mourrait de faim. Elle posa ensuite le dîner sur la table basse. Il se trouvait que Nolan ne mangeait pas souvent chinois et ne connaissait d’ailleurs que les nems. Ils partagèrent donc le tout à parts à peu près égales. Valentina s’amusa à nommer les plats en expliquant de quoi ils étaient faits. Elle, a contrario, était une habituée de la cuisine asiatique.

— C’est trop bon. Et puis, même si des fois c’est un peu gras, j’ai un peu de marge tant que je n’arrête pas l’entraînement.

Pour appuyer ses dires, elle souleva son T-shirt et exhiba ses abdominaux. Nolan éclata de rire.

— T’as fait quoi alors, ce soir ?

— On a traîné et surtout beaucoup discuté.

— Tu lui as raconté ta visite à Léa ?

— Oui et notre discussion d’hier aussi. Il m’a félicité d’être allé la voir. C’est marrant.

— Et il t’a parlé de l’avenir ?

— De me garder ou de me jeter, tu veux dire ? Pas vraiment. Je suppose que ça veut dire que je referai une sortie bientôt.

— Pas avant l’expo, je pense.

Le silence s’installa quelques instants, puis Valentina relança le sujet de la patrouille précédente.

— Au fait ! La dernière fois, vous avez fait le saut ?

Le regard de Nolan s’obscurcit.

— Oh ! Sois pas fâché ! C’est la tradition. Le saut de Cabanel, c’est un classique du test d’embauche.

— Tu dis ça comme si t’avais recruté des dizaines de justiciers. Y en a eu tant que ça ?

— Tu pensais quand même pas que tu étais le premier ? Bien sûr qu’il y en a eu d’autres.

Le dessinateur se décomposa.

— Mais va pas te faire des films, t’es le seul que j’ai embrassé.

— Voilà qui me rassure.

— Oh ! Quoi ? T’es jaloux ? Tu sais, on avait des nouveaux assez régulièrement. Pas toutes les semaines, non plus. Je te rappelle que tu es le premier depuis un an ou un truc du genre.

— Depuis que l’autre est mort ?

— Max. Mais avant, j’ai participé à des recrutements.

— Et tous font ce saut de malade de dix mètres ?

— Dix mètres ? s’étouffa Valentina. Tu vas pas bien dans ta tête, coco ? Personne peut sauter dix mètres, je te signale. Dix mètres… je suis même pas sûre que ça soit la hauteur de la chute.

— Ah ?

— T’es trop marrant, toi. Non… Il doit y avoir cinq mètres. Même pas. C’est le vide qui impressionne, en fait. Et le fait de tomber si vite d’un étage aussi. Dix mètres… Porte nawak !

Valentina reprit une bouchée aux crevettes.

— Et tous ont fait ce saut de fou, donc ?

Valentina acquiesça.

— Et tu les formes tous comme moi ?

— D’habitude, c’était Hervé ou Léo qui coachaient les nouveaux. Cette fois, c’était mon tour. Avoue que c’est mieux, non ?

Nolan sourit et elle l’embrassa sur le menton avant de reprendre un beignet vapeur.

— Et tu avais des vues sur moi depuis le début ?

— Depuis le début, confirma-t-elle.

— Et Léa ?

— Quoi Léa ? s’offusqua Valentina en fronçant les sourcils.

— Pourquoi tu m’as poussé vers elle pendant si longtemps si tu avais des vues sur moi ?

— Bon… Déjà, arrête avec cette expression de vieux. J’avais pas des vues sur toi, fit-elle en marquant les guillemets avec ses doigts. Tu me plaisais et…

Elle hésita une seconde.

— Disons que j’avais envie de passer un moment seule avec toi.

— Alors pourquoi tu as tant insisté pour que j’aille la voir et que je sorte avec elle ?

— Bah… C’est pas forcément simple pour ta petite cervelle de mâle, mais je ne m’imaginais pas faire ma vie avec toi, à ce moment-là. Que tu partes avec une autre n’aurait pas été un problème insurmontable. Mon but, c’était surtout que tu te sentes mieux. Si ça voulait dire que tu sortes avec cette fille, tant mieux pour toi. Francky pensait qu’elle t’aiderait à accepter la situation, il est plus expérimenté que moi, donc je l’ai écouté. C’est pas plus compliqué que ça. J’aurais survécu, si tu préfères.

Nolan avait décroché sur la fin et ne pouvait s’empêcher de la fixer en souriant. Valentina lui fit un signe de main, comme pour vérifier qu’il était encore là.

— Ça va, coco ? J’ai dit quoi encore qui fallait pas ?

— T’as dit : « à ce moment-là »…

— Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu ne t’imaginais pas faire ta vie avec moi… « à ce moment-là ».

— Ah… Bah oui, et alors ?

— Et maintenant ?

Valentina sembla réaliser enfin et plus aucun son ne sortit de sa bouche, pendant plusieurs longues secondes.

— La vérité… bégaya-t-elle, c’est que j’y pense pas trop. À l’avenir, je veux dire. Disons que je ne m’intéresse pas à où je serai dans dix ans ou plus. Donc pas non plus avec qui, tu vois ?

Nolan hocha la tête et Valentina rougit à grande vitesse, ce qui le fit sourire un peu plus.

— On peut pas parler d’autre chose, s’te plaît ? J’ai pas de bonne réponse à te donner là et je sens que ça… Enfin… Je sais pas, voilà ! J’ai pas réfléchi. Je sais pas.

— Moi non plus. Mais je m’imagine tout à fait l’année prochaine avec toi, dans un appart plus grand.

— Eh bah, on verra, OK, Roméo ? Parlons d’autre chose, s’te plaît. Une discussion normale quoi…

Nolan joua le jeu. Il s’inquiéta de savoir comment se passerait la patrouille suivante. Valentina le rassura, prétendant qu’il était sur la bonne voie puisqu’il avait enfin pris conscience que l’important était la victime et non l’agresseur. Malgré tout, le jeune homme resta circonspect.

Deux jours plus tard, comme prévu, eut lieu ce que Francky avait baptisé le vernissage de la palissade. Un titre pompeux, selon le dessinateur. Cependant, le maître de cérémonie argua qu’un titre grandiloquent appelait des personnes influentes. C’était le but avoué de ce rendez-vous, un samedi après-midi. Le religieux avait convoqué le maire et de nombreux responsables de la commune. On trouvait quelques journalistes locaux, mais aussi le directeur de l’association sportive, deux principaux d’écoles, quelques paroissiens, deux prêtres des villes voisines et, bien évidemment, des conservateurs de sa connaissance. Il y avait au total une cinquantaine de personnes dont la moitié était des gens importants.

Franck présenta tout le monde sans exception. Nolan expliqua qu’il ne retiendrait jamais autant de noms en si peu de temps et Franck lui affirma que ce n’était pas nécessaire.

— C’est à eux de se souvenir de toi, je te signale. Et même s’ils ne le font pas, ils savent que tu es un artiste complet et qui est capable de réaliser une telle merveille en environ un mois pour la modique somme de sept mille euros, sans compter le matériel.

Nolan le dévisagea une seconde. Avait-il bien entendu ?

— Et il y en a qui sont intéressés à ce tarif-là ?

— C’est plus que probable. D’autant que la conservatrice de la galerie du village trouve que c’est très peu cher. Elle prétend que c’est la moyenne des prix des créations qu’elle héberge. Elle a bien défendu ton cas, en expliquant que tu avais un très grand talent et qu’il lui tardait d’exposer tes œuvres. On dirait que, père de Léa ou pas, elle veut travailler avec toi, félicitations. Tiens ?

Francky arqua un sourcil en regardant par-delà le dessinateur. Nolan pivota et découvrit une magnifique jeune femme blonde, enveloppée dans une robe portefeuille, non moins sublime. La surprise passée, il lui sourit et fit un pas vers elle. Ce fut son rappel à l’ordre qui l’arrêta.

— Pas touche, freluquet ! Je suis perchée sur des talons sur de la terre bien moins dure que je ne le pensais, alors ne t’avise pas de me toucher.

Nolan pouffa deux secondes, avant de lui tendre son bras, comme l’exigeaient les règles de la galanterie. Valentina s’y cramponna comme à une bouée de sauvetage en pleine tempête et il la guida jusqu’à la terrasse.

— Pourquoi tes cheveux ne sont plus verts ?

— Besoin de changement. Ça te plaît pas ?

— Bien sûr que si ! T’es… hésita-t-il.

— Je suis ?

— Je cherche un mot assez fort pour exprimer comment t’es trop belle, mais je trouve pas. Je manque de vocabulaire, là…

Valentina s’empourpra et lâcha son cavalier en posant son premier pied sur la terrasse bétonnée.

— C’est la robe qui fait ça. Mais c’est gentil.

— La robe n’est que l’écrin. Tu es le diamant, lança fièrement Nolan.

— T’es con ! fit la jeune femme, toute rouge à présent. C’est une copine qui l’a dessinée celle-là. Faudrait pas que je l’abîme, je suis censée lui rendre.

— Je me disais bien que je ne t’avais jamais vue habillée autrement qu’en jean ou survêtement.

— Fais très attention à ce que tu vas dire ensuite, coco ! Tu as bien commencé alors gâche pas tout.

— Je n’allais rien dire. Si ce n’est que je ne pensais pas te voir ici.

— Tu rigoles ou quoi ? C’est ton jour de gloire, je n’aurais raté ça pour rien au monde.

— Hey ! Yo ! cria soudain Hervé qui arrivait par l’église.

Le grand costaud était engoncé dans un costume trois-pièces et portait des chaussures cirées.

— C’est quoi cette blague ? Y a que moi qui suis habillé comme un clochard aujourd’hui ou quoi ?

— Non ! le rassura le nouveau venu. Y a Francky aussi.

— Tu veux sûrement dire, le Père Franck, le reprit aussitôt Valentina avec de gros yeux.

— Ouais, c’est ça, pardon. Pas l’habitude.

— Fais gaffe, quand même.

— T’as fait quoi à tes cheveux ? Pourquoi t’as dégagé le vert ? Ça t’allait vachement bien !

— Trop d’entretien. Mais on s’en fout : la star, c’est Nolan, aujourd’hui.

— Ouais ! T’as raison. Félicitations, mec ! J’ai croisé deux gars qui parlaient de te faire faire le mur de leur association de quartier. Tu vas nous repeindre toute la ville bientôt.

— Je sais pas si je ferai toute la ville, mais quelques commandes de ce genre feraient du bien à ma carrière, ça, c’est sûr.

— J’imagine. À ta tirelire aussi, non ?

Un homme en costume et cravate les interrompit un instant pour présenter ses félicitations au dessinateur avant de quitter les lieux. Il avait, à son grand regret, d’autres engagements pour la journée, mais il n’hésiterait pas à revenir vers le Père Franck pour reprendre contact avec Nolan. Il s’éclipsa, laissant l’artiste réfléchir à qui il pouvait être.

— On s’en fout de qui c’est ! Ça sera important quand il voudra que tu bosses pour lui, déclara Valentina.

— Nolan ? fit alors une petite voix dans son dos.

Hervé ouvrit de grands yeux et Nolan se retourna inquiet. Il retrouva bien vite le sourire lorsqu’il découvrit Léa, en compagnie de son père, sur son trente-et-un, lui aussi.

— Salut, Léa ! Je ne savais pas que tu serais là.

— Normal, puisque tu ne m’as pas conviée. Heureusement que le Père Franck a laissé une enveloppe pour nous à la galerie.

— D’un autre côté, intervint Valentina, ce bon à rien n’a invité personne. C’est le Père Franck qui s’est occupé de tout.

Nolan ne put retenir un sourire en entendant Tina prononcer les mots « Père Franck ».

— Je vois que l’auteur a déjà trouvé son imprésario ! charia le paternel de Léa. Peut-on échanger quelques instants, jeune homme ?

Nolan fut saisi de panique. Le ton de monsieur Jablonski était incompatible avec une question, il lui ordonnait de le suivre ! Léa lui adressa un regard rassurant, mais lorsque Nolan prit ses distances avec le groupe, il ne put s’empêcher de s’inquiéter. Que lui voulait-il ? Il n’allait pas encore lui parler de l’agression de sa fille ? Nolan avait réussi à ne plus accorder autant d’importance à l’événement, mais il n’avait pas pour autant envie d’en discuter. En particulier aujourd’hui.

— Je me doute que le prêtre n’est pas vraiment ton impresario, commença le photographe.

Nolan fut soulagé. Il voulait causer boulot.

— Je ne crois pas que tu as déjà pensé à en engager un, en revanche. N’est-ce pas ?

Nolan secoua la tête. Devait-il prendre un agent ou bien le père de Léa cherchait-il à se faire de l’argent sur son dos ?

— C’est normal. Et d’ailleurs, je ne suis pas sûr que tu en aies besoin, à ce stade. Par contre, entre ce vernissage et ton expo à la galerie, ta carrière risque de démarrer très vite et très fort, fit-il en continuant de déambuler dans la cour. Vanessa s’assurera de ne pas te faire venir pour rien. Cette expo sera ta chance. Pour un jeune artiste, c’est un événement grisant, mais c’est surtout le meilleur moment pour commettre des erreurs.

— Quel genre ?

— Se précipiter et engager le premier agent qui se présente, par exemple. Accepter tous les contrats qui ont l’air juteux sans comprendre toutes les lignes, aussi. Des erreurs de débutants dont certains ne se remettent jamais.

— Vous voulez être mon agent ? demanda Nolan qui sentait le coup fourré.

— Dieu non ! C’est un boulot bien ingrat qui me prendrait bien trop de temps. Je tiens juste à te mettre en garde parce que tu as du talent, c’est indéniable. Certains n’hésiteront donc pas à s’en servir pour eux plus que pour toi. Je ne dis pas que tous les agents sont corrompus, bien sûr. Mais les bons sont plus difficiles à trouver qu’on ne le pense.

Nolan fut rassuré par ce discours.

— Il est un peu tôt pour que tu en prennes un, Nolan. Mais si un jour tu cherches un impresario, viens me voir d’abord. J’en connais quelques-uns dans ton domaine. Et en attendant, je te propose de t’aider à lire et surtout à comprendre les contrats que tu pourrais avoir. Histoire de faire les bons choix. Tu vas devoir très vite apprendre à en refuser, si tu veux que ta carrière prenne la route que tu as décidée.

— C’est très gentil de votre part. Mais vous savez, j’ai pas vraiment de contrat pour l’instant.

— Tu en auras un avec la galerie, déjà. Vanessa a un réel intérêt pour toi. Sa boutique est très, très cotée ; ne laisse pas cette chance te passer sous le nez, Nolan.

Le photographe s’arrêta et jeta un regard circulaire sur l’assemblée. Il semblait chercher quelqu’un. Sa fille peut-être. Lorsqu’il la trouva, il se remit en marche.

— Assez parlé de choses sérieuses. Si tu es disponible ce soir, je t’invite à notre table. Léa m’a dit que tu avais une petite amie, elle sera la bienvenue, elle aussi.

Nolan accepta sans pour autant garantir la présence de Valentina. Monsieur Jablonski le laissa alors et ce fut le journaliste de la gazette de la ville qui vint lui poser de nouvelles questions.

— C’est une gosse de riche, ma parole ! déclara Valentina en pénétrant dans l’immeuble de Léa.

Elle avait tenu à accompagner son petit ami, arguant qu’il était hors de question qu’elle le laisse seul avec cette fille. L’expression avait fait sourire Nolan, mais il n’avait pas répondu.

Le photographe et sa famille logeaient à quelques pas de la galerie d’art que le dessinateur avait été visiter. L’immeuble datait, mais le hall en marbre était parfaitement entretenu.

— Une seule marche de cet escalier pourrait payer le loyer de ma mère pour au moins un trimestre. Tu crois que tu pourras habiter dans le quartier bientôt ?

— Tu sais que, si je vis ici, y a de grandes chances pour que tu y vives aussi, répliqua Nolan sans réfléchir.

Valentina s’immobilisa et, alors qu’il se maudissait intérieurement pour cette phrase, Nolan décida de faire comme si de rien n’était. La jeune femme, dorénavant blonde, reprit son ascension sans ajouter quoi que ce soit, non plus. Ils s’arrêtèrent au deuxième étage et le dessinateur toqua à la porte numéro huit.

Ils n’eurent pas à attendre longtemps avant que madame Jablonski vienne ouvrir. Elle leur offrit un magnifique sourire et les invita à entrer. L’immense appartement n’avait pas le clinquant baroque du hall de l’immeuble. La décoration était, au contraire, épurée avec de grands espaces très peu meublés.

— Tu te rends compte que ton studio tout entier tient dans l’entrée ? chuchota Valentina.

— Et toi, tu te rends compte que tu fais une fixation sur l’argent depuis qu’on est dans le quartier ? répondit-il sur le même ton, alors que Léa les accueillait à son tour.

— Voilà notre chez nous ! déclara Léa en englobant le reste de la demeure d’un geste ample.

— C’est joli, souffla Tina.

— Moi, je trouve que c’est un peu trop moderne. Trop blanc quoi… J’aurais aimé pouvoir mettre quelques posters sympas, mais mon père est l’empereur de la déco, ici. Même ma mère n’a pas son mot à dire. Je vous fais visiter ? Tu t’appelles Valentina, c’est ça ?

— C’est ça. Va pour la visite.

Nolan restait silencieux et se contentait d’observer les lieux. Le plafond était plus haut que de coutume, ce qui augmentait encore l’impression de gigantisme de l’appartement. Cependant, il finit par réaliser que ce n’était pas si grand qu’il l’avait cru de prime abord. Léa leur montra sa chambre en premier. Une pièce de taille raisonnable aux murs impeccables. Une immense bibliothèque pleine à craquer de livres d’aventure. Elle adorait ça, déclara-t-elle. Son lit était fait au carré et son bureau rangé à la perfection. Elle ferma son ordinateur portable, ouvert sur une page YouTube, en expliquant qu’elle avait nettoyé pour l’occasion.

Elle passa sous silence la chambre des parents et se rendit dans le bureau paternel où se trouvait monsieur Jablonski. Il travaillait sur son iMac à un montage photo et s’excusa de ne pas les avoir accueillis. Il allait les rejoindre bientôt, précisa-t-il sans bouger de son siège. Cette pièce était un peu plus petite que celle de Léa et les murs étaient noirs, donnant une atmosphère très particulière au lieu. Léa expliqua qu’il se servait de ce lieu comme d’un laboratoire de développement avant la déferlante numérique. Il lui arrivait cependant encore parfois d’avoir recours à l’argentique, pour des projets spéciaux.

— Ça fait longtemps que vous habitez là, alors ?

— C’est ici que mon grand-père paternel a grandi, en fait. Mes parents n’auraient pas eu les moyens de se payer un tel appartement sinon. C’est le quartier le plus cher de la ville !

— Du coup, vous n’avez pas de loyer ni quoi que ce soit ? C’est cool ça !

— Des fois, vivre chez papa maman, ça peut être sympa, oui. Mais mon père me fait un peu peur quand il me dit que je vivrai bientôt seule et que je ne pourrai plus avoir tous les avantages d’une maison payée.

— Je vois exactement ce que tu veux dire. Ma mère paie un loyer, mais j’habite chez elle. Quand je veux un truc, je ne me pose pas la question, je me l’offre et c’est tout. D’ici la fin de mes études, je ne vivrai plus là-bas, ça va faire bizarre aussi.

— Venez voir la vue du salon ! s’enthousiasma Léa en entraînant Valentina par la main.

La jeune femme jeta un regard paniqué à son petit copain, mais suivit en souriant. Léa semblait désirer une nouvelle amie. Elle les emmena au bout du salon triangulaire. Cette pièce, tout comme l’entrée, était immense, sa forme un peu particulière l’exigeait, autrement il aurait été impossible de caser une table de six personnes. La pointe donnait sur le coin du carrefour et était constituée d’une double baie vitrée. En ouvrant les rideaux, Léa dégagea le panorama sur les rues du Marais et Victor Hugo. La rue du Marais était la plus jolie du quartier avec ses devantures travaillées. C’était aussi la plus vivante avec le marché, deux fois par semaine. En hiver, chaque année, les commerçants organisaient un concours de décorations et la vue depuis cet endroit était magique, expliqua Léa.

Valentina se posta à la fenêtre avec un sourire d’enfant et apprécia le spectacle en silence. Elle tendit une main à Nolan qui s’en saisit délicatement.

— Je crois que je veux un appartement ici, moi aussi, chuchota-t-elle.

— Alors il va falloir que tu deviennes une styliste de renommée internationale, je pense.

— Tu vas être styliste ? éclata Léa.

— Euh… oui…

L’hôtesse bombarda son invitée de questions sur le métier, les études, les difficultés, les débouchés et les ambitions de la jeune femme. La discussion dura un bon quart d’heure. Par chance, le père de Léa débarqua au bout de quelques secondes et lança Nolan sur le sujet de ses dessins. Il voulut savoir quels étaient ses inspirations et son but. Nolan avoua qu’il n’avait pas encore décidé. Plusieurs disciplines lui plaisaient et le refus de l’académie d’art l’avait contrarié pendant un moment avant qu’il ne se remette au travail.

— Les écoles ne servent à rien dans ton métier, déclara solennellement monsieur Jablonski. On ne peut pas apprendre à être artiste. On l’est ou pas. L’art n’est pas une question de technique, mais de mode.

— Comment ça ? Il faut quand même savoir dessiner pour faire quelque chose de joli.

— J’admets volontiers que ça aide d’avoir de la méthode. Mais franchement… Peux-tu me dire que Picasso faisait des dessins jolis ?

Nolan n’osa pas répondre. Il détestait Picasso et son style, mais c’était un peintre incontesté.

— Il faisait de la merde ! déclara l’homme en se penchant vers son invité. Du moins, c’est pour ça qu’il a été connu. Il savait peindre, bien sûr, mais c’est le cubisme qui l’a fait exploser. Et pourtant, c’est affreux. De nos jours, on appellerait ça du marketing. C’est bien la preuve que la technique ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est plaire. Et ça n’a rien à voir, mon cher Nolan. Arrange-toi pour faire des dessins qui charmeront le plus grand nombre et ta gloire sera assurée.

Nolan le regarda avec des yeux ronds.

— En gros, même si j’étais super doué, si mes créations ne correspondent pas à la mode du moment, je ne percerai pas ? C’est bien ce que vous dites ?

— Presque, oui. Il y a toujours des exceptions. Si tu rencontres le bon mécène, même si tu ne plais qu’à lui, tous ces fans te suivront. L’art n’est qu’une question de chance et de carnet d’adresses. Et la plupart du temps, pour avoir les contacts, il te faut aussi de la chance. Pour en vivre, je veux dire. Pour tous les autres aspects, c’est très différent. C’est pour ça que la plupart des artistes sont pauvres.

— C’est pas très encourageant, ce que vous me dites -là.

Nolan n’appréciait guère ce point de vue très cynique.

— Au contraire ! Puisque tu as déjà les faveurs d’un petit public et que tu vas pouvoir exposer dans la plus belle galerie de la région. Produis-toi là, rien qu’une fois, et tu verras ton carnet de commandes rempli en deux jours pour une année entière. C’est en tout cas ce qui est arrivé à tous ceux qui ont exposé chez Vanessa et son père avant elle. Pourquoi crois-tu que j’y retourne si souvent ?

Nolan sourit. Si sa carrière devait être basée sur la chance, alors il partait du bon pied, c’était clair.

— À table ! entendit-il la mère de Léa crier de la cuisine.

Léa et Valentina mirent la table pendant que Nolan donnait son numéro de téléphone portable et son adresse mail à monsieur Jablonski. Ce dernier lui offrit une carte en échange.

Le repas fut simple, un poulet rôti et des pommes au four. L’ambiance fut joyeuse et Nolan eut la surprise de découvrir les deux jeunes femmes très proches. Elles ne s’arrêtèrent que rarement de discuter. Nolan, de son côté, fut pressé de questions en tout genre par les parents de Léa. Quel sport pratiquait-il ? Depuis combien de temps habitait-il dans la région ? Comment gagnait-il sa vie ? Est-ce que son père et sa mère étaient encore de ce monde ? Seraient-ils disponibles pour un brunch ?

Le jeune homme eut quelques occasions d’obtenir des informations à son tour. Ainsi apprit-il que madame Jablonski travaillait dans un collège de la ville voisine et que Léa espérait bientôt suivre la même voie. Cependant, si sa mère était professeur de physique, Léa visait le français.

Après le dîner, Léa proposa quelques jeux de société et le quintette se retrouva devant un Monopoly des marques que Valentina remporta haut la main par deux fois. Vers vingt-trois heures, le couple décida de quitter les lieux. Nolan travaillait le lendemain de bonne heure.

— C’est quoi de bonne heure, un dimanche ? demanda madame Jablonski.

— J’attaque à six heures.

— Voulez-vous que je vous raccompagne en voiture ?

— C’est gentil à vous, monsieur, répondit Valentina. Marcher, c’est bénéfique avant une bonne nuit de sommeil.

— Peut-être, mais les rues ne sont pas sûres, en ce moment…

— Papa !

— Pardon… s’excusa-t-il en plaçant une main devant sa bouche.

— Il n’y a pas de problème, monsieur, pouffa Nolan. On saura se défendre en cas de besoin, ne vous inquiétez pas. Et puis, on court vite, au pire.

— Très bien, conclut le photographe. Envoie-nous un texto lorsque vous serez arrivés, on sera rassurés au moins.

— Sans faute…

Une fois dans la rue, Valentina se blottit contre son petit ami tout en avançant à la lumière jaunâtre des lampadaires. Elle se sentait légère et guillerette.

— C’était une très bonne soirée, fit-elle à son oreille.

— Je crois que t’es plus copine avec Léa que moi, maintenant.

— C’est bien possible. Je t’avoue que je l’aurais pas cru si tu me l’avais dit avant qu’on arrive.

Elle décida de lui raconter ce dont elles avaient parlé toutes les deux. La discussion avait beaucoup gravité autour de la couture. Léa était une passionnée de mode qui aurait rêvé pouvoir confectionner ses propres vêtements. Valentina lui avait alors donné quelques conseils pour qu’elle puisse s’y mettre, si elle le souhaitait.

Les deux jeunes gens marchaient à bonne allure sans se concentrer sur leur chemin. Aussi, Valentina les fit-elle s’engager dans la rue Percière plutôt que Jeanne d’Arc. Avec ses hauts immeubles de chaque côté et les arbres touffus qui gênaient la diffusion de la lumière des lampadaires, la rue était particulièrement sombre.

— Tu nous emmènes où, là ? demanda Nolan en se rendant compte de leur erreur.

— Euh… Bah, je sais pas. C’est pas grave, on rattrapera Jeanne d’Arc plus loin.

Valentina n’accorda aucune importance à ce petit détour et se lança de nouveau dans l’énumération des détails dont elle avait abreuvé sa nouvelle amie.

— Hey ! Les amoureux ! fit une voix sortie de nulle part. Vous avez pas du feu ?

Sans relever la tête ni ralentir, Nolan répondit par la négative et Valentina reprit sa litanie. Pourtant, il sembla que cette réplique n’avait pas plu au demandeur. Il les rappela une seconde fois, en descendant les quelques marches de l’immeuble où il était stationné avec trois autres personnes.

— Si t’as pas de feu, t’as bien au moins un peu de monnaie, fit-il arrogant en s’approchant. Que je m’achète un nouveau briquet. Le mien est mort.

— Non, désolé.

Valentina se détacha lentement du bras de son partenaire, prête autant à prendre la fuite qu’à porter un coup, malgré sa jolie robe tout à fait inadaptée à la situation. Son cœur battait fort dans sa poitrine, mais elle n’avait pas peur. Elle en avait vu d’autres. En plus, Nolan savait se défendre, lui aussi.

— Et ta gonzesse ? insista l’autre tandis que ses compagnons venaient le rejoindre. Elle a rien, elle non plus ?

Il tendit la main vers Valentina pour toucher son visage, mais Nolan le repoussa d’un geste vif.

— Non plus, non.

Cette fois, ils étaient tous les quatre alignés devant le couple. Valentina savait ce qui allait se passer ensuite et se demanda comment Nolan allait réagir. Les talons de Valentina l’empêcheraient de courir aussi aisément qu’elle en avait l’habitude. Il leur fallait gagner quelques secondes d’abord. Est-ce que son compagnon y penserait ?

Lorsque le type à l’extrême gauche sortit un couteau à cran d’arrêt, Valentina sentit la panique l’envahir. Qu’ils soient quatre n’était pas le plus important, ce couteau, en revanche, était un problème.

— Putain ! fit le gars au couteau. J’te connais, toi !

Le cœur de Valentina s’arrêta et ses boyaux se serrèrent.

— C’est qui ? fit un autre.

— C’est le fils de pute qu’a niqué le genou de Steph ! J’vais t’fumer, mon pote !

Sans crier gare, Nolan fonça dans le tas.

Il ouvrit le bal avec un direct dans le nez de celui qui était en face de lui. Valentina frappa du pied celui qui se trouvait devant elle. Sa chaussure s’échappa et elle se défit rapidement de la seconde avant d’enchaîner avec le second agresseur. Cependant, celui-ci semblait avoir de bons réflexes et la repoussa sans trop d’efforts.

— À l’aide ! hurla-t-elle de toutes ses forces, espérant faire fuir les délinquants.

Elle cogna de nouveau, mais reçut une pluie de crochets en retour. Si le premier la toucha en pleine tempe, les autres échouèrent contre sa garde. Elle avait affaire à un boxeur, sourit-elle. Nolan, de son côté, manquait d’espace pour frapper. Il avait été acculé contre une voiture. Elle n’en vit pas plus, occupée qu’elle était avec son boxeur. Tout seul, elle aurait trouvé un moyen d’esquiver un de ces crochets pour riposter, mais un second gars la poussait occasionnellement. Elle parvint de justesse à le dégager d’un frontkick qui déchira sa robe avant de se lancer à l’assaut du cogneur. Enfin libre de ses mouvements, elle évita un direct, le poussa et lui asséna un coup de pied fouetté alors que l’autre revenait à la charge. Elle hurla de nouveau en demandant de l’aide. Le boxeur allait lui envoyer un nouveau crochet, mais quelqu’un cria à une fenêtre au-dessus.

— Putain ! V’nez on s’casse !

Le dernier coup que porta Valentina ne fit que brasser de l’air et elle n’essaya même pas de courir après les fuyards. La lèvre entaillée, un œil déjà bien enflé, elle souriait cependant. Ils avaient pu s’en sortir, grâce à ses appels à l’aide.

Elle allait s’adresser à Nolan lorsqu’elle le découvrit, gisant dans le caniveau, les jambes sur le trottoir et la tête sous un pot d’échappement, dans une mare de sang. Elle hurla :

— Nolan !

Elle se précipita vers lui, cherchant son souffle déjà faible. Il vivait, mais avait perdu conscience.

— À l’aide ! s’égosilla-t-elle de nouveau. Il perd tout son sang ! Aidez-moi !

Elle tenta d’évaluer l’état de son petit ami et trouva une plaie dans l’abdomen. Elle n’osa le déplacer au cas où il y en aurait une autre. La main de Nolan dans la sienne, elle sortit le téléphone de la poche de son pantalon trempé de sang.

— À l’aide ! répéta-t-elle tout en composant le numéro des urgences sur le portable de son compagnon. Meurs pas, j’t’en supplie, Nolan. S’il te plaît…

— Mais où étais-tu passée, bon sang ! explosa madame Carasco depuis la cuisine, lorsque Valentina rentra chez elle.

Sa colère s’évapora cependant lorsqu’elle découvrit Valentina dans l’entrée, les yeux tuméfiés et gonflés de larmes. Elle balança son torchon sur le meuble tout près et se précipita vers sa fille pour la prendre dans ses bras. À ce moment, la jeune femme se laissa aller à pleurer, de nouveau, lâchant ses chaussures qu’elle tenait à la main. Madame Carasco caressa avec douceur ses cheveux emmêlés et Valentina serra plus fort sa mère. Plus fort qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant. Elles demeurèrent ainsi pendant quelques minutes.

Valentina entendit le pas lourd de son frère, Mathias.

— Ça va pas ?

Valentina leva vers lui ses yeux verts, dont un était cerclé de noir et de jaune, mais ne trouva pas le courage de lui lancer une réplique cassante.

— Ne reste pas là, ma chérie. Viens t’asseoir.

Madame Carasco l’entraîna vers le petit salon et l’installa sur le canapé. Elle ne put s’empêcher de l’examiner du mieux qu’elle put. Les bras de Valentina étaient couverts d’ecchymoses. Elle avait des traces de sang sous les ongles et un peu partout sur sa robe. Le tissu était souillé et déchiré à de multiples endroits, couvert de tâches de toutes sortes. Pourtant, hormis cela, Valentina était propre. Elle s’était nettoyée et empestait le désinfectant.

— D’où tu viens ? Tu as d’autres blessures ?

Valentina secoua la tête en essuyant ses joues moites. Les jointures de ses mains étaient bleuies aussi.

— Tu veux bien me raconter, s’il te plaît ?

Sa mère l’implorait tremblante. Elle menaçait de fondre en larmes d’un instant à l’autre. Valentina n’avait pas envie de parler, mais le calvaire de sa mère devait prendre fin.

— J’étais à l’hôpital, maman. Je vais bien. C’est pas grave, lâcha-t-elle avant de repartir dans un concert de pleurs incontrôlables.

— D’accord, ma chérie. Ça va aller. Tu me raconteras plus tard. Tu es sûre que ça va ? Tu as vu un docteur ?

Elle hocha la tête et madame Carasco ordonna à son fils de lui apporter de l’eau et une boîte de mouchoirs. Mathias, d’habitude ronchon et plein de mauvaise volonté, s’exécuta sans discuter. Il déposa les mouchoirs sur les genoux de sa sœur après lui avoir tendu le verre. Valentina descendit le contenu d’un coup avant de rendre le gobelet vide à son frère. Elle tenta de lui sourire, mais le résultat ne fut sans doute pas bien convaincant.

— Dis-moi qui t’a fait ça, Tina. Je vais aller l’éclater avec mes potes !

Il avait annoncé ça sur un ton tout à fait maîtrisé qui n’avait pas dû faire plaisir à sa mère.

— Raconte pas de bêtises, Matt. Tu ne feras rien du tout. Mais c’est gentil de vouloir me défendre p’tit frère. Vas en cours, plutôt.

Mathias ouvrit des yeux ronds. Il n’opposa cependant aucune résistance et quitta les lieux en silence.

— Ça va mieux ? Tu m’en dis un peu plus, s’il te plaît. Où étais-tu tout le week-end ? Et comment tu as fini dans cet état à l’hôpital ? Pourquoi tu ne m’as pas appelée ?

Cette fois, des larmes coulèrent des yeux de madame Carasco et Valentina eut les plus grandes difficultés à retenir les siennes.

— Pleure pas, s’il te plaît, maman. Je te jure, ça va ! fit-elle en se blottissant de nouveau contre elle. C’est…

Valentina se redressa et planta ses prunelles dans celles de sa mère. Toutes les deux tremblaient et la fille prit les mains de sa génitrice dans les siennes.

— Mon petit copain… Nolan… Il… Il s’est fait poignarder dans la rue.

Valentina sentit ses doigts écrasés sous la poigne subite de sa mère. Madame Carasco demanda un peu plus de détails et Valentina entreprit de lui raconter son week-end, depuis son départ pour chez son amie Lisa. Elle lui avait prêté cette robe pour aller à une inauguration à l’église. Valentina lui parla du dessin, de Nolan, de sa copine Léa qu’il avait sauvée d’une tentative de viol, presque deux mois plus tôt, de son père qui pouvait donner de bons conseils à Nolan, du dîner, puis du chemin du retour et des quatre gars qui les avaient attaqués et enfin, de l’hôpital où elle avait passé plus de vingt-quatre heures.

— Mais pourquoi ils ne m’ont pas appelée ?

— Je leur ai dit que tu étais à l’étranger pour le week-end. Je ne voulais pas que tu l’apprennes par téléphone, tu te serais inquiétée pour rien.

— Pour rien ? Tu te fous de moi ? Ma fille passe à deux doigts de la mort et je m’inquiète pour rien ?

— Je vais bien, maman ! Je n’ai jamais été en danger. C’est Nolan qui s’est battu contre le mec avec la lame.

— Il est en vie ?

— Pour l’instant…

De nouveau des larmes.

— Pour l’instant ?

— Oui. Je ne sais pas. J’ai pas tout compris. Ils l’ont opéré pendant des heures. Il a pris trois coups de couteau. Il doit avoir une deuxième intervention.

— Tu sais quels organes ont été atteints ?

Valentina hocha la tête en pleurant de nouveau. Elle attrapa un carré de papier, se moucha, puis respira par longues inspirations avant de répondre à sa mère.

— Ils ont dû lui retirer la rate et il a été touché à la colonne. Il a perdu beaucoup, beaucoup de sang. Je suis partie de l’hôpital parce qu’ils faisaient une pause. Ils vont le rouvrir cet après-midi, s’il réagit bien à la première. Ils savent même pas s’il va survivre à la prochaine opération.

Madame Carasco prit de nouveau sa fille dans ses bras et envoya un texto à une collègue pour la prévenir qu’elle ne viendrait pas travailler aujourd’hui.

Après quelques minutes, elle proposa à Valentina d’aller se détendre sous une douche pendant qu’elle lui préparerait un bon petit déjeuner. Elle n’avait presque rien mangé depuis la bagarre et son estomac fit des bonds lorsque la suggestion d’un repas fut faite. Elle passa trente minutes dans la salle de bain, pleurant par intermittence, sans parvenir à garder son calme. Elle se trouva pitoyable, au bout d’un moment. La jeune femme savait que le destin de son petit ami était entre les mains des médecins. Que les larmes ne changeraient rien. Pourtant, dès qu’elle repensait à lui, elles coulaient.

Lorsqu’elle rejoignit la cuisine, sa mère l’attendait avec un sourire compatissant qu’elle n’avait pas vu depuis le départ de son père. Valentina s’installa à table, devant un copieux petit déjeuner et madame Carasco vint lui déposer un baiser sur le front.

— Il y a quelqu’un auprès de ton petit copain en ce moment ?

— Il s’appelle Nolan.

— Désolée.

— Il y a Francky, là-bas.

— Pas ses parents ?

— C’est la police qui devait les contacter. Je ne sais pas où ils en sont. Je les ai pas vus.

Madame Carasco ne répondit pas. Elle tourna le dos et Valentina imagina que c’était pour lui cacher sa mine défaite. Elle essuya ses joues avant de faire de nouveau face à sa fille.

— Tu devrais aller dormir un peu. Je t’emmènerai à l’hôpital tout à l’heure, si tu veux. Il est où ?

— La Pitié, répondit-elle la bouche pleine. T’es pas obligée de venir, tu sais.

— Je sais, oui. Mais je ne vais pas te laisser seule là-bas t’inquiéter à chaque fois qu’une porte s’ouvrira. J’ai vécu ça et j’aurais bien aimé que quelqu’un me tienne compagnie.

Valentina marqua l’arrêt.

— Comment ça ?

— Lorsque ton frère est tombé de l’échafaudage. Tu ne te rappelles peut-être pas, tu étais jeune encore. Mais je suis restée à l’hôpital des heures durant à attendre que quelqu’un daigne enfin me donner des informations. Et pourtant, sa vie n’était pas menacée…

Valentina se souvenait vaguement de cette histoire. Mathias avait escaladé un échafaudage dans la cour de l’école maternelle. Lorsqu’une maîtresse l’avait aperçu, elle lui avait ordonné de descendre de là. L’intrépide garçonnet s’était penché pour répondre qu’il arrivait. Sa petite taille aidant, il avait basculé et s’était écrasé quatre mètres plus bas. Par chance, il n’était pas tombé sur la tête, mais s’était cassé les deux jambes. Deux belles fractures ouvertes avec déplacement, se souvint-elle. Le terme « belle » associé à fracture l’avait marquée. La jeune Valentina avait passé la soirée seule avec son père pendant que sa mère veillait son frère à l’hôpital.

— Je me rappelle.

— Ça fait longtemps que tu sors avec ce type ?

— Nolan !

— D’accord. Alors ?

— Trois semaines, confessa-t-elle.

— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?

— Tu n’aimes jamais mes copains. Je me suis dit que je te le présenterais si ça devenait sérieux.

Madame Carasco sourit.

— Et après trois semaines, tu ne sais toujours pas si c’est sérieux, du coup ?

— J’ai pas envie de parler de ça, maman, s’te plaît.

Valentina se leva et débarrassa sa table. Sa mère l’interrompit, s’excusa auprès d’elle et l’invita à aller dormir un peu. Elle la réveillerait en début d’après-midi pour aller prendre des nouvelles de son petit ami.

— Nolan !

— Nolan, répéta madame Carasco.

L’accueil de l’hôpital de la Pitié était noir de monde, comme bien souvent. C’était le plus grand centre de soins de la région et le seul à proposer toutes les spécialités. Il était donc fréquemment surchargé. Ce fut Francky qui vint recevoir Valentina et sa mère à leur arrivée.

— Des nouvelles ?

Le prêtre, bien moins enjoué qu’à l’accoutumée, répondit par la négative en précisant cependant que la seconde opération n’avait pas encore commencé.

— Pourquoi t’es pas avec lui, alors ? s’emporta la jeune femme en se dirigeant vers les ascenseurs.

— Ses parents sont là, Tina. Il n’est pas tout seul. Je leur laisse juste un peu d’intimité en me dégourdissant les jambes.

Valentina s’arrêta et adressa un vague sourire à Francky qui lui tendit les bras. Elle vint s’y blottir, comme si cela avait toujours été sa place, oubliant la présence de sa mère avec qui elle était loin d’être aussi câline.

— Pardon, Francky. Je m’inquiète pour lui.

— Et c’est normal… On peut parler deux minutes ?

Valentina lança un regard interrogateur à sa mère qui précisa que puisque le prêtre était là, elle allait en profiter pour rentrer et préparerait des sandwichs qu’elle apporterait un peu plus tard. Il fallait aussi qu’elle explique la situation à son fils lorsqu’il serait de retour.

— C’est très aimable à vous, madame Carasco. Les distributeurs ici ne proposent que de la nourriture de piètre qualité.

Madame Carasco sourit, embrassa sa fille et quitta les lieux d’un pas alerte.

— Oh ! Francky, j’ai peur !

— Je sais, souffla le faux prêtre. Il va falloir être patiente. Il n’y a rien qu’on puisse faire d’autre pour l’instant.

— Non… Tu voulais parler de quoi ?

— Tu as fait une déclaration à la police, une main courante ou que sais-je ?

— Oui. Ils ont pris ma déposition. J’ai porté plainte de manière officielle. Pourquoi ? Il fallait pas ?

— Bien sûr que si ! Viens t’asseoir, fit-il en l’entraînant à l’extérieur vers un banc à l’ombre. Je voudrais que tu me racontes en détail tout ce qui s’est passé. Tu te souviens de leur visage ? Tu les as décrits à la police ?

Valentina, d’abord un peu surprise, repensa à la véritable identité du prêtre.

— Tu vas faire quoi, Francky ?

— Pour l’instant, je cherche des infos, Tina.

Il avait un air sombre et Valentina ne se sentit pas la force d’entrer en conflit avec lui. Il avait été alerté par Ivan Jablonski. Ce dernier s’était inquiété de ne pas avoir de nouvelles du dessinateur. En désespoir de cause, il avait contacté la directrice de la galerie qui possédait les coordonnées du prêtre. Francky avait appelé Valentina et elle lui avait expliqué pour la bagarre.

À son arrivée à la Pitié, en découvrant l’état dans lequel était Valentina, il ne lui avait posé qu’un minimum de questions. Il lui avait ordonné de rentrer chez elle pour se restaurer et se reposer. Il ne savait pas grand-chose de ce qu’il s’était passé, en fin de compte.

Elle lui relata les événements avec force détails. Où et quand s’étaient déroulés les faits. Combien ils étaient et leur allure générale. Elle nota que l’un d’eux était manifestement un des agresseurs de Léa et que c’était la raison pour laquelle tout avait dégénéré si vite.

Si sa gorge fut serrée tout le long du récit, elle ne laissa pourtant couler aucune larme. La colère était bien plus présente que la tristesse. Si elle craignait ce que risquait de faire Francky, elle souhaitait tout de même que ces fumiers paient pour ce qu’ils avaient fait.

— Tu crois que la police va faire quelque chose ?

— Ils ne vont pas déployer toutes leurs unités dans les rues pour ça, en tout cas. S’ils tombent dessus par hasard, ils tenteront de les appréhender, mais ça n’ira guère plus loin. Rappelle-toi l’enquête pour Max…

— Tu vas faire quoi ? demanda-t-elle avec un air de conspiratrice.

— La même chose que toi, patienter en espérant que l’opération se passe bien.

— Tu sais très bien ce que je veux dire !

— En effet. Et je n’ai pas du tout l’intention d’entrer sur ce terrain-là.

— Pourquoi ? Nolan est pas assez bien pour remplir une de tes cases ? s’emporta soudain Valentina.

Franck la dévisagea avec les sourcils froncés. Elle avait peut-être été un peu fort.

— Pardon, Francky.

— T’es sous le choc, je comprends. C’est pas grave, la rassura-t-il. Mais je refuse de te mêler à quoi que ce soit. OK ?

Est-ce que cela signifiait qu’il allait se charger de ça, mais ne voulait pas lui dire pour ne pas faire d’elle une complice ?

— Heureusement que tu étais avec lui, reprit-il sans lui laisser terminer sa réflexion.

— Tu parles !

— Tu vas pas nous faire le complexe du survivant ?

— Non. Le syndrome de la culpabilité, plutôt. C’est moi qui l’ai fait tourner dans cette rue au lieu de Jeanne d’Arc. J’avais tellement la tête dans ce que je racontais que j’ai pas fait gaffe. Si on avait tourné cinquante mètres plus loin…

— Tu peux pas réagir comme ça ! C’est pas de ta faute. Vous étiez deux. Il aurait pu changer de rue ou t’empêcher de t’engager là. C’est la responsabilité de personne.

— C’est pas dans ce genre de cas qu’on blâme Dieu, mon Père ?

Franck se figea. Encore. Il ne répondit pas et lui tendit la main, à la place.

— Viens que je te présente à ses parents, au lieu de dire des conneries.

Valentina hésita. Elle le dévisagea un instant, la colère brillait toujours dans son regard. Une colère qui ne lui était pas destinée, mais il n’y avait que lui pour l’instant.

Elle attrapa sa main avec un sourire furtif. Ils retournèrent vers l’intérieur et grimpèrent au second, où se situait la chambre de Nolan. Le dessinateur était intubé dans la salle de réveil. Il partageait la pièce avec trois autres patients. En entrant, Valentina dut faire un effort pour éviter de se remettre à pleurer. La vision des deux parents de Nolan, qu’elle rencontrait pour la première fois, fit remonter les larmes à une vitesse phénoménale. Madame Derigue, petite dame un peu rondouillarde, était assise près du lit avec la main de son fils dans les siennes et la tête sur le matelas. Elle se redressa en entendant les visiteurs et grimaça de tristesse en découvrant le visage de Valentina. Elle se leva d’un bond, bousculant son mari à moitié endormi sur le siège voisin, et vint prendre la jeune femme dans ses bras, comme si elles avaient été amies depuis des lustres.

— Tu es Valentina, n’est-ce pas ?

Elle acquiesça.

— Nolan nous a tellement parlé de toi que j’ai l’impression de te connaître.

Valentina fut gênée cette fois. Nolan ne lui avait pas beaucoup parlé de ses parents, en revanche.

— Il n’y a pas de changement ?

— Non ! grogna le père de Nolan avec une voix caverneuse qui surprit Valentina. Il paraît que c’est bon signe. Ils viennent vérifier son état toutes les demi-heures. Le chirurgien qui va s’occuper de lui est arrivé il y a peu. Il va repartir au bloc dans l’heure. Ils ont refait des radios.

La mère de Nolan serrait à présent la main de Valentina dans la sienne et l’accompagna vers le lit du blessé. Une famille était présente, pour un des trois autres patients et la salua poliment. Ils avaient l’air bien moins abattus. Valentina aurait voulu leur demander ce qu’avait leur malade, mais s’en abstint. La vérité était qu’elle souhaitait que ce soit pire. Tout était bon pour la rassurer sur l’avenir de Nolan.

Elle ne supportait pas de le voir ainsi. Le visage de Nolan était tuméfié, un peu plus que le sien. Le nombre de tuyaux qui allaient et venaient de son corps inerte lui donna la nausée. Il était intubé, cela représentait un énorme conduit translucide, ressemblant à un flexible d’aspirateur, le reliant à une machine qui l’aidait à respirer. Il y avait des électrodes sur son crâne et d’autres qui se collaient sur sa poitrine. Chacun de ses bras était connecté à un cathéter. Par ailleurs, afin de garantir sa stabilité, il était sanglé à une planche, elle-même posée sur le lit. Tout cela sentait le rafistolage, le système D, et ça ne lui plaisait pas du tout. Elle aurait voulu crier au scandale ! Exiger qu’il ait des soins dignes de ce nom. Qu’on lui sauve la vie ! Tout simplement.

Mais elle se contenta de se pencher vers lui et de lui murmurer à l’oreille qu’il ne fallait pas qu’il meure. Elle avait encore des choses à lui montrer, des choses à lui apprendre, des choses à lui dire. Beaucoup, insista-t-elle alors que le chirurgien et son équipe débarquaient dans la pièce.

— Quel est le pronostic, docteur ?

— Malheureusement, mon Père, je ne peux engager aucun pronostic pour le moment. Ce dont je peux vous assurer, c’est que nous ferons tout notre possible pour le sortir de là.

Valentina écrasa la main de la mère du blessé. Elle ne voulait pas qu’il fasse tout son possible. Elle exigeait la promesse qu’il s’en tirerait et qu’ils iraient ensuite tous les deux casser les bras et les jambes de ces sales types !

Pourtant, elle garda les lèvres scellées et se détourna du brancard dont la vue lui devint subitement insupportable. Elle se posta devant la fenêtre et s’agenouilla en joignant ses mains sous son menton.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Francky.

— Je prie…

Les attaques au couteau étaient rares dans la ville. Franck le savait, car il les surveillait depuis un an. Depuis le meurtre de Maxim, sa dernière recrue avant Nolan. Il s’était juré de venger sa mort. Cela n’avait rien à voir avec la justice, s’était-il souvent rappelé. Aujourd’hui que ce type s’en était pris à Nolan et qu’il avait la certitude qu’il était en plus mêlé à l’affaire de Léa, l’assassin n’avait plus aucun remords. Il allait passer à l’action. Cet abruti avait commis sa seule erreur : il avait perpétré un crime près de chez lui. Franck en était persuadé. S’il était assis sur les marches de l’immeuble, c’est que lui ou un de ses potes y vivaient. Un truc classique. Même la police devait y avoir pensé.

Selon l’inspecteur avec qui il avait discuté, la rapide enquête de voisinage n’avait pourtant rien révélé. Il y avait effectivement des dizaines de jeunes qui correspondaient à la description qu’avait faite Tina dans le quartier. Les flics ne s’étaient pas donné la peine de les interroger. Encore moins de les convoquer pour une identification. Parfois, le système, même sans être corrompu, était incapable de régler des problèmes simples. Cette fois, Franck allait intervenir. Son ultime coup d’éclat, sa dernière mission, serait une affaire personnelle.

Le diacre retourna à l’église et s’équipa d’une lame rétractable qu’il n’avait que rarement utilisée. Il la dissimula sous ses manches longues un peu trop larges. Ce soir, il agirait en tant que prêtre vengeur. Il allait devoir guetter les allées et venues dans une rue passante sans la moindre cachette à disposition. Il serait à découvert pendant de nombreuses heures. Le costume de patrouilleur ne serait pas discret. Cependant, la discrétion n’était plus ce qu’il recherchait.

Sa décision était prise. La ville se porterait bien mieux sans ce sale type. Par ailleurs, le nombre global d’agressions était en baisse depuis plusieurs années et la criminalité, de manière générale, suivait. Il était temps…

La nuit tomba sur la rue Percière et le faux prêtre, en planque depuis un moment, sentit de nouveau son cœur battre plus vite et plus fort. Une sensation étrange à laquelle il n’était plus habitué. Ce n’était pourtant pas de la peur. Plutôt une forme d’impatience. Une excitation avant l’action. L’adrénaline commençait à couler dans ses veines par anticipation. Cela traduisait surtout le plaisir de la revanche, alors que le premier des jeunes se pointait enfin sur les marches de l’escalier de l’immeuble. Un autre le rejoignit presque aussitôt et les deux derniers dans le quart d’heure qui suivit. Franck les observa encore un peu, jugulant sa colère et son excitation avant de passer à l’action.

Lorsqu’il se dirigea vers eux, la rue était plongée dans les ténèbres et personne ne s’y était aventuré depuis plus d’une demi-heure. Franck traversa, les mains dans les poches de son pantalon à pinces. Le col romain fermait l’encolure de sa chemise noire. Sa respiration était maîtrisée, son flux sanguin d’une régularité parfaite et son esprit dégagé.

— Dites, les jeunes ! attaqua-t-il avec un franc sourire. Ça va ?

Ils le dévisagèrent un instant, interloqués qu’on vienne les déranger sur leur territoire. L’un d’entre eux, coiffé d’une casquette arborant le logo Fubu brodé, prit la parole à grand renfort de gestes, comme pour l’intimider.

— Yo ! Mon père ! Y a pas d’église dans le coin. Vous devriez rentrer chez vous, non ?

— Justement, mon fils, fit-il en insistant sur les deux derniers mots. Il se trouve que je voudrais bien, mais j’ai une affaire à régler d’abord et c’est plutôt urgent.

— Vous entendez ça, les gars ? lança un second qui arborait un bleu monumental sur la joue. Le Père machin a une affaire urgente à régler en plein milieu de la nuit.

Comment avait-il pu passer au travers d’un interrogatoire, même rapide, avec une preuve imprimée sur le visage ?

— Si, pour vous, c’est le milieu de la nuit, alors les voyous de nos jours sont vraiment des couche-tôt.

Le prêtre factice n’avait qu’un but : provoquer ces garçons pour s’assurer qu’ils étaient bien les coupables. Même s’il avait déjà eu une première confirmation.

— Fais gaffe à ce que tu dis, la religieuse !

Celui-là était le seul à ne pas porter les marques d’une bagarre récente. Ce devait être son client.

— Je suis un homme, me semble-t-il, contredit le Père Franck avec un sourire moqueur.

— T’es pas un mec, t’es qu’une pédale qui met des robes, ouais !

— C’est pas ce que disait ta mère la dernière fois qu’on s’est vus.

Deux des jeunes s’esclaffèrent en saluant le courage du prêtre et l’autre sortit son couteau à cran d’arrêt, confirmant enfin que l’assassin avait trouvé sa cible.

— C’est donc bien toi qui a planté le gamin ?

— Ouais, c’est moi, prêtre de mes deux. Mais toi je vais pas te planter. Je vais te dépecer.

Ses camarades le soutinrent par des exclamations plus ou moins sensées et le détenteur de la lame descendit de quelques marches en brandissant son arme.

— T’es sûr que tu veux faire ça tout seul ?

— Ouais ! cria un autre. T’as besoin d’aide, frère ?

— Vous devriez au moins vous y mettre à deux, parce que je vais certainement me débattre et ça risquerait de tacher ton beau survêt’. C’est quelle marque ça ? demanda-t-il en se penchant à la recherche d’un signe quelconque. Ah… Pardon. Y a pas de marque.

— Putain ta gueule, fils de pute ! fit-il en franchissant l’espace qui les séparait, dents serrées.

— Toi, ta gueule !

Le prêtre arrêta le poignet adverse de sa main gauche tout en enfonçant son poing dans le ventre de son opposant. Ce dernier resta immobile, coincé autour de l’avant-bras de Franck. Ses amis furent d’abord interdits et cherchèrent à savoir pourquoi leur comparse ne bougeait plus.

— Vous courez vite les gars ou pas ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes, mec ? fit celui à la casquette en descendant les marches pour rejoindre son camarade. Et toi qu’est-ce tu fous ?

En prononçant cette phrase, il attrapa l’épaule de son compagnon et découvrit une mare de sang en formation entre lui et le prêtre. La surprise le bloqua sur place et Franck tira son bras en arrière, laissant tomber sa première victime. Il avait récupéré le cran d’arrêt au passage et l’enfonça dans le cœur du second. Il ne fallut qu’une seconde aux deux restants pour détaler comme des lapins, dans deux directions opposées. D’un geste souple de la main droite, Franck sortit son propre cran d’arrêt, déploya la lame et envoya l’arme se planter entre les deux omoplates de celui parti à gauche. De son autre main, il arracha le couteau du cœur de sa deuxième victime et visa cette fois l’occiput du dernier voyou. Il s’effondra dans un bruit sourd à une quinzaine de mètres.

Prenant tout son temps, Franck s’accroupit ensuite et tourna le corps mourant de celui qui avait attaqué Nolan.

— Je te rassure, mon fils. Je n’ai jamais connu ta mère. En revanche, les gars que tu as poignardés étaient de très bons amis à moi. Des types bien. Et Dieu affectionne les types bien. Les charognes dans ton genre, il les punit. Et c’est moi qu’il envoie, dans ces cas-là.

Le délinquant ne répondit rien. Le prêtre avait porté un coup unique de sa grande lame cachée le long de son avant-bras. Il avait tour à tour transpercé l’estomac, le diaphragme et le poumon. Si personne ne secourait ce malheureux dans les minutes à venir, il ne verrait pas le prochain lever de soleil. Il avait déjà beaucoup de difficulté à respirer et l’acide qui s’échappait de son estomac était en train de ronger ses autres organes : il était fini et il allait souffrir.

Franck se redressa et alla récupérer son couteau qu’il essuya sur sa victime après avoir constaté son décès. Il vérifia que le dernier avait lui aussi trépassé, mais y laissa l’arme. Aucun des quatre voyous n’avait survécu. Enfin, il quitta les lieux calmement en récitant un Ave Maria en latin.

De retour à l’église, il prit une douche et ne s’habilla pas tout de suite. Il sortit tout d’abord son matériel de tatouage, enfoui dans son armoire, sous une pile de vieux pulls. Il s’attela ensuite à noircir la dernière écaille de son armure. Il avait répété ces gestes tant de fois… Il ne les referait plus jamais et malgré tout, la sensation de liberté qu’il attendait ne vint pas. Il avait le cœur lourd. Pendant toutes ces années, il avait cherché le bonheur et avait presque réussi à se convaincre qu’il pourrait l’avoir. Pourtant, il savait qu’il s’éloignait déjà. Ce devait être ça l’ironie divine. Dieu le punissait pour ses crimes… Tous. Cependant, il était en paix avec lui-même. Il avait l’impression d’avoir accompli quelque chose.

Ni heureux ni libre, en fin de compte. Il allait devoir fuir. Retourner au Japon, peut-être.

Une fois rhabillé, Franck envoya un message à Valentina pour prendre des nouvelles du dessinateur. L’opération était terminée et Nolan était toujours vivant, lui répondit-elle. Elle allait passer la nuit sur place pour être présente à son réveil. Madame Carasco était venue la rejoindre, comme prévu, et partirait bientôt. Valentina resterait seule avec la mère du jeune homme. Son père avait dû rentrer pour se reposer. Il travaillait le lendemain.

Si l’opération s’était bien déroulée, le pronostic vital était encore incertain. Il faudrait attendre le réveil du blessé pour découvrir l’étendue des dommages. Nolan n’était toujours pas tiré d’affaire, comprit Franck. Il promit de passer à la première heure le jour suivant. Pour le moment, il avait à faire.

Il rangea d’abord sa demeure, nettoya méthodiquement et débarrassa le tout de ses effets personnels. Il en brûla une partie et plaça l’autre dans sa voiture, ne gardant sur la table de la cuisine qu’une petite valise. Il s’attaqua ensuite au reste de l’église. Il fit le ménage. Le prochain religieux qui occuperait les lieux aurait au moins le plaisir de découvrir un bâtiment entretenu, se satisfit Franck en contemplant son travail achevé.

De retour dans la maison, il vérifia qu’il n’oubliait rien. Ses armes blanches étaient dans son coffre ainsi que son matériel de tatouage. Il n’en aurait plus besoin, mais il se refusait à l’abandonner pour le moment. Le feu dans l’âtre brûlait encore quelques papiers, mais mourrait dans peu de temps. Il fit un dernier brin de toilette et ferma sa valise, le cœur lourd. C’était ici qu’il avait trouvé ce qui se rapprochait sans doute le plus du bonheur, auprès de cette fille étrange. S’il avait eu un jour un enfant, il aurait voulu qu’elle ressemble à Valentina. Il effaça le contenu de son téléphone portable.

— Yukô ! chuchota-t-il en japonais pour se donner du courage.

Un dernier regard circulaire sur la pièce et il verrouilla la porte. Franck sortit ensuite sa voiture avant de fermer la grille à double tour. Il alla déposer son véhicule sur les quais, à l’ouest de la ville, puis retourna à pied vers l’hôpital.

Valentina, roulée en boule, somnolait sur le sol dans un coin de la pièce, mais redressa la tête quand Franck se racla doucement la gorge. Madame Derigue était toujours assise près du lit de son fils, dans la salle de réveil. Cette fois, lorsque Francky franchit le seuil, elle ne réagit pas : elle dormait. Valentina était épuisée, victime tant du manque de sommeil que de l’inquiétude. Elle trouva cependant la force de sourire au visiteur et s’adressa à lui en chuchotant.

— Salut, Francky !

— Du nouveau ?

— Non.

Il approcha, observa le moniteur sur lequel était branché le jeune homme. Valentina se releva et le rejoignit, son attention fixée sur son petit ami plutôt que sur l’écran.

— Ils lui ont retiré son tube dans la gorge, dans la nuit. Le doc a dit qu’il pouvait respirer seul. Je crois que c’est bon signe.

Le prêtre acquiesça.

— Tu devrais rentrer dormir, t’as une tête de déterrée.

— Je bouge pas d’ici tant qu’il ne s’est pas réveillé.

Francky la fixa un instant. Elle voulait se montrer forte, mais il voyait bien qu’elle était prête à craquer.

— Tu pries, alors ?

— C’était la première fois.

— Il en faut toujours une. Bien souvent, c’est dans ce genre de cas qu’on fait appel à Dieu.

— Et c’est utile ?

— Je ne vais pas te mentir…

— Trop sympa.

Franck eut un sourire triste. Il ne pouvait pas faire mieux pour l’instant.

— Je voudrais tellement bousiller le mec qui lui a fait ça, souffla-t-elle.

— Ce n’est pas ton boulot.

— C’est le boulot de qui ? s’emporta-t-elle soudain. La police ne fera rien, tu l’as dit toi-même. Dieu n’en a rien à foutre de nous et…

— Attention à ce que tu dis, jeune fille ! Dieu a beaucoup de travail, je te signale ! Bientôt neuf milliards d’habitants sur cette planète. Plus de la moitié a des pulsions meurtrières. Il a beau être Dieu, il ne peut pas être partout à la fois.

— Et toi ?

— Quoi ?

— Tu vas t’en charger ? Si c’est le gars qui a buté Max…

Franck hésita. Il refusait d’aborder le sujet en public, question de prudence. Valentina dut mal interpréter son silence.

— Laisse tomber, va…

Elle fit volte-face et quitta la pièce. Presque au même moment, madame Derigue s’agita et leva la tête vers son fils. Elle n’était pas encore bien réveillée lorsque le diacre lui signala sa présence par un salut discret.

— J’ai senti qu’il serrait ma main. Est-ce possible, mon Père ?

— Bien sûr, madame Derigue. L’effet de l’anesthésie est passé depuis plusieurs heures. Il commence peut-être à refaire surface.

La femme lui sourit et reporta son attention sur son fils. Une nouvelle pression sur ses doigts la fit sursauter et Franck fut témoin des mouvements du jeune homme.

Lorsque Nolan ouvrit lentement les paupières, quelques secondes plus tard, sa mère était debout, penchée vers lui. Quelques larmes perlèrent, mais cette fois, il s’agissait de soulagement.

— Bonjour, mon chéri, chuchota-t-elle en s’essuyant les yeux. Comment te sens-tu ?

Nolan ne répondit pas tout de suite. Il était sanglé pour limiter les risques. Même sa tête était immobilisée. Lorsqu’il s’en rendit compte, une vague panique fut lisible dans son regard et sa mère l’invita au calme.

— Tu es à l’hôpital, Nolan. Tu as été gravement blessé, précisa-t-elle en appuyant sur le bouton d’appel pour les infirmières. Est-ce que tu te souviens de ce qui s’est passé ?

Nolan se détendit et ses yeux fouillèrent dans toutes les directions. Il ne pouvait voir partout, mais cela sembla lui suffire à retrouver une certaine sérénité. Les bips figurant son rythme cardiaque ralentirent un peu et il inspira longuement.

— Je me rappelle, oui, balbutia-t-il. Où est Tina ?

Madame Carasco chercha du regard dans la pièce, sans répondre.

— Où est Tina ? cria Nolan, pris de panique cette fois. Où elle est ?

— Elle va bien ! intervint Franck en comprenant qu’il s’inquiétait de savoir si elle avait survécu à la bagarre.

— Je suis là !

Valentina se précipita vers son petit ami.

— Tina ?

Le jeune homme orienta le regard dans sa direction, mais ne parvint pas à la voir avant qu’elle ne se penche à son tour au-dessus de lui, un grand sourire sur les lèvres.

— Je suis là, Nolan. Je vais bien. Je t’assure.

Nolan ferma les yeux, comme soulagé et une larme perla de son œil gauche. Lorsqu’il releva les paupières, Valentina l’embrassa avec délicatesse. Sans se redresser, elle s’adressa à lui en chuchotant.

— Tu m’as fait la peur de ma vie. Ne t’avise pas de recommencer ça !

Nolan eut un sourire pâle et demanda pourquoi il était entravé. Sa mère lui expliqua qu’un des coups qu’il avait reçus avait atteint la colonne vertébrale et qu’il allait devoir rester immobile pendant un long moment encore. C’est alors que le chirurgien entra dans la pièce et s’adressa à lui. Il lui posa des questions que Valentina, toujours remontée, trouva stupides. Bien sûr qu’il se rappelait de son nom et de son âge. Il reconnaissait chaque personne présente et avait un souvenir diffus des événements qui l’avaient conduit ici. Il n’avait pas la notion du temps qui s’était écoulé depuis, en revanche.

Pendant qu’il répondait à toutes ces interrogations, une infirmière vérifia ses constantes. Sa température était un peu élevée, sa tension un peu basse, mais tout cela était normal, selon le docteur. Ce dernier se plaça ensuite à l’extrémité du lit et souleva la couverture pour dénuder les pieds de son patient. Il ne se donna pas la peine d’expliquer ce qui allait se passer, mais tout le monde avait compris que le prochain test serait important pour l’avenir de Nolan. Franck vit Valentina attraper la main de madame Derigue.

— Est-ce que tu peux bouger un orteil à gauche, s’il te plaît ?

Il y eut un moment de flottement et tous les regards convergèrent vers le point que fixait le chirurgien. Rien ne se produisit et Franck serra les dents à s’en fendre l’émail.

— Bien. L’autre pied maintenant.

Le résultat fut identique.

— Celui-là, je n’y arrive pas, docteur, précisa Nolan après quelques secondes.

— Ce n’est pas grave. Je vais faire un nouveau test. Dis-moi si tu sens quelque chose quand je fais ça ?

Le médecin caressa les orteils de son patient avec sa manche. Nolan signala qu’il ne sentait rien et Valentina fit deux pas en arrière pour se mettre hors de sa vue. Elle plaqua les mains sur sa bouche et fondit en larmes silencieusement. Le chirurgien continua ses tentatives et tapota le pied de Nolan du bout des doigts. La réaction fut la même : il n’avait aucune sensation.

— Aïe ! s’écria-t-il au quatrième test. Vous m’avez piqué le pouce du pied gauche ! Ça fait mal !

Valentina pouffa nerveusement lorsque le docteur confirma qu’il avait planté une aiguille dans l’orteil de son patient. Franck soupira et madame Derigue se signa deux fois de suite. Le chirurgien précisa cependant qu’il avait fait de même avec le droit, juste avant, et que Nolan ne l’avait pas senti.

— Ça veut dire quoi, docteur ? osa la mère du blessé la voix tremblante.

— Ça signifie qu’il est un peu tôt pour poser un diagnostic définitif, mais que tout espoir reste permis.

— Ça vous embêterait d’être un poil plus clair ? interrogea Nolan grimaçant de douleur.

Le médecin se rapprocha de lui après avoir essuyé et recouvert ses pieds. Valentina caressait doucement la main de son petit ami en reniflant de temps en temps.

— Pour faire simple, je ne sais pas encore quoi te dire, jeune homme. Tu as subi un grave traumatisme. On a dû t’opérer deux fois. Donc pour l’instant, je préfère réserver mon jugement et voir comment tout cela va évoluer. Cependant, tu as démontré une incapacité à mobiliser ton muscle extérieur commun. Tout ça n’était que des tests préliminaires qui méritent d’être approfondis. C’est la procédure standard, précisa le docteur.

— Je vais remarcher ?

— Dans deux jours, lorsque les drogues auront été métabolisées, nous effectuerons une nouvelle série de diagnostics plus poussés qui nous permettront d’en savoir un peu plus.

Nolan le fixa sans réaction.

— Désolé de rester si flou, mais il est vraiment trop tôt pour établir des conclusions indiscutables.

Nolan acquiesça avec lenteur. Le docteur demanda à madame Derigue de l’accompagner, arguant qu’il avait quelques papiers à lui faire signer. Une fois dehors, il s’adressa à elle à voix basse et Franck tendit l’oreille.

— On a dû lui enlever la rate, il a failli mourir sur la table d’opération des suites d’une hémorragie conséquente à la blessure importante de cet organe. Il a également été victime d’une lésion médullaire peu profonde au niveau des vertèbres L4 et L5. Un petit bout de métal s’est logé entre ces deux vertèbres et malgré nos efforts, nous n’avons pas pu le retirer lors de la première intervention, comme je vous l’avais déjà dit. Le garder ouvert plus longtemps, vu son état, était dangereux. Nous avons donc opté pour une pause et une seconde opération par la suite. En général, ce genre de lésion de la moelle n’occasionne pas de conséquence au niveau supérieur, mais nous devions prendre toutes les précautions qui s’imposaient, d’où son emprisonnement. En revanche, les complications musculaires et nerveuses sur la partie postérieure du corps sont courantes. La paralysie n’est pas obligatoire, mais des problèmes moteurs ou sensoriels sont à prévoir. Dans le cas de votre fils, et en particulier à cause des nombreux sédatifs et antibiotiques dont il a été abreuvé ces derniers jours, il est possible que ce que nous avons constaté ne soit que temporaire. Il a réagi à un stimulus puissant sur la jambe gauche.

— Vous pensez qu’il va remarcher, docteur ?

— Il aura des séquelles, très certainement permanentes. Mais il est probable qu’il échappe à la paralysie totale.

— D’accord…

— Je comprends que cette annonce ne vous fasse pas particulièrement plaisir, reprit le chirurgien avec douceur. Mais, il y a vingt-quatre heures, nous ignorions s’il allait survivre.

Il s’excusa de nouveau et s’éloigna dans le couloir. Il précisa qu’on viendrait prendre des nouvelles du blessé toutes les deux heures pendant les prochaines quarante-huit heures.

La mère du patient proposa de lui apporter à boire et alla trouver une infirmière pour obtenir une paille. Franck décida qu’il était temps de s’adresser au jeune homme. Valentina lui laissa la place et fit un pas en arrière pour que le faux prêtre puisse entrer dans le champ de vision de son petit ami.

— Je vais avoir du mal à patrouiller pendant quelque temps, j’ai l’impression, déclara Nolan essayant le sarcasme pour masquer sa détresse.

— T’en fais pas pour ça. Y a plus urgent. Tu es en vie, c’est le principal.

— J’ai pas voulu jouer au héros, Francky, je t’assure. Tout est allé si vite ! sanglota Nolan.

Franck fut surpris de cette déclaration. Il savait que Nolan avait bien réagi, qu’il n’avait pas provoqué les événements.

— Tu n’es pas fautif, Nolan. Lorsque des gens s’en prennent à toi, ou à n’importe qui, tu ne peux pas être le responsable. Ce sont eux les coupables !

— Je sais ça… souffla le blessé.

— Alors restes-en là : ils sont coupables et pas toi. Et ne t’en fais pas pour le type au couteau. Il ne fera plus de mal à personne. Porte-toi bien !

Franck se redressa ensuite, laissant Nolan perdu dans son lit. Franck entraîna Valentina à quelques pas de là et la prit dans ses bras. Ses yeux étaient encore baignés de larmes qui menaçaient de couler.

— Il va s’en sortir. Ça va être long, mais il ira mieux. Il aura besoin de toi.

Valentina se dégagea de l’étreinte de Franck et le regarda de travers.

— De toi aussi !

— Je te signale qu’il n’a pas demandé après moi.

— C’est pas grave, ça !

— Je dois y aller, là. Les prochaines semaines vont être dures, mais si tu tiens à lui, aide-le du mieux que tu pourras, OK ?

Valentina rougit, mais acquiesça. Franck se pencha et déposa un baiser sur le front de la jeune femme. Il la regarda intensément pendant quelques secondes pour graver son image dans sa mémoire. Il l’étreignit de nouveau, puis fit volte-face. En quittant la pièce, il croisa madame Derigue et s’excusa auprès d’elle de devoir déjà partir. La mère de Nolan comprenait et le remercia encore une fois pour tout ce qu’il avait fait pour son fils.

— Ce fut un plaisir, madame Derigue. C’est un bon gars, même s’il a du mal à s’en rendre compte.

Dans le couloir, Franck sentit ses jambes faiblir pour la première fois depuis l’adolescence. Depuis Atsuko… Il aurait voulu s’y prendre autrement, faire des adieux en bonne et due forme. Il s’imagina cependant qu’il n’aurait pas la force. Il allait tourner vers l’escalier lorsqu’il entendit la voix de Tina derrière lui.

— Francky ! hurla-t-elle dans le couloir, insouciante de ce que pourrait penser le reste du monde.

Avait-elle compris ? Sûrement. Elle ne lui adressa pas la parole, juste un sourire baigné de larmes. Franck forma les mots « Je t’aime, Tina » sans les prononcer. À cette distance, elle n’avait probablement pas pu lire sur ses lèvres. Un dernier sourire et il s’engagea dans l’escalier. Il était hors de question qu’il se mette à pleurer devant elle.

Lorsque, deux jours plus tard, le chirurgien en charge de son cas fit déplacer Nolan pour une batterie de tests, ce dernier avait le cœur plus léger. La veille, il avait réussi à faire gigoter ses deux pieds et avait ressenti la douce caresse de la main de sa petite amie sur le dessus de ses orteils. Quelles que pouvaient être les séquelles auxquelles il aurait droit, le dessinateur était persuadé de ne pas rester paralysé à vie. La séance de tests fut longue et éprouvante malgré tout. On le couvrit d’électrodes censées mesurer ses performances musculaires. On lui demanda ensuite tout un tas de mouvements sans pour autant le détacher de son brancard inconfortable. Pendant deux heures, il fit des efforts incommensurables pour se plier aux exigences de ses bourreaux qui ne se fendirent pas même d’un commentaire ou d’un encouragement. Ils étaient là, autour de lui, telle une bande de robots, à noter chacun de ses résultats avec application.

Quand il retrouva enfin sa chambre, qu’il partageait avec un homme débarqué la veille, suite à une chute d’échelle, il eut le plaisir de découvrir Valentina. Elle avait bien meilleure mine que lorsqu’il l’avait quittée, le matin même. Elle avait dû faire une sieste. Aussitôt, le brancardier parti, elle se précipita pour l’embrasser.

— Alors ?

— J’aurai pas les résultats avant le repas du soir. Ma mère est rentrée ?

— On nous avait dit qu’il y en aurait au moins jusqu’à dix-sept heures. Je suppose qu’elle est allée se reposer aussi. Je l’ai pas croisée en arrivant en tout cas. Je vais pouvoir profiter un peu de toi.

Nolan sourit. Il ne voyait pas de quelle manière elle prévoyait de profiter de lui, puisqu’aucun mouvement ne lui était permis. Cependant, la remarque lui fit plaisir.

— C’est demain que tu reprends les cours ?

— Oui. Je vais déjà avoir beaucoup de boulot à rattraper et puis les exams arrivent. Je suis désolée.

Nolan la rassura. Il était important qu’elle retourne à l’école. Ses professeurs semblaient avoir accepté le fait qu’elle s’absente, pour passer du temps avec son petit copain dont la vie était menacée. Ce n’était cependant pas une raison pour rater son année.

— J’ai trouvé une boîte pour l’an prochain, en plus ! Ils m’ont appelé tout à l’heure.

— Sérieux ? Tu vas faire ton alternance chez qui, du coup ?

— Un créateur pas connu du tout, mais qui bosse exactement dans ce que je veux. Il avait besoin d’un peu de main-d’œuvre pas chère et je suis arrivée au bon moment.

Valentina semblait très heureuse de cette opportunité.

— Attends… Tu veux dire que le mec, il t’a carrément dit qu’il allait t’exploiter et toi t’es contente ?

— Bah ouais !

Elle éclata d’un rire cristallin que Nolan n’avait plus entendu depuis bien trop longtemps. Elle l’embrassa de nouveau et entreprit de lui expliquer plus en détail ce que ce créateur fabriquait dans sa boutique. Nolan aurait aimé la voir lorsqu’elle lui racontait tout cela, sa voix était chantante et son bonheur y transparaissait. Il ne pouvait cependant contempler que le plafond craquelé. Malgré tout, il souriait.

Après un petit quart d’heure à l’écouter, une infirmière vint s’occuper de sa toilette du jour et Valentina dut quitter la pièce pour un temps. Lorsqu’elle fut de retour, elle montra le journal qu’elle avait raflé dans le hall d’accueil de l’hôpital. Elle chuchota pour ne pas attirer l’attention du voisin de chambrée de Nolan.

— Ils ont trouvé quatre cadavres dans la rue Percière, annonça-t-elle.

— Oh…

Il ne fallut qu’une seconde à Nolan pour réaliser de quoi il s’agissait. La veille, deux officiers de police l’avaient cuisiné sans préciser le but de leur enquête. Ils l’avaient pressé de questions concernant le Père Franck Martin.

— Ça confirme ce qu’on croyait et que Francky a bien fait de mettre les voiles.

— Je ne comprends pas pourquoi ils ont pas dit qu’il y avait eu des morts.

— Je suppose qu’on était suspects…

— Toi ? Suspect ? Tu peux même pas pisser tout seul !

— Merci pour le respect de la vie privée, fit Nolan en roulant les yeux dans leurs orbites.

— T’en fais pas, gamin ! déclara le voisin. C’est courant, dans les hôpitaux, d’être relié à leur putain de tube de merde !

— Tu vois. T’es à l’hosto, t’as pas de vie privée. Adios !

— Hervé n’a pas réussi à le joindre, non plus ? reprit Nolan.

— Non. Directement sur messagerie, comme moi. J’ai bien senti qu’il y avait un truc bizarre quand il est parti, mais j’ai pas imaginé une seconde qu’il allait disparaître comme ça.

Nolan ne la voyait pas, mais il percevait la tristesse dans sa voix.

— Il t’a dit au revoir, au moins. Hervé et Léo n’ont pas eu cette chance, on dirait.

— J’m’en fous ! Je voulais qu’il reste…

— Oh ! Mais ça a été plus rapide que prévu, fit alors la mère de Nolan en venant l’embrasser.

Sans se soucier d’interrompre une quelconque conversation, elle pressa son fils de questions sur ce qu’il avait fait comme tests. Il répéta ce qu’il avait déjà dit à Valentina, à savoir que les résultats ne lui seraient pas donnés avant le repas du soir.

— Encore deux heures d’attente. Comment vas-tu, Valentina ?

— Très bien, madame, merci.

Nolan expliqua à sa mère que la jeune femme avait trouvé une entreprise prête à l’accueillir pour la prochaine étape de sa formation de styliste. Dans deux mois, et sous réserve d’obtenir ses examens, elle commencerait sa carrière en tant qu’apprentie. Elle serait alors payée pour faire ce qu’elle aimait.

— Oui ! Je pourrai quitter le nid familial et je participerai au loyer.

Madame Derigue sembla bloquer sur les derniers mots.

— Euh… Pardon, s’excusa Valentina. Je voulais pas…

Nolan imagina sans peine sa petite amie, toute rouge face à sa mère.

— Pour autant que je sache, vous viviez déjà ensemble, répondit madame Derigue. Ça ne me choque pas que vous vous installiez officiellement, Valentina, si c’est ce que tu crois. Je me dis juste que, si tu quittes le nid familial, le cagibi de Nolan va exploser sous la pression.

Valentina soupira avant d’éclater de rire. Elle avait manifestement eu peur de mettre les pieds dans le plat. Mais Nolan n’avait pas beaucoup de secrets pour sa mère avec qui il partageait presque tout. Il ne lui raconterait cependant jamais ce qu’il avait découvert de la vie de Franck.

— On a encore le temps d’en parler, de toute façon, conclut Valentina.

— On va déjà attendre de savoir si je pourrai sortir d’ici un jour.

Madame Derigue le réprimanda, arguant qu’il avait beaucoup progressé en deux jours et qu’il n’y avait pas de raison qu’il reste plus que nécessaire dans cet hôpital. Le docteur leur avait annoncé que, quels que soient les retours des tests, Nolan ne quitterait son lit que dans deux semaines, au plus tôt. Il n’y avait pas de fracture, donc il se remettrait vite. Pour autant, son corps avait besoin de bien cicatriser pour ne pas risquer une seconde blessure qui aggraverait la situation. Nolan avait eu de la chance, il ne fallait pas pousser cette dernière trop loin, avait dit le médecin.

— Je vais remarcher, maman, t’inquiète pas.

— T’as intérêt ! intervint Valentina. Je veux pas d’un impotent à la maison.

Elle lui souriait, mais son regard trahissait une certaine angoisse qui ne s’envola pas jusqu’à l’arrivée du chirurgien, une heure et demie plus tard.

— Ça donne quoi, doc ? demanda Nolan.

— Tout ceci est de très bon augure. Les radios sont bonnes, les tissus cicatrisent comme il faut. Tes tests sont parfaits, considérant la blessure dont tu as fait l’objet.

— Considérant…

— Oui. Tu as perdu quelques réflexes ainsi que de la tonicité musculaire. Du moins, par rapport à la moyenne pour un homme de ton âge.

— Vu que j’étais sportif, ça veut dire qu’en vrai, c’est beaucoup.

— Ça veut dire qu’avant de retrouver un niveau correct, il te faudra du temps et du travail. Mais ça signifie surtout que tu as la possibilité de récupérer une certaine mobilité, Nolan. Il y avait un prêtre parmi vous, je pense qu’on peut parler d’un miracle. Il y a très peu de cas de ton genre avec une fin aussi heureuse.

— Merci, docteur, soupira madame Derigue.

— Je ne suis pour rien dans tout ça, vous savez, madame.

— Vous m’avez opéré deux fois quand même. C’est pas rien, ça.

— C’est vrai. Mais si le coup avait été trois millimètres plus à gauche, tu serais condamné à la chaise roulante.

— Une fille m’a dit un jour qu’il fallait se réjouir de ce qu’on a, plutôt que de se plaindre tout le temps.

— Une demoiselle bien sage, si tu veux mon avis, admit le docteur en souriant à Valentina.

Il resta encore une bonne demi-heure à expliquer à son patient que sa rééducation prendrait au minimum six mois, voire un an. Il ne pourrait probablement plus jamais faire de capoeira. Il aurait le droit de se remettre au sport, d’ici un an, mais à dose homéopathique. Il devrait en permanence faire très attention aux stimulations sur son dos. L’haltérophilie était donc hors de question, précisa le docteur, mais même porter les courses pourrait être dangereux, dans un avenir proche. Il verrait un kinésithérapeute trois fois par semaine jusqu’à ce que ce dernier décide d’un autre rythme. Pour le moment, et pour les deux semaines à venir, il serait cloué au lit et continuerait son traitement antibiotique quelques jours. À l’issue de ce délai, il resterait à l’hôpital pour une semaine minimum et commencerait sa rééducation, à raison de deux séances par jour. Selon ses progrès, il pourrait être libéré, déclara le docteur.

— Encore deux semaines avant de prendre un vrai bain, vous voulez dire ?

— C’est exact. Mais je peux m’arranger pour que seules de jeunes infirmières viennent te laver, si tu le souhaites.

— Il préfère les hommes ! sursauta Valentina.

— Je vais voir ça, alors.

Madame Derigue rigola de bon cœur en observant le docteur quitter la pièce et Valentina décréta qu’elle l’appréciait.

— Donc, tu es vraiment un gars chanceux ?

— Bien sûr ! J’ai rencontré la fille la plus incroyable qui soit et même alors que j’ai failli être estropié à vie, elle est restée près de moi.

— Et tu l’aimes cette fille, du coup ?

— Bien sûr que je l’aime, quelle quest…

Valentina ne le laissa pas finir et l’embrassa longuement. Attaché comme il l’était, le dessinateur ne put résister et accueillit ce baiser avec plaisir.

epilogue

Le vernissage de sa première exposition dans la galerie de Vanessa Dentremont correspondait, jour pour jour, à l’anniversaire de sa première rencontre avec Ivan Jablonski. Il avait choisi cette date en imaginant qu’elle lui porterait chance. Vanessa avait fait un travail de publicité incroyable et, pour cette première, de grands noms de la profession avaient fait le déplacement. Comme souvent, avant l’inauguration, la conservatrice avait organisé un petit cocktail auquel seuls certains VIP étaient invités. Ses amis et collègues ne seraient présents qu’à l’ouverture au public le lendemain, pour la plupart. C’est ainsi que Nolan eut de nouveau droit à quelques interviews. Il fit la connaissance d’autres directeurs de salles, déjà intéressés par son travail et voulant lui proposer de nouvelles dates pour aller exposer un peu partout dans la région. Un éditeur prétendit être prêt à produire des posters à partir de ses dessins et souhaitait mettre en place une collection exclusive qui lui serait dédiée. Cela lui assurerait des revenus constants pour l’année à venir, garantit-il.

Nolan vivait un rêve éveillé. Si cette année avait été difficile, elle promettait de se terminer sous les meilleurs auspices.

À sa sortie de l’hôpital, le jeune dessinateur avait été incapable de se déplacer seul. Il était resté en fauteuil pendant quatre longs mois, progressant au ralenti, malgré une volonté farouche de réussir. Il lui avait été impossible de reprendre de suite son poste chez Mac Donald et sans le secours de son assurance, il n’aurait pas pu survivre financièrement. La nouvelle psychologue, qu’il voyait toutes les semaines, l’aidait aussi à accepter la situation. Comme il l’avait promis à Valentina, il parla aussi avec elle de son adolescence.

Le père de Léa l’avait soutenu en lui procurant tout son matériel. Il n’avait pas souhaité être son mécène, juste donner un petit coup de pouce à un artiste qui le méritait. Il avait d’ailleurs demandé à être remboursé plus tard, sans date limite et sans même une garantie. Cette marque de confiance avait boosté davantage Nolan qui, à défaut d’autre chose, s’était plongé corps et âme dans les dessins.

Aujourd’hui, lorsqu’il déambulait dans la galerie, souriant à des inconnus qui louaient son travail, personne n’imaginait que, six mois plus tôt, il se baladait en fauteuil roulant dans la ville. Il boitait cependant en permanence et, puisqu’il n’avait pas voulu se montrer canne à la main, devait se reposer souvent. Les chaises de bar étaient de parfaits alibis et l’audience n’y vit que du feu. Peut-être certains pensèrent qu’il buvait beaucoup, mais il ne consommait que des jus de fruits.

— C’est incroyable ! le félicita Léa qui découvrait la plupart de ses dessins. J’espère que tu me raconteras l’histoire qui se cache derrière chacun de tes tableaux ?

La jeune femme était parée d’une robe de mousseline bleu azur qui la rendait lumineuse dans ce décor blanc. À son bras, un garçon que Nolan ne connaissait pas, mais qui le regardait de travers. Il en déduisit qu’il s’agissait de Thomas, son nouveau compagnon. Léa avait fini par vaincre sa peur de la proximité des hommes.

— Salut ! fit Nolan en lui tendant la main. Je suppose que tu es…

— Thomas ! intervint Léa comme s’il s’apprêtait à dire une bêtise. Et voici donc Nolan. C’est lui qui a tout dessiné.

Le prétendant, tiré à quatre épingles, lui serra la main sans prononcer le moindre mot.

— La plupart de ces toiles n’ont pas d’histoire, en fait, tu sais. Des fois, j’ai une idée et puis je crayonne, ça ne va pas toujours bien loin.

— Alors tu me raconteras l’histoire de celles qui en valent la peine. On continue la visite, à tout à l’heure.

Elle le gratifia d’un baiser sur la joue et Nolan jura avoir entendu son copain grogner à ce moment. En souriant, il se leva et reprit ses déambulations dans la grande salle. Vanessa lui avait expliqué que toutes les personnes présentes au cocktail étaient dignes d’intérêt. Qu’il le veuille ou non, il devrait parler avec chacune. Il repéra un type à casquette, le seul à être aussi peu apprêté que lui. Il l’aborda alors que l’inconnu contemplait la représentation d’une jeune femme, sabre à la main, en fente dirigée vers le spectateur.

— Cette posture s’appelle le Gong Bu, fit-il, faisant sursauter le visiteur.

— C’est du beau boulot. Et cette fille est super jolie. Tu t’es inspiré d’un modèle existant ?

Nolan sourit avant de répondre :

— Oui.

— C’est du crayon ou je rêve ?

— Tu ne rêves pas. Ça m’a pris dix-huit jours pour faire celui-là. Je n’ai pas compté les heures, mais je n’ai pas beaucoup dormi pendant cette période. C’est ma grande fierté.

— Tu m’étonnes ! Si je pouvais faire un tel dessin, aussi réaliste, avec des crayons de couleur, je serais fier… Je m’appelle Ed Malgus.

Nolan resta hébété un instant avant de serrer la main tendue. Ed Malgus était une star de l’art urbain. Son domaine à lui, c’était les vieilles briques. Il utilisait l’aérographe pour créer des pièces phénoménales, tant par leur taille que par leur complexité, sur des ruines de maisons ou d’immeubles, entre trompe-l’œil et perspective. Son travail, par essence, était éphémère, car les supports qu’il choisissait étaient invariablement détruits dans les jours qui suivaient.

— J’le crois pas que Ed Malgus soit venu à mon exposition !

Le visiteur rigola.

— On m’a dit que tu avais bossé sur quelques murs de la ville, du coup me voilà, je suis curieux. Comme Vanessa va faire une expo photo sur mes créations, juste après la tienne, c’était une occasion.

— Je n’ai fait qu’une palissade. Les autres projets sont en stand-by depuis bientôt un an.

— J’ai vu les dinos de l’église. Pas aussi bien que cette fille, mais c’est chouette.

— Merci.

— Elle est à vendre, celle-là ? demanda Ed en pointant le grand format.

Nolan hésita. Vanessa lui avait conseillé de mettre un prix sur toutes ses créations, même avec des valeurs hallucinantes. Il ne pouvait de toute façon pas se permettre de garder tous ces dessins chez lui. Sa cave et son atelier étaient déjà pleins.

— Oui. Tout est à vendre. Mais celle-là, j’y tiens beaucoup, donc je l’ai mise à un tarif de dingue en espérant que personne n’ose dépenser autant.

Ed éclata de rire, cette fois.

— C’est une technique qui ne marche pas, tu sais ! Mais alors vraiment pas. C’est Vanessa qui t’a conseillé ça ?

— Oui, grinça Nolan, vexé.

— Dis-toi qu’un conservateur n’est jamais ton ami. C’est comme un agent. Leur but, c’est de faire de l’argent grâce à toi. Elle prend une commission sur tes ventes, non ?

Nolan acquiesça.

— Voilà ! Si ce tableau part à un prix indécent, elle aura gagné sa journée. Si tu veux garder un truc… ne l’expose pas ou alors propose-le moins cher que la moyenne dans une lumière qui ne le met pas en valeur. Même à cinquante mille euros, cette merveille trouvera preneur. Ça doit déjà être fait, en fait. C’est un grand format, quasi photo réaliste, tu t’affiches chez Vanessa… Il n’y a aucune chance que cette splendeur reste invendue. Aucun particulier ne dépenserait tout ça pour un dessin, c’est vrai. D’ailleurs, ils n’achètent pas en galerie. Il n’y a que des pros, ce soir. Et tu peux être certain que, même si personne ne te connaît, le fait que tu exposes ici te donne un statut très différent de l’artiste de foire. Pourtant, ça ne change rien à ton talent. Tu le vends combien ?

— Cent vingt-cinq…

— Chapeau ! siffla Ed qui n’avait cependant pas l’air surpris. Mais je suis sûr que ce ne sera pas un problème. Y a plein de gens friqués ce soir, qui ont les moyens de se le payer. Moi le premier. Je pense que tu vas repartir d’ici avec un compte en banque bien garni.

Ed tapota le dos de Nolan et le quitta en sirotant son verre. La star du jour resta les yeux rivés sur la jeune fille à l’épée, essayant de savoir à quel point ce Ed Malgus pouvait se moquer de lui.

— Bonsoir, cher monsieur le dessinateur de génie.

Nolan sourit. Ce bonsoir lui donna des frissons. Il se retourna et embrassa Valentina qui était en retard, comme de coutume.

— Qu’est-ce que tu faisais ?

— Je me faisais belle.

Nolan découvrit sa partenaire. Elle portait dorénavant les cheveux bleus, lâchés, et une combinaison bustier sombre qui dévoilait ses jolies épaules. Elle avait dû mettre cinq minutes à se préparer, remarqua Nolan.

— Tu bossais encore, oui.

— OK ! Tu m’as eue. Mais on n’a pas tous les moyens de gagner un an de salaire en une soirée, je te signale.

— Pour l’instant, je n’ai rien gagné, chuchota-t-il en faisant signe à Vanessa qui s’approcha aussitôt.

— Salut, Tina ! Elle est chouette ta combi. C’est toi qui l’as faite ?

— Non. C’est un petit créateur que tu ne dois pas connaître… Il s’appelle Zara, plaisanta-t-elle.

— Ah bah, il va falloir que j’y aille alors. Bon, Nolan, j’ai une mauvaise nouvelle…

— Oh !

— Personne ne veut acheter mes dessins ?

— Si, bien sûr que si, voyons. Non, la mauvaise nouvelle, c’est que la fille à l’épée est partie. Elle a été vendue en premier, d’ailleurs.

— T’es sérieuse ? sursauta Valentina qui connaissait le prix qu’en demandait son petit ami.

— Non seulement je le suis, mais ils sont deux à s’être battus pour l’avoir. Du coup, je l’ai jouée aux enchères. Tu vas peut-être vouloir t’asseoir, non ?

— Vas-y, je t’en prie.

— Cent soixante-deux !

Valentina hurla. Ce fut bref, elle se couvrit aussitôt la bouche des deux mains, les yeux pétillants d’excitation.

— Mais les gens sont malades ! C’est démentiel !

— Quand on aime… Enfin, quand on a les moyens, surtout. Tu sais, on a déjà vendu dans cette galerie des brouillons de dessinateurs pas si connus à des prix plus élevés encore. Les collectionneurs n’ont pas de limite autre que leurs désirs. Et il y en a quelques-uns ici.

Elle tourna sur elle-même et désigna discrètement le jeune homme à casquette.

— Malgus, par exemple, est un acheteur compulsif. Et sous ses airs d’artiste de banlieue, il est plein aux as.

— Ah…

— Oh ! sursauta Vanessa. Et tous les autres ont trouvé acquéreur.

Valentina sautilla sur place, malgré ses talons. Elle avait toujours la bouche scellée par ses deux mains. Elle les plaquait si fort que ses joues blanchissaient sous la pression.

— Tu veux dire que…

Nolan porta lui aussi les doigts à son visage.

— Je veux dire que quatre-vingt-deux dessins signés Nolan Derigue ont trouvé une nouvelle demeure. Le tout pour un total d’un peu plus d’un quart de million d’euros. Voilà ce que je veux dire. Il faudra bien sûr retirer ma commission et les quelques milliers qu’Ivan t’a avancés pour la location de la salle, mais je pense que ça fait une belle soirée, non ?

— Je crois que c’est le bon mot, ouais.

— Félicitations, Nolan ! déclara Vanessa avec le plus grand sérieux. Tu le mérites. Et ça ne va pas s’arrêter là, à mon avis. Je te laisse reprendre tes esprits et j’aurai quelqu’un à te présenter ensuite. Je crois qu’après ce soir, tu auras besoin d’un agent.

Elle lui adressa un petit clin d’œil et s’éloigna. Nolan lança un regard incrédule à Valentina qui continuait de se dandiner sur place. N’y tenant plus, elle lui sauta dans les bras.

— T’avais parlé d’un an de salaire, c’est ça ?

— Je retire ce que j’ai dit. Là c’est plutôt de l’ordre des dix ans. T’as tout vendu, bordel ! Tout !

Nolan parcourut la salle des yeux. Parmi ces gens, quelqu’un avait dépensé plus de cent mille euros pour s’offrir son dessin au crayon. Il croisa alors le regard d’Ed Malgus qui leva son verre à son intention.

— Tu vas faire quoi maintenant ?

— Je crois que je vais démissionner de Mac Do…

©2020 Faralonn éditions

www.faralonn-editions.com

ISBN :978-2-38131-050-3

Dépôt Légal : Novembre 2020

Illustrations : © SF.COVER 2020

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Justice

DARIO ALCIDE

CHAPITRE

1

CHAPITRE

2

CHAPITRE

3

CHAPITRE

4

CHAPITRE

5

CHAPITRE

6

CHAPITRE

7

CHAPITRE

8

CHAPITRE

9

CHAPITRE

10

CHAPITRE

11

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12

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13

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18

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19

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20

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