LOGIN119 joursPOV : Ayana — Chantier du complexe hôtelier, 10h00Le chantier vibrait sous le soleil, et c'était la première fois depuis des jours que je sentais autre chose que le vide. L'odeur du béton frais et de la poussière m'a frappée dès que je suis descendue de voiture. Une odeur âcre, vivante. Mon chantier. Il avait continué sans moi.Les grues tournaient dans le ciel blanc. Les ouvriers s'affairaient sur les coffrages du septième étage. La structure se dressait, massive, exactement comme je l'avais dessinée. Le chef de chantier m'a aperçue et s'est approché, un sourire large.— Madame Akinlabi ! On a reçu les poutrelles hier. Conformes. On attaque la façade vitrée la semaine prochaine, avec une semaine d'avance.— Une semaine d'avance ? Comment c'est possible ?— Votre mari vient tous les jours. Il connaît le dossier aussi bien que moi.Je me suis tournée vers Mathias. Il se tenait à l'écart, les bras croisés, les yeux levés vers le bâtiment. Il ne me rega
120 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 09h00Le soleil entrait par la fenêtre ouverte, et pour la première fois depuis des jours, je le remarquai. Les oiseaux chantaient dans le manguier de la cour, la rue s'animait doucement, et le monde continuait de tourner malgré tout. Je m'étais levée avant que Mathias n'arrive, j'avais pris une douche, noué un foulard autour de mes cheveux, préparé du café. Rien d'extraordinaire, mais c'était déjà énorme.Il frappa à la porte à neuf heures précises, comme chaque matin depuis près d'une semaine. Je lui ouvris avant qu'il n'ait à insister.— Tu es debout, dit-il, surpris.— J'ai dormi un peu.— C'est bien. Très bien.Il portait une chemise légère, les manches déjà retroussées, et son sourire était discret mais présent. Il tenait un sac de viennoiseries qu'il posa sur la table, et nous prîmes le petit-déjeuner ensemble, face à face, dans le silence paisible de ceux qui n'ont plus besoin de meubler chaque seconde.— Ce soir, dit-il
122 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 08h00Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Mathias revenait chaque matin, forcé ma porte, sans réponse.Le téléphone vibra sur la table basse, et je ne répondis pas.Il vibra une deuxième fois, puis une troisième, et chaque vibration me traversait comme une décharge électrique. Je restai recroquevillée sur le canapé, les genoux remontés contre la poitrine, les yeux fixés sur le mur blanc. Je n'avais pas mangé depuis la veille. Je n'avais pas dormi non plus, pas vraiment, juste des fragments de sommeil entrecoupés de cauchemars où je voyais le visage d'Adrien me regarder sans me reconnaître.Les messages s'accumulaient. Mathias. « Tu veux que je passe ? » « Ayana, réponds-moi. » « Je m'inquiète. » Je les lus sans y répondre, les doigts paralysés au-dessus de l'écran. Je n'avais pas la force de parler. Je n'avais la force de rien. Le monde s'était réduit à ce canapé, à ce mur blanc, à cette douleur sourde qui pulsait dans ma poitrin
126 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 07h00Je n'avais pas dormi.Le canapé était devenu un refuge inconfortable, les coussins trop mous, la couverture trop fine. Je m'étais relevée trois fois dans la nuit pour boire de l'eau, marcher jusqu'à la fenêtre, regarder la rue vide, puis retourner m'allonger sans trouver le sommeil. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais le visage d'Adrien derrière cette porte, ses yeux gris qui me regardaient sans me reconnaître, sa voix calme qui disait « vous devez me confondre avec quelqu'un ». Et la femme à côté de lui, sa main sur son épaule, cette intimité qui m'avait transpercée comme une lame.Au matin, je me traînai jusqu'à la cuisine, préparai du café sans y penser, et m'assis à la table avec la tasse fumante entre les mains. La lumière du jour naissant entrait par la fenêtre, grise et pâle, et je la regardais sans la voir.Il fallait que je comprenne. Sophie m'avait dit qu'Adrien était à Montréal. L'homme que j'avais vu h
POV : Ayana — Sur un banc, avenue Delafosse, 19h45Je marchais sans savoir où j'allais.Les rues de Cotonou s'étiraient devant moi, indifférentes, et mes talons claquaient sur le pavé avec un bruit trop régulier, trop mécanique. La photo de Lola dansait encore devant mes yeux : le visage d'Adrien penché vers cette femme, la main posée sur la sienne, cette intimité qui crevait l'écran.Je m'arrêtai devant un banc public, près de l'arrêt de taxi, et m'assis lourdement. Respirer. Il fallait respirer. Mais l'air entrait mal, comme si ma gorge s'était refermée, comme si la trahison que je redoutais était déjà en train de m'étouffer.Je sortis mon téléphone, cherchai le numéro de Sophie. Mes doigts tremblaient.— Allô, Ayana ? Tu m'appelles tard, tout va bien ?— Sophie. Je voulais juste prendre des nouvelles d'Adrien. Comment il va ? Il est toujours à Montréal ?— Oui, bien sûr. Il est à Montréal, à l'Institut de Cardiologie. Il va bien, il travaille beaucoup, tu sais comment il est. Pourq
127 joursPOV : Lola — Appartement, 14h00La réponse de Mathias arriva alors que je rentrais chez moi, le dos douloureux et les chevilles gonflées par la chaleur de l'après-midi. « Merci. Je m'en occupe. » Rien de plus, pas de question, pas d'émotion, juste un accusé de réception sec comme une porte qu'on ferme. J'aurais dû être soulagée qu'il prenne le relais, mais je ne l'étais pas. Quelque chose dans ce laconisme m'inquiétait.Je m'assis lourdement sur le canapé, les jambes étendues devant moi, et je posai une main sur mon ventre. La petite bougea doucement sous mes côtes, un coup de pied léger qui me rappela qu'elle était là, bien vivante, et qu'elle ressentait tout ce que je ressentais. Dehors, le soleil tapait fort sur les toits de Cotonou, et la chaleur entrait par la fenêtre ouverte, lourde et moite, chargée d'odeurs de poussière et de fleurs fanées.Qu'avais-je fait, au juste ? J'avais envoyé une photo volée à un homme qui cherchait à reconquérir la seule
129 joursPOV : Ayana — Appartement de Zongo, 06h45Le jour se levait à peine, et j'étais déjà éveillée.Je n'avais pas bien dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais la savane, l'éléphant traversant la piste, et le visage de Mathias à la lueur des lanternes. La phrase
130 joursPOV : Mathias — Lodge de la Pendjari, 16h00La chaleur était différente ici. Plus sèche, plus lourde, chargée de poussière et de l'odeur des herbes sauvages. Le lodge se dressait au bord d'une étendue de savane qui s'étirait jusqu'aux collines, et le silence avait une épaisseur
140 joursPOV : Adrien — Montréal, Canada, 07h00Le froid était revenu cette nuit. Pas le froid sec des premiers jours, mais un froid humide qui s'infiltrait sous les portes. L'appartement de fonction était silencieux, propre, fonctionnel. Il ne me ressemblait pas.Je préparai du café, le même que
142 joursPOV : Mathias — Chantier du complexe hôtelier, 07h30Le jour se levait à peine sur la lagune, et le chantier bourdonnait déjà. Je m'étais garé à l'écart, près des baraquements, pour observer sans déranger. Les fondations étaient terminées depuis la semaine précédente, trente







