INICIAR SESIÓNJe ne lui donne rien. Je bois mon café, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague. Déjà ailleurs. Déjà dans le grenier, devant une toile vierge, pinceau à la main, en train de préparer l'exposition de Milan. Déjà en train de répondre mentalement au dernier courrier de Luca Martini, qui m'a envoyé des esquisses de la villa du Chianti et qui attend mes commentaires. Déjà en train de planifier ma fuite, ma liberté, ma vie.Il se replonge dans son journal, déconcerté. Je le sens qui me lance des regards furtifs par-dessus les pages, des regards rapides, presque nerveux, comme un animal qui flaire un danger qu'il ne comprend pas. Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais. Il est trop enfermé dans sa tour d'ivoire, dans son mépris, dans son indifférence, pour imaginer que la petite chose grise et silencieuse puisse avoir une force intérieure, une volonté, un avenir qui ne dépende pas de lui.Il a jeté mon carnet aux ordures, et je n'ai pas pleuré devan
La cuisine est baignée de lumière. Les fenêtres sont ouvertes sur le jardin, laissant entrer l'air frais du matin, le parfum des cyprès, le chant des cigales qui commence déjà à vibrer dans les herbes hautes. Marta est devant les fourneaux, en train de préparer des œufs brouillés. Elle me lance un regard furtif, honteux, plein de ce qu'elle voudrait dire et qu'elle ne dira jamais. Elle sait ce qu'elle a fait. Elle sait qu'elle a trouvé mon carnet, qu'elle l'a donné à Lorenzo, qu'il l'a lu et jeté aux ordures. Elle sait que j'ai passé la nuit à recoller les morceaux de mon âme déchirée, et elle ne sait pas comment me regarder en face ce matin.Je ne lui en veux pas. Étrangement, sincèrement, je ne lui en veux pas. Elle a eu peur, comme j'ai eu peur. La peur est la grande maladie de cette maison, le virus qui contamine tou
Je pense au grenier, là-haut, sous les toits. À mes toiles qui m'attendent, sagement alignées contre les murs, protégées par des draps. À mes pinceaux, trempant dans des pots de confiture recyclés, leurs pointes encore humides de la peinture de la nuit dernière. À mes couleurs, ces tubes cabossés que j'achète en cachette, un à un, avec les quelques pièces que j'arrive à économiser sur le budget du ménage. À l'odeur de la térébenthine et des pigments, cette odeur qui est mon enfance, mon adolescence, ma vie entière, la seule chose qui me rattache encore à celle que j'étais avant.Je pense à la lettre de la Galleria Bianchi, cette lettre qui a changé ma vie, qui dort pliée en quatre dans une enveloppe, cachée sous une lame du parquet. « Votre travail est remarquable. Nous souhaitons vous exposer. » Mon travail. Mes œuvres. Mes nuits de solitude et de douleur, transformées en formes et en couleurs, et reconnues, admirées, désirées par un galeriste de Milan. La comm
Il reste quatre ans. Quatre longues années à survivre dans cette maison, à me faire passer pour une ombre, à baisser les yeux, à me taire, à encaisser. Quatre années à cacher mes pinceaux, mes toiles, mes couleurs, mon carnet, mon âme tout entière. Quatre années à mener une double vie : Signora Fontana le jour, l'épouse transparente, la femme en robe grise ; V. Neri la nuit, l'artiste secrète, la créatrice cachée.Quatre ans, c'est une éternité. C'est mille quatre cent soixante et un jours à attendre, à espérer, à préparer ma fuite. Mais c'est aussi un compte à rebours. Un délai qui se réduit chaque matin, chaque soir, chaque fois que le soleil se lève et se couche sur les cyprès toscans. Chaque jour qui passe est un jour de moins à purger. Chaque nu
Je me lève et je marche jusqu'à la fenêtre. J'écarte le rideau, doucement, sans bruit. Le jardin est baigné de cette lumière dorée, irréelle, qui précède le plein jour. Les cyprès se découpent sur le ciel pâle comme des sentinelles silencieuses. La fontaine est toujours tarie, ses vasques vides, ses pierres moussues. La villa blanche est silencieuse, ses volets clos, ses fenêtres aveugles. Elle dort, Bianca. Elle dort de ce sommeil lourd des femmes qui ont tout et qui n'ont rien.L'année 1 est terminée.Il y a un an exactement, à cette même heure, je m'appelais encore Valeria De Santis. J'étais une artiste, une rêveuse, une jeune femme qui croyait que l'amour pouvait tout sauver, que le sacrifice pouvait tout racheter, que la bonté finissait toujours par être récompensée. Il y a un an, je signais
ValeriaL'aube embrase le ciel derrière les cyprès. Des traînées d'or et de rose saignent sur l'horizon, comme une promesse silencieuse, comme une bénédiction après une nuit de ténèbres. Je suis assise à mon bureau, les doigts tachés d'encre et de colle, les yeux secs maintenant, brûlés par toutes les larmes que j'ai versées cette nuit. Le carnet est ouvert devant moi, reconstitué, ressuscité, plus épais qu'avant, plus lourd, chargé de tout ce que j'ai vécu, de tout ce que j'ai survécu.Je relis les pages une dernière fois, lentement, comme on parcourt un chemin de croix, comme on suit les stations d'un calvaire. Ce voyage au bout de l'enfer, ce journal de bord d'une naufragée qui s'accroche à une épave en attendant que la mer veuille bien la prendre ou la rejeter sur le rivage.Je rel







