로그인ArisIl n'a pas parlé.Minuit passe sans qu'aucune lumière ne s'allume dans la chambre d'Eléa. Une heure du matin. Deux heures. La femme de chambre m'informe que le patriarche est monté à onze heures, s'est enfermé dans son bureau, a bu deux verres de scotch, et s'est couché sans avoir touché à la porte de sa fille. Il compte, sans doute, gagner encore une journée. Il compte, peut-être, la sortir demain matin par la porte de derrière et la conduire à un avion privé.Peu importe.Je décide d'entrer avant l'aube.L'orage éclate à trois heures dix. Ce n'est pas un orage prévu ; les cartes météo annonçaient une nuit calme. C'est un de ces orages d'été qui se lèvent en une demi-heure, qui balaient la ville en tonnerres bas et qui rincent tout. Cela me sert. Le bruit couvre les gestes, la pluie brouille les caméras, l'électricité vacille, les gardes se replient sous les auvents.Je saute le mur à trois heures trente-cinq, seul, en
ArisTrois jours ont passé, et le patriarche n'a pas parlé à sa fille.Je le sais parce que je vois. Chaque geste dans cette maison m'est rapporté, chaque mouvement du personnel, chaque livraison, chaque changement d'humeur. J'ai des yeux dans deux femmes de chambre, un jardinier, un chauffeur secondaire. J'ai un capteur audio dans l'antichambre du bureau. J'ai les factures téléphoniques du patriarche depuis quatre jours, croisées en temps réel avec les cellules relais. Il n'a appelé aucun médecin. Il n'a pris aucun rendez-vous. Il n'a pas convoqué ses fils. Il fait comme si rien n'avait eu lieu la nuit du chalet.Il gagne du temps. Il me croit patient parce que je lui ai promis d'être patient. Il ne comprend pas encore qu'un homme qui a attendu trois ans a une définition du temps que les hommes libres ne partagent pas.Je le convoque à midi, sur une aire d'autoroute à la sortie sud de la ville. Un endroit anonyme, semi-public, où il ne peut
Silence. — Et si je refuse. — Si vous refusez, je brûle tout. Je le dis calmement. Comme on prononce un chiffre qu'on connaît par cœur. — Je brûle vos entrepôts, vos bureaux, vos comptes numérotés, vos maîtresses, vos alliances, vos partenaires. Je brûle la réputation de vos fils. Je fais parvenir à toutes les rédactions du pays une histoire vraie, très ancienne, sur ce que vous avez fait de la fille aînée de la famille Kervan en 1994. Vous savez de quoi je parle. Il devient blanc. — Comment sais-tu… — Peu importe. Ensuite, monsieur Morano, quand tout sera brûlé, je viendrai chercher votre fille moi-même. Ce ne sera pas comme ce soir. Ce sera plus laid. Il y aura des morts. Peut-être que ce sera un de vos fils. Peut-être que ce sera vous. Peut-être que ce sera elle, cette fois pour de bon, parce que les choses commencées dans le sang finissent souvent dans le sang. Un long silence. Il regarde ses mains, ligotées sur ses genoux. — Tu ne feras pas ça, murmure-t-il.
Aris Je n'ai plus le temps d'attendre. Voilà ce que je dis à Marek quand je descends au sous-sol, à deux heures du matin, mon nœud papillon défait et ma chemise ouverte au col. Voilà ce que je répète en marchant devant le mur de photos. Marek est assis, les bras croisés. Il a compris avant que je parle. Il attend, simplement, que je le dise à voix haute. — On avance le calendrier, dis-je. — De combien. — De tout. Il ne discute pas. Il se lève. Il va au tableau blanc, efface les dates prévues, en réécrit d'autres. Ce soir, cette nuit, demain matin. — On ne peut pas la sortir demain matin, dit-il. Elle n'est pas prête. Elle a un téléphone dans son sac, très bien. Elle ne l'a peut-être même pas allumé. On ne sait pas si elle nous suivra. — Je ne veux pas la sortir demain matin. Je veux le père. Marek me regarde longuement. — Chef. — Il m'a laissé m'asseoir à sa table. Il m'a laissé regarder sa fille pendant deux heures en face. Il m'a laissé la voir parler de ses
À un moment, alors que la conversation se disperse à nouveau vers les hommes, je me trouve à parler dans le vide, ou plutôt à parler à moi-même, à voix basse, comme si je n'avais pas remarqué que personne ne m'écoutait plus que lui. — Je fais des rêves très étranges, en ce moment. Il pose son verre. — Des rêves ? Je hausse les épaules. — Je devrais me taire. Ce n'est pas très poli, à table. — Je vous en prie. Sa voix a baissé. Autour de nous, les autres parlent d'un procès à Rotterdam. Nous sommes, pendant deux minutes, dans une bulle. — Il y a un homme, dis-je. Toujours le même. Je ne le vois jamais en entier. Il n'a pas de visage. — Que fait-il, dans le rêve ? — Il me regarde. Il me sauve. Parfois il me fait peur. La plupart du temps il crie mon nom. Ferreira ne bouge pas. — Il crie votre nom. — Il crie un nom. Je ne comprends pas toujours lequel. Quelquefois j'ai l'impression que ce n'est pas Eléa qu'il crie. C'est un autre nom. — Vous vous rappelez ce
Le majordome apparaît, m'escorte. Je marche dans le couloir sans me retourner. J'entends, derrière moi, la voix du père qui dit doucement, presque affectueusement : — Tu lis dans le couloir maintenant ? Je n'entends pas sa réponse à elle. Je devine seulement, à ce léger silence, qu'elle est encore debout au milieu du couloir, le livre sous le bras, et qu'elle regarde vers le hall où je m'éloigne. Une fois dans la voiture, je desserre à peine mon nœud de col. Marek est au volant. — Alors, dit-il. — Jeudi treize heures. — Bien. — Il a mordu. — Combien de temps. — Une matinée. Peut-être deux. Ce n'est pas lui qui compte. — Elle ? Je regarde par la vitre. Les tilleuls défilent. — Elle m'a proposé un café. Marek me regarde dans le rétroviseur. Il ne sourit pas. Il sait ce que cela veut dire







