로그인Raven
La maison des Krayton à Chelsea était une forteresse de verre et d'acier, plantée comme un défi face aux eaux sombres de la Tamise. De l'extérieur, elle ressemblait à un cube de lumière flottant dans la nuit. De l'intérieur, c'était une ménagerie d'opulence froide. Des murs en béton ciré, des œuvres d'art contemporain aux angles agressifs, et un silence étrange, étouffé par d'immenses tapis persans.
Nous étions entrées par la porte de service, comme le personnel. Un "geste de discrétion" de la part de Leo, avait expliqué l'assistant. Un rappel subtil de notre place. Nous portions des robes fournies par l'agence. La mienne, un fourreau de satin noir, moulant et sévère. Celle de Jade, une création vaporeuse, couleur de poussière d'étoile, qui faisait ressortir la pâleur spectrale de sa peau et de ses cheveux. Nous étions deux pièces d'orfèvrerie vivantes, exposées pour l'appréciation de connaisseurs.
La soirée n'était pas une fête. C'était un marché. Une vingtaine d'hommes, pour la plupart d'un certain âge, vêtus de costumes sombres et chers, circulaient dans la vaste pièce principale. Leurs voix basses se mêlaient au jazz feutré qui sortait de haut-parleurs invisibles. Leurs regards, lourds et possessifs, se posaient sur les quelques filles disséminées comme des bonbons dans un salon. Nous étions le dessert.
— Ne les regarde pas dans les yeux, murmurai-je à Jade alors que nous nous tenions près d'un immense aquarium où nageaient des créatures aux couleurs vives et venimeuses. Regarde au-delà. Comme s'ils n'étaient pas là.
— Ils sont partout, chuchota-t-elle, les doigts serrés autour de sa coupe de champagne vide.
— Des chiens. Ils sentent la peur. Montre-leur de l'ennui. De la supériorité. C'est une langue qu'ils comprennent.
Silas Krayton fut le premier à s'approcher. Il portait un costume bleu nuit qui accentuait sa carrure de prédateur.
— Ravissantes, mesdemoiselles, dit-il, son regard parcourant Jade avec une lenteur obscène avant de se poser sur moi. La maison vous va à ravir. Comme des ornements de prix.
— C'est une maison intéressante, répondis-je d'une voix neutre. Très… géométrique.
Il eut un petit rire, sans chaleur.
— La vie est une question de géométrie, ma chère. D'angles et de lignes de force. Mon frère et moi, nous sommes de grands géomètres.
Il se pencha un peu, son haleine chargée de whisky effleura mon oreille.
— Nous aimons les formes pures. Les lignes brisées, surtout. Elles sont si… stimulantes à redresser.
La menace était à peine voilée. Un frisson de rage me parcourut, mais je gardai mon visage de marbre.
— Raven, j'ai besoin de toi, intervint Jade, sa voix soudain plus ferme. Aux toilettes.
Elle me prit le bras et m'entraîna, laissant Silas avec son sourire de fauve repu.
Dans les sanitaires, un cube de marbre blanc et d'acier brossé, elle se pencha sur le lavabo, respirant profondément.
— Je ne peux pas, Raven. Je vais…
— Tu peux, coupai-je en lui saisissant les épaules. Tu vas le faire. Regarde-toi.
Je la forçai à se regarder dans le miroir sans tain.
— Tu n'es pas la petite fille de ta mère. Tu n'es pas la poupée de ces hommes. Tu es un fantôme. Et les fantômes, on ne peut pas les toucher. On ne peut que les craindre.
Ses yeux verts, énormes dans son visage pâle, se remplirent de larmes de frustration, mais aussi de cette colère froide que j'y avais vue pour la première fois dans l'entrepôt.
— Il a dit "redresser", souffla-t-elle.
— Je sais. Et c'est pour ça qu'on est là. Pour leur montrer qu'on ne se redresse pas.
La porte des toilettes s'ouvrit. Leo Krayton se tenait là, imposant, bloquant l'encadrement. Il ne sourit pas.
— Mesdemoiselles, la compagnie vous réclame. Les distractions privées viendront plus tard.
Son ton ne laissait place à aucune discussion. C'était un ordre.
La soirée se poursuivit, lente et tortueuse comme un serpent. Nous fûmes présentées, escortées, commentées. On nous fit comprendre, sans jamais le dire explicitement, que notre présence à de futures "réunions" était attendue. Que notre collaboration serait "rémunératrice". On nous parla de voyages, de contrats exclusifs, de "protection". Le mot était lâché. Protection. Leur protection. Contre tout. Surtout contre eux.
Alors que la nuit avançait, Leo nous fit signe de le suivre vers un bureau situé à l'écart. La pièce était tapissée de bois sombre et sentait le cuir et le vieil argent. Il se laissa tomber dans un fauteuil en cuir, dévisageant tour à tour Jade, puis moi.
— Asseyez-vous.
Nous restâmes debout.
Un sourire apparut sur ses lèvres.
— Des esprits rebelles. Silas aime ça. Moi, je trouve ça… épuisant. Mais rentable. Vous avez du feu. Et le feu, ça se contrôle, ou ça se éteint.
Il ouvrit un tiroir et en sortit deux épais dossiers qu'il fit glisser sur le bureau.
— Vos contrats. Exclusivité. Cinq ans. Les termes sont… complets.
Jade avança et ouvrit le sien. Je vis son visage blêmir encore plus en lisant. Les clauses de "disponibilité", les pénalités financières exorbitantes en cas de rupture, les conditions de vie encadrées.
— C'est de l'esclavage, murmura-t-elle.
— C'est le commerce, ma chère, corrigea Leo. On achète un produit. On en attend un rendement.
C'est à ce moment que je vis Jade se transformer. Sa peur sembla se condenser, se solidifier en une lame de glace. Elle leva les yeux vers Leo, et son regard n'était plus celui d'une proie, mais d'une égale.
— Mon produit, c'est mon image, dit-elle d'une voix claire et froide. Et je décide de son prix. Et de ses conditions.
Leo la dévisagea, surpris, puis amusé. Il se tourna vers moi.
— Et vous, la sauvageonne ? Vous avez aussi des conditions ?
Je m'approchai à mon tour, posant mes mains à plat sur le bureau, penchée vers lui.
— Nous ne sommes pas un produit, Krayton. Nous sommes un partenariat. Vous voulez notre feu ? Alors vous jouez avec nous. Pas contre nous.
Le silence dans la pièce devint tangible, lourd de tous les non-dits. Leo nous observait, calculant, évaluant la menace comme il aurait évalué un investissement risqué.
— Un partenariat, répéta-t-il lentement. Audacieux.
Ses yeux se posèrent sur Jade, puis sur moi, avec une lueur nouvelle. Ce n'était plus le regard du collectionneur. C'était celui du joueur qui vient de repérer un adversaire inattendu.
— Très bien, mesdemoiselles. Jouons.
Nous quittâmes la maison des Krayton au petit matin, l'air vif de la Tamise nous cinglant le visage. Aucun mot n'était échangé. Le piège s'était refermé. Mais nous n'étions pas dedans. Nous en tenions les fils. Et pour la première fois, nous avions vu une lueur de respect, mêlé à la convoitise, dans les yeux du loup.
La guerre était déclarée. Et le premier round venait de se terminer par une égalité troublante.
SILASOn rentre. La maison est silencieuse. Les filles dorment déjà, ou font semblant. Je vais dans la chambre des enfants, je les regarde une dernière fois.Lucas, qui ressemble tant à Léo.Thomas, qui a mon sourire.Lune, qui a les yeux de Jade.Mes enfants. Notre enfants.Je ferme la porte doucement, rejoins ma chambre. Jade est là, les yeux ouverts.— Ils dorment ?— Oui.— Tu les as regardés ?— Oui.— C'est beau ?— C'est tout.Elle sourit, se serre contre moi.— Je t'aime, Silas.— Je t'aime, Jade.— Pour toujours ?— Pour toujours.RAVENLéo rentre. Je l'entends dans la salle de bain, puis il se glisse dans le lit.— Ils dorment ? je demande.— Oui. Silas est allé les voir.— Il fait ça tous les soirs.— Je sais.— C'est touchant.— Oui.Léo me prend dans ses bras.— Raven ?— Oui ?— Merci.— De quoi ?— D'avoir dit oui. Ce jour-là. Et tous les jours depuis.— Merci d'avoir demandé.On s'embrasse. Tendrement. Profondément.— Bonne nuit, mon amour.— Bonne nuit.JADEJe m'endo
LÉOJe m'appelle Léo .J'ai quarante-deux ans.Je vis dans une maison avec les gens que j'aime.Raven, ma femme, mon amour, ma lumière.Silas, mon frère, mon pilier, mon meilleur ami.Jade, sa femme, ma sœur de cœur, ma complice.Et nos enfants. Lucas, Thomas, et la petite dernière, née l'hiver dernier. Elle s'appelle Lune. Parce qu'elle est arrivée une nuit de pleine lune, parce que Raven voulait un prénom doux, parce que ça nous a fait sourire.Notre vie n'est pas parfaite. On se dispute encore, parfois. On a des jours sans, des jours gris, des jours où tout semble difficile.Mais on a des jours avec. Des jours bleus, des jours dorés, des jours où le bonheur déborde.On a surtout nous.Et ça, ça suffit.RAVENJe m'appelle Raven.J'ai vingt-huit.Je suis PDG de notre entreprise . Jade est mannequin professionnelle comme moi . On travaille ensemble, main dans la main, comme on fait tout.Notre dernier livre, "Familles", est un best-seller. Des photos de gens, de vies, d'amours. De tou
LÉOCinq ans plus tard.Je suis sur la terrasse. Le café est chaud. Le jardin est magnifique. Et dans l'herbe, deux petits garçons jouent avec leur mère.Lucas, trois ans, les cheveux de Raven et mes yeux. Il court après un ballon, tombe, se relève, rit.Thomas, dix-huit mois, le sourire de Jade et le regard de Silas. Il essaie de marcher, titube, s'accroche à l'herbe, avance encore.Raven et Jade sont avec eux. Elles les regardent, les guident, les aiment.Silas me rejoint, une tasse à la main.— Beau spectacle, dit-il.— Le plus beau.— On a réussi, Léo.— Oui.— Vraiment réussi.— Oui.Je pose ma main sur son épaule.— Merci, Silas.— De quoi ?— D'être mon frère. D'avoir été là. Toujours.— Merci d'être le mien.RAVENJe regarde mes fils jouer. Nos fils. Ceux que j'ai portés, que j'ai mis au monde, mais qui sont aussi les leurs. Jade qui les a bercés, Silas qui leur a appris à marcher, Léo qui leur lit des histoires chaque soir.— Ils sont beaux, dit Jade en s'approchant.— Comme
JADEC'est mon tour. Je regarde Silas. Mes mains tremblent un peu, mais ma voix est claire.— Silas. Tu te souviens de notre première nuit ? Tu m'as dit que tu ne savais pas aimer, que tu avais peur de mal faire. Regarde-nous maintenant. Regarde ce qu'on est devenus. Toi et moi. Nous. On a appris ensemble. On a grandi ensemble. On s'est construits l'un l'autre. Alors aujourd'hui, je te promets de continuer. De continuer à apprendre, à grandir, à construire. Avec toi. Pour toi. Pour nous.Silas a les yeux brillants. Il prend ma main, l'embrasse.Puis il parle.— Jade. Je t'ai cherchée toute ma vie sans le savoir. Je croyais chercher des choses, des sensations, des fuites. Mais non. Je te cherchais toi. Et quand je t'ai trouvée, tout s'est éclairé. Alors je te promets de ne jamais te perdre. De te chercher toujours, même quand tu seras là, même quand tu seras à côté de moi. De te regarder comme si c'était la première fois, tous les jours. De t'aimer comme si c'était le dernier, toutes l
LÉOUn an plus tard.Je suis assis sur la terrasse de notre maison, un café à la main, et je regarde le soleil se lever sur notre jardin. Les arbres ont grandi, les fleurs que Raven a plantées au printemps dernier sont écloses, et quelque part dans les branches, un oiseau chante.Un an.Un an que tout a commencé. Un an que nos vies se sont emmêlées pour de bon.À l'intérieur, j'entends des bruits. La maison s'éveille. Des pas dans l'escalier, une porte qui s'ouvre, des rires étouffés.— Tu es là, dit Raven en apparaissant sur le pas de la porte.Elle est en robe de chambre, ses cheveux en bataille, les yeux encore gonflés de sommeil. Elle est belle. Elle est toujours belle.— Je regarde le jour se lever.— Tu fais ça souvent maintenant.— Toi tu me l'as transmis.Elle s'approche, s'assoit sur mes genoux, prend ma tasse de café et boit une gorgée.— Amer, dit-elle en grimaçant.— Comme moi.— Toi t'es pas amer. Tu es doux. Le plus doux.Elle pose sa tête contre mon épaule. On reste là,
JADEFrançoise nous rejoint, un sourire amusé aux lèvres.— Mes petites, dit-elle. Vous venez de vous faire des ennemies.— On s'en fiche, je réponds.— Bien. Très bien. Parce que dans ce métier, il faut savoir encaisser. Et vous venez de montrer que vous savez. Pas de drama, pas de crise de larmes, juste de la dignité. J'aime ça.Elle sort une carte de sa poche.— Tenez. C'est mon numéro personnel. Je veux vous revoir. Pour un vrai projet. Pas juste un test.— Vraiment ? demande Raven, surprise.— Vraiment. Vous avez du talent, toutes les deux. Mais surtout, vous avez une force. Celle de rester vous-mêmes quoi qu'il arrive. Gardez ça. Ne laissez personne vous le prendre.On la remercie, on la salue, on sort.Dehors, l'air est frais. Paris vit autour de nous, indifférent à ce qui vient de se passer. Je prends une grande inspiration.— Ça va ? demande Silas.— Oui. Fatiguée. Mais oui.— T'as été incroyable.— Toi aussi. Quand t'es venu te mettre derrière moi... j'ai senti ta présence.