Mag-log inJade
La lumière était aveuglante, d'une blancheur clinique qui effaçait toute ombre, toute imperfection. Ou qui, au contraire, les exacerbait. Je sentais chaque grain de ma peau, chaque battement de cœur trop rapide sous les regards qui me déshabillaient. J'étais allongée sur un cylindre de plastique froid, un prétendu rocher pour une campagne de parfum sauvage. Ma robe, un simple voile de soie verte, se collait à mes jambes. On m'avait demandé de regarder l'objectif avec une expression de détachement éthéré. Ce n'était pas difficile. C'était mon visage de survivante.
De l'autre côté du studio, Raven tournait pour la même marque. On l'avait vêtue de cuir noir, ses cheveux de jais striés de mèches bleutées pour l'occasion. Tandis que j'incarnais l'élément Air, elle était la Terre. Brutale, ancrée, dangereuse. Son regard, même posé, avait la puissance d'un impact. Elle ne souriait pas. Elle toisait l'objectif, le défiant.
— Magnifique, Jade ! Laisse-toi porter, comme une feuille dans le vent ! lança le photographe.
Je cambrai légèrement le dos, laissant ma tête reposer en arrière, mes cheveux cendrés cascadant vers le sol. Un geste de soumission, d'abandon. Mais à l'intérieur, une nouvelle colonne vertébrale, faite de métal froid, se renforçait. Je n'étais plus la feuille. J'étais la lame que le vent porte.
La séance se termina dans un tonnerre d'applaudissements polis. On nous couvrit de robes de chambre, l'équipe se dispersa pour la pause. Raven et moi nous retrouvâmes près de la table du buffet, un étrange miroir l'une de l'autre : pâleur contre obscurité, soie contre cuir.
— Tu les as vus ? murmura-t-elle sans me regarder, en portant un gobelet d'eau à ses lèvres.
— Qui ?
— Les deux hommes dans l'ombre, près de la régie. Ils ne regardent pas les photos. Ils nous regardent, nous.
Un frisson me parcourut. J'osai un coup d'œil discret. Ils étaient là, effectivement. Deux hommes en costumes sombres qui coûtaient plus cher que tout ce que je possédais. Ils ne souriaient pas. Ils évaluaient. Le plus grand avait des cheveux gris fer et un visage taillé à la hache. L'autre, plus jeune, avait le regard d'un fauve, vif et insistant. Ils dégageaient une autorité qui n'avait rien à voir avec celle des directeurs artistiques. C'était une autorité qui prenait, qui possédait.
— Les Krayton, chuchota Raven, comme si elle lisait dans mes pensées. Les frères. Leo et Silas. La rumeur dit qu'ils ont des parts dans l'agence. Et dans tout le reste.
Leo, l'aîné aux cheveux gris, croisa mon regard. Il ne détourna pas les yeux. Il soutint mon regard avec une intensité qui me glaça le sang. Ce n'était pas un désir, c'était une revendication. Comme s'il venait de repérer un nouvel ajout à sa collection.
— Ils nous veulent, dis-je, la bouche sèche.
— Bien sûr qu'ils nous veulent, répliqua Raven, un sourire cynique aux lèvres. Nous sommes l'investissement parfait. Belle, brisée, et sans défense.
Elle posa sa main sur la mienne, sur la table. Sa peau était chaude, ses doigts fermes.
— Rappelle-toi l'entrepôt. On n'est plus sans défense.
Raven
Je les observais du coin de l'œil, ces deux chiens de garde du monde réel. Leo et Silas Krayton. Leurs noms se chuchotaient dans les couloirs de l'agence avec un mélange de crainte et de cupidité. Ils étaient les rois des ombres de cette ville, et leur attention était à la fois une malédiction et une opportunité.
Je vis le regard de Leo se poser sur Jade. Un regard de connaisseur, froid et calculateur. Il voyait la porcelaine, la fragilité qui excitait les prédateurs. Il ne voyait pas l'acier qui commençait à tremper en elle. Pas encore.
Silas, le cadet, me regardait, moi. Son regard était plus direct, plus bestial. Il voyait le défi dans mes yeux et semblait s'en amuser. Comme s'il se disait que ça serait plus drôle de me briser.
Ils s'avancèrent. Le studio sembla se vider autour d'eux, les petits rires et les conversations s'éteignant sur leur passage. Ils sentaient le pouvoir, un parfum lourd qui étouffait tout le reste.
— Mes compliments, mesdemoiselles, commença Leo, sa voix était un velours rugueux, usé par le cigare et les ordres donnés à voix basse. Le shooting est remarquable.
— Merci, répondit Jade, sa voix à peine plus qu'un souffle, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Vous avez… une présence, enchaîna Silas, ses yeux plantés dans les miens. Une énergie. C'est rare.
— On apprend à survivre, rétorquai-je, tenant son regard.
Un sourire lent étira les lèvres de Silas.
— La survie, c'est une chose. La réussite, c'en est une autre. Nous pourrions vous aider à… réussir.
Leo sortit un étui à cigares, en offrit un à son frère qui le refusa d'un geste, puis en alluma un pour lui-même, prenant son temps.
— L'agence est un bon début, reprit-il en expirant une fumée âcre. Mais le vrai pouvoir est ailleurs. Dans les bons cercles. Les bonnes introductions.
Son regard glissa de Jade à moi.
— Nous donnons une petite réception, vendredi prochain, dans notre propriété de Chelsea. Discrète. Entre personnes… ambitieuses. Vous feriez sensation.
C'était un ordre, déguisé en invitation. Un premier test.
Jade me lança un regard rapide. Je vis la peur, mais aussi la détermination. La même qui bouillonnait en moi. C'était le piège. Le leur. Et le nôtre.
— Nous serons ravies de venir, répondis-je pour nous deux, un sourire poli et vide aux lèvres.
Leo hocha la tête, satisfait. Silas me dévisagea un instant de plus, comme s'il cherchait la faille. Il ne la trouverait pas. Nous les avions cachées trop profondément.
Ils s'éloignèrent, laissant derrière eux le parfum du cigare et du danger.
— C'est ça ? chuchota Jade dès qu'ils furent hors de portée de voix. Le premier pas ?
— C'est la porte d'entrée, corrigeai-je en serrant son bras. De leur monde. Et de notre vengeance. Ils veulent nous faire passer pour des trophées. Nous allons leur montrer ce que des trophées peuvent faire, quand elles décident de se venger.
Je regardai leurs dos disparaître. La chasse était ouverte. Et pour la première fois, les chasseurs ne savaient pas qu'ils étaient aussi le gibier.
SILASOn rentre. La maison est silencieuse. Les filles dorment déjà, ou font semblant. Je vais dans la chambre des enfants, je les regarde une dernière fois.Lucas, qui ressemble tant à Léo.Thomas, qui a mon sourire.Lune, qui a les yeux de Jade.Mes enfants. Notre enfants.Je ferme la porte doucement, rejoins ma chambre. Jade est là, les yeux ouverts.— Ils dorment ?— Oui.— Tu les as regardés ?— Oui.— C'est beau ?— C'est tout.Elle sourit, se serre contre moi.— Je t'aime, Silas.— Je t'aime, Jade.— Pour toujours ?— Pour toujours.RAVENLéo rentre. Je l'entends dans la salle de bain, puis il se glisse dans le lit.— Ils dorment ? je demande.— Oui. Silas est allé les voir.— Il fait ça tous les soirs.— Je sais.— C'est touchant.— Oui.Léo me prend dans ses bras.— Raven ?— Oui ?— Merci.— De quoi ?— D'avoir dit oui. Ce jour-là. Et tous les jours depuis.— Merci d'avoir demandé.On s'embrasse. Tendrement. Profondément.— Bonne nuit, mon amour.— Bonne nuit.JADEJe m'endo
LÉOJe m'appelle Léo .J'ai quarante-deux ans.Je vis dans une maison avec les gens que j'aime.Raven, ma femme, mon amour, ma lumière.Silas, mon frère, mon pilier, mon meilleur ami.Jade, sa femme, ma sœur de cœur, ma complice.Et nos enfants. Lucas, Thomas, et la petite dernière, née l'hiver dernier. Elle s'appelle Lune. Parce qu'elle est arrivée une nuit de pleine lune, parce que Raven voulait un prénom doux, parce que ça nous a fait sourire.Notre vie n'est pas parfaite. On se dispute encore, parfois. On a des jours sans, des jours gris, des jours où tout semble difficile.Mais on a des jours avec. Des jours bleus, des jours dorés, des jours où le bonheur déborde.On a surtout nous.Et ça, ça suffit.RAVENJe m'appelle Raven.J'ai vingt-huit.Je suis PDG de notre entreprise . Jade est mannequin professionnelle comme moi . On travaille ensemble, main dans la main, comme on fait tout.Notre dernier livre, "Familles", est un best-seller. Des photos de gens, de vies, d'amours. De tou
LÉOCinq ans plus tard.Je suis sur la terrasse. Le café est chaud. Le jardin est magnifique. Et dans l'herbe, deux petits garçons jouent avec leur mère.Lucas, trois ans, les cheveux de Raven et mes yeux. Il court après un ballon, tombe, se relève, rit.Thomas, dix-huit mois, le sourire de Jade et le regard de Silas. Il essaie de marcher, titube, s'accroche à l'herbe, avance encore.Raven et Jade sont avec eux. Elles les regardent, les guident, les aiment.Silas me rejoint, une tasse à la main.— Beau spectacle, dit-il.— Le plus beau.— On a réussi, Léo.— Oui.— Vraiment réussi.— Oui.Je pose ma main sur son épaule.— Merci, Silas.— De quoi ?— D'être mon frère. D'avoir été là. Toujours.— Merci d'être le mien.RAVENJe regarde mes fils jouer. Nos fils. Ceux que j'ai portés, que j'ai mis au monde, mais qui sont aussi les leurs. Jade qui les a bercés, Silas qui leur a appris à marcher, Léo qui leur lit des histoires chaque soir.— Ils sont beaux, dit Jade en s'approchant.— Comme
JADEC'est mon tour. Je regarde Silas. Mes mains tremblent un peu, mais ma voix est claire.— Silas. Tu te souviens de notre première nuit ? Tu m'as dit que tu ne savais pas aimer, que tu avais peur de mal faire. Regarde-nous maintenant. Regarde ce qu'on est devenus. Toi et moi. Nous. On a appris ensemble. On a grandi ensemble. On s'est construits l'un l'autre. Alors aujourd'hui, je te promets de continuer. De continuer à apprendre, à grandir, à construire. Avec toi. Pour toi. Pour nous.Silas a les yeux brillants. Il prend ma main, l'embrasse.Puis il parle.— Jade. Je t'ai cherchée toute ma vie sans le savoir. Je croyais chercher des choses, des sensations, des fuites. Mais non. Je te cherchais toi. Et quand je t'ai trouvée, tout s'est éclairé. Alors je te promets de ne jamais te perdre. De te chercher toujours, même quand tu seras là, même quand tu seras à côté de moi. De te regarder comme si c'était la première fois, tous les jours. De t'aimer comme si c'était le dernier, toutes l
LÉOUn an plus tard.Je suis assis sur la terrasse de notre maison, un café à la main, et je regarde le soleil se lever sur notre jardin. Les arbres ont grandi, les fleurs que Raven a plantées au printemps dernier sont écloses, et quelque part dans les branches, un oiseau chante.Un an.Un an que tout a commencé. Un an que nos vies se sont emmêlées pour de bon.À l'intérieur, j'entends des bruits. La maison s'éveille. Des pas dans l'escalier, une porte qui s'ouvre, des rires étouffés.— Tu es là, dit Raven en apparaissant sur le pas de la porte.Elle est en robe de chambre, ses cheveux en bataille, les yeux encore gonflés de sommeil. Elle est belle. Elle est toujours belle.— Je regarde le jour se lever.— Tu fais ça souvent maintenant.— Toi tu me l'as transmis.Elle s'approche, s'assoit sur mes genoux, prend ma tasse de café et boit une gorgée.— Amer, dit-elle en grimaçant.— Comme moi.— Toi t'es pas amer. Tu es doux. Le plus doux.Elle pose sa tête contre mon épaule. On reste là,
JADEFrançoise nous rejoint, un sourire amusé aux lèvres.— Mes petites, dit-elle. Vous venez de vous faire des ennemies.— On s'en fiche, je réponds.— Bien. Très bien. Parce que dans ce métier, il faut savoir encaisser. Et vous venez de montrer que vous savez. Pas de drama, pas de crise de larmes, juste de la dignité. J'aime ça.Elle sort une carte de sa poche.— Tenez. C'est mon numéro personnel. Je veux vous revoir. Pour un vrai projet. Pas juste un test.— Vraiment ? demande Raven, surprise.— Vraiment. Vous avez du talent, toutes les deux. Mais surtout, vous avez une force. Celle de rester vous-mêmes quoi qu'il arrive. Gardez ça. Ne laissez personne vous le prendre.On la remercie, on la salue, on sort.Dehors, l'air est frais. Paris vit autour de nous, indifférent à ce qui vient de se passer. Je prends une grande inspiration.— Ça va ? demande Silas.— Oui. Fatiguée. Mais oui.— T'as été incroyable.— Toi aussi. Quand t'es venu te mettre derrière moi... j'ai senti ta présence.







