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Le songe de Madame Daphné Delacroix était un ballet orchestré par l'ordre. Chaque matin, le bruit de ses mocassins Hermès sur le parquet ciré du salon était le signal de l'ouverture d'un nouveau jour… et d’une nouvelle manœuvre. Mais ce matin de septembre, la mélodie était une marche militaire. Elle tenait entre ses mains non pas un café, mais son Cahier Secret, relié de cuir de veau bleu nuit, l’instrument de sa nouvelle obsession.
— Nous devons optimiser, Gustave, annonça Daphné en s’installant à la table.
Gustave, son majordome aussi discret que résigné, s’avança pour lui servir son thé Earl Grey.
— Optimiser quoi, Madame ? Les placements boursiers ? — Les placements matrimoniaux, Gustave ! Les placements matrimoniaux !
Daphné ouvrit son cahier à la page intitulée "Saison 20XX : Cibles et Stratégies". À l’encre verte, un tableau répertoriait ses trois fils, leurs défauts rédhibitoires, et la solution qu’elle avait dénichée.
— L’Aîné, Alexandre. Trente-quatre ans. Avocat. Défaut : traite l’amour comme un contrat. Solution : Béatrice de Valois. Fille de sénateur, banquière. Elle parle le même jargon de fusion-acquisition, mais elle est présentable. Il ne se méfiera pas. — Une approche très… transactionnelle, Madame, hasarda Gustave. — Exactement ! Le Cadet, Benjamin. Vingt-neuf ans. Photographe. Défaut : l’art, la saleté, l’horreur de l’engagement. Solution : Éloïse Dubois. Restauratrice d’art. Elle apprécie la beauté, mais elle a un vrai métier et ne vit pas sous un pont. Elle saura le cadrer. — Et le plus sensible… Cédric, Madame. — Ah, Cédric ! Vingt-six ans. Professeur. Défaut : la naïveté. Il s’attache à n’importe quelle femme qui porte des bracelets brésiliens et lui parle de ses chakras. Solution : Sophie Leclerc. Bibliothécaire. Solide, intelligente, une culture à toute épreuve, le genre de femme à lui préparer des infusions quand il déprime après avoir lu un poème triste.
Elle referma le cahier avec un claquement sec.
— Ce soir, Gustave, a lieu le Gala de la Fondation du Musée des Beaux-Arts. C’est l’ouverture de la Saison des Épouses. Nos trois cibles y seront, nos trois fils y seront. Et nous allons faire en sorte qu’ils se rencontrent de façon… tout à fait fortuite.
Huit heures plus tard, le grand salon du Musée des Beaux-Arts de Paris scintillait sous la lumière des chandeliers. Daphné, majestueuse dans une robe de soie prune, était postée près de l'entrée, un verre de champagne à la main, mais l'œil sur l'horloge.
Ses premières cibles arrivèrent à l'heure : Béatrice de Valois et ses parents, le Sénateur et son épouse. Elles étaient parfaites : chic sans être ostentatoire.
Puis vinrent les fils.
Alexandre fut le premier. Veste de smoking impeccable, posture droite, il salua sa mère d'un baiser rapide sur la joue, ses yeux déjà rivés sur l'endroit où il pourrait réseauter.
— Mère. Votre gala est impeccable, comme toujours. — Alexandre. J’ai arrangé une petite rencontre pour vous. Monsieur de Valois aimerait discuter de la nouvelle législation bancaire, annonça-t-elle avec un sourire forcé. — Bien sûr. J’ai vingt minutes avant d’appeler Hong Kong.
Daphné le regarda se diriger vers Béatrice. Leur conversation démarra immédiatement, froide et technique. Parfait.
Cédric arriva ensuite, les mains moites. Il avait réussi à enfiler son smoking, mais il ressemblait à un enfant le jour de sa première communion.
— Maman, puis-je… Je ne peux pas. Il y a trop de monde. Mon cœur bat trop vite. — Mon chéri, arrêtez ces bêtises. Sophie Leclerc, la bibliothécaire, est là. Elle est charmante. Elle s’occupe du club de lecture des poètes maudits. Vous avez tellement de points communs. — Mais... Et si je renversais mon verre sur elle ? — Vous ne renverserez rien. Vous lui parlerez de Baudelaire et tout ira bien.
Elle le poussa doucement en direction du buffet, vers Sophie, puis se détourna pour accueillir Benjamin.
Le Cadet entra en dernier, mais fit plus de bruit que les autres. Il portait un smoking, oui, mais il l'avait associé à des chaussures de randonnée impeccablement cirées. Un appareil photo pendait à son cou.
— Mère, la promesse tient toujours ? Je peux shooter en coulisses ? Ces gens sont trop statiques. Je veux de l'émotion brute. — Oui, mon ange, juste après avoir pris un verre avec Éloïse Dubois. Elle est passionnée de restauration de fresques, tu pourrais la photographier au travail. — Une autre de vos rencontres fortuites ? demanda Benjamin en levant un sourcil amusé. — Mon devoir de mère, seulement. Allez, elle est près des tableaux flamands.
Daphné eut un frisson de victoire. Les trois fils étaient dans l'arène. Le plan était en marche.
Elle reporta son attention sur Cédric et la panique la frappa.
Cédric était introuvable. À la place, une flaque de vin rouge sur la moquette, près de l'endroit où elle l'avait laissé. Et un majordome qui chuchotait :
— Madame, Monsieur Cédric est aux toilettes. Il semblerait qu’il ait… glissé.
Le Plan C était déjà un désastre. Daphné serra les dents. Elle se pencha vers son sac, activa le talkie-walkie de poche, et murmura :
— Gustave, alerte rouge. Opération Sauvetage du Benjamin. Et dites à Benjamin d’arrêter de fixer cette serveuse qui porte des dreadlocks.
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Dans la pénombre feutrée des archives Visconti, la tension était palpable. La salle sentait la poussière, le papier vieilli et le désir de contrôle de Daphné.Alexandre et Lyra travaillaient côte à côte à une immense table en acajou. Alexandre, le costume impeccable, maniait les registres de transport du XVIIIe siècle, cherchant des manifestes. Lyra, les manches retroussées, examinait des lettres privées et des inventaires de cargaison.Daphné se tenait à l'écart, prétendant lire un journal italien, mais écoutant chaque mot.— Regarde ça, Alexandre, murmura Lyra, pointant une note manuscrite. Un inventaire de bord datant de 1944. Une caisse est marquée "Contenu sensible – Propriété V.F." — V.F. ? C'est la signature de l'officier de liaison que nous cherchions, dit Alexandre. Cette caisse a été déroutée de son transport original vers Palerme. Elle a été déclarée "endommagée" et déchargée ici, à Naples, pour être stockée.— Mais où ? s'interrogea Lyra. Les documents disent qu'elle a été







