Se connecterLa vengeance de l’héritière oubliée Pendant onze ans, Vaelys Serhan aimé Kaïren Volkov, l’homme qui l’a pourtant condamnée à l’exil après un scandale monté de toutes pièces dans la cité luxueuse de Noctharis. Trahie, humiliée et remplacée par une autre femme, elle disparaît pendant six longues années. Mais lorsqu’elle revient sous une nouvelle identité, plus froide et puissante que jamais, l’empire des Volkov commence à s’effondrer. Kaïren, autrefois cruel et inaccessible, tombe alors à genoux devant celle qu’il a détruite… ignorant que Vaelys ne désire plus son amour, seulement sa chute.
Voir plusChapitre 1
Vaelys
La pluie est glaciale. Elle transperce la soie déchirée de ma robe comme des milliers d’aiguilles et s’écrase sur le pavé de la place publique avec un bruit de tambour funèbre. Mes pieds nus saignent sur les dalles inégales, mes poignets sont lacérés par les menottes de fer, et le froid mord mes os jusqu’à la moelle. Autour de moi, la foule de Noctharis gronde, haineuse, avide. Des visages que j’ai connus, des hommes qui ont mangé à la table de mon père, des femmes qui m’appelaient « amie » hier encore. Leurs bouches tordues hurlent des mots que mon esprit refuse d’enregistrer. Traîtresse. Meurtrière. Serpent. Je ne les entends plus. Le vent mauvais qui balaie la cité des Volkov emporte tout, sauf la silhouette immense qui se dresse devant moi, immobile comme un dieu de marbre, et mon cœur qui continue de battre pour lui envers et contre tout.
Kaïren.
Son nom est une prière que mes lèvres ne prononceront plus jamais. Il est là, debout, vêtu de noir et d’argent, les épaules larges, la mâchoire ciselée, les cheveux de jais plaqués en arrière avec une précision militaire. Ses yeux gris d’orage, ces yeux dans lesquels je me suis noyée pendant onze années, sont posés sur moi avec une indifférence qui me brise plus sûrement que les cris de la foule. Il porte des gants de cuir noir. Ses mains, ces mains qui ont caressé ma peau, qui ont tenu les miennes lors des nuits d’angoisse, sont jointes derrière son dos. Son costume de soie sombre ne porte pas un pli. Il est l’élégance même, l’arrogance incarnée, la perfection cruelle d’un monde qui m’a déjà effacée.
Les lanternes suspendues aux arches de l’Agora diffusent une lumière jaune et maladive, une lumière d’hôpital qui creuse ses traits et donne à son visage une beauté presque surnaturelle, irréelle, terrifiante. L’odeur du sel marin se mêle à celle, plus douce, des glycines qui grimpent aux colonnes de marbre noir, comme si la nature elle-même refusait de laisser mourir la beauté en même temps que moi. Je suis agenouillée sur les dalles froides, ma robe de soie ivoire souillée de boue et de sang, mes cheveux dénoués qui collent à mes joues. Je tremble, mais ce n’est pas de froid. C’est de honte. Une honte si profonde qu’elle me donne envie de vomir.
— Vaelys Serhan.
Sa voix ne tremble pas. Elle est grave, basse, parfaitement maîtrisée, amplifiée par l’acoustique de la place. La foule fait silence, suspendue à ses lèvres comme à un oracle. Je lève la tête pour croiser son regard, et l’espace d’un battement de cils, je cherche une fissure. Une ombre. Un remords. Mais il n’y a rien. Rien qu’un mur de glace.
— Vous avez été reconnue coupable de haute trahison contre la maison Volkov, de conspiration avec nos ennemis, et du meurtre de Lord Ashford.
Chaque mot est une lame qu’il enfonce sans colère, presque avec lassitude. Mon souffle se bloque. Ma gorge se noue. Je veux crier, je veux hurler que tout est faux, que les preuves sont fabriquées, que Sélène et son père ont payé des témoins, que jamais, jamais je n’ai trahi celui que j’aimais. Mais les mots ne sortent pas. Ils se cognent contre une paroi invisible et retombent en poussière.
— Vous serez exilée de Noctharis avant le coucher du soleil. Vous ne pourrez jamais y remettre les pieds. Vous êtes déchue de tous vos titres, de toute fortune, et votre nom sera effacé des registres de la cité. La demeure des Serhan sera confisquée. Votre mémoire est condamnée à l’oubli.
La demeure des Serhan. Le mot frappe comme un coup de massue. La maison de mon père, de ma mère, de mes ancêtres, les rosiers que ma grand-mère a plantés, la bibliothèque où j’ai appris à lire, le grand miroir de l’entrée où je me regardais enfant. Tout cela va disparaître. Mes parents ne sont plus là pour le voir. Ils sont morts il y a trois mois, dans un accident de voiture opportun, alors qu’ils tentaient de prouver mon innocence. Et voilà que leur fille, leur seule héritière, est jetée à la rue comme une malpropre.
— Kaïren, je t’en supplie.
Ma voix est brisée, méconnaissable. J’ai tellement pleuré ces dernières nuits que je n’ai plus de larmes. Pourtant, une dernière perle au coin de mon œil, une dernière goutte de dignité. Je m’accroche à son regard comme une noyée à une épave.
— Je n’ai rien fait. Rien. Onze ans, Kaïren. Onze ans à tes côtés, et tu ne me crois pas. Regarde-moi. Regarde-moi vraiment.
Quelque chose passe dans ses prunelles. Une ombre infime, un frémissement presque imperceptible. Ses doigts gantés se crispent derrière son dos, je le sais parce que je connais son corps par cœur, chaque muscle, chaque tension. Mais il ne cède pas. Il ne peut pas céder. Le patriarche Volkov ne peut pas vaciller devant la plèbe.
— Le verdict est irrévocable, répète-t-il, et sa voix est un peu plus rauque, comme si ces trois mots lui coûtaient plus que les précédents.
Il se détourne. Il me tourne le dos. Je vois la ligne de ses épaules, cette carrure que j’ai serrée tant de nuits, que j’ai griffée, embrassée, adorée. Il s’éloigne d’un pas souverain, et chaque pas est un coup de poignard dans ma poitrine. La foule s’écarte devant lui comme la mer devant Moïse.
Et c’est alors qu’elle apparaît, comme une marée montante. Sélène Ashford. Sa robe de velours grenat fend la grisaille de la place, son sourire est un poison distillé goutte à goutte. Elle glisse son bras sous celui de Kaïren, se hisse sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue. Il ne la repousse pas.
— Mon amour, ne t’attarde pas avec cette créature. Les gardes vont l’emmener.
Sa voix est mielleuse, triomphante. Ses yeux verts, bordés de khôl, glissent sur moi avec un mépris si total que j’en ai le souffle coupé. C’est elle. C’est elle qui a tout orchestré, j’en suis certaine. Elle et son père. Et lui, Kaïren, marche à ses côtés, aveugle, ou pire : consentant.
Ils disparaissent sous l’arche de la porte Ouest, aspirés par la lumière dorée de l’intérieur du palais Volkov. La foule se referme. Les gardes m’empoignent par les bras, me relèvent sans ménagement, me traînent hors de la place. Mes genoux raclent le sol, ma robe se déchire un peu plus, mes pieds nus glissent sur le pavé mouillé. La douleur est presque une délivrance. Elle m’empêche de penser. Elle m’ancre dans le réel, dans cette carcasse humiliée qu’on jette comme une ordure.
Derrière les grilles de l’Agora, je vois la silhouette du palais Serhan, la demeure de mes ancêtres, que l’on a saccagée ce matin même. Les rideaux de soie brûlent encore. Les rosiers de ma mère sont arrachés. Mon enfance est en cendres. Et pourtant, au fond de mes entrailles, une braise refuse de s’éteindre. Une colère noire, viscérale, que la pluie ne peut pas noyer. Je grave dans ma mémoire chaque détail de cette humiliation, chaque visage hilare, chaque pierre qui me blesse. Je grave surtout le dos de Kaïren, ce dos que j’ai embrassé, griffé, adoré, et qui s’éloigne sans un regard.
Je me jure une chose. Une seule. Je reviendrai. Je reviendrai, et quand ce jour arrivera, ce sera lui qui tombera à genoux.
La charrette qui me conduit hors de Noctharis bringuebale sur les pavés disjoints. On me jette à l’arrière, comme un sac de grain, sans un mot. La pluie continue de tomber, fine et glacée. Je ne sens plus mes membres. Mon corps n’est plus qu’une enveloppe de douleur. Mais mon esprit, lui, est lucide, terriblement lucide. Chaque visage de la foule est gravé dans ma mémoire. Chaque mot de Kaïren résonne en boucle. Vous ne pourrez jamais y remettre les pieds. Votre mémoire est condamnée à l’oubli. Je me répète ces phrases en boucle, non pour me flageller, mais pour nourrir la haine qui s’enracine dans mon ventre. Cette haine sera mon pain quotidien. Elle sera mon oxygène, mon eau, mon soleil. Elle me maintiendra en vie quand tout le reste aura disparu.
Je ne sais pas encore comment je survivrai. Je n’ai plus d’argent, plus de nom, plus d’alliés. Mais j’ai une promesse : je reviendrai. Et cette promesse est la seule chose qui m’empêche de me jeter de la charrette pour en finir.
Les années d’exil sont une longue nuit que je traverse à tâtons. Il y a des jours où la faim me tord les entrailles, des nuits où le froid me réveille en sursaut, des heures où l’humiliation de ce que j’ai perdu m’écrase comme une pierre tombale. Je travaille dans des cuisines crasseuses, je dors dans des refuges pour sans-abris, je me cache de ceux qui pourraient me reconnaître. La première année, je manque de mourir trois fois. Une fois de pneumonie. Une fois d’une lame rouillée dans une ruelle de l’île grecque où j’ai échoué. Une fois de ma propre main, parce que la douleur est trop grande.
Mais chaque fois que je ferme les yeux pour abandonner, je revois le visage de Kaïren. Son regard froid. Son dos tourné. Et je me relève. La colère est un feu plus fort que la mort. Je l’alimente avec des souvenirs, des images, des détails. Le sourire de Sélène. La foule en liesse. Les rosiers de ma mère arrachés. Et je continue d’avancer, un pas après l’autre, jusqu’à ce que la nuit commence à pâlir.
Petit à petit, je me reconstruis. Je ne suis pas devenue Madame Nyx en un jour. J’ai appris à lire les marchés financiers dans des cybercafés crasseux. J’ai économisé sou après sou, investi dans des affaires que personne ne voyait, pris des risques que seuls les désespérés osent prendre. J’ai changé d’apparence, coupé mes cheveux, teint leur blonde cendrée en un miel sombre. J’ai appris à parler moins fort, à sourire de cette façon froide qui n’atteint jamais les yeux. J’ai étudié les hommes de pouvoir, leurs faiblesses, leurs vanités, et je les ai retournées contre eux. Je ne suis pas devenue riche en héritant. Je suis devenue riche en étant plus impitoyable que mes adversaires, plus patiente, plus intelligente. Ma fortune est propre, mon nom fictif est craint dans les salles de conseil de plusieurs capitales, et personne ne sait d’où je viens. Personne ne sait que la mystérieuse Madame Nyx, la femme d’affaires aux yeux d’acier, est en réalité un fantôme.
J’avance dans la vie avec une seule boussole : détruire les Volkov. Chaque décision financière que je prends, chaque alliance que je tisse, chaque empire que je bâtis a pour objectif ultime de me donner les moyens d’assouvir ma vengeance. Il m’arrive de me réveiller la nuit avec son prénom sur les lèvres, le corps tremblant, partagée entre une haine dévorante et un désir que je refuse de nommer. Je ne veux plus l’aimer. Je ne veux plus rien ressentir pour lui. Mais le cœur est un organe têtu, irrationnel, qui s’accroche aux fantômes.
La cicatrice sur mon cou, cette fine ligne blanche qu’un voleur m’a laissée sur l’île, est mon rappel quotidien de ce que le monde fait aux femmes qui n’ont pas de défense. Je la cache sous des cols de soie et de velours, comme on cache une faiblesse. Mais chaque soir, avant de me coucher, je la touche du bout des doigts, et je me souviens. Je me souviens de la douleur, du sang qui coulait, du mépris dans les yeux de mon agresseur, et du mépris dans les yeux de Kaïren. Ces deux mépris se confondent. Ils m’ont tous les deux abandonnée. Tous les deux condamnée. Alors ils paieront tous les deux.
Six années s’écoulent ainsi, dans l’ombre et la patience. Six années à préparer le retour. Et puis un matin, je reçois la nouvelle que j’attendais : l’empire Volkov vacille. Des rumeurs de corruption, de dettes cachées, de partenaires qui se retirent. Le fruit est mûr. Il est temps de rentrer.
La limousine noire glisse sur l’asphalte mouillé comme un félin. Derrière la vitre teintée, Noctharis déroule ses lumières nocturnes, ses canaux bordés de lanternes pourpres, ses statues de marbre qui montent la garde sur les ponts. Rien n’a changé. La même opulence arrogante, la même beauté cruelle. L’air sent le jasmin et le diesel, le luxe et l’humidité des canaux. Je baisse la vitre, respire profondément, et une vague d’émotions me submerge. C’est l’odeur de mon passé. C’est l’odeur de ma jeunesse assassinée.
Je suis de retour, mais je ne suis plus Vaelys Serhan. Vaelys est morte d’humiliation et de chagrin sur une île grecque que personne n’a jamais su nommer. Celle qui est assise dans cette limousine, enveloppée de soie noire, un collier d’onyx et de diamants à la gorge, est une autre femme. Une femme sans passé, sans attaches, sans pitié. Mes cheveux courts, d’un miel sombre et froid, encadrent un visage aux pommettes plus saillantes qu’autrefois, aux yeux plus durs, à la bouche peinte de bordeaux. Ma robe de velours noir épouse mes courbes comme une armure. Des gants de dentelle couvrent mes mains jusqu’aux coudes. Je suis l’élégance même, une élégance dangereuse.
La voiture ralentit devant une grille monumentale que je connais par cœur. Mon cœur s’arrête une fraction de seconde. La demeure des Serhan. Ma maison. Les grilles sont rouillées, les murs de pierre claire sont noircis par la suie, les fenêtres brisées. Des herbes folles ont envahi les allées, et les glycines sont mortes, leurs branches nues griffant le ciel nocturne. Le silence qui règne ici est un silence de tombeau.
— Arrêtez-vous.
Le majordome sursaute, mais obéit. Je descends de la voiture, mes talons claquant sur le pavé défoncé. La pluie fine de ce soir d’automne caresse mon visage levé vers la façade. Je pousse la grille, qui cède avec un grincement lugubre. Je marche dans l’allée envahie de ronces, jusqu’à la grande porte de chêne, à moitié arrachée. L’intérieur est un champ de ruines. Le marbre est fendu, les fresques du plafond lacérées, les lustres brisés en mille éclats de cristal. Mais la structure tient. Les murs sont encore debout. J’inspire longuement, et l’odeur de cendre et de moisi emplit mes poumons. Je souris. Un sourire froid, sans joie, mais un sourire.
— Madame Nyx, tout va bien ? s’inquiète mon majordome en me rejoignant.
— Parfaitement, dis-je sans me retourner. Demain, vous enverrez les architectes. Je veux cette demeure restaurée à l’identique avant les premières neiges. Les fresques, les corniches, les rosiers. Tout. Vous ferez livrer des centaines de roses blanches. Et vous engagerez les meilleurs artisans du pays. Le coût importe peu.
— Bien, Madame.
Je monte l’escalier de pierre. Chaque marche craque sous mon poids, mais je ne faiblis pas. Je reconnais chaque recoin malgré les décombres. Au fond du couloir, la chambre de mes parents est vide, dévastée, le papier peint arraché. La mienne, au bout de l’aile Est, a conservé un fragment du décor de mon enfance : un lambeau de ciel bleu et des oiseaux en plein vol, à moitié calcinés. Je pose ma main gantée sur ce fragment de paradis perdu et je ferme les yeux.
Je revois ma mère, assise près de la fenêtre, un livre à la main. Mon père, qui m’apprenait à jouer aux échecs dans la bibliothèque. Les rires, les chansons, les Noëls au coin du feu. Tout cela a été réduit en cendres par la cupidité et le mensonge. Parce que j’ai été naïve. Parce que j’ai cru que l’amour pouvait arrêter les complots. Parce que j’ai cru que Kaïren me choisirait.
La gorge serrée, je ravale les larmes. Les larmes sont pour les faibles. Et je ne suis plus faible. Je retire mes gants, un à un, et du bout des doigts, je caresse la cicatrice sous mon col. La peau est lisse, froide, tendue. Ma médaille de guerre. Mon rappel quotidien que la survie est une victoire en soi.
Je quitte la maison sans me retourner. Le majordome m’attend dans la voiture. Je lui dicte d’autres instructions pendant que nous roulons vers l’hôtel particulier où je résiderai en attendant la fin des travaux. Puis je me renfonce dans le cuir des sièges, et je laisse Noctharis défiler derrière la vitre. La ville est un bijou vénéneux, et ce soir, je vais entrer dans la fosse aux lions.
Le palais des Fondateurs est une monstrueuse pièce montée de marbre blanc et d’or, posée au bord du canal principal. Ce soir, pour le gala annuel de l’aristocratie, la façade ruisselle de lumière. Des limousines déposent un flot ininterrompu de femmes en robe de gala et d’hommes en smoking sur le tapis rouge. Les flashes crépitent, les journalistes se bousculent, et les badauds, derrière les barrières, tendent le cou pour apercevoir les célébrités de Noctharis.
Ma voiture s’arrête à mon tour. La portière s’ouvre, et le bruit du monde m’assaille. Je pose un escarpin de satin noir sur le sol, puis l’autre, et je me redresse avec la lenteur étudiée d’une déesse qui descend de l’Olympe. Le silence se fait, d’abord aux premiers rangs, puis de proche en proche. On murmure, on s’interroge. Madame Nyx. La mystérieuse femme d’affaires. La rumeur m’a précédée. Les flashes crépitent de plus belle, et j’avance, sans un regard pour les journalistes, sans un sourire, sans un signe. Ma cape de soie noire flotte derrière moi, portée par le vent.
Dans la salle de bal, les lustres de cristal projettent des arcs-en-ciel sur les robes de gala et les uniformes. Un orchestre joue une valse lente et mélancolique. Les conversations bruissent comme une ruche. Je sens des centaines de regards se poser sur moi, curieux, méfiants, admiratifs. Je prends une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur, et je m’arrête au centre de la pièce, tournant lentement la tête pour observer la faune.
Et alors, je le vois.
Il est adossé à une colonne de marbre, un verre de whisky à la main, en grande conversation avec un homme que je ne connais pas. Son costume anthracite est impeccable, ses cheveux sont plus courts qu’autrefois, quelques fils d’argent strient ses tempes. Il a le visage légèrement marqué, comme si les six dernières années n’avaient pas été un long fleuve tranquille. Mais c’est lui. C’est Kaïren Volkov. Mon bourreau. Mon fantôme. Mon obsession.
Mon cœur s’emballe. Ma main se crispe sur la coupe de champagne. Je lutte pour garder mon masque de glace. Il ne m’a pas encore vue. Il ne sait pas qui je suis. Pour lui, je ne suis qu’une inconnue fascinante, une étrangère dont tout le monde parle. La musique continue de jouer. Les couples tournoient sur la piste. Et pendant un long moment, je reste immobile, à le regarder exister dans ce monde que j’ai tant haï.
Puis, comme si un instinct ancien l’avertissait de ma présence, il tourne la tête. Ses yeux gris d’orage balaient la foule et s’arrêtent sur moi. Nos regards se croisent. Le temps se fige. La musique s’éloigne, les conversations ne sont plus qu’un bourdonnement lointain. Je soutiens son regard sans ciller, sans sourire, sans lui donner la moindre indication.
Quelque chose passe dans ses prunelles. Une reconnaissance ? Une fascination ? Une inquiétude ? Je n’en sais rien. Mais il ne détourne pas les yeux. Il me fixe comme s’il cherchait à percer un mystère, à retrouver une empreinte perdue. Son verre reste suspendu entre ses doigts. Ses lèvres s’entrouvrent, comme s’il allait parler, mais aucun son ne sort.
Alors, lentement, délibérément, je porte la coupe à mes lèvres et je bois une gorgée de champagne en conservant son regard prisonnier. C’est une déclaration de guerre silencieuse. C’est le premier coup d’une longue partie que je vais gagner.
Il pose son verre sur le plateau d’un serveur sans même le regarder. Il fait un pas vers moi, puis un autre, fendant la foule avec cette aura qui ne l’a jamais quitté. Je ne recule pas. Je ne fuis pas. Je l’attends, statue de glace au milieu de la fournaise mondaine.
Lorsqu’il n’est plus qu’à un mètre, je distingue la nuance exacte de ses yeux, l’ombre d’une barbe naissante sur sa mâchoire, la cicatrice minuscule près de sa tempe droite, souvenir d’un accident de cheval que j’avais soigné de mes propres mains il y a une éternité. Son odeur, ce mélange de cuir, de cèdre et de tabac blond, m’atteint comme une drogue. Ma haine vacille un instant, ébranlée par la mémoire du corps.
— Madame Nyx, je présume ? dit-il d’une voix grave, une voix que je n’ai entendue que dans mes cauchemars depuis six ans.
Je ne réponds pas tout de suite. Je laisse le silence s’étirer, et je le vois qui doute, qui cherche, qui se demande pourquoi cette inconnue éve
Chapitre 36KaïrenJe suis retourné à la demeure des Serhan le soir même. Je n'ai pas prévenu, je n'ai pas pris la peine de faire annoncer ma visite. J'ai traversé le parc d'un pas mécanique, le cœur battant à tout rompre, la photographie toujours présente dans mon esprit comme une marque au fer rouge. Les gardes m'ont reconnu, la grille s'est ouverte, et Aldric, le majordome, n'a même pas tenté de m'arrêter. Peut-être a-t-il compris, à l'expression de mon visage, que rien ni personne ne pourrait me retenir.Je l'ai trouvée dans le grand salon, assise devant la cheminée. Elle avait repris des forces, mais elle était encore pâle, enveloppée dans un châle de laine noire. Les flammes dansaient dans ses yeux de glace, et elle n'a pas sursauté quand je suis entré. Elle m'atten
Chapitre 35KaïrenJe n'ai pas quitté la demeure des Serhan tout de suite. Quelque chose me retenait dans ces murs, une intuition vague, un pressentiment qui me nouait l'estomac. Après avoir laissé Vaelys — car c'est elle, j'en suis désormais presque certain — se reposer, j'ai erré dans les couloirs, les mains dans les poches, le cœur lourd. Les ouvriers ne commençaient leur travail qu'à huit heures, et la maison était encore silencieuse, baignée dans cette lumière pâle et froide qui précède le plein jour.Je suis entré dans la bibliothèque. C'est là que je l'ai vue pour la première fois, il y a des années, quand elle n'était encore qu'une jeune fille aux yeux trop grands pour son visage, assise sur un tabouret, un livre à la main, qui avait levé vers moi
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Chapitre 40VaelysLa porte se referme sur Kaïren avec un bruit sourd, et le silence retombe sur la chambre comme une pierre tombale. Mes jambes me portent à peine, mais je reste debout, adossée au battant, les mains plaquées contre le bois comme pour empêcher quiconque d'entrer à nouveau. Ma respiration est courte, saccadée. Mon cœur bat trop vite, trop fort, et je sens ma poitrine se comprimer, comme si un étau invisible m'enserrait les côtes. Il est parti. Je l'ai chassé. C'est ce que je voulais. Alors pourquoi ai-je l'impression de m'être arraché un organe vital ?Je m'écarte de la porte et fais quelques pas chancelants dans la chambre. La pièce oscille autour de moi, les murs fraîchement repeints, le lit aux draps blancs, la fenêtre par où filtre la lueur glacée de la lune. Tout est à sa place, et pourtant, rien n'est plus comme avant. Kaïren est entré ici, il s'est agenouillé, il a pleuré, il a prononcé des mots que je n'aurais jamais cru entendre de sa bouche. « Je t'aime, Vael


















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