MasukChapitre 2
Lucien
La fumée de mon cigare monte en volutes paresseuses vers le plafond à caissons de mon bureau, et moi, Lucien Ashford, héritier d'une dynastie qui pèse des milliards, maître d'un empire que personne n'ose défier, je ne dors pas, je ne dors plus depuis que je l'ai laissée partir, depuis que j'ai obéi à mon père comme un lâche et sacrifié la seule femme que j'aie jamais aimée. Dehors, New York rugit, klaxonne, halète, mais ces bruits ne m'atteignent qu'à travers une couche de silence ouatée, parce que ce triplex au sommet de la tour Ashford, avec ses murs tapissés de livres anciens, ses tableaux de maîtres et ses lustres en cristal de Bohême, n'est qu'un mausolée doré où j'erre sans fin. Chaque nuit, le souvenir de Nyra me ronge, un acide lent qui dissout le goût du pouvoir, le plaisir des conquêtes, l'orgueil de mon nom.
Je me lève, les muscles tendus sous la soie de ma robe de chambre, et je marche jusqu'à la fenêtre. Mon reflet dans la vitre teintée me renvoie l'image d'un homme que le monde entier envie, trente-sept ans, un corps que j'entretiens avec la discipline d'un athlète, des traits taillés à la serpe que l'on dit magnétiques, des yeux d'un bleu si pâle qu'on les compare à ceux d'un loup. Mais sous cette façade, il n'y a qu'un homme hanté, damné par sa propre faiblesse, qui cherche depuis sept ans une trace de cette femme évanouie sans laisser la moindre empreinte, sans un compte bancaire, sans un billet d'avion, sans rien. Elle était enceinte quand elle est partie, je le savais, et je n'ai rien fait, rien osé faire, parce que mon père avait menacé de la détruire, de la briser, de l'envoyer en prison, et que j'ai plié, je me suis brisé avant elle.
Je pose mon front contre le verre glacé, les mains enfoncées dans les poches de mon pantalon de soie sombre, et je regarde cette ville qui m'appartient sans vraiment la voir, parce que mes yeux cherchent autre chose, un fantôme aux cheveux châtains, un rire clair comme une source en montagne, une douceur que je n'ai jamais retrouvée dans aucun lit, dans aucun corps, dans aucune des femmes qui traversent ma vie comme des ombres sans visage. Rien n'a de saveur, rien n'a de couleur, tout s'est éteint le jour où elle a franchi les grilles du manoir. Je donnerais chacun de mes milliards, chacun de mes palais, chaque once de ce pouvoir que personne n'ose défier, pour savoir si mon enfant respire quelque part, pour entendre son souffle, pour connaître la couleur de ses yeux.
Le feu crépite dans la cheminée, une bûche s'effondre dans une gerbe d'étincelles, et je me redresse, le cœur lourd, sans savoir qu'à quelques kilomètres de moi, dans un penthouse du Ritz-Carlton, une femme aux yeux noisette veille en ce moment même sur un petit garçon endormi, un petit garçon qui a mes yeux, mon front, ma mâchoire, et qui ignore jusqu'à mon existence. Je ne sais pas que la femme que j'ai cherchée sans relâche, que j'ai pleurée dans le silence de mes nuits sans sommeil, est revenue dans cette ville qu'elle avait fuie en me haïssant. Je ne sais rien de tout cela, et cette ignorance est encore ma seule paix, le dernier rempart avant la tempête qui s'approche, silencieuse, inévitable, et qui fera voler en éclats ce qui reste de mon empire et de mon âme.
Chapitre 87NyraLa femme qui m'attend dans ce café de Brooklyn s'appelle Iris Vane. Elle a été l'associée de Vespera. Sa confidente. Son ombre. Pendant des années, elles ont tout partagé. Les secrets. Les hommes. Les crimes. Puis Vespera l'a trahie. Elle l'a dépouillée. Elle l'a laissée pour morte. Et depuis, Iris Vane n'a qu'une obsession : se venger.Je l'ai contactée par des canaux détournés. Elle a accepté de me voir. Une seule fois. Dans un lieu public. Avec des gardes à proximité. Elle ne me fait pas confiance. Je ne lui fais pas confiance. Mais nous avons un ennemi commun.Je pousse la porte du café. Elle est là. Au fond. Une femme brune aux yeux verts. La quarantaine. Élégante. Dangereuse. Elle me voit. Elle ne sourit pas. Elle attend.Je m'assois en face d'elle. Je ne commande rien. Je la regarde.&md
Chapitre 86LucienLes journalistes sont massés devant les grilles du manoir. Des dizaines. Des caméras. Des micros. Des visages avides de scandale. Ils sont venus pour elle. Pour la salir. Pour la juger. Pour la détruire. Et je ne vais pas les laisser faire.Je sors seul. Sans Nyra. Sans gardes. Juste moi. Mon costume sombre. Mon visage fermé. Et ma colère. Une colère froide. Une colère dangereuse. Une colère que je ne cherche même plus à contenir.Les flashs crépitent. Les questions fusent. Toutes les mêmes. Toutes ignobles.— Monsieur Ashford ! Que pensez-vous des photos de votre femme avec un autre homme ?— Monsieur Ashford ! Allez-vous divorcer ?— Monsieur Ashford ! Votre femme vous trompe-t-elle depuis le début ?Je m'arrête. Je les regarde. Un par un. Et le silence tombe. Un silence lourd. Un silence qui dit
Chapitre 85NyraMon téléphone n'arrête pas de vibrer. Les notifications s'empilent. Les messages. Les appels. Les alertes. Je finis par le prendre. Par ouvrir. Et ce que je vois me glace le sang.Des photographies. De moi. Avec un homme. Dans des poses intimes. Des restaurants. Des hôtels. Des baisers volés. Sauf que je n'ai jamais vu cet homme. Sauf que je n'ai jamais été dans ces endroits. Sauf que ces photos sont fausses. Retouchées. Fabriquées. Mais elles circulent partout. Sur les réseaux. Dans les journaux. Dans les médias. Et sous chaque photo, les mêmes mots. Les mêmes accusations. « Nyra Callen trompe Lucien Ashford. » « La femme d'affaires aux mœurs légères. » « Celle qui a piégé un milliardaire et qui continue de le trahir. »Je pose le téléphone. Mes mains tremblent. Je rega
Chapitre 84VesperaJe les observe depuis ma voiture, garée en face du manoir. Les vitres teintées me protègent. Les gardes ne me voient pas. Mais moi, je les vois. Je vois tout. La lumière dans le salon. Les silhouettes qui bougent. Et cette image, cette image de bonheur tranquille, me brûle les yeux.Je les ai vus. Ce matin. Avant qu'ils ne rentrent. Lucien et Nyra. Ensemble. Souriants. Complices. Il lui tenait la main. Elle riait. Il la regardait comme s'il n'avait jamais rien vu d'aussi précieux. Et cette vision, cette vision d'un amour que je n'aurai jamais, m'a transpercée comme une lame.Je croyais que Nyra était une faiblesse. Une erreur. Une passade. Je croyais qu'elle n'était qu'un fardeau pour Lucien. Un poids. Une chaîne. Je croyais qu'en la menaçant, en la poussant à bout, je finirais par la briser. Par la faire fuir. Par la faire disparaître. Et qu'alors,
Chapitre 83LucienEvan dort. La maison est silencieuse. Nyra est assise dans le salon, un livre ouvert sur les genoux, mais elle ne lit pas. Elle regarde les flammes dans la cheminée. Je m'approche. Je m'assois près d'elle. Elle ne se retourne pas. Mais elle sait que je suis là.— Nyra.— Oui.— Il faut qu'on parle. De nous. De ce qui nous attend. De la guerre.Elle ferme le livre. Elle pose ses mains sur ses genoux. Elle me regarde.— Je t'écoute.— Vespera ne s'arrêtera pas. Darius non plus. Ils ont des alliés. Des ressources. Ils vont frapper. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'ils nous brisent. Ou jusqu'à ce que nous les brisions.— Je sais.— Alors voilà ce que je te propose. Un pacte. Pas un contrat. Pas une promesse en l'air. Un vrai pacte. Le premier de notre vie. Le premier qui compte.Elle inclin
Chapitre 82NyraVespera est partie. La porte a claqué. Le silence est retombé. Mais ses mots, eux, ne sont pas partis. Ils restent là. Dans l'air. Dans ma tête. Dans ma poitrine. « Tu ne sais rien de lui. Tu ne sais rien de ce qu'il a fait. Tu n'es qu'une intruse. »Je m'écarte de Lucien. Je marche jusqu'à la fenêtre. Je regarde le parc. Evan joue encore. Il rit. Il court. Il est insouciant. Il ne sait pas que sa mère vient d'entendre une autre femme prétendre connaître son père mieux qu'elle. Il ne sait pas que cette femme a menacé de tout détruire. Il ne sait pas que je tremble à l'intérieur. Mais je ne le montre pas. Je ne montre rien.— Nyra ?La voix de Lucien est douce. Prudente. Il s'approche. Il ne me touche pas. Il attend.— Tu vas bien ?— Non.Il ne dit rien. Il attend encore.&m







