LOGINLe troisième jour, elle craqua.Il pleuvait. Évidemment. Une pluie fine et froide qui collait aux vitres et rendait le ciel plus bas, plus lourd. Elle n'avait rien de prévu. Aucun rendez-vous, aucune course, aucune tâche administrative pour meubler le vide. Elle tourna dans l'appartement comme une bête en cage, ouvrit des placards qu'elle referma aussitôt, alluma la télévision pour l'éteindre cinq minutes plus tard.La chemise était dans le tiroir de sa table de nuit. Elle ne l'avait pas jetée. Elle n'avait même pas essayé. Elle l'avait pliée soigneusement, glissée sous ses pulls d'hiver, et elle avait refermé le tiroir comme on referme un cercueil.Elle ne l'ouvrit pas. Pas tout de suite. Elle résista jusqu'à midi, puis jusqu'à quatorze heures, puis jusqu'à seize heures. À dix-sept heures trente, alors que la pluie redoublait et que le jour déclinait, elle se retrouva assise sur le bord de son lit, le tiroir ouvert, la chemise blanche dépliée sur ses genoux.Elle ne la mit pas. Elle
La porte n'était pas encore fermée que Flora avait déjà l'impression d'étouffer.Pas à cause de ce qu'elle venait de faire. À cause de la façon dont il l'avait accepté. Elle lui avait ordonné de sortir de sa vie, et il n'avait pas discuté. Pas un mot. Pas une objection. Il s'était levé du canapé avec cette lenteur mesurée qui n'appartenait qu'à lui, avait pris son manteau sur le dossier de la chaise, et s'était dirigé vers l'entrée comme si elle venait de lui annoncer qu'il pleuvait dehors.Elle l'avait suivi jusqu'au seuil, le cœur battant, les poings serrés, attendant quelque chose. Une résistance. Une colère. Une supplique. N'importe quoi qui aurait prouvé qu'il tenait à elle, qu'il n'était pas déjà en train de s'éloigner avant même d'avoir passé la porte.Il n'avait rien montré. Il s'était arrêté sur le palier, avait boutonné son manteau avec des gestes précis, puis il s'était tourné vers elle.— Très bien. Maintenant, voyons combien de temps tu tiens.Il avait dit cela doucement,
Alexander la regarda, et quelque chose dans son visage changea. Ce n'était pas un sourire — il souriait rarement, et quand il le faisait, c'était toujours ce pli triste au coin des lèvres. C'était autre chose. Une ouverture. Une brèche dans la muraille.— Tu ne comprends pas ce que tu es en train de me faire, murmura-t-il.— Alors expliquez-le-moi. Sans métaphores. Sans fuites. Dites-le-moi pour que je comprenne.— Tu es en train de faire de moi quelqu'un qui ne sait plus être seul. Quelqu'un qui a passé soixante-deux ans à se suffire à lui-même et qui maintenant compte les heures entre deux visites. Quelqu'un qui a annulé un conseil d'administration pour aller marcher dans un parc sous la neige.— Ce n'est pas une mauvaise chose.— Pour moi, c'est un séisme. J'étais organisé, Flora. Réglé. Prévisible. Et puis tu es entrée dans ce bar, et tout a explosé.— Vous m'en voulez ?— Non. Je t'en veux de ne pas être arrivée plus tôt. Vingt ans plus tôt. Trente ans. Avant que je ne devienne c
Alexander n'avait pas bougé.La chemise blanche flottait sur les épaules de Flora, ce même tissu qu'il avait porté la nuit du bar, celui dont elle avait arraché les boutons dans la voiture avant même qu'ils arrivent au manoir. Il ne l'avait jamais récupérée. Il n'avait jamais demandé où elle était passée. Il avait supposé qu'elle l'avait jetée, brûlée, oubliée dans un sac de dons avec tout ce qui appartenait à cette nuit-là.Elle ne l'avait pas jetée. Elle se tenait devant lui, dans la lumière blanche de la véranda, et elle portait sa chemise contre sa peau.— Depuis le premier matin, dit-elle. Quand je suis partie. Je l'ai prise sans vous le dire.— Et tous les soirs ?— Oui. Tous les soirs où je dormais seule.Il ne posa pas la question suivante. Elle était écrite sur son visage, dans sa posture, dans la façon dont il crispait les doigts le long de son corps sans faire un geste vers elle.— Même quand vous m'en vouliez, reprit-elle. Même quand j'essayais de me convaincre que vous m'
Alexander passa une main dans ses cheveux, un geste nerveux qu'elle ne lui avait jamais vu. Il semblait lutter contre quelque chose, et Flora comprit soudain ce que c'était. Le contrôle. Cette satanée maîtrise qu'il exerçait sur tout, sur tous, et qui était en train de lui échapper.— Tu ne te rends pas compte, dit-il. Depuis le premier soir, je fais tout pour garder mes distances. Pour ne pas te faire peur. Pour ne pas te brusquer. Et toi, tu débarques ici avec ma chemise sur le dos, et tu me dis que tu dors avec. Tu n'imagines pas l'effet que ça me fait.— Quel effet ?— L'effet de tout envoyer promener. Les bonnes résolutions. La distance. La patience. Tout ce que j'essaie de construire depuis des semaines.— Peut-être que je n'ai pas besoin de distance. Peut-être que je n'ai pas besoin de patience. Peut-être que j'ai juste besoin de vous.— Flora...— Alexander.Ils se faisaient face, immobiles, à un mètre l'un de l'autre. La lumière grise du matin traversait la véranda, dessinait
Alexander ne répondit pas tout de suite.Il regardait la chemise, cette chemise blanche qu'il avait portée le premier soir, celle dont elle avait arraché les boutons dans la voiture, celle qu'elle avait gardée sans le lui dire, sans se l'avouer à elle-même. Elle flottait sur elle, trop grande, les manches relevées jusqu'aux coudes, le col ouvert sur sa clavicule. Elle n'avait rien en dessous.Il ne posa pas de question. Il n'en avait pas besoin. La réponse était là, sur sa peau, dans ce tissu froissé qu'elle avait serré contre elle pendant des nuits entières sans jamais oser le lui dire.— Depuis combien de temps ? demanda-t-il enfin.— Depuis le premier matin. Quand je suis partie du manoir. Je l'avais mise dans mon sac sans réfléchir. Ou peut-être que j'avais réfléchi. Je ne sais plus.— Tu ne m'en as jamais parlé.— Vous ne me l'avez jamais demandé.Il ébaucha un sourire, ce sourire triste qu'elle connaissait bien maintenant, celui qui creusait les rides au coin de ses yeux.— Touc







