ANMELDEN
Chapitre 1 — Celle qu'on n'attendait pas
Lyra
Je tourne la page. Le bruissement du papier dans le silence du jardin est la seule réponse que j'obtiens à la question que je n'ai pas posée. Le soleil du lac de Côme caresse les vieilles pierres de la villa Castiel, mais il ne franchit pas l'ombre du grand cèdre sous lequel je me suis réfugiée. Ici, dans cette poche d'obscurité fraîche, je suis invisible. Je l'ai toujours été.
Les mots de Dante dansent devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Quelque chose dans l'air est différent aujourd'hui. Les domestiques ont couru toute la matinée, les portes ont claqué, la voix de mon père a grondé derrière les murs épais du salon. Un orage se prépare, de ceux qui ne viennent pas du lac mais des humeurs paternelles.
Je connais ces silences-là. Ils précèdent toujours les tempêtes.
— Lyra.
La voix de ma mère. Pas celle qui appelle, non. Celle qui convoque. Deux syllabes qui tombent comme un couperet. Je lève les yeux. Elle se tient sur le perron, droite dans sa robe grise, le visage fermé. Elle n'a pas mis de rouge à lèvres. Ma mère ne sort jamais sans rouge à lèvres, sauf quand elle a pleuré.
Je marque ma page. Je referme le livre. Je me lève.
Le gravier crisse sous mes pas tandis que je traverse le jardin. Chaque pas me rapproche de quelque chose que je ne veux pas connaître. Ma mère ne me regarde pas quand j'arrive à sa hauteur. Elle fixe un point au-dessus de mon épaule, comme toujours. Comme si j'étais une porte qu'on n'a pas envie d'ouvrir.
— Ton père te demande au salon.
— Moi ?
Le mot m'échappe. Il est stupide, je le sais. Mais mon père ne me convoque jamais. Il m'ignore avec une constance qui frise la perfection. Depuis l'enfance, je suis la pièce du décor qu'on oublie d'épousseter.
Ma mère ne répond pas. Elle tourne les talons. Je la suis.
Le couloir est long, trop long. Les portraits des ancêtres Castiel me dévisagent sur mon passage. Tous ces visages sévères, tous ces yeux qui semblent me dire que je ne suis pas à ma place. Peut-être ont-ils raison. Je n'ai jamais été à ma place nulle part. Sauf dans l'ombre de Serena.
En passant devant le miroir du vestibule, j'aperçois mon reflet. Cheveux châtains tirés en arrière, robe trop sobre, regard trop grave. À vingt-trois ans, j'ai l'air d'une jeune femme qui a renoncé avant d'avoir commencé. C'est peut-être le cas.
La porte du salon est ouverte. Mon père est debout, dos à la cheminée. Il tient un verre de whisky. À onze heures du matin. Le deuxième, sûrement. Il ne boit jamais autant avant midi. Sauf quand les choses vont mal.
Ma mère s'assoit sur le canapé, raide, les mains jointes sur ses genoux. Elle ne me propose pas de m'asseoir. Je reste debout. Une accusée devant ses juges.
— Ta sœur n'est pas là, dit mon père.
Ce n'est pas une question. Ce n'est même pas un constat. C'est un reproche, comme si l'absence de Serena était de ma faute.
— Elle est à Milan, je crois.
— Elle est à Milan avec un homme qui n'est pas celui que je lui ai choisi.
Il vide son verre d'un trait. Le geste est sec, brutal. Le cristal heurte le marbre de la cheminée. Ma mère sursaute. Moi, je ne bouge pas. J'ai appris à ne pas réagir. C'est plus sûr.
Mon père se tourne vers moi. Pour la première fois depuis des mois, peut-être des années, il me regarde vraiment. Ses yeux sont injectés de sang. Colère ou whisky, je ne sais pas. Les deux, probablement.
— Le domaine De Luca, en Toscane. Tu connais.
C'est encore une affirmation. Mon père ne pose jamais de questions. Il assène des vérités, et le monde doit s'y plier.
— J'en ai entendu parler.
— Tu en as entendu parler. Évidemment. Tu lis, toi. Tu sais tout, toi. Sauf que tu ne sais pas que nous sommes ruinés.
Le mot tombe comme une pierre dans l'eau calme du lac. Ruinés. Je le savais, bien sûr. Les indices étaient partout : les domestiques renvoyés un à un, les réceptions annulées, les regards fuyants des banquiers. Mais personne ne l'avait dit à voix haute. Mon père vient de le faire. C'est donc pire que ce que j'imaginais.
— Il y a vingt ans, j'ai signé un contrat avec Enzo De Luca. Une union entre nos familles. Nos héritiers.
Il marque une pause. Me regarde. Attend. Je ne dis rien. Que pourrais-je dire ? Je ne suis pas l'héritière. L'héritière, c'est Serena. Celle qui brille, celle qui rit, celle qu'on regarde. Moi, je suis l'autre. La réserve. Le plan B qu'on n'utilise jamais.
— Serena refuse d'épouser Damiano De Luca.
Nouvelle pause. Son regard ne me quitte pas. Quelque chose dans ce regard me glace. Une lueur que je ne lui ai jamais vue dirigée vers moi. De l'attention. De l'intérêt. Comme s'il me voyait pour la première fois, et que ce qu'il voyait pouvait enfin servir à quelque chose.
— Toi, tu vas prendre sa place.
Ma mère se raidit sur le canapé. Elle ne dit rien. Elle ne dira rien. Elle n'a jamais rien dit pour moi.
Moi, je sens le sol se dérober sous mes pieds. Prendre sa place. Épouser un inconnu. Partir pour la Toscane. Mentir. Devenir Serena. Effacer Lyra.
— Je ne peux pas.
Les mots sortent avant que je puisse les retenir. Trois mots. Ma première rébellion. Mon premier refus. Il aura fallu vingt-trois ans.
Mon père traverse la pièce. Il est devant moi en trois enjambées. L'odeur du whisky m'enveloppe. Sa main se lève. Je la vois venir, je pourrais l'esquiver, mais je reste figée. La gifle claque dans le silence du salon. Ma joue brûle. Mes yeux s'embuent. Je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas. Pas devant lui.
— Tu nous dois tout, dit-il d'une voix sourde. Tout. Depuis ta naissance, tu es une charge, une ombre, une erreur de calcul. Ta sœur est la lumière de cette famille. Toi, tu n'es rien. Mais aujourd'hui, tu vas enfin servir à quelque chose. Tu vas épouser Damiano De Luca. Tu vas devenir Serena. Et tu vas sauver cette famille.
Il se détourne. Il reprend son verre. Il se sert un autre whisky. Ses mains tremblent légèrement. De rage ou de honte, je ne sais pas. Je ne sais plus.
Ma mère se lève. Elle passe devant moi sans un regard. Sa robe grise frôle mon bras. Elle disparaît dans le couloir. Ses talons claquent sur le marbre, de plus en plus loin. Je reste seule, debout au milieu du salon, une joue en feu et un nom étranger dans la bouche.
Damiano De Luca.
Je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais vu. Je sais seulement qu'il a trente-deux ans, qu'il dirige le plus grand domaine viticole de Toscane, et qu'il croit épouser Serena Castiel.
Il ne sait pas qu'il va épouser un mensonge. Il ne sait pas que la femme qu'on lui destine est une ombre, une doublure, une usurpatrice qui tremble déjà à l'idée de prononcer un nom qui n'est pas le sien.
Je pose ma main sur ma joue. La peau est chaude. La douleur est là, sourde, familière. J'ai connu pire. J'ai connu l'indifférence de toute une vie. Une gifle, au fond, c'est presque une attention. Presque une reconnaissance.
Je traverse le salon. Je sors. Le jardin est toujours là, le cèdre, le livre abandonné sur le banc de pierre. Rien n'a changé. Et pourtant, tout a basculé.
Je ramasse le livre. Le Dante. Je l'ouvre à la page que j'ai marquée. Les mots dansent encore, mais je ne les vois toujours pas. Je vois la Toscane. Je vois des vignes. Je vois un homme que je ne connais pas, qui va poser les yeux sur moi et croire reconnaître quelqu'un d'autre.
Je m'appelle Lyra. Bientôt, je n'aurai plus le droit de prononcer ce nom. Bientôt, je serai Serena. Bientôt, je mentirai au monde entier.
Et personne ne saura jamais qui je suis vraiment.
Personne, sauf moi.
Je referme le livre. Le soleil décline sur le lac. Les ombres s'allongent. Demain, tout commencera. Demain, je mourrai un peu. Demain, Lyra Castiel disparaîtra pour que Serena puisse vivre à sa place.
Je ne sais pas encore que la mort d'un nom est plus lente qu'on ne le croit. Elle prend racine dans la poitrine, elle s'enroule autour du cœur, elle serre, elle serre, jusqu'à ce qu'on oublie comment on s'appelait avant. Jusqu'à ce qu'on devienne vraiment l'autre. Jusqu'à ce qu'on ne sache plus faire la différence entre le mensonge et la vérité.
Je ne sais rien de tout cela. Pas encore.
Pour l'instant, je suis assise sur un banc de pierre, une joue brûlante et un livre dans les mains, et je regarde le lac sans le voir.
Pour l'instant, je suis encore moi.
Demain, je serai elle.
Chapitre 58 — Le ventre qui se voitLyraLe soir tombe sur le domaine, mais je n'ai pas trouvé le courage de parler à Damiano. Les heures ont passé, lentes, lourdes, remplies de cette angoisse qui me ronge de l'intérieur. Je me suis enfermée dans ma chambre, puis dans la bibliothèque, puis dans le jardin. J'ai tourné en rond, incapable de me fixer, incapable de penser clairement. Chaque fois que j'entendais les pas de Damiano, mon cœur s'emballait, puis se brisait quand il s'éloignait. Je ne peux pas. Pas ce soir. Pas encore.Pourtant, mon corps, lui, ne ment pas. Il porte la vérité, visible, palpable, impossible à cacher plus longtemps. Mon ventre s'arrondit, doucement mais sûrement. Les robes amples que Rosa m'a trouvées ne suffisent plus à dissimuler cette vie qui grandit en moi. Ce matin encore, en m'habillant, j'ai dû lutter pour fermer une robe qui, il y a deux semaines, flottait autour de ma taille. Rosa m'a regardée, a souri tristement, et m'a apporté une autre tenue, plus lar
Chapitre 57 — La visite de VittorioLyraJe ne m'attendais pas à le voir ici. Pas dans cette maison, pas dans ce domaine, pas au milieu de ma vie toscane. Et pourtant, il est là, debout dans le grand salon, silhouette massive vêtue d'un costume sombre, le visage marqué par les années et la colère. Mon père. Vittorio Castiel. L'homme qui m'a vendue, qui m'a giflée, qui m'a condamnée à ce mensonge. Il est venu jusqu'en Toscane, et sa présence est une menace plus grande encore que celle de Vittoria.Rosa m'a prévenue, affolée, en descendant l'escalier. Un homme demande à vous voir, Signorina. Il dit qu'il est votre père. J'ai failli m'évanouir. Mon père. Ici. Maintenant. Je me suis composé un visage, j'ai ravalé ma peur, et je suis descendue.Il se tient près de la cheminée, les mains dans le dos, le regard fixé sur les portraits des ancêtres De Luca. Il ne se retourne pas quand j'entre. Il attend que je vienne à lui, comme toujours. Il ne se déplace jamais pour personne, surtout pas pou
Chapitre 56 — La lettre de menaceLyraLe bonheur aura duré trois jours. Trois jours de douceur, d'attentions, de projets partagés. Trois jours à parler de l'enfant, à imaginer l'avenir, à se croire enfin à l'abri. Puis la lettre est arrivée.Elle était posée sur le plateau du petit-déjeuner, glissée sous la tasse de café, sans enveloppe, sans timbre. Une simple feuille de papier, pliée en quatre, avec mon nom écrit à la main : Serena De Luca. Mon nom d'emprunt, tracé d'une écriture que je ne connaissais pas, nerveuse, irrégulière.J'ai attendu d'être seule pour l'ouvrir. Damiano était déjà descendu dans les vignes, Rosa s'affairait dans la cuisine. Je me suis enfermée dans la bibliothèque, le cœur battant, les doigts tremblants. Et j'ai lu.« Tu crois que tu as gagné, mais ce n'est pas fini. Loin de là. Tu portes un enfant qui n'aurait jamais dû exister, un enfant qui portera un nom qui n'est pas le tien. Je sais qui tu es, Lyra. Je sais tout. Et bientôt, Damiano saura tout, lui auss
Chapitre 55 — L'accalmie trompeuseLyraQuatre jours. Quatre jours de calme, de silence, de paix fragile. Quatre jours que Vittoria est partie, que sa voiture a disparu au bout de l'allée, que son parfum ne flotte plus dans les couloirs. Quatre jours, et je commence à peine à respirer, à desserrer l'étau qui m'écrasait la poitrine. Mais je sais que cette accalmie est trompeuse. Je sais que Vittoria n'a pas renoncé. Elle prépare sa revanche, quelque part, dans l'ombre, et je dois rester sur mes gardes.Damiano est différent. Plus présent, plus tendre, plus attentif. Il vient me voir dans la bibliothèque, m'accompagne dans les vignes, me parle de son travail, de ses projets. Il essaie de réparer ce qui a été brisé, de recoller les morceaux de notre couple malmené. Et moi, je me laisse faire, j'accueille cette tendresse, je m'y accroche comme à une bouée. Mais au fond de moi, le doute demeure. Le mensonge demeure. Et je ne peux pas l'oublier.Ce matin, il m'a emmenée à Montepulciano. Une
Chapitre 54 — L'expulsionDamianoJe ne dors pas. Assis dans le bureau de mon père, le collier posé devant moi, je fixe les émeraudes qui brillent sous la lampe. Ce collier, ma mère le portait les soirs de fête, quand le domaine s'illuminait et que la musique montait jusqu'aux vignes. Je le vois encore, autour de son cou, ses doigts qui le caressaient machinalement. Il est tout ce qui me reste d'elle, de sa grâce, de sa douceur. Et ce soir, il a été retrouvé sous l'oreiller de Serena.Serena. Ma femme. Celle que je croyais connaître, et qui m'échappe chaque jour un peu plus. Elle a parlé du collier à midi, comme si elle voulait attirer l'attention sur lui. Et ce soir, il a disparu, pour réapparaître dans sa chambre. C'est trop simple, trop évident. Et pourtant, je ne peux pas me résoudre à la croire coupable. Quelque chose en moi refuse, se révolte. Serena n'est pas une voleuse. Elle n'est pas capable d'une telle bassesse.Mais alors, qui ? Vittoria ? Elle était là, à midi, quand le s
Chapitre 53 — Le collier disparuLyraDeux jours ont passé depuis la scène du cellier. Deux jours de silence, de tension, de regards qui s'évitent et de sourires qui mentent. Damiano est revenu vers moi, il a tenté de réparer ce qui pouvait l'être, mais la blessure est là, profonde, et elle ne cicatrise pas. Vittoria, elle, est restée. Elle rôde dans la maison, s'installe dans les salons, se promène dans les jardins, comme si elle était chez elle. Comme si elle avait tous les droits. Et moi, je serre les dents, je ravale ma colère, je fais semblant de ne pas voir.Ce matin, Rosa m'a prise à part, dans l'office. Son visage était grave, ses mains tremblaient légèrement. Elle m'a parlé du dossier, de ce qu'elle avait trouvé dans le bureau du vieux Signor De Luca, de ces lettres, de ces relevés, de ces preuves qui accablent Vittoria. Elle m'a dit qu'elle le gardait en lieu sûr, qu'elle attendait le bon moment pour le montrer à Damiano. J'ai hoché la tête, le cœur battant, partagée entre l







