เข้าสู่ระบบNina sourit. — Ça a du sens pour moi. J'appelle Enzo dans l'après-midi. Il vit à Buenos Aires depuis toujours. Il parle un espagnol fluide et un italien avec un accent argentin. Nous parlons en italien. Je lui annonce la mort de Livia. Il l'écoute sans réagir. Il ne pose pas de questions. Il ne demande pas comment. Il ne demande pas quand. Il dit simplement. — Voilà. C'est fait. — Enzo, j'ai fait plusieurs choix concernant ses funérailles. Je voudrais te les soumettre. Je lui explique. L'incinération. L'anonymat. Le refus de la cérémonie. Le communiqué. Je lui explique aussi le symbolisme, la symétrie avec ce qu'elle lui a fait, la manière dont je vois cela comme une réparation muette. Il ne dit rien pendant plusieurs secondes. J'entends sa respiration. — Marco. — Oui. — C'est bien. Fais-le. Je te suis. Je ne réclamerai jamais de tombe, jamais
Marco Le lendemain matin, à sept heures dix, alors que Nina, Giulia et moi prenons notre petit-déjeuner, la sonnette retentit. Je vais ouvrir. Un coursier en uniforme me tend une enveloppe scellée, avec le logo de la clinique de Genève. Je signe le récépissé. Je referme la porte. Je reviens dans la cuisine. Nina lève les yeux. Elle voit l'enveloppe. Elle comprend immédiatement. — C'est fait. — Je crois. J'ouvre l'enveloppe. Une seule feuille. Un communiqué formel. Nous vous informons que Madame Livia Fontana s'est éteinte cette nuit, à trois heures quinze du matin, dans son sommeil, sans souffrance. Conformément à ses dernières volontés, la clinique procédera à l'incinération dans les prochaines vingt-quatre heures. Ses cendres seront conservées sur place dans l'attente de vos instructions ou de celles d'un membre de la famille légalement désigné. Je lis le communiqué à voix haut
Je la regarde. Je ne comprends pas d'abord. Puis je comprends. Elle me demande de chanter la berceuse que je chantais à Giulia dans les vignes il y a huit ans, cette berceuse du sud que ma mère me chantait quand j'étais petite, cette berceuse qui traverse les générations de femmes silencieuses. Je réfléchis. Je pourrais refuser. Je pourrais lui dire non, je ne vais pas chanter pour vous, vous ne le méritez pas. Mais je ne le fais pas. Parce que ce n'est pas pour elle que je vais chanter. C'est pour Enzo, ce petit garçon de huit ans envoyé en Argentine et qui n'a jamais eu droit à cette berceuse. C'est pour Giulia, qui l'a eue. C'est pour moi, qui l'ai reçue de ma mère. C'est pour toutes les femmes de ma lignée, qui l'ont transmise à leurs filles depuis des siècles. Je chante. À voix basse, doucement, en italien, avec l'accent calabrais que ma mère m'a transmis. C'est une berceuse simple, sur les yeux qui se ferment, sur la lune q
Je respire. Je pose le stylo. Je vais parler pendant longtemps sans écrire, finalement, parce que ce qui va sortir de ma bouche, je ne veux pas le mettre sur du papier. Je veux le déposer dans l'air de cette chambre, entre ces murs blancs, à ces oreilles qui vont bientôt cesser d'entendre. — Livia, je vais commencer par ma mère. Elle ouvre légèrement les yeux, étonnée. Elle ne s'attendait pas à ça. — Ma mère s'appelle Lucia. Elle a été femme de ménage toute sa vie chez des familles comme la vôtre. Elle a nettoyé les cuisines de femmes comme vous. Elle a repassé les chemises de maris comme le vôtre. Elle a fermé la bouche pendant cinquante ans devant des humiliations qu'aucune loi ne peut réparer. Elle vous ressemble un peu, physiquement. Vous êtes toutes les deux petites, brunes, avec des mains fines. Vous auriez pu être sœurs, à un ou deux détails près, à un ou deux siècles près, à un ou deux hasards de naissance près.
Nina L'avion décolle à sept heures du matin. Je suis assise côté hublot. Je n'ai pas apporté de livre. Je n'ai pas ouvert mon ordinateur. Je regarde par la fenêtre, les nuages qui glissent en dessous de nous, la lumière blanche du matin qui les éclaire par-dessous. Je ne pense pas. Je respire. J'essaie de vider ma tête pour arriver disponible. Nous atterrissons à Genève à huit heures dix. Il fait moins cinq degrés. Le ciel est bleu, d'un bleu suisse dur et propre. Je récupère mon petit sac, je passe la douane, je monte dans le taxi qui m'attend. — Clinique de la Colline, Chemin des Voirons, s'il vous plaît. Le chauffeur hoche la tête. Nous roulons pendant vingt minutes. Nous quittons la ville. Nous montons vers les collines qui dominent le lac. La clinique apparaît, un bâtiment moderne en verre et en pierre grise, entouré d'un parc où quelques infirmiers poussent des fauteuils r
Je respire longuement. Il a raison. J'ai su, dès qu'il a prononcé les mots, qu'il avait raison. J'ai pensé à cette conversation depuis des semaines sans oser me la formuler. J'ai pensé à ce que je lui dirais si j'avais l'occasion, à ce que je lui ferais entendre, à ce que je réclamerais qu'elle m'entende avant qu'elle ne parte. J'ai pensé à ma mère aussi, à Lucia, qui n'a jamais eu la possibilité de dire face à face aux femmes qui l'ont méprisée pendant cinquante ans ce qu'elle pensait d'elles. J'ai pensé que ce face-à-face, ce n'était pas seulement pour moi. C'était pour elle aussi, pour ma mère, pour toutes les femmes silencieuses qui n'ont jamais pu répondre. — Marco. — Oui. — J'y vais. — Bien. — Je pars demain. — Bien. — Je pars seule. Je ne veux pas que tu m'accompagnes, même pas dans l'avion, même pas à Genève. Je veux faire ça seule. Je te raconterai après. Ou pas.







