LOGINLes Règles de la Maison
La villa de Gabriel Rocchi s'élevait au-dessus de la Corniche comme une sentinelle de pierre blanche, indifférente à la beauté de la mer qu'elle surplombait. Ophélie descendit de la voiture, sa valise à la main — une seule valise, elle avait insisté, refusant qu'on touche à ses affaires.
— Mathilde va vous conduire à votre chambre, dit Gabriel en refermant la portière derrière elle, sans même la regarder.
— *Ma* chambre. Pas *notre* chambre, répéta-t-elle d'un ton égal.
Il s'arrêta enfin, et pour la première fois depuis leur rencontre, un sourire — bref, presque cruel — étira ses lèvres.
— Tu apprends vite. C'est bon signe. Nous ferons chambre à part. Ce mariage a un but ; le partage d'un lit n'en fait pas partie.
Elle ne sut pas pourquoi cette phrase la piqua davantage qu'elle n'aurait dû la soulager.
Une femme d'une soixantaine d'années, le port droit et l'œil vif, apparut sur le perron.
— Mathilde s'occupe de la maison depuis vingt ans, expliqua Gabriel. Elle connaît toutes les règles. Elle te les expliquera.
— Vous ne comptez pas m'expliquer vous-même les règles de votre propre maison ?
— J'ai des affaires à régler, répondit-il déjà en tournant les talons. Mathilde, montre à Madame ses appartements. Et rappelle-lui l'essentiel.
Il disparut dans le couloir, sa veste sombre engloutie par l'ombre du hall, la laissant seule avec cette gouvernante au regard qui en disait déjà long.
— Suivez-moi, Madame, dit Mathilde d'une voix douce mais sans réplique.
Elles gravirent un escalier de marbre, longèrent une galerie où des tableaux anciens côtoyaient des photographies plus récentes — aucune ne montrait Gabriel enfant, remarqua Ophélie. Pas une seule.
— Voici votre chambre, annonça Mathilde en ouvrant une porte sur une pièce lumineuse, presque trop belle pour être une prison.
— Et la sienne ?
— Aile ouest. Vous êtes à l'aile est. Il y a une raison à cela, Madame, et je vous conseille de ne pas chercher à la comprendre trop vite.
— Quelles sont ces fameuses règles dont tout le monde parle sans jamais les énoncer clairement ?
Mathilde referma la porte derrière elles avant de répondre, comme si les murs eux-mêmes pouvaient rapporter ses paroles.
— Ne touchez jamais au coffre du bureau. N'entrez jamais dans sa chambre, même si la porte est ouverte, même s'il n'est pas là . Ne posez jamais de questions sur sa mère devant le personnel. Et ne sortez jamais du domaine sans escorte.
— Je suis son épouse, pas sa prisonnière.
Le regard de Mathilde se voila d'une tristesse fugace.
— Dans cette maison, ma chère enfant, ce sont parfois la même chose.
Le soir, à dîner, la table paraissait immense pour deux convives assis à chaque extrémité, séparés par des chandeliers d'argent et un silence que même les couverts n'osaient troubler.
— Vous comptez me parler un jour, ou dois-je m'habituer à dîner avec un fantôme ? lança finalement Ophélie, exaspérée.
Gabriel leva les yeux de son assiette, presque surpris qu'elle ose.
— Que veux-tu savoir ?
— Pourquoi ces règles ? Le coffre, votre chambre... Qu'y cachez-vous de si terrible ?
— Des choses qui ne te concernent pas.
— Tout ce qui se passe dans cette maison me concerne désormais. J'y suis enfermée pour un an, je vous rappelle.
Il posa ses couverts avec une lenteur calculée, un geste qui, elle commençait à le comprendre, précédait toujours ses phrases les plus tranchantes.
— Tu n'es pas enfermée. Tu es protégée. Il y a une nuance, petite colombe, et j'espère pour toi que tu apprendras vite à la saisir.
— Protégée de qui ?
— De moi, répondit-il simplement, avant de se lever et de quitter la table sans un mot de plus.
Elle resta seule dans la salle à manger, le cœur battant d'une émotion qu'elle refusait de nommer — pas de la peur, pas tout à fait. Quelque chose de plus dangereux : de la curiosité.
Cette nuit-là , incapable de trouver le sommeil, elle erra dans les couloirs silencieux de la villa et se retrouva, sans l'avoir vraiment décidé, devant la porte de l'aile ouest. Elle n'entra pas. Elle resta simplement là , la main suspendue à quelques centimètres du bois sombre, écoutant à travers la porte le bruit étouffé — impossible à confondre — d'un homme qui pleurait seul dans le noir.
Elle recula, le souffle court, et regagna sa chambre sans oser regarder en arrière.
La boîte sous le tilleulLe dernier soir de l'année, après le grand repas des deux maisons, alors que la plupart des invités étaient partis, une petite troupe se rassembla sous le tilleul, à la lueur des lanternes. Capucine avait demandé à la famille d'être présente. Elle avait quelque chose à enterrer.— Qu'est-ce que c'est ? demanda Léa, en regardant la boîte de métal que Capucine tenait.— Une capsule.— Une capsule ?— Une boîte avec des lettres, des objets, des souvenirs. On la ouvre dans vingt ans.— Qui a eu cette idée ?— Moi. Mais Gabriel m'a aidée.— Qu'est-ce qu'on y met ?— Chacun écrit une lettre, dit Capucine. À la personne qu'il sera dans vingt ans.— C'est effrayant, dit Gabin.— C'est merveilleux, dit Nour.— Je préfère effrayant, dit Gabin.Chacun s'assit, un stylo à la main, sur le banc ou sur l'herbe. Il y eut un grand silence, entrecoupé de soupirs, de grattements de plume. Gabriel, très concentré, écrivait en lettres majuscules. Noé, sur les genoux de sa mère, de
Les six ans de GabrielLe vingt-six décembre, Gabriel eut six ans. Comme chaque année, la neige tomba la veille au soir, recouvrant le jardin d'un manteau immaculé. Le matin, il se précipita à la fenêtre, le nez écrasé contre la vitre, et poussa un cri de joie qui réveilla toute la maison.— Il neige ! Il neige !— Je sais, dit Capucine, qui bâillait dans l'escalier. Tu l'as déjà crié trois fois.— Mais c'est mon anniversaire !— Et c'est le lendemain de Noël.— Je sais. C'est ma meilleure journée.— Ta meilleure ?— Toutes les meilleures sont en décembre.— Tu es très sérieux pour quelqu'un qui n'a que six ans, dit-elle, en riant.— On m'a appris, dit-il.Dans la cuisine, un grand gâteau au chocolat l'attendait, avec six bougies et une surprise : au milieu, planté dans le glaçage, un petit dragon de pâte d'amande, vert, avec des ailes minuscules.— Il est magnifique, dit Gabriel.— Je l'ai fait cette nuit, dit Camille.— Il a des dents !— Et un galet.— Où ?— Dans sa patte.— Je le
La deuxième nouvelleAu début de novembre, Nour demanda à toute la famille de se réunir un dimanche soir dans la cuisine du Jardin, comme elle l'avait déjà fait trois ans plus tôt. Cette fois, elle n'avait pas l'air gênée. Elle avait un grand sourire.— Vous avez encore cette tête, dit Léa.— Quelle tête ?— Celle de la première fois.— Tu es très observatrice, dit Gabin.— Il y a un bébé ?— Il y a un bébé, dit Nour.— Encore ?— Un deuxième.— Pour quand ?— Fin mai.— Le printemps !— Il faut croire que nous avons nos saisons, dit Gabin.— Vous êtes heureux ?— Ravis. Et terrifiés.— C'est normal, dit Julien. Je le suis toujours.— Pour quoi ?— Pour tout, dit Julien. C'est la condition d'un homme qui aime.— Merci pour ce soutien, dit Gabin, en riant.Noé, qui rôdait autour de la table, se glissa entre les chaises et s'accrocha à la jambe de sa mère.— Maman, dit-il. C'est quoi, un bébé ?— C'est un petit enfant qui n'est pas encore né.— Où il est ?— Dans mon ventre.— Il y est
L'associationÀ la fin d'octobre, après de longues semaines de papiers, de signatures et de rendez-vous avec le notaire, le Jardin des enfants devint officiellement une association. L'assemblée constitutive se tint sous le tilleul, un dimanche après-midi, devant une centaine de personnes assises sur des chaises dépareillées.— Mesdames et messieurs, dit Julien, un peu solennel, en tapant sur un verre. Je déclare l'assemblée ouverte.— On ne t'a pas élu président, dit Léa.— Pas encore.— Alors tu n'as pas le droit de la déclarer ouverte.— Je la déclare ouverte quand même, dit Julien. J'ai l'âge.— C'est un argument, dit Gabin.— C'est un argument irrésistible.— On commence par quoi ? demanda Nour, un cahier sur les genoux.— Par le nom, dit Camille.— Le nom ?— On ne peut pas déclarer une association sans nom.— On a toujours dit « le Jardin des enfants », dit Théo.— C'est un nom populaire. Pas un nom légal.— Alors on le garde.— Il y a déjà une association du même nom à trois ce
Seize ansLe quinze octobre, Capucine eut seize ans. Cette fois, elle avait demandé qu'on ne fasse rien, aucune surprise, aucune fête. Elle voulait simplement passer la journée à l'hôpital, avec les enfants, et le soir, dîner en famille. Camille, qui avait promis, tint parole pendant exactement trois heures.— Tu n'as pas préparé de gâteau, dit Capucine, en rentrant à dix-huit heures.— Je n'ai rien préparé.— Alors pourquoi sens-tu le chocolat ?— Je ne sens rien.— Maman.— D'accord, dit Camille. J'ai préparé un tout petit gâteau.— Je n'en voulais pas.— Je sais. Mais il est minuscule.— Je ne veux pas de bougies.— Il n'y en a que seize.— C'est beaucoup.— Tu viens de dire que tu n'en voulais pas.— Je dis que c'est beaucoup, dit Capucine, avec un petit sourire.Dans la cuisine, la table était dressée, nappée de blanc. Autour, toute la famille, un peu gênée d'avoir désobéi. Gabriel, au milieu, tenait un grand dessin. Noé, sur sa chaise haute, brandissait une cuiller.— Bon annive
La mère d'InèsUn soir de septembre, alors que la grande salle de la maison de madame Rey se vidait de ses derniers convives, un taxi s'arrêta devant la porte. Une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'un manteau gris, en descendit, hésita, puis s'approcha du seuil. Nour, qui rangeait des bols, leva la tête.— Bonsoir, dit-elle. Vous cherchez quelqu'un ?— Inès Duval.— Elle est là.— Je suis sa mère.Nour posa le bol. Elle observa la visiteuse, nota la fatigue des traits, la raideur des épaules.— Entrez, dit-elle.— Je ne veux pas déranger.— Vous ne dérangez pas. Asseyez-vous.— Je préfère rester debout.— Alors un thé ?— Non, merci. Je voulais seulement…— Seulement ?— La voir. Savoir si elle va bien.— Elle va bien. Beaucoup mieux qu'en janvier.— Elle ne m'a pas appelée depuis un an.— Elle ne vous a pas dit où elle était ?— Si. Elle m'a envoyé une carte, il y a un mois. C'est comme ça que j'ai trouvé l'adresse.— Je vais la chercher, dit Nour. Mais je ne veux pas la bru







