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L'Antre du Lion
L'Antre du Lion
Author: S.j maria

Chapter 1

Author: S.j maria
last update publish date: 2026-09-03 15:39:54

La Signature

L'encre noire tremblait au bout du stylo.

Ophélie fixait la ligne pointillée comme si elle pouvait, à force de la regarder, la faire disparaître. Autour d'elle, la salle de réception du Château Vaugrenier bruissait de conversations feutrées, de flashs d'appareils photo et du tintement des coupes de champagne que personne, à part elle, ne semblait trouver obscène.

Son père se tenait à trois mètres, le visage gris, les mains jointes derrière le dos comme un condamné. Il ne la regardait pas. Il n'avait pas pu la regarder depuis trois jours — depuis la nuit où deux hommes en costume sombre étaient entrés dans leur salon sans frapper, et où elle avait compris, au silence qui avait suivi, que sa vie venait de lui être arrachée sans qu'on lui demande son avis.

— Signe, murmura une voix grave derrière elle.

Elle n'avait pas besoin de se retourner pour savoir que c'était lui. Sa présence avait ce poids particulier — celui d'un orage qui n'éclate jamais, mais qu'on sent dans chaque cellule de son corps.

Gabriel Rocchi. Trente-deux ans. L'homme qui, en trois ans à peine, avait fait vaciller tous les équilibres du Milieu marseillais, et dont on chuchotait le nom dans les arrière-salles avec la même prudence qu'on réserve aux orages et aux dieux.

— Vous êtes pressé de m'épouser, Monsieur Rocchi ? demanda-t-elle sans lever les yeux, sa plume suspendue au-dessus du papier.

— Je suis pressé d'en finir avec les politesses, répondit-il. Signe le registre. Un an à jouer l'épouse dévouée, et ta famille vivra. Mais souviens-toi, petite colombe — ne touche jamais à mon coffre, et n'entre jamais dans ma chambre.

— Et si je refuse de signer ?

Il se pencha, assez près pour qu'elle sente l'odeur de cèdre et de tabac froid qui semblait imprégner chacun de ses gestes.

— Alors ton père ne verra pas le lever du jour. Choisis vite. Les invités s'impatientent.

Elle ferma les yeux une seconde. Une seule. Puis elle posa la plume sur le papier et signa, la main plus assurée qu'elle ne l'aurait cru.

Le stylo à peine reposé, il fut déjà là — une main sous son menton, ferme sans être brutale, relevant son visage vers le sien pour les photographes qui s'agglutinaient. Elle sentit son souffle avant même que ses lèvres ne frôlent les siennes, un baiser aussi froid qu'une formalité de notaire, aussi public qu'une condamnation.

Puis, contre son oreille, si bas que seule elle put l'entendre :

— Bienvenue dans l'antre du lion, épouse. Ton calvaire commence ce soir.

Les flashs crépitèrent. Autour d'eux, on applaudissait.

— Un sourire, Madame Rocchi, lança un photographe. Juste un sourire pour la une.

Elle sourit — parce qu'on le lui avait ordonné, parce que son père regardait enfin dans sa direction, parce qu'elle n'avait plus le choix.

Plus tard, dans les jardins du château, alors que la nuit avalait les derniers convives, elle le retrouva près d'une fontaine, une cigarette entre les doigts qu'il n'alluma jamais.

— Vous ne fumez pas ? demanda-t-elle, davantage pour rompre le silence que par réelle curiosité.

— Je tiens la cigarette. Je ne l'allume jamais. Une habitude de mon père.

— Il devait être un homme étrange.

— Il est mort quand j'avais douze ans. Je n'ai pas eu le temps de savoir ce qu'il était.

Elle l'observa, cherchant une faille dans cette façade de marbre. Il n'y en avait aucune — ou alors elle était trop bien dissimulée pour qu'elle la voie ce soir-là .

— Pourquoi moi ? finit-elle par demander. Vous auriez pu prendre l'argent. Pourquoi un mariage ?

Il tourna lentement la tête vers elle, et pour la première fois, quelque chose passa dans son regard — trop rapide pour qu'elle puisse le nommer.

— Parce que l'argent s'oublie, petite colombe. Un mariage, lui, on ne l'oublie jamais.

Il jeta la cigarette intacte dans la fontaine et s'éloigna sans un mot de plus, la laissant seule avec le bruit de l'eau et une question qui la tiendrait éveillée bien après minuit.

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