LOGINPOV : JEFFREY, 9 ANS
Il pleuvait fort sur Londres. Les gouttes tombaient en rideau, comme si le ciel cherchait à effacer la nuit qui s'annonçait.
Je me souviens de ce trajet comme d'une marche vers l'inconnu.
Dans la voiture noire, l'odeur du cuir se mêlait au parfum âpre de mon père. À ses côtés, droit et immobile, je me sentais minuscule. Je portais un costume spécialement choisi :
chemise blanche au col serré, veston sombre qui m'écrasait les épaules, chaussures cirées reflétant la moindre lumière.
Je ressemblais moins à un enfant qu'à une poupée de porcelaine déguisée en héritier.
— «Tiens-toi droit, Jeffrey», dit mon père d'une voix grave.« Ce soir, tu représentes plus que toi-même.»
Je hochai la tête, mes mains serrées sur mes genoux, essayant d'imiter son air sérieux.
Ma grand-mère, assise en face de nous, me fixait avec ses yeux d'acier. Vêtue de noir, ses bijoux d'argent scintillaient sous les lumières tamisées.
—« L'enfant apprend»,
dit-elle comme si elle s'adressait au destin lui-même. Ce soir, il verra. Ce soir, il comprendra.
Je ne sus jamais si ses mots étaient une promesse ou une malédiction.
La voiture s'arrêta devant un bâtiment ancien dissimulé derrière de hautes grilles. Une ancienne église transformée en salle de réunion secrète. Ses vitraux brisés laissaient filtrer une lumière malade.
Nous franchîmes les portes massives.
La salle m'apparut comme une cathédrale souterraine. Une longue table de bois sombre occupait le centre. Des torches fixées aux murs diffusaient une lumière dorée dansante. L'air sentait le bois brûlé, la sueur et quelque chose d'indéfinissable... comme une odeur de fer et de sang.
Les clans étaient déjà là.
Les Carlozzi d'Italie, costumes élégants, regards froids et calculés.
Les O'Riley d'Irlande, hommes massifs aux mains calleuses, sentant le whisky et la poudre.
Et les Fristson.
William Fristson dominait la table par sa seule présence. Son costume noir semblait taillé dans l'ombre elle-même, sa chemise écarlate tranchait comme une blessure. Ses cheveux blonds brillaient sous les torches. Ses yeux bleu pâle étaient les plus glacials que j'aie jamais vus :
deux morceaux de glace plantés dans un visage qui souriait sans chaleur.
Je m'accrochai à la main de mon père en le voyant.
— «Le clan KINGBOY», annonça une voix.
Tous les regards se tournèrent vers nous. Mon cœur s'arrêta.
Je marchai aux côtés de mon père, refusant de baisser les yeux. Ma grand-mère avançait derrière, sa canne résonnant comme un glas.
Nous prîmes place à la table. Mon père s'assit face à William. Moi, à ses côtés, sur une chaise trop grande. Mes pieds ne touchaient même pas le sol.
Mais je relevai le menton, comme il me l'avait appris.
La réunion commença.
Les clans parlèrent de territoires, de contrats, de traités secrets. Les voix se croisaient, s'opposaient, s'envenimaient. Je ne comprenais pas tous les mots, mais je sentais la tension monter comme une marée.
Chaque phrase sonnait comme une menace. Chaque sourire cachait une dague.
William Fristson parlait peu. Mais chaque fois qu'il ouvrait la bouche, le silence se faisait.
— «Les Kingboy ont eu leur règne», dit-il d'une voix posée, presque douce. «Londres les a respectés. Mais le temps change. Et quand le temps change, ceux qui refusent de plier... sont brisés».
Son regard glissa vers mon père, puis vers moi.
— «Même les héritiers».
Mon père se redressa. Dans ses yeux noirs brilla une étincelle dangereuse.
— «Tu parles trop, William. Les loups n'aboient pas. Ils mordent.»
Un frisson parcourut la salle.
Je me souviens encore du sourire de William. Lent. Cruel.
Puis tout bascula. Un geste. Trop rapide pour que je le comprenne.
Une arme surgit.
BANG !
Le coup de feu claqua, résonnant sous les voûtes comme une explosion.
Je sursautai, mes oreilles bourdonnant.
Mon père chancela. Son corps massif se plia comme un géant fauché par la foudre.
Le sang jaillit.
Éclaboussant la table.
Mes mains.
Mon visage.
—« PAPA »!
Je hurlai. Je tombai à genoux près de lui.
Ses yeux noirs, si puissants, vacillaient déjà. Il tenta de lever une main vers moi, mais elle retomba, lourde, tremblante. Ses lèvres bougèrent, mais aucun son n'en sortit.
Je le pris dans mes bras. Je sentis sa chaleur quitter son corps, remplacée par une froideur terrifiante.
Autour de nous, la salle était silencieuse. Personne n'osait bouger.
William Fristson rangea calmement son arme. Son sourire s'élargit.
—« Voilà. Le règne des Kingboy s'achève ce soir. Londres n'a plus besoin de rois fatigués.»
Mon cœur éclata en mille morceaux. Les larmes brouillèrent ma vue.
Mais dans ma poitrine, quelque chose naissait.
Une flamme noire. Brûlante. Incontrôlable.
Je me redressai, les mains couvertes du sang de mon père. Ma voix tremblait, mais chaque mot claqua comme un serment :
—« Je te tuerai, William Fristson... Toi et toute ta famille.»
Un silence de plomb s'abattit.
William... éclata de rire.
— «Toi ? Un gamin fragile ? Tu crois pouvoir défier un homme comme moi?»
Il se pencha vers moi, ses yeux glacés plantés dans les miens.
— «Je t'attendrai, petit roi. Si tu survis assez longtemps pour me rejoindre.»
Ses mots me transpercèrent.
Mon corps tremblait, mais mes yeux restèrent accrochés aux siens.
Et pour la première fois, je sentis quelque chose mourir en moi.
Mon innocence.
Mon enfance.
Tout s'éteignit avec le dernier souffle de mon père.
Je n'étais plus un enfant.
J'étais un héritier brisé, façonné par le sang.
Et dans ce silence funèbre, je compris la prophétie de ma grand-mère.
"J'étais né pour devenir un roi.
ou un monstre."
Cette nuit-là, je jurai d'être les deux.
Mais ce que j'ignorais... c'est que dix ans plus tard, William m'enverrait l'arme parfaite pour achever ce qu'il avait commencé.
Une arme aux yeux de velours et au cœur de glace.
POV : JEFFREY – EXTÉRIEUR DU MANOIRLa nuit était froide, le baiser de la chaleur nous caressait le visage. Nous nous tenions dehors, à distance sécuritaire, regardant le manoir brûler. Derrière nous, la forêt retenait son souffle ; devant nous, l'enfer.Les flammes s'élevaient dans le ciel comme des langues de dragons, déchirant la voûte noire d'une lueur orange et rouge. Des étincelles montaient en tourbillonnant, pareilles à des lucioles enragées, avant de retomber en cendres sur nos épaules. Le bâtiment entier était embrasé. Chaque fenêtre crachait un souffle de fournaise, chaque pierre semblait suer la chaleur. Les murs que j'avais tant haïs, ces murs qui avaient abrité tant de souffrances, se désagrégeaient sous mes yeux.À l'intérieur, William avait cessé de hurler.Ce silence était plus terrible que ses cris. Pendant de longues secondes, je crus entendre encore l'écho de sa voix déchirée par les flammes, mais non. Il n'y avait plus que le rugissement du feu, le craquement des
POV William Exactement comme ils l'avaient fait à lui.Jeffrey s'approcha lentement. Il prit une barre de métal. La même que j'avais utilisée sur lui.— Tu sais ce qui est magnifique avec la vengeance, William ? C'est qu'on peut prendre son temps.Il frappa.La douleur explosa dans mes côtes.— Ahhhhh ! hurlai-je.— Oh, tu cries déjà ? Mais on ne fait que commencer.Il frappa encore. Et encore. Et encore.Mon nez explosa. Mes dents se brisèrent. Mes côtes craquèrent une par une.— Arrête ! Pitié ! Arrête !— Pitié ? cracha-t-il. Comme tu as eu pitié de moi ? De Sofia ? D'Elena ? De mon père ? De ma grande mère? De mes hommes ?Il jeta la barre et prit quelque chose d'autre.Le sécateur.Mon sang se glaça.— Non... non, pas ça...— Oh si. Exactement ça. Il saisit ma main droite.— Tu m'as pris un pouce. Il me semble juste de te rendre la pareille. Avec intérêts.— Jeffrey, non ! Je t'en supplie !Il positionna les lames autour de mon pouce.— Tu te souviens de ce que tu as dit ? Que l
POV : SOFIALes explosions me réveillèrent.J'avais presque réussi à défaire mes liens. Encore quelques minutes et j'aurais été libre.Mais maintenant, le chaos régnait au-dessus.Qu'est-ce qui se passait ?La porte de ma cellule explosa littéralement. Mika entra, suivi de...Mon cœur s'arrêta.Jeffrey.Couvert de sang séché. Visage tuméfié. Main mutilée. Mais vivant. Debout. Tenant une arme.Et dans ses yeux... mon Dieu, dans ses yeux, je vis quelque chose qui me glaça.Pas de la peur. Pas du soulagement.De la rage pure. Froide. Absolue.Le Boucher de Londres était de retour.— Jeffrey... soufflai-je.Il s'approcha, coupant rapidement mes liens avec le couteau que lui tendit Mika.— Tu es blessée ? demanda-t-il d'une voix plate.— Non, je...— Le bébé ?— Il va bien.Il hocha simplement la tête.— Bien. Mika, libère Elena. — Restez derrière moi, ordonna Mika. Et si vous voyez un garde de William, vous tirez. Pas de questions. Pas d'hésitation.Nous montâmes les escaliers des caves.
POV : WILLIAM - CHAMBRE PRINCIPALE - 3H15 DU MATINJe retournai dans ma chambre, encore souriant de ma visite à Jeffrey.Une surprise. Ha ! Pathétique.L'homme était complètement brisé. Délirant. Probablement en train de perdre la raison à cause de la douleur.Je me versai un verre de whisky. Le savourai.Tout se passait exactement comme prévu.Jeffrey était détruit. Sofia et Elena étaient terrifiées. Mon empire était intact.J'avais gagné.Complètement. Totalement. Définitivement.Je levai mon verre vers la fenêtre.— À toi, Jeffrey. Merci pour cette victoire si douce.Je bus, puis retournai me coucher à côté de ma maîtresse.Demain serait un grand jour.Le jour où je tuerais définitivement le Boucher de Londres.POV : VINCENT - EXTÉRIEUR DU MANOIR FRISTSON - 3H45 DU MATINLa nuit était noire comme de l'encre. Pas de lune. Pas d'étoiles. Comme si le ciel lui-même se détournait de ce qui allait se passer.Soixante hommes. Les meilleurs. Les plus loyaux. Les plus dangereux. Tous cachés
POV Jeffrey — Oui. Si je peux le joindre, lui expliquer la situation, il peut organiser quelque chose. Un assaut coordonné. Une attaque sur le manoir.Mes yeux s'élargirent. L'espoir, ce sentiment que je croyais mort, renaissait.— Tu veux... tu veux amener Vincent ici ?— Oui. Pensez-y, monsieur. William se croit en sécurité dans son propre manoir. Il ne s'attend pas à être attaqué chez lui. C'est son point faible. Son arrogance.Il avait raison. Putain, il avait raison.— Pendant que Vincent et vos hommes attaquent de l'extérieur, continua Mika, je vous libère de l'intérieur. Vous, Sofia, Elena. Nous créons le chaos. La confusion.Un sourire sombre étira mes lèvres ensanglantées.— Et pendant que William court dans tous les sens pour défendre son manoir...— Vous le trouvez. Et vous le tuez.Je le regardai intensément.— Pourquoi fais-tu ça ? Vraiment ? Tu risques ta vie. Si William découvre...— Parce que c'est juste, répondit-il simplement. Et parce que Sofia m'a appris qu'il y a
Je posai ma main tremblante sur mon ventre. Le bébé bougeait encore. Faiblement, mais il vivait.— Pardonne-moi, petit pois, murmurai-je en pleurant. Pardonne-moi de t'avoir mis au monde dans cet enfer. Pardonne-moi d'être tombée amoureuse. Pardonne-moi d'exister.Mais au fond de mon désespoir, une pensée traversa mon esprit brisé.William commettait une erreur. Il me sous-estimait.Il me voyait comme une victime. Une femme enceinte brisée et terrifiée. Une simple pion dans son jeu de vengeance.Mais j'étais Sofia Coppola.J'avais été formée comme espionne depuis l'enfance. Formée pour tuer. Pour survivre. Pour manipuler.Et même enceinte, même blessée, même attachée, j'étais encore dangereuse.Je regardai mes liens dans l'obscurité. Des cordes épaisses, oui. Mais pas de chaînes. Pas de menottes en acier.William était arrogant. Il pensait qu'une femme enceinte terrifiée ne pouvait pas s'échapper.Grosse erreur.Je commençai à travailler sur les nœuds. Mes doigts étaient gourds, engou







